Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)

Chapitre Vingt-Trois

 

 

Sarah se réveilla à deux heures du matin. La chambre était sombre et elle n’entendait que le léger son des vagues sur la berge, à l’extérieur.

Où était Calvin ?

Se glissant hors de son lit, elle mit son peignoir. S’assurant de ne pas faire de bruit en marchant pour ne pas réveiller Jordan, elle descendit les escaliers et elle regarda dans la cuisine quand elle entendit le craquement d’une chaise sur le porche.

Elle ouvrit la porte d’entrée et l’air froid la frappa dès qu’elle sortit. Il sembla surpris de la voir, puis ravi. Tellement ravi que le cœur de Sarah commença à battre deux fois plus vite.

— Viens, chérie.

Il l’attira sur ses genoux, mettant une couverture sur eux. Il l’installa plus fermement et ce fut la chose la plus naturelle du monde pour elle que de poser sa tête contre son épaule.

Assise sur le porche, blottie au chaud et en sécurité dans ses bras, regardant la lune automnale, elle était dans une maison de conte de fées. Elle voulait sombrer dedans, elle voulait se laisser croire qu’elle était vraiment chez elle. Elle pourrait préparer le dîner tous les soirs et elle pourrait apprendre à sa sœur à tricoter. Puis, quand le soleil se couchait et que la lune s’élevait, elle pourrait se perdre dans ses baisers, dans sa chaleur.

Et pourtant, elle sut qu’elle ne pourrait pas se permettre de s’habituer à cette sensation. Elle n’était pas chez elle à Summer Lake, même s’il était bon d’être avec Calvin.

— Pourquoi est-ce que tu t’es levé ?

— Peu importe.

Puis, il posa sa bouche sur la sienne, exigeant et donnant en même temps, et pendant quelques longs moments, elle ne parvint pas à faire quoi que ce soit d’autre que se soumettre au désir de Calvin et au sien.

Il lui fallut faire appel à chaque once de contrôle d’elle-même pour s’écarter de lui.

— C’est important, Calvin, dit-elle doucement. Parle-moi. S’il te plaît. Tu ne serais pas là dehors si tout allait bien. Dis-le-moi.

— Je préférerais te dire ce qui va bien. Tu es là.

Elle sourit, même si elle savait qu’il essayait de gagner du temps.

— Tu ne dormais pas ?

Il bougea sous elle et elle sentit que sa question le mettait mal à l’aise.

— Non.

Il regarda le lac. Il regarda tout sauf elle.

— Pourquoi ?

Un muscle sursauta dans la mâchoire de Calvin.

— De vieux démons. Rien de plus.

Elle posa sa main sur son visage, souhaitant pouvoir faire disparaître sa douleur.

— Est-ce qu’il s’agit de nous ?

— Je t’ai dit que notre rupture était du passé et je le pensais.

Elle savait donc de quoi il s’agissait.

— Ce sont tes parents, pas vrai ? Tu penses encore à ce qu’il leur est arrivé, c’est ça ? Et à ce qui t’est arrivé ? Comment pourrait-il en être autrement ?

Les muscles des jambes de Calvin étaient si tendus sous les hanches de Sarah qu’elle avait presque peur de bouger.

— Sarah.

La manière dont il prononça son prénom était un avertissement et la poitrine de Sarah se serra quand elle réalisa la profondeur de la souffrance qu’il devait ressentir : assez profonde pour qu’il ait peur de la partager avec elle. Avait-il partagé ce qu’il restait de son chagrin, de sa souffrance, avec quelqu’un ? Elle connaissait déjà la réponse.

Elle avait beau avoir peur d’être avec lui, en dépit du fait qu’elle savait que l’éternité ne serait jamais pour eux, elle voulait encore terriblement le réconforter, apaiser ses démons avec de l’amour jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus vivre et respirer en lui.

Serrer Calvin dans ses bras était comme serrer un mur en briques, mais elle ne le lâcha pas. Elle ne pouvait pas le lâcher. Il avait été présent pour elle à de nombreuses reprises. Il les avait aidés, sa famille et elle. Alors, si le serrer contre elle dans l’obscurité était la seule manière de le réconforter à ce moment-là, elle le ferait.

— J’en rêve encore, dit-il finalement à voix basse. Avancer vers la caravane et voir mon père. Je te jure que je savais que quelque chose n’allait pas avant d’ouvrir la porte.

Elle ne relâcha pas son étreinte autour de lui, pas même en entendant la douleur brute dans sa voix, qui contrastait tant avec les vagues qui léchaient la berge devant le porche.

— Je savais qu’il vivait mal la mort de ma mère. Je savais qu’il avait du mal à essayer de s’occuper d’un nouveau-né. Je savais qu’il buvait plus que d’habitude. Mais je ne savais pas qu’il serait capable de faire une chose pareille.

