Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)
Chapitre Seize
Le lendemain soir, Sarah n’était pas sûre de savoir ce qu’elle faisait en passant la porte de Lakeside Stitch & Knit, mais elle ne pouvait pas supporter l’idée de passer une seconde de plus dans sa chambre avec son ordinateur pour seule compagnie.
— Sarah, tu es venue !
Une douzaine de visages souriants se tournèrent vers elle. Toutes les personnes qui avaient été présentes la semaine précédente étaient là, sauf Rosa.
— Je savais que tu allais revenir, poursuivit Dorothy. Je ne te l’avais pas dit, Helen ?
Helen lui servit un verre de vin.
— Voilà, ma chère.
Soudain, Sarah sut exactement pourquoi elle était venue.
Les bras de Calvin autour d’elle pendant qu’elle pleurait sur le carrousel au Festival de l’automne l’avaient réconfortée et embrouillée plus que jamais. Elle savait au fond d’elle-même qu’il y aurait des rires à la boutique. Non seulement la douceur de la laine, mais la véritable chaleur d’autres femmes qui avaient certainement aimé et perdu l’objet de leur amour, tout comme elle.
— C’est bon de te revoir, dit Christie avant de mettre la main dans son sac et de sortir le châle sur lequel Sarah avait travaillé la semaine précédente.
— J’ai dû l’emmener par mégarde la semaine passée, quand j’ai rangé mes affaires.
— Je ne savais pas que tu travaillais sur un châle.
Denise eut l’air à la fois ravie et un peu blessée que sa fille ne lui ait pas dit qu’elle tricotait quelque chose pendant la semaine.
La grand-mère de Sarah tapota le siège à côté d’elle.
— Viens t’asseoir à côté de moi. Comme avant.
Sarah obéit, prenant une profonde inspiration et essayant de se mettre à l’aise.
— J’étais en train de dire à tout le monde que nous allions sauver le carrousel.
Son cœur eut un ou deux ratés avant de sombrer comme une pierre lourde. Elle n’avait pas eu l’intention de couper sa grand-mère dans son élan avec la mauvaise nouvelle, mais ne pas le lui dire à ce moment-là lui aurait donné l’impression de mentir.
— J’en ai parlé à mes clients et ils ne pensent pas pouvoir l’intégrer au projet.
— Bien sûr qu’ils ne vont pas le sauver.
Olive tapota le genou de Sarah.
— Je n’ai jamais imaginé qu’ils le feraient. On ne peut pas en tirer un centime.
— J’espérais pouvoir vous parler des détails de mon projet ce soir. Enfin, si vous ne les connaissez pas encore.
Elle sentait le regard de Catherine sur elle. Pas furieux. Pas froid. Mais vigilant. Sachant que sa vieille amie travaillait à mi-temps comme assistante de Calvin à la mairie, Sarah choisit ses mots encore plus soigneusement.
— Je travaille avec un constructeur pour bâtir plusieurs belles résidences au bord de l’eau.
Elle connaissait les femmes qui avaient été au club de tricot la semaine précédente. Ce soir-là, il y avait plusieurs visages qu’elle ne reconnaissait pas.
— En plus d’apporter d’autres revenus à la ville et aux commerçants, ils ont aussi l’intention d’ajouter quelques suppléments merveilleux.
— Comme quoi ? demanda une des femmes.
— Une nouvelle rampe de mise à l’eau pour les bateaux.
Voyant que personne n’avait l’air particulièrement enthousiaste à ce propos, elle fut ravie d’avoir autre chose à leur donner.
— Et un nouveau terrain de football : des lumières, des vestiaires, des gradins. Les huit mètres vingt.
La femme eut soudain le sourire.
— C’est fantastique ! Mes deux fils sont dans l’équipe.
Elle se tourna vers la femme à côté d’elle et souligna :
— Tu ne trouves pas que c’est une bonne nouvelle ?
Sarah eut un soupir de. Les femmes commencèrent à parler des chances de l’équipe au championnat de cette année-là. Personne ne piquait de crise. Le terrain de football pourrait représenter un point décisif.
Catherine se pencha sur la table basse.
— Est-ce qu’on peut parler à l’arrière ?
Sarah posa son tricot et prit l’excuse d’aller chercher une autre bouteille de vin avant de suivre Catherine dans l’arrière-boutique.
— J’ai essayé de me taire, mais je ne peux plus.
