Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)

Chapitre Un

 

Chez elle.

Sarah Bartow n’arrivait pas à croire qu’elle était de retour chez elle.

Pendant le trajet de cinq heures jusqu’à Summer Lake depuis New York, elle avait senti son estomac se serrer progressivement à chaque kilomètre qu’elle parcourait, à chaque comté qu’elle traversait. Elle s’était garée devant Lakeside Stitch & Knit, sur Main Street, cinq minutes plus tôt, mais elle n’avait pas encore trouvé la force de sortir de la voiture. Au lieu de cela, elle était assise, les mains fermement serrées sur le volant tandis qu’elle regardait des mères diriger des poussettes, des clients entrant et sortant des magasins et des touristes heureux marchant main dans la main.

Les jours chauds de l’été avaient déjà cédé la place à l’automne frais, et les arbres épais et verts autour de la berge étaient transformés en un étalage éblouissant de rouge, d’orange et de jaune. Tout le monde semblait heureux, satisfait. Summer Lake était digne d’une carte postale : le ciel était bleu, le lac étincelait dans la lumière du soleil et la peinture blanche sur le belvédère du parc au bord de l’eau semblait toute fraîche.

Mais Sarah n’avait jamais vraiment eu sa place sur une carte postale. Surtout maintenant qu’elle était là pour le travail. Il était temps de détendre sa poitrine, de dénouer les nœuds dans son ventre et de se mettre à l’œuvre.

Ouvrant la portière de la voiture, elle agrippa sa mallette et alla trouver le magasin familial. L’auvent de Lakeside Stitch & Knit était coloré et accueillant, et les chaises Adirondacks devant le magasin invitaient les tricoteuses à s’asseoir le temps qu’elles voulaient.

Elle afficha son premier vrai sourire de la journée, pensant à l’amour et à l’attention que sa grand-mère et mère avaient mis dans ce magasin au fil des ans.

La poignée brillante de la porte était fraîche sous sa paume et elle marqua une pause pour prendre une profonde inspiration et se reprendre. Entrer dans le bâtiment qui avait été sa deuxième maison lorsqu’elle était petite n’aurait pas dû faire battre son cœur.

Mais c’était le cas.

Lorsqu’elle ouvrit la porte, l’odeur de fil la frappa en premier. La laine, l’alpaga, le bambou et la soie, le coton et l’acrylique avaient tous des odeurs particulières. Même si elle n’avait pas tricoté depuis presque deux décennies, l’essence des écheveaux alignés contre les murs, dans des paniers sur le sol, tricotés pour former des échantillons était encore dans son cerveau.

Elle n’était pas revenue pour jouer avec des fils, mais tandis qu’elle passait instinctivement ses mains sur un doux mélange de soie et de laine, ses pensées à propos des affaires s’estompèrent. Les belles couleurs bleu vert avec des touches de rouge et d’orange enroulés profondément dans les fibres lui rappelèrent le lac et les montagnes un jour d’automne comme celui-ci.

De nulle part, Sarah fut frappée par la vision d’un châle en dentelle posé sur les épaules d’une femme. Sur ses épaules… Et c’est un homme qui l’enroulait autour de ses épaules. Un homme qui ressemblait à…

— Sarah, quelle bonne surprise !

Sarah sursauta face à l’accueil soudain de sa grand-mère, laissant tomber le fil comme si elle était une voleuse sur le point de le mettre dans son sac et de s’enfuir par la porte.

Les bras de sa grand-mère la serrèrent. Mesurant à peine un mètre cinquante-deux, Olive faisait vingt centimètres de moins que Sarah. Elle avait toujours eu l’impression d’être géante près des femmes minuscules de sa famille. Cependant, elle était toujours surprise en voyant à quel point les bras de sa grand-mère étaient forts. Chauds aussi. Ils étaient toujours chauds. Tellement aimants.

— La commémoration de ton père n’aura pas lieu avant le week-end prochain. Nous ne nous attendions pas à ce que tu reviennes à la maison une semaine avant.