Sarah sentit le cœur de Calvin accélérer contre sa propre poitrine. Elle voulait lui dire qu’il n’avait pas à ajouter quoi que ce soit, qu’il n’avait pas besoin de revivre tout cela pour elle. Mais quelque chose lui disait que, curieusement, c’était le contraire dont il avait besoin. Elle le sentait s’ouvrir un mot, une phrase à la fois. Et le fait qu’il ait confiance en elle pour lui parler de sa souffrance était ce qu’il y avait de plus important pour elle.

— Il y avait du sang partout. Tellement rouge et épais qu’on aurait dit que quelqu’un avait brisé une bouteille de ketchup sur le sol, les murs, le canapé, avec des morceaux de quelque chose. J’ai vomi. Juste là, au milieu de tout ça, j’ai vomi.

Elle avait cru connaître l’histoire, mais elle n’était pas entrée dans sa caravane ce week-end-là et il n’avait jamais parlé en détail de ce qu’il avait vu. Elle n’avait pas été assez courageuse pour lui poser la question non plus. Elle frémit en pensant à la terrible scène et elle s’approcha davantage de lui. Elle voyait bien d’après la rigidité de son corps sous le sien qu’il était perdu dans les souvenirs de cette nuit-là.

— Je suis tellement désolée.

Sarah ne parvint pas à retenir ses larmes.

— Tu étais tellement jeune. Tu n’aurais jamais dû voir une chose pareille. Tu n’aurais jamais dû vivre une chose pareille.

Les yeux de Calvin étaient rivés sur elle, mais elle ne pensait pas qu’il la voyait. Il voyait plutôt sa vieille caravane, ensanglantée à cause du suicide de son père.

— Je ne sais même pas comment je suis allé chercher Jordan, comment j’ai traversé cette pagaille jusqu’à atteindre son berceau. Elle pleurait. Et à ce moment, j’ai juré de faire tout ce qu’il fallait pour prendre soin d’elle. Tout.

Jordan était la raison pour laquelle il était resté à Summer Lake.

Il avait fait tout cela pour sa sœur.

Calvin n’était pas juste un homme bon. C’était un homme formidable. Elle ne lui demanderait jamais de la choisir au détriment du bien-être de sa sœur.

Summer Lake était un endroit où les gens prenaient soin les uns des autres, où Dorothy s’occupait de Jordan comme une grand-mère le ferait, où la propre mère et la propre grand-mère de Sarah montraient leur amour avec de la laine, des câlins et des cookies. C’était l’endroit idéal pour Jordan. Sarah ne demanderait donc jamais à Calvin de quitter cette petite ville. Même si son cœur allait se briser cent fois quand elle partirait sans lui à ses côtés.

À ce moment précis, tout ce qui comptait, c’était de trouver un moyen de l’aider à guérir, à effacer l’obscurité de son âme pour qu’il puisse à nouveau dormir une nuit complète. Pour que la douleur restante ne se cache plus derrière son sourire, l’attirant vers le bas alors qu’il méritait de s’envoler.

— Qui sait ce que tu viens de me dire à propos de ce que tu as vu ? À quel point c’était horrible ?

— Le chef de la police. Les secouristes. Ils n’ont rien dit. Les gens savent que mon père s’est tiré dessus, mais personne n’a osé me demander de leur décrire la scène.

— Alors, tu n’as jamais vu de thérapeute ?

— Non.

— Tu as juste ramassé les morceaux et tu es allé de l’avant ?

Elle le sentit se raidir à nouveau.

— J’ai fait ce que j’avais à faire.

— J’ai vu à quel point tu étais en colère, dit-elle d’une voix douce. Le premier week-end où je suis revenue de l’université, quand tu m’as téléphoné pour me dire ce qu’il s’était passé, tu vibrais de colère.

— Je te l’ai dit, je ne suis plus en colère contre toi.

— Je sais que tu ne l’es plus.

Comment pouvait-elle lui faire comprendre ce qu’elle essayait de dire ?

— Avant que nous nous disputions à propos de la couche de Jordan, tu étais déjà en colère. Si ton père avait réfléchi au genre de vie qu’il laissait à ses enfants, alors tu n’aurais pas eu à…

Les mains de Calvin s’enroulèrent autour de sa taille vite et fort, la soulevant de ses genoux pour qu’il puisse se lever et partir. Elle ressentit un regret profond et lourd qui lui fit souhaiter s’être tue. Pendant si longtemps, elle avait été maîtresse dans l’art de tout garder à l’intérieur. Et à présent, la seule fois où elle avait laissé ses véritables pensées et sentiments sortir, voilà ce qu’il se passait. Elle avait fait du mal à la personne qu’elle ne voulait plus jamais faire souffrir.

— Je suis désolée. Je n’aurais pas dû insister comme ça.

Le grand homme leva son regard tempétueux vers elle.

— Comment aurais-je pu être en colère contre mon père ? Il était déprimé. Il ne pouvait pas contrôler ce qu’il a fait.

Sarah devait prendre une grande décision. Elle pouvait céder, arrêter de parler de son père et peut-être sauver une partie de la nuit. Ou elle pouvait mettre en péril le lien fragile qu’ils venaient de former à nouveau et insister pour qu’il voie ce qu’il devait voir.

Il n’y avait pas de décision à prendre. Elle savait déjà qu’elle donnerait tout ce qu’elle pouvait pour l’aider à guérir.

Ce soir-là, sur son porche, elle vit toutes les facettes du garçon qu’elle avait connu… Et de l’homme qu’elle découvrait. Calvin Vaughn n’était pas seulement un type incroyable qu’elle avait adoré lorsqu’elle était petite. Il n’était pas juste le protecteur de sa petite sœur. Il n’était pas juste le maire d’une ville qui lui tenait profondément à cœur. Il n’était pas juste sexy, drôle et aimant. Il n’était pas juste un homme qui faisait battre son cœur plus vite chaque fois qu’il était près d’elle.

C’était aussi un homme qui avait travaillé comme un fou chaque minute de sa vie pour contenir un puits profond de colère, de tristesse et de souffrance.

S’approchant de là où il était en train de regarder le lac, elle tremblait quand elle s’appuya contre son dos.

— Tu étais un si bon fils, mais tu gérais déjà la dépression de ton père depuis des années. C’est une chose de faire preuve d’empathie avec quelqu’un qui a des problèmes et c’en est une autre quand cette personne fait quelque chose qui garantit que tu vas souffrir, tu ne crois pas ? Avec les autres, tu peux jouer les héros, tu peux descendre en piqué pour sauver ta sœur et la ville, mais même si tu es vraiment un héros, ça ne veut pas dire que tu ne peux pas prendre un peu de temps pour t’occuper de tes propres démons et pouvoir enfin tourner la page.

Elle posa sa joue au milieu de son large dos et elle sentit son cœur battre vite et fort.

— Tu peux faire semblant avec tout le monde, mais tu n’es pas obligé de faire semblant avec moi. Tu as toujours pris soin de tout le monde autour de toi. Tu as eu l’air tellement fort pendant tant d’années. Mais est-ce que quelqu’un a un jour pris soin de toi comme tu en avais besoin ?

— La ville a été là pour moi.

Ses mots étaient bruts, durs.

— Avant, Henry, du bazar, m’envoyait des paquets de nulle part. Des tuyaux étaient livrés juste à temps pour réparer la plomberie de la salle de bains, des pots de peinture arrivaient au moment même où celle du porche avant s’écaillait. Il m’a même donné de nouvelles fenêtres quand une branche d’arbre en a traversé une pendant une grosse tempête. Il a dit que ça faisait partie d’une commande que les mecs avaient foirée pour quelqu’un d’autre et qu’ils ne savaient pas quoi faire avec une fenêtre. Catherine gardait Jordan. Ta mère déposait constamment de la nourriture.

Certes, elle voyait bien que beaucoup de gens l’avaient aidée avec les détails. Mais quelqu’un avait-il été présent pour guérir son cœur ?

Elle aurait dû être là.

* * *

Alors que Calvin refaisait lentement surface, Sarah, elle, était debout contre son dos, douce et chaude. Sur le porche, il avait l’impression qu’elle essayait de percer son armure. Une armure qu’il avait à peine reconnu qu’il portait au cours des dix dernières années. Tout le monde supposait depuis longtemps qu’il avait surmonté la mort de ses parents. Personne ne savait qu’il faisait encore des cauchemars de son père mort sur le tapis.

Pas jusqu’à ce soir-là.

Il se retourna pour être face à la femme qu’il aimait. Il avait besoin de la prendre dans ses bras pour retrouver l’équilibre. Même si elle venait de le déstabiliser.

N’avait-il pas su que les choses en arriveraient là depuis le début ? Que s’ouvrir à elle, même en partie, signifiait qu’elle n’arrêterait pas avant d’avoir arraché toutes les couches de son armure ?

Cette armure avait été avec lui dans les pires moments de sa vie. Quand elle n’avait pas été là. Mais elle était vraiment lourde.

Et il en avait assez de la porter.

Il avait foi en Sarah. Il croyait que si elle tenait à ce point à lui, elle ne serait pas là pour lui uniquement ce soir-là. Elle pourrait choisir de rester pour toujours, cette fois.

