Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)

Chapitre Quatorze

 

 

1941…

Olive n’avait jamais été plus heureuse d’être à l’extérieur. Après une semaine entière de pluie, elle avait presque supplié sa mère de la laisser aller à la gare ferroviaire pour récupérer les serviettes commandées spécialement pour le gala du musée. N’importe quoi pour sortir de cette maison… Une maison devenue soudain étouffante.

En attendant l’arrivée du train de marchandises à côté des rails, elle ferma les yeux et leva le visage vers le soleil brillant d’automne. Elle se détendait enfin, absorbant les précieux rayons de chaleur quand la chair de poule apparut soudain sur toute la surface de sa peau.

Elle se retourna et se retrouva à regarder directement le visage de l’homme qu’elle s’était tant efforcée d’éviter pendant des semaines.

Carlos.

Le simple fait qu’elle réussisse à l’éviter ne signifiait pas qu’elle avait pu arrêter de penser à ce qu’il lui avait dit. Il l’avait traitée de petite fille effrayée !

Le pire de tout, c’était le fait qu’elle avait continué de travailler sur son pull-over. Peu importe à quel point elle essayait de se raisonner, elle n’avait pas pu le mettre de côté. Grâce à lui, elle s’était sentie plus en vie et pourtant, plus confuse que jamais. Effrayée aussi.

— Bonjour, ma jolie.

Elle rougit tout en essayant de répondre d’une voix stricte :

— Je m’appelle Olive.

— Bonjour, jolie Olive.

Elle ne voulait pas sourire, mais il était très dur d’empêcher ses lèvres de se courber. Cependant, elle n’allait pas se laisser emporter dans une autre conversation comme celle qu’ils avaient eue sur le chantier, elle n’allait pas s’éloigner de nouveau de Carlos avec l’estomac noué.

Elle détourna le regard de lui pour baisser les yeux vers les rails ; le train de marchandises approchait. Elle devait simplement ignorer les picotements continus qu’elle ressentait sur tout le corps en réaction à sa présence. Elle les ressentait dans sa poitrine aussi, là où son cœur battait beaucoup trop vite, beaucoup trop fort.

— Vous n’avez jamais sauté dans un de ces trains pour voir où il vous emmenait ? demanda-t-il.

— Non.

Quelle pensée ridicule !

— Bien sûr que non.

Cette pensée ridicule devint rapidement tentante.

— Allez, jolie Olive. Lançons-nous à l’aventure.

Il sauta dans le wagon de marchandises ouvert et lui tendit la main.

Elle sentit un instant de panique en pensant aux personnes qui pourraient les voir, aux personnes qui pourraient raconter tout cela à ses parents. Étonnamment, ils étaient les deux seules personnes sur la plateforme ce jour-là, les deux seules personnes qui attendaient un paquet provenant du train.

— Ils vont nous poursuivre. Nous ne pouvons pas juste monter et faire un tour sans acheter un billet et sans savoir où nous allons.

Il ne la contredit pas et elle était inexplicablement déçue. Quelle idiote ! Elle devrait être ravie qu’il la laisse partir aussi facilement.

Le train commença à bouger. Au lieu de s’éloigner, au lieu de retourner chez elle, là où sa mère et ses sœurs l’attendaient, Olive ne put détourner les yeux de lui. Ilse tenait debout dans l’encadrement de la porte du wagon de marchandises. Il désigna les roues en marche.

— Oh non, c’est en train d’arriver. Vous voyez ça ?

Elle ne savait pas de quoi il parlait. Tout ce qu’elle voyait, c’était le roulement des roues en métal contre les rails en fer.

— Quoi ? demanda-t-elle enfin alors que le train accélérait. Qu’est-ce que je suis censée voir ?

Il désigna le monde autour de lui.

— La vie vous passe sous le nez.

Elle le sentit à ce moment-là, un accès soudain de colère mélangée à quelque chose de plus sauvage encore. Une envie de liberté, d’aventure, de passion, de tout ce dont elle avait rêvé depuis si longtemps. Elle avait eu trop peur pour tendre la main, car rien de tout cela ne faisait partie du grand plan directeur établi pour sa vie.

Avant de s’en rendre compte, elle se surprit à courir après le train.

— Sautez et je vous rattraperai. Je vous le promets.

Alors, elle sauta. Il l’attira dans le wagon de marchandises avec lui et ils s’écrasèrent tous les deux sur le sol en bois. Elle se sentit tellement libre, assez libre pour qu’aucune des règles qu’elle avait respectées au cours de sa vie jusque-là n’ait plus d’importance.

Mais ensuite, alors que leurs rires s’estompaient une seconde et qu’elle reprenait ses marques, elle réalisa qu’elle n’avait jamais été aussi proche d’un homme. Elle ne s’était jamais retrouvée dans un enchevêtrement de membres et de désir. Pour suivre les convenances, elle s’écarta de lui, lissa sa jupe et se redressa d’une manière aussi digne que possible au vu des circonstances.

— Ça fait un moment que j’attends de voir ce sourire, jolie Olive. D’entendre ce rire.

