Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)
Chapitre Treize
Le jeudi passa au vendredi : Sarah s’obligeait à creuser plus profondément dans ses recherches sur les lois des Adirondacks dans le domaine de la construction, cherchant des failles, passant des appels sans fin et envoyant des douzaines d’e-mails. En lisant les rapports des réunions du comité de l’Adirondacks et sur la conservation de la nature, elle apprit que Calvin avait beaucoup lutté contre le développement dans les Adirondacks, pas seulement depuis qu’il était devenu maire, mais même avant cela. Il était temps pour elle d’arrêter de se perdre dans des fantasmes où la flamme était rallumée, il était temps d’arrêter de faire l’imbécile. Il était temps d’effectuer le travail qu’elle était venue faire.
Le groupe Klein avait confirmé l’ajout du terrain de football à ses plans. Sans surprise, il avait rejeté la restauration du carrousel.
Les entrailles de Sarah se nouèrent, sachant que sa grand-mère serait bouleversée à l’idée de le perdre, ainsi que ses souvenirs. Sarah savait très bien à quel point il était douloureux de voir de bons souvenirs être détruits. Le carrousel avait beaucoup d’importance pour sa grand-mère et pour ses amies, Sarah continuerait à chercher des solutions. Elle devait être honnête à propos des chances de survie du manège. Qui étaient aussi minces que les chances qu’avaient Sarah et Calvin d’être à nouveau proches l’un de l’autre.
Pendant deux jours, elle leva à peine les yeux de son ordinateur, jusqu’à ce que des lumières multicolores dans le ciel l’attirent vers la fenêtre de sa chambre. Les feux d’artifice du vendredi soir pour le match de football du lycée étaient une tradition de la ville qui datait de l’époque où sa grand-mère avait été adolescente. Et même s’il s’agissait généralement de simples feux de Bengal et de fontaines de couleurs, ils étaient toujours exaltants quand même.
Calvin y était-il ? Était-il sur le terrain avec l’équipe, la cherchant du regard dans les gradins ? Sauterait-il dans le lac ce soir-là après le match en pensant à elle ?
Ses joues la grattèrent et elle les frotta sans réfléchir, sa main était humide quand elle l’écarta de son visage.
* * *
Le vendredi soir, Calvin était debout sur la plage publique au bout de la rue principale et il regardait les membres de l’équipe de football du lycée courir sur les quais les uns après les autres et sauter dans l’eau froide du lac en criant.
Mais même sans plonger, Calvin était congelé.
Le mercredi soir à Loon Lake, il s’était permis d’espérer à nouveau, suffisamment pour demander à Sarah de venir au match et de plonger dans le lac avec lui. Bien entendu, elle n’avait pas été dans les gradins ce soir-là. D’après ce qu’il savait, elle aurait très bien pu quitter la ville après que leur baiser explosif dans le hangar à bateaux s’était désintégré en une dispute enragée. Il n’avait pas eu de nouvelles d’elle. Il ne l’avait pas vue.
Il ne devrait plus sentir ses lèvres douces, il ne devrait plus sentir ses courbes délicates contre lui et elle ne devrait certainement pas lui manquer ce soir-là.
Ils s’étaient enfin dit la vérité le mercredi soir. Toute la vérité. Il avait enfin compris à quel point ils s’étaient fait du mal.
Ce n’étaient pas les accusations qu’ils s’étaient lancées qui subsistaient. Étonnamment, il se sentait presque mieux d’avoir vider son cœur.
Non, ce qui le dérangeait le plus, c’était le seul mensonge qu’il lui avait dit : que leur rupture avait été « pour le mieux ». Peu importe à quel point Calvin avait essayé de se convaincre que c’était vrai, il n’y était pas parvenu.
* * *
Trente-six heures plus tard, après s’être plongée dans le travail toute la journée du samedi aussi, Sarah se réveilla le dimanche qu’elle redoutait. Le Festival de l’automne et la commémoration de son père.