Sans ajouter un mot, il la souleva et retourna dans la maison avec elle.

— Calvin ?

Il ne parla pas avant qu’ils ne retournent dans la chambre.

— Merci de m’avoir aidé.

— Je ne t’ai pas…

— Si.

Il interrompit sa protestation d’un baiser.

— Tu l’as fait.

Et il était incroyable de voir comme il se sentait plus léger, comme le fait d’exprimer ses cauchemars pouvait ordonner au moins une partie du bazar qui minait son âme depuis si longtemps.

Sarah se pencha en avant et l’embrassa tendrement, avec un lent coup de langue contre la sienne. Ce baiser était différent des autres. Encore plus doux… Et chargé d’une émotion pure.

Il la posa sur ses pieds et elle s’écarta de lui, soutenant son regard pendant tout ce temps, les yeux pleins de désir et de quelque chose d’autre. Il voulait désespérément croire qu’il s’agissait d’amour. Elle fit glisser son peignoir de ses épaules.

Il se délecta de son corps nu dans le clair de lune. Son beau visage sembla soudain différent. Il était plus doux, plus vulnérable.

Il oublia comment respirer, il ne pouvait se concentrer que sur la légère égratignure des doigts de Sarah sur sa peau ; ses mains trouvaient le bouton de son jean, le défaisant ainsi que sa braguette.

Elle lui retirait ses vêtements, mais elle avait l’impression que c’était bien plus. Comme si elle retirait les couches, les défenses qu’il avait construites autour de lui-même depuis tant d’années.

Elle était à genoux.

— Tu n’es pas obligé de faire ça, parvint-il à dire d’une voix si basse qu’il ignorait si elle l’entendrait.

Elle enroulait déjà ses mains autour de son érection, elle passait déjà sa langue sur lui, elle le prenait déjà dans sa bouche. Il ne pouvait rien faire d’autre que passer ses mains dans les cheveux de Sarah. Il ne parvint pas à retenir un grognement de plaisir profond.

Il savait ce qu’elle faisait : elle essayait de remplacer ses cauchemars, elle essayait de détruire ses démons avec le contact de ses mains, de sa bouche. S’il avait été un homme meilleur, il l’aurait obligée à s’arrêter, il lui aurait dit qu’il pouvait très bien s’en sortir seul. S’il avait été un homme plus fort, il se serait écarté de ses douces lèvres et il se serait d’abord occupé de son plaisir.

Sarah avait toujours été sa faiblesse.

Ensuite, il perdit le fil de ses pensées, tout sauf le « Je t’aime » qui vint un instant avant qu’il ne puisse plus former de mots. Les muscles de ses bras et de ses jambes tremblaient encore quand il baissa les mains et qu’il releva Sarah, la tenant fermement contre lui.

Ses lèvres étaient étirées en un petit sourire malicieux.

— C’était amusant.

Il n’arrivait pas à croire qu’il souriait. Il n’arrivait pas à croire qu’il se sentait vraiment joueur une nuit où les cauchemars étaient apparus. Il la souleva et la reposa sur le lit, le rire de Sarah s’étranglant quand elle sut ce qu’il allait faire.

— Tu ne pensais pas que tu pouvais t’en sortir sans que ça aille dans les deux sens, si ?

Ses yeux étaient écarquillés. Excités. Il n’attendit pas qu’elle réponde pour mettre ses jambes sur ses épaules et pour placer sa tête entre ses cuisses. La respiration de Sarah était haletante et il lui faisait ce qu’elle venait de lui faire. Utilisant sa langue, ses doigts, la force pure de son désir, la profondeur de son envie d’elle, pour l’emmener au septième ciel, puis encore plus haut, jusqu’à ce qu’elle se balance sur sa bouche et qu’elle crie son nom.

Ce n’était pas suffisant. Il avait besoin de tout d’elle. Sous lui. Enroulée autour de lui. Il savait qu’elle en avait besoin aussi par la manière dont elle tendit les mains vers lui, ses bras s’enroulant autour de son cou, ses jambes autour de sa taille et sa bouche appuyée contre la sienne. Leur baiser commençait au moment où il se glissait en elle ; chaque contact, chaque baiser, chaque glissement lent de son corps contre le sien ressemblait à de l’amour pur et doux, et Calvin se dit qu’il faisait ce qu’il fallait en ayant foi en elle.

Sarah protégerait son cœur. Elle devait le faire.

Après avoir vécu sans elle pendant dix longues années, Calvin ne savait plus comment il l’avait fait. Il ne pouvait pas imaginer un autre monde. Il ne pouvait pas penser à sa vie, à la vie de sa sœur, à la vie de sa mère, à la vie de sa grand-mère sans Sarah.

Ils trouveraient un moyen de faire fonctionner leur relation.

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