Ses mots et la manière dont il la regardait rendaient sa respiration difficile et elle eut du mal à dire :

— C’est de la folie.

— Et la vie est courte.

Il y avait de l’obscurité dans ses yeux lorsqu’il le dit. Elle ne put s’empêcher de se demander à nouveau d’où il venait et pourquoi il travaillait pour son père.

Son père. Il allait la tuer. Elle sentit sa peau se réchauffer, puis se refroidir à l’idée de ce qu’il ferait, en pensant à la manière dont il crierait, s’il découvrait son voyage en train improvisé.

— Nous devons descendre à la prochaine ville.

Sa voix était trop tremblante à son goût.

— Je n’aurais pas dû faire ça. Je suis plus avisée que ça.

Le train ralentit en s’approchant de la gare suivante et elle était plus qu’un peu surprise quand il l’aida à descendre. Elle fut encore plus surprise de le voir descendre juste après elle avec leurs deux paquets dans les mains.

Il regarda les horaires affichés au mur.

— Le prochain train n’arrivera pas avant une heure.

Cette fois, elle essaya de ne pas faire attention à ce picotement dans sa nuque, cette envie sauvage qui s’en prenait à nouveau à elle. Toutefois, le goût de l’aventure lui avait donné envie d’en avoir plus.

Elle en voulait plus, à tel point qu’elle le sentait sur sa langue, presque comme si quelqu’un lui avait fait goûter la sucette la plus sucrée avant de l’envelopper à nouveau et de la mettre de côté pour de bon, hors de sa portée, là où elle pouvait encore la voir et la désirer.

— Eh bien, se surprit-elle à dire, tout en sachant que ce n’était pas une bonne idée, si nous sommes coincés ici quoi qu’il arrive, je n’ai qu’à vous montrer la cascade.

La belle bouche de Carlos s’étira légèrement en un sourire. Quand il haussa les sourcils, elle fit de même. Cette aventure aurait pu être une bonne idée, et c’était son tour de lui montrer des choses qu’il n’avait pas vues.

La cascade n’était qu’à quelques minutes de marche de la gare, au-dessus d’un joli pont couvert rouge. Peu de temps après, ils étaient devant un mur d’eau qui formait un arc au-dessus des pierres dans leur direction. Elle avait chaud après leur courte promenade, se sentant plus serrée que d’habitude dans les longues manches moulantes de sa robe. Elle s’approcha des fines gouttelettes d’eau froide.

La voix chaude de Carlos la caressa.

— Avez-vous déjà vu l’envers des choses ?

— Les choses n’ont pas d’envers.

— Bien sûr que si. L’arrière est complètement différent. Venez, je vais vous montrer.

Carlos était dangereux. Elle l’avait su depuis le début, depuis la première conversation qu’ils avaient eue quand il avait ébranlé le contrôle qu’elle avait d’elle-même comme si elle était un bout de laine bien serré.

— Je vois très bien d’ici, merci.

— Vous avez le droit d’avoir peur, jolie Olive. La vie est imprévisible. N’attendez pas trop longtemps pour prendre un risque.

— Arrêtez de me dire que j’ai peur !

Elle se tourna vers lui dans une fureur soudaine, pas seulement parce qu’il la provoquait constamment, mais aussi envers elle-même à cause de toutes les choses qu’elle voulait, mais qu’elle avait tellement peur de vouloir, tellement peur de se laisser sentir.

— Je suis là, pas vrai ? Je suis montée dans le train de marchandises, oui ou non ?

— Oui, vous l’avez fait.

Elle comprenait ce qu’il disait. Qu’elle ait fait un pas en avant ne signifiait pas qu’il n’y en avait pas plus devant elle, attendant qu’elle décide si elle était assez courageuse pour les faire.

— D’accord. Montrez-moi l’arrière de l’eau.

Cette fois, quand il lui prit la main, elle ne fut pas distraite par le mouvement d’un train, elle n’était pas haletante après avoir couru… Et elle sentit son contact bien au-delà de sa peau, de ses os, du sang qui coulait dans ses veines. Elle le sentit dans son cœur. Il la guidait prudemment sur les roches glissantes jusqu’à une petite rive de terre entre la cascade et le mur de pierres.

— Est-ce que vous le voyez, maintenant ?

L’eau était un épais mur en mouvement, fascinant. L’eau tombait des roches au-dessus de leurs têtes. C’était le rideau brumeux de la nature qui tombait avec tant de grâce et de facilité.

— Vous avez raison, souffla-t-elle d’un air émerveillé. Tout est vraiment différent depuis l’autre côté.

Elle sentait ses yeux sur elle, elle savait qu’il ne regardait pas les étranges formes des arbres, du ciel et des montagnes à travers l’eau. Sa bouche fourmilla dans l’attente du baiser.

Mais ensuite, il dit :

— Venez, jolie Olive, il faut vous sortir de là avant que vous ne soyez trop mouillée.

Comme il ne l’avait pas forcée à monter dans le train avec lui, il ne la forcerait pas à l’embrasser non plus. Si elle voulait un baiser de Carlos, elle devrait faire le pas.

Pour choisir son baiser… et pour le choisir lui aussi.

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