Les funérailles officielles de son père à Washington un an auparavant étaient passées à toute vitesse. Même si James Bartow avait été enterré à Summer Lake, seules sa mère, sa grand-mère et elles avaient pu voir le cercueil être mis en terre dans le cimetière derrière l’église de Main Street.
Ce jour était arrivé, celui où tous les habitants de Summer Lake auraient enfin l’occasion de célébrer sa vie ; la ville dédierait un parc de jeux au nom de James Bartow pendant le festival, la fête préférée de son père.
Lorsqu’elle était petite, Sarah adorait le festival. Chaque année, la place de la ville se transformait en un pays des merveilles automnal. Du matin jusqu’à tard le soir, il y avait de la nourriture et des divertissements, des rires et de la musique, une centaine de lanternes pendues au grand belvédère au centre du parc situé au bord du lac, les lumières clignotant et se balançant au rythme du groupe de musique.
Sarah n’était jamais sûre de savoir devant quel stand elle allait s’arrêter en premier, sa liasse de billets d’un dollar fourrée dans la poche de son jean. Elle achetait toujours une des mini-tartes aux fruits rouges de madame Johnson pendant qu’elles étaient encore chaudes. Sentir les baies exploser les unes après les autres dans sa bouche suivies du doux sucre roux au-dessus valait la peine d’avoir une langue légèrement brûlée. Devrait-elle ensuite aller jouer avec l’un des jeux du festival, comme faire tomber l’entraîneur de football dans une bassine d’eau chaude ? Devrait-elle laisser la musique du groupe dans le belvédère l’attirer pour qu’elle danse jusqu’à en perdre haleine ?
Finalement, la décision était facile. La meilleure partie du Festival de l’automne était évidente. Son père était toujours là, peu importe ce qu’il avait à faire à Washington. Pour Sarah, il n’y avait rien de mieux que de lui tenir sa main, grande et chaude autour de la sienne plus petite, lorsqu’ils étaient debout ensemble au milieu du parc. Même si le reste de ses amies courait dans tous les sens et l’appelait pour qu’elle se joigne à elles, même si le groupe jouait sa chanson préférée, elle était heureuse d’être à ses côtés pendant qu’il parlait de choses ennuyeuses avec les autres adultes.
Pendant la journée, Sarah entrait et sortait du stand de Lakeside Stitch & Knit pour amener de la nourriture et des boissons chaudes à sa mère et à sa grand-mère, parfois même pour aider les enfants plus jeunes à tricoter leurs premières mailles quand elles avaient besoin d’une autre paire de mains savantes. La plupart du temps, elle restait près de son père tant qu’il le lui permettait, jusqu’à ce que leurs discussions deviennent plus sérieuses et qu’il commence inévitablement à travailler de nouveau avec ses électeurs.
Généralement, elle trouvait Calvin le soir au festival. Son meilleur ami, qui devint ensuite son petit-ami, la faisait rire et danser, il lui donnait la sensation d’être aimée.
Son estomac se serra à l’idée de l’y voir ce jour-là. C’était le maire, alors il serait debout devant la ville avec elle pendant qu’elle faisait son discours. À une époque, il aurait représenté son plus grand réconfort. Si seulement ils n’avaient pas détruit tout ce qu’ils avaient eu un jour…
Ses souhaits étaient vains, formulés par un cerveau absolument exténué par une série de nuits sans sommeil. Dormir rendait son cerveau et son âme trop vulnérables aux accusations de Calvin, alors elle avait travaillé tard et elle s’était réveillée tôt pour travailler un peu plus.
Malgré tout, elle ne pouvait pas se plonger dans le travail ce jour-là. Elle devait au moins essayer de rendre son père fier une fois de plus en faisant bonne figure. Donc, elle devrait porter la parfaite robe comme armure un jour de plus ainsi que le maquillage, les cheveux, les chaussures et les bijoux parfaits. Comme si ces choses-là pouvaient protéger son cœur.
Quelqu’un frappa à sa porte.
— C’est l’heure, chérie.
Sarah prit une profonde inspiration et ouvrit la porte de sa chambre. Elle se retrouva face au regard inquiet de sa mère, le même regard qu’elle avait fui au cours des derniers jours. Depuis plus longtemps, si elle se montrait honnête.
— Voilà l’écharpe que j’ai tricotée pour toi.
Sarah ne vit pas que sa main tremblait avant qu’elle la tende vers l’écharpe rouge.
— Merci. Elle est très belle. Parfaite pour l’automne.
— Tu es sûre que ça va aller aujourd’hui ? Je ne veux pas que tu fasses le discours si tu ne te sens pas le courage de le faire.
Sa mère semblait devenir plus grande, plus forte devant Sarah.
— Je peux le faire.
— Non, tu n’y es pas obligée.
Elle ne pouvait pas laisser sa mère souffrir pendant qu’elle faisait un discours durant la commémoration de son mari.
— C’est mon truc. Ça va aller.
Ensemble, elles sortirent et peu après, elles étaient debout sous le panneau « FESTIVAL DE L’AUTOMNE DE SUMMER LAKE ».
— C’est vraiment fantastique que la ville ait décidé de consacrer le nouveau terrain de jeu à la mémoire de ton père.
— Il aurait adoré ça, fit Sarah, incapable de cacher l’égratignure des émotions derrière les mots : être au festival sans son père et sans Calvin qui l’attendait amoureusement dans les coulisses était impensable.
Denise attira Sarah dans ses bras pendant qu’elles attendaient qu’Olive, qui était venue du magasin, traverse lentement la pelouse pour se joindre à elles, une écharpe rouge enroulée autour de son cou. Toute la ville se présentait toujours au festival, mais cette année, l’assistance était considérablement plus élevée à cause de la petite exposition des peintures de William Sullivan. La presse internationale était devenue folle depuis que William l’avait annoncé discrètement dans le journal local des semaines auparavant. Il avait gentiment dit à sa mère qu’il n’avait pas eu dans l’idée de faire de l’ombre à la commémoration de son défunt mari et avait suggéré de reporter cette exposition. Denise avait insisté : elles voulaient que le festival soit aussi joyeux que d’habitude. Cette année-là, cette joie était encore plus vive grâce à ses peintures.
Une fois que sa grand-mère avait enfin traversé la foule, Olive prit la main de Sarah d’un côté et celle de Denise de l’autre.
— C’est parti ?
Sarah était stupéfaite par la force qu’elle ressentit rien qu’en touchant la main de sa grand-mère. Après avoir installé sa mère et sa grand-mère sur les sièges posés sur la scène du belvédère, elle ferma les yeux et prit une profonde inspiration pour se stabiliser. Une seconde avant qu’elle ne se retourne pour monter sur l’estrade, elle sentit une main sur son bras.
La chaleur de Calvin la frappa d’abord, sa force innée ensuite. Ce fut la douleur et l’amour qui étaient mélangés chaque fois qu’elle le regardait, chaque fois qu’elle pensait à lui, qui la frappa le plus fort.
— Je serai juste derrière toi si tu as besoin de moi. Pas en tant que maire, mais en tant qu’ami.
— Vraiment ?
Elle n’arrivait pas à croire qu’après tout ce qu’ils s’étaient fait et ce qu’ils s’étaient dit, il ferait ça pour elle.
— Bien sûr que oui. Où d’autre pourrais-je bien être ?
Sarah voulait qu’il la serre et qu’elle sache qu’il ne la lâcherait jamais. Elle s’obligea tout de même à avancer jusqu’au micro.
— James Bartow n’est pas né à Summer Lake. Il est venu en ville pour une fille du coin.
