Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)
Chapitre Douze
Comment avait-elle pu faire ça ? Comment avait-elle pu l’embrasser aussi imprudemment, aussi stupidement ?
Et comment cela avait-il pu lui sembler encore plus parfait que dix ans en arrière ?
Calvin représentait le rire, la chaleur, et un plaisir si doux.
Pour autant, rien de tout cela n’avait permis à leur relation de fonctionner dans le passé. Ne savait-elle pas qu’il valait mieux ne pas imaginer que ce rire, cette chaleur ou ces baisers incroyables pourraient faire fonctionner une relation entre eux à l’heure actuelle ?
Les faits restaient les faits. Ils étaient deux personnes très différentes avec des objectifs tout aussi différents. Tout comme son père et sa mère l’avaient été. Sarah ne voulait pas répéter le mariage de ses parents : une personne qui restait, une personne qui partait, alors même qu’ils se déclaraient leur amour.
— Ce n’était censé être qu’un baiser.
Elle prit une inspiration tremblante.
— Nous devons arrêter ça.
Malgré tout, leur connexion et leur attirance étaient un train fou. À tel point qu’elle n’arrivait pas à s’obliger à s’écarter de ses bras.
— Je ne peux pas ressentir ça pour toi de nouveau.
— Crois-moi, dit-il brusquement en faisant un pas en arrière, je ne veux pas ressentir ça plus que toi.
Elle aurait juré qu’elle ne l’avait pas attaqué quand elle avait dit qu’elle ne pouvait plus ressentir cela pour lui. Elle n’avait vraiment pas voulu que ses mots le blessent. Elle avait essayé de se rappeler—de leur rappeler à tous les deux—qu’ils se précipitaient dans une direction terrifiante.
Maintenant qu’il avait contre-attaqué avec une telle colère en la poussant presque hors de son étreinte, où elle avait eu tellement chaud contre ses muscles solides, elle avait froid dans tout le corps. Elle était suffisamment gelée pour dire :
— Vas-y.
Ses mots n’étaient pas prononcés d’une voix forte, mais ils étaient tranchants.
— Je veux te l’entendre dire, je veux enfin entendre ce que tu penses vraiment de moi. De ce que j’ai fait. De la personne que je suis.
— N’insiste pas. Pas ici. Pas maintenant.
Son visage était dur, mais même avec tout ce qui échappait à leur contrôle entre eux, elle voyait qu’il essayait de maintenir ses véritables sentiments à distance. De repousser tout ce qui était monté si rapidement ce soir-là.
— Nous devons tous les deux nous calmer.
— J’en ai plus qu’assez d’être calme, d’essayer de faire semblant qu’il n’y a pas un énorme gouffre entre nous, que ce gouffre ne déborde pas de toutes les choses que nous ne disons toujours pas. Il est temps de cracher le morceau. Ici. Maintenant. Nous ne partirons pas avant que ce soit fini.
Elle écarta les bras, découvrant sa poitrine, laissant son cœur sans protection. Elle savait qu’il traverserait son armure de toute façon, peu importe à quel point elle était solide.
— Allez, lance-moi ton meilleur coup.
— Tu veux mon meilleur coup ? Qu’est-ce que tu dis du fait que tu m’as trahi ? Tu étais la seule personne sur laquelle je pouvais compter. Quand tout s’est écroulé, je savais, je savais que tu serais là pour moi. Tu as toujours dit que nous pourrions tout surmonter. Mais quand quelque chose est arrivé, quand la vie n’a plus été un long fleuve tranquille, tu es partie si vite que ça m’a fait tourner la tête.
Il ne cria pas, au contraire, les mots étaient bas, donc presque encore plus puissants.
— Je suis partie parce que tu m’as chassée. Tu m’as dit que j’étais de trop, que tu devais te concentrer sur ta sœur et pas sur une relation à distance. Comment est-ce que tu peux m’en vouloir d’être partie alors que c’est toi qui ne voulais pas que je sois là ?
— Je perdais l’esprit. Mon père venait de se tirer une balle dans la tête. Je faisais encore le deuil de ma mère. Je ne savais pas comment j’allais prendre soin de Jordan ou s’ils allaient me laisser la garder. Tu aurais dû savoir tout ça. Tu aurais dû savoir que je ne le pensais pas quand je t’ai dit de partir. Tu aurais dû savoir que j’avais peur, que j’avais besoin de toi. Tu étais la seule personne qui me restait pour m’aimer et tu es partie.
Abasourdie par le poids de ses attentes gigantesques, Sarah rétorqua :
— J’avais dix-huit ans ! Qu’est-ce que tu attendais de moi ? Je t’aimais et je souffrais tellement pour toi que j’avais l’impression que c’était ma douleur aussi. Bien sûr que je voulais t’aider. Bien sûr que je voulais être là pour toi. Est-ce que tu pensais vraiment que j’allais abandonner tous mes rêves, que j’allais renoncer à toute ma vie avant même qu’elle commence ?
Calvin semblait absolument dégoûté par elle.
— Non. Tu as raison. Rien de tout cela n’est ta faute. C’est ma faute. Tu n’allais jamais tomber assez bas pour vraiment finir avec le pauvre type à la caravane que tu disais aimer, pas vrai ? Pas quand tu avais de si grands projets, pas quand tu avais tant de grands rêves à réaliser.
Il y avait tant de douleur dans ce qu’il venait de dire, tant de choses injustes. Tout ce qu’elle parvint à rétorquer fut :
— Je n’ai jamais pensé que tu étais un pauvre type de caravane.
— Tu es sûre de ça, chérie ?
— Ne m’appelle pas comme ça.
C’était leur surnom affectueux teinté de sarcasme, et l’entendre était horrible. Elle ne pouvait pas non plus le laisser réécrire l’histoire.
— Nous allions réaliser nos rêves ensemble. Tu économisais de l’argent pour aller en ville avec moi. Tu suivais des cours du soir. Je ne voulais pas le faire sans toi, tu le sais.
— Tu as passé un an dans une université chic et tu as commencé à changer. Pas seulement tes vêtements, tes amis, la manière dont tu parlais ou les choses dont tu parlais. Tu voyais les choses en grand, les choses que ton père t’avait toujours enseigné à vouloir, des choses que tu poursuivais déjà. Le fait est que tu n’as jamais été capable de t’arrêter et d’apprécier ce que tu as déjà parce que tu regardes toujours vers l’avant pour obtenir un prix plus grand et plus prestigieux.
En évoquant son père, il dépassait les bornes.
— Ne t’avise pas de parler de mon père comme ça ! Ne t’avise pas d’essayer de l’embarquer dans notre bordel juste parce que tu étais intimidé par mes objectifs et mes rêves.
— Je n’étais pas intimidé, Sarah. Ça ne m’intéressait pas, c’est tout.
— Ne me mens pas. Tu voulais jouer au football universitaire à Syracuse jusqu’à la mort de ta mère et tu as remis ça pour aider ton père avec le bébé. Jusqu’à ce que tout ça te soit retiré. Te rends-tu compte du fait que je voulais que tu récupères tes opportunités, que tu aies les mêmes que moi ?
Pendant qu’elle parlait, Sarah s’attendait à ce que l’expression du visage de Calvin change, qu’il cède un peu, mais elle allait devoir continuer à attendre.
— Tu n’as pas changé du tout, n’est-ce pas ?
Chaque mot qui sortait de ses lèvres était plus dur que le précédent.
— Tu penses encore que tu sais ce qu’il y a de mieux pour tout le monde, tu penses encore que tu sais ce que tout le monde devrait faire. C’était ton projet. Ça a toujours été ton projet. J’ai supposé que je pourrais faire preuve de souplesse pour toi. J’ai supposé que je trouverais un moyen de faire en sorte que mes rêves puissent se réaliser autour des tiens. J’ai supposé que tu finirais par faire preuve de souplesse pour moi aussi, parce que tu savais que je voulais vivre au lac et non pas dans une grande ville. Mais tu n’as jamais eu l’intention de céder, n’est-ce pas ?
— Tu ne m’en as jamais donné l’occasion. Tu ne m’as jamais donné l’occasion d’essayer d’être là pour toi. Oui, tu as raison, je n’ai pas insisté pour rester quand tu m’as dit de partir. Mais tu ne m’as pas suivie non plus. Tu n’es pas venu me dire que tu étais fatigué et effrayé.
Ce fut à ce moment-là que la vérité la frappa.
— Je n’étais pas la seule qui voulait être libre, non ? Tu voulais être libre aussi, parce que nous voulions des choses différentes. Des vies différentes. C’est pour ça que tu m’as repoussée. C’est pour ça que tu ne voulais pas trouver de solution.
— Ah, dit-il calmement.
Plus de regrets qu’elle ne l’avait imaginé possible se cachaient derrière cette syllabe.
— La vérité éclate. Nous n’aurions jamais dû être en couple pour commencer, encore moins recommencer maintenant.
— Je n’ai jamais pensé ça, insista-t-elle. Je n’ai jamais souhaité ça.
— Ça n’a plus d’importance.
Ses mots s’étaient adoucis, comme si elle avait réussi à faire disparaître toute sa colère.
— Tout ce qui compte, c’est que c’était pour le mieux. Tu dois retourner sous les projecteurs, à la grande ville, sans ton petit-ami venu d’une petite ville attaché à ta cheville pour te ralentir. J’ai pu m’installer dans la ville que j’adore, un endroit où je peux respirer de l’air frais et écouter les oiseaux dans les arbres quand je me réveille le matin, les cris des huards quand je regarde les étoiles.