La voix de l’autre femme était calme, mais déterminée.
— Si tu es en colère à cause de mon projet, je serais ravie de me réunir avec toi demain matin pour en parler.
— Je me fiche de ton projet. Je veux savoir ce que tu fais avec Calvin.
Sarah sentit les couleurs qui lui restaient disparaître de ses joues.
— Je comprends que tu tiens à lui, mais ma relation avec lui est privée.
Catherine croisa les bras sur sa poitrine.
— Je ne sais pas ce qu’il s’est passé entre vous deux la semaine dernière, mais je sais que quelque chose ne va pas. Il n’est pas lui-même.
Catherine pointa du doigt le sternum de Sarah, juste là où la douleur montait.
— Je connais les gens dans ton genre.
— Dans mon genre ?
— J’ai été mariée à quelqu’un comme ça.
— Est-ce que tu me compares à ton « ordure » d’ex-mari ?
Catherine plissa les yeux.
— Tu crois que tu es trop grande, trop importante pour un endroit comme celui-ci, pas vrai ?
— J’ai grandi ici, Catherine, lui rappela Sarah, tout comme elle l’avait rappelé à presque tout le monde récemment.
Elle ne s’était pas attendue à cette attaque personnelle.
— Nous étions amies, avant. Pourquoi est-ce que tu es aussi furieuse contre moi ?
— Le fait que tu ne le saches pas en dit long.
— Est-ce que tu es amoureuse de Calvin ? devina Sarah, même si cela ne collait pas vraiment.
Catherine rit, mais sans humour.
— Tu ne crois pas que j’aurais voulu pouvoir tomber amoureuse de lui plutôt que de…
Les commissures de ses lèvres tremblèrent légèrement.
— Je suis désolée, dit Sarah.
Malgré la manière dont Catherine venait de l’attaquer, c’était vrai.
Ses excuses n’intéressaient pas l’autre femme.
— Est-ce que tu sais à quel point les choses ont été dures pour Calvin après le suicide de son père ? Nous étions tous là pour lui, pour garder sa sœur, pour leur apporter de la nourriture, pour nettoyer cette caravane pourrie autant que possible, pour lui apprendre quoi faire quand un enfant tombe malade. Pas toi. La seule personne qui aurait dû être là ne l’était pas.
— J’ai eu tort.
— Si je pouvais me rattraper auprès de lui, je le ferais. Je tiens à lui. Plus que tu l’imagines.
Plus qu’il l’imaginait.
— Si tu tiens à lui à ce point, tu devrais rester, cette fois.
— Ici ?
— Oui, ici.
L’agacement apparut à nouveau sur le visage de l’autre femme.
— Non, dit Sarah en secouant la tête. Je ne pourrais pas rester ici.
Catherine haussa les sourcils.
— Pourquoi pas ?
— Mon travail, mon appartement, tout est en ville.
— Alors, trouve un nouveau travail et vends l’appartement.
— Ce n’est pas si simple.
— Bien sûr que si.
— Pourquoi est-ce que tu ne vois pas que je ne veux pas de faire du mal à qui que ce soit ? J’essaie d’être fidèle à moi-même.
— Tu es une femme qui a eu la chance d’être aimée par un des meilleurs hommes que j’aie jamais connus. Tu es la femme qui va jeter tout ça par la fenêtre pour quelques lumières clignotantes. Tu es une femme qui a trop peur pour donner une chance à l’amour.
Son regard était glacial.
— Quoi que tu te sois dit pendant toutes ces années, c’est ça que tu es.
Sarah sentit à quel point son visage devait être rouge et chaud et elle se couvrit les joues. Elle voulait nier tout ce que Catherine disait. Comment pourrait-elle le faire ? La vie glamour de son père, la vie à laquelle elle aspirait, n’avait pas vraiment été comme elle l’avait imaginée. Les longues nuits au bureau. Les amis dont elle ne devenait jamais vraiment proche parce qu’elle n’avait pas assez de temps libre pour former des liens forts.
C’étaient ces vérités qui la faisaient lutter contre ce qu’elle ressentait. Comprendre que ses sentiments pour Calvin n’avaient pas disparu, comprendre que sa vie en ville n’était pas aussi épanouissante qu’elle l’avait cru, lui donnait l’impression d’être faible. Comme si elle n’était pas aussi forte que son père. Comme si elle le laissait tomber, comme si elle se laissait tomber elle-même en se permettant de se mettre trop à l’aise là.