Sarah se retourna et sourit à sa mère. Elle vit que ses yeux étaient déjà humides, pourtant encore aucune larme ne coulait sur ses joues. Se préparant à aller jusqu’au bout de son discours en un seul morceau et sans renifler, Sarah poursuivit :
— Il adorait Summer Lake autant que n’importe quel habitant qui était né et avait grandi ici.
* * *
— Viens, dit Olive quand la commémoration fut terminée et que les gens avaient fini de lui rendre hommage. Voyons qui nous pouvons hameçonner avec nos aiguilles et notre laine dans notre stand.
Aucun doute, Olive savait que Denise et Sarah avaient besoin de se perdre dans quelque chose. Tricoter les aiderait certainement comme cela l’avait toujours aidée. Tricoter l’avait toujours apaisée, même quand elle avait été une fille de dix-huit ans qui n’avait compris son cœur et son esprit plus que sa petite-fille ou que le garçon dont elle avait toujours été amoureuse.
— J’arrive dans un moment, dit-elle avant de partir et de s’éloigner de la foule.
Denise resta sur place, baissant les yeux vers la belle plaque que Calvin lui avait donnée de la part de la ville. À la mémoire de son mari.
— Je veux qu’il revienne, Maman. Sarah a besoin de son père. Elle a toujours eu besoin de lui.
Une larme coula le long de sa joue, puis une autre.
— Je sais qu’elle a vu Calvin quelques fois depuis qu’elle est revenue à la maison. Il a dû se passer quelque chose entre eux, mais elle ne veut pas me parler. Je ne sais pas comment lui poser la question. Nous nous voyons dans la cuisine, dans le couloir, dans la boutique, mais elle ne veut pas me dire ce qui la tracasse.
— Ce n’est pas toi.
Olive tapota la main de sa fille.
— Elle ne sait pas encore comment mettre les mots sur ce qu’elle ressent. Je soupçonne qu’elle ne sait même pas si elle devrait ressentir tout ça.
— Si son père était là, elle se sentirait assez en sécurité pour se confier à lui.
Olive secoua la tête.
— Non, je ne pense pas.
Pas quand Olive savait que le père de Sarah et les choses qu’il avait apprises à sa fille à croire étaient une partie intégrante de son problème.
James Bartow avait été un homme bien, bien qu’il n’ait pas toujours été le meilleur père ou le meilleur mari, pensa Olive en plissant les yeux. Trop occupé, trop souvent absent à sauver des inconnus pour voir sa propre famille. Quand il avait trouvé le temps de revenir à la maison, il rendait chaque instant amusant et excitant. Ce charisme, cet amour honnête pour la vie, étaient les raisons pour lesquelles sa réélection avait presque été gagnée d’avance. Il avait été impossible de résister à James Bartow.
Olive connaissait très bien ce genre d’hommes. Denise et elle étaient tombées amoureuses d’hommes desquels, rationnellement, elles auraient dû garder leurs distances. Le genre d’hommes dont il était insensé de tomber amoureuse. Le genre d’hommes dont l’amour venait avec autant de douleur que de plaisir.
Il était tout à fait sensé que Sarah suive leurs pas. Elle était l’une d’entre elles, après tout. Elles étaient comme trois gouttes d’eau, que sa grand-mère accepte la vérité ou pas.
— Elle viendra te voir, prédit Olive. Quand le moment sera venu.
Quelques minutes plus tard, elles étaient installées dans leur stand. Alors que petits et grands se frayaient un chemin jusqu’à elles pour tricoter et rire, Olive était ravie de voir les rides de fatigue, de chagrin et de confusion finir par s’estomper sur le visage de Denise.
De temps en temps, Olive examinait le terrain du festival, cherchant sa petite-fille : même si elle croyait vraiment que dans le fond, elles étaient invincibles, elle savait aussi qu’il était possible que Sarah ait besoin d’un peu de temps pour trouver ce puits de force et pour apprendre à la puiser dedans.
Tout comme il avait fallu un peu de temps à Olive pour le trouver elle-même il y a de cela tant d’années.
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