Il détourna le regard d’elle, se tourna vers la petite fenêtre du hangar à bateau en direction des lumières de la ville.
— C’est pour ça que je pense encore que Summer Lake est différente. Spéciale. Le fait qu’il n’y a jamais eu d’appartements au bord de l’eau signifiera quelque chose dans quelques années. Même si les choses finissent par être un peu plus difficiles dans le présent.
La dernière chose à laquelle elle accordait de l’importance aujourd’hui, c’étaient les appartements. Elle savait qu’il ne la croirait pas. Tout comme il ne semblait pas croire qu’elle l’avait aimé quand ils avaient été enfants. Qu’elle l’avait vraiment aimé de la meilleure manière possible, même si elle n’était pas revenue vivre au lac.
Sans savoir quoi lui dire d’autre, sentant que son cœur était plus à vif et irrité que jamais, que son âme était épuisée et vide, ils sortirent du hangar à bateaux en silence, leurs projets pour le reste de la soirée étaient avortés.
Une soirée avait été une erreur. Une erreur qu’elle avait été incapable de s’empêcher de commettre. Une erreur qu’elle avait justifiée en se persuadant que c’étaient les affaires, qu’elle devait passer la soirée avec Calvin à Loon Lake pour son projet.
Un baiser avait été une erreur encore plus grave, un rappel bien plus grisant de l’innocence et de l’excitation liées aux jeunes amours.
Un baiser les avait complètement détruits.
* * *
Cette fois, quand Sarah vit de la lumière dans le salon de sa mère, elle fut tentée de se faufiler par la porte arrière. Un regard vers elle était tout ce dont sa mère aurait besoin pour constater que la soirée avait été un fiasco.
La nuit précédente, passer du temps ensemble dans la cuisine avait été chaleureux. Ce soir-là, Sarah savait que ce même confort, cette chaleur, serait la goutte qui ferait déborder le vase et qu’elle perdrait le faible contrôle qu’elle avait sur elle-même.
Sarah passa la tête dans le salon avec afin de dire à sa mère qu’elle allait directement se coucher. La promesse du réconfort qui avait manqué dans sa vie pendant si longtemps, trop longtemps, était tellement irrésistible qu’elle se surprit à entrer dans la pièce.
— Maman, je…, commença-t-elle, avec l’intention de vider son sac.
— Oh, Sarah, tu es là.
Sa mère semblait triste et un peu nerveuse.
— Est-ce que tu pourrais me donner ton avis sur quelque chose ?
— Bien sûr.
— Je voulais quelque chose de spécial pour la commémoration de ton père, dimanche. Je pensais nous tricoter des écharpes de sa couleur préférée.
Ses mains tremblaient légèrement ; elle soulevait la belle laine rouge d’automne.
— Est-ce que tu penses que c’est stupide ?
La culpabilité déchira Sarah alors qu’elle s’asseyait sur le bord du canapé, en face de sa mère. Elle avait été toute retournée par ce qu’il s’était passé avec Calvin, s’apitoyant sur son sort, certaine que personne n’avait jamais autant souffert. Un regard en direction de sa mère lui indiqua à quel point elle avait tort.
— Non. Ce n’est pas stupide. Je crois qu’il adorerait ça.
Finalement, sa mère sourit. Ce n’était pas un grand sourire, mais au moins, elle semblait avoir laissé le chagrin de côté pour le moment.
— Je n’ai pas tout à fait fini celle-là, si tu veux ajouter quelques mailles.
Sarah secoua rapidement la tête.
— Je gâcherais probablement tout.
Elle se leva.
— Je crois que je vais aller retirer ces vêtements mouillés et prendre une douche avant d’aller au lit.
— Pourquoi est-ce que tes vêtements sont mouillés ?
— J’ai emmené Calvin à Loon Lake pour lui montrer certaines choses.
Sa poitrine se serra et des larmes contenues brûlèrent ses yeux. Elle avait réussi à prononcer les mots « Mais il a plu » sans s’écrouler. Sachant qu’elle ne pourrait pas retenir ces larmes beaucoup plus longtemps, elle déposa un baiser sur la joue de sa mère.
— Bonne nuit.
Sarah monta dans sa chambre et retira ses vêtements humides. Elle avait eu la volonté de rentrer chez elle et de travailler un peu ce soir-là, triomphante après sa soirée à Loon Lake avec Calvin.
Néanmoins, sa soirée avait été tout sauf un triomphe. Elle était trop exténuée après s’être expliquée avec Calvin pour faire autre chose que se blottir sous les couvertures. Le sommeil ne venait pas, elle ne pouvait pas cesser de penser à ses sourires. À ses baisers.
À un amour qu’elle n’avait jamais pu oublier… qu’elle n’oublierait jamais.
OceanofPDF.com