Sarah ouvrit la bouche deux fois pour répondre à Catherine, mais les mots ne vinrent pas. Elle ne savait pas quoi dire. Elle ne savait pas quoi ressentir.
Sa mère cria.
* * *
Elles retournèrent dans la partie principale du magasin et trouvèrent Olive par terre dans les bras de sa mère. Sarah fut à peine consciente de tomber à genoux et de poser deux doigts sur le cou de sa grand-mère, trouvant un léger pouls, pendant que Christie appelait les urgences et expliquait que Olive avait commencé à tousser, puis s’était évanouie.
Elle entendit quelqu’un dire :
— Je vous en prie, Seigneur. Pas elle. Pas encore.
En fait, c’était elle qui priait.
Elle ignorait combien de temps s’était écoulé pendant qu’elles étaient agenouillées sur le sol. Chaque seconde était une éternité avant qu’elles n’entendent les sirènes de l’équipe locale d’ambulanciers volontaires. Puis, comme par magie, Calvin apparut avec une autre secouriste volontaire. Ils étaient tous les deux concentrés sur la grand-mère de Sarah, la posant sur le brancard et prenant ses constantes.
Sarah s’agrippa à sa mère tandis qu’elles les regardaient emmener sa grand-mère à l’arrière de l’ambulance. Calvin déclara :
— Olive a besoin de vous, maintenant.
Puis, il les guida également jusqu’à l’arrière du véhicule.
Il n’y avait pas beaucoup de place, mais Sarah n’avait jamais été aussi heureuse d’être serrée dans un petit espace. Elle tint une des mains de sa grand-mère et sa mère tenait l’autre.
D’une voix calme, mais pas tout à fait détachée, Calvin leur demanda les détails qu’elles avaient sur la santé d’Olive.
Sarah regarda sa mère, vit qu’elle ne pouvait pas parler à cause des larmes qui coulaient sur ses joues les unes après les autres.
— Elle tousse beaucoup, dernièrement. Je l’ai envoyée chez le docteur Morris. Elle a dit qu’il lui avait demandé de se reposer.
Elle luttait contre ses propres larmes.
— J’aurais dû y aller et lui parler moi-même.
La main de Calvin était chaude sur son épaule.
— Certaines choses nous échappent parfois, même aux bons médecins comme le docteur Morris.
— Syracuse General n’est pas un grand hôpital, mais il est très bon. Les médecins qui y travaillent ont été formés dans les meilleures écoles.
Olive récupérait de l’oxygène grâce au masque qu’ils avaient mis sur sa bouche et sur son nez. Quand s’était-elle assise avec sa grand-mère pour la dernière fois. Et avec sa mère ? Juste pour parler, manger ou tricoter ensemble sans s’occuper de son « importante » carrière ? Elle s’apercevait qu’elle s’était cachée d’elles, de peur qu’elles ne regardent trop profondément dans son âme et qu’elles ne voient tout ce qui n’allait pas chez elle.
Il n’aurait pas dû falloir que sa grand-mère s’écroule pour qu’elles se rapprochent. Sarah était désolée, tellement désolée de ne pas avoir été plus présente. Si la dernière conversation eue avec elle était celle du carrousel, elle ne se le pardonnerait jamais. Sarah avait été impatiente de partir, d’envoyer des e-mails, de convaincre Calvin qu’elle avait raison sur tous les sujets à propos desquels elle voulait avoir raison.
* * *
Calvin resta avec elle pendant que les médecins auscultaient Olive. Denise n’avait toujours pas dit un mot, mais elle prit la tasse de café qu’il lui tendit. Quand Sarah secoua la tête, il lui donna de l’eau et l’observa pour s’assurer qu’elle la buvait.
La souffrance et la peur de Denise étaient écrites sur son visage, dans l’affalement de ses épaules, dans les cernes sous ses yeux. Sarah souffrait visiblement aussi, mais elle s’était assigné un rôle : garder le contrôle.
Il voulait l’emmener à l’écart et lui dire qu’il garderait le contrôle pour elle.
Il ne pouvait pas retirer le fardeau des épaules de Sarah : il avait été à sa place, il savait à quel point il était lourd. Il pouvait au moins lui apporter de la nourriture, il pouvait s’asseoir avec elle, il pouvait veiller sur elle.
Et il pouvait prier avec elle pour qu’Olive survive.
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