Sarah s’obligea à sourire, mais elle n’en avait pas la moindre envie. Dieu savait qu’elle avait certainement assez d’entraînement pour le feindre. Au cours de l’année, depuis la mort soudaine de son père, elle était allée au bureau tous les jours avec le même sourire sur le visage, travaillant plus pour oublier son chagrin.

Pourtant… C’était ainsi qu’elle s’était retrouvée à perdre son plus gros client une semaine auparavant.

Le groupe Klein voulait construire des immeubles dans la parfaite ville de vacances. Ils avaient refusé toutes leurs propositions : Martha’s Vineyard, Nantucket, Cape Cod. Son patron, Craig, avait froncé les sourcils de la même manière pendant trois mois, comme s’il pensait qu’elle ne pouvait plus faire face, et alors que la panique l’avait envahie, l’esprit de Sarah s’était vidé. C’est alors que son téléphone avait vibré sur la table devant elle, une photographie de Summer Lake apparaissant avec un message de sa mère.

Il fait si beau ici aujourd’hui. Ça me fait penser à toi.

Un instant plus tard, Sarah avait répondu :

— Je connais l’endroit parfait.

Aucun argumentaire de vente n’avait jamais été aussi facile : les appartements auraient une vue spectaculaire. Il y avait un excellent terrain de golf à proximité. Et par-dessus tout, leurs clients seraient à seulement quelques heures de New York, suffisamment près pour s’éloigner du stress de leur vraie vie, mais assez loin pour l’oublier. Cela n’avait pas fait de mal, puisque Smith Sullivan, la star de cinéma, venait d’organiser son mariage-surprise à Summer Lake. D’après ce que sa mère lui avait dit, Sarah était presque certaine que Rosa Bouchard, célèbre pour les années qu’elle avait passées à grandir dans une émission de téléréalité, et son petit-ami, Drake Sullivan, venaient également de déménager au lac à temps partiel.

Sarah ne pouvait pas imaginer quitter la grande ville un jour, mais cela ne signifiait pas qu’elle ne voyait pas la magie de Summer Lake. Le groupe Klein avait donné son accord.

Le mercredi précédent, elle avait été folle de joie pour sa réussite au travail. Maintenant qu’elle était de retour dans sa ville d’origine, elle n’avait qu’une pensée en tête : Qu’est-ce que j’ai fait ?

Sous peu, sa grand-mère saurait pourquoi elle était de retour. La poitrine de Sarah se serra en imaginant la déception sur son visage. Le désarroi auquel elle pourrait faire face de la part de toutes les personnes qu’elle connaissait en ville. Au moins jusqu’à ce qu’elle puisse démontrer que le plan d’immeuble n’allait pas faire de tort à la petite ville au bord du lac qu’ils aimaient tant.

— C’est bon de te voir. Tu n’imagines pas à quel point.

Elle resserra ses bras autour d’elle avant de s’obliger à reculer.

— Est-ce que Maman travaille avec toi aujourd’hui ?

— Denise avait quelques courses à faire à Saratoga Springs et elle ne reviendra que tard ce soir. Est-ce que tu vas pouvoir passer la nuit ici avant de retourner en ville ? Je sais que ta mère adorerait te voir.

Sarah savait que c’était un énorme euphémisme. Sa mère aurait le cœur brisé si sa fille venait et repartait sans la voir, mais Olive n’avait jamais été culpabilisante. Jamais elle n’avait fait pression sur Sarah pour qu’elle revienne à la maison plus souvent ou pour qu’elle reste plus longtemps les rares fois où elle leur rendait visite. Quand Sarah entendait ses collègues parler de leurs familles qui insistaient toujours pour qu’ils retournent vivre dans leurs villes natales, elle était heureuse que sa propre famille intervienne aussi peu dans sa vie. Ils respectaient trop ses objectifs et ses projets pour montrer qu’elle leur manquait.

Elle savait qu’elle avait de la chance d’être aussi libre. Et pourtant, parfois, une petite partie secrète d’elle souhaitait qu’ils luttent un peu plus pour qu’elle reste dans les parages.

— Je resterai probablement une semaine. Deux, peut-être.

Ensuite, elle devrait repartir, retourner à la vie citadine qu’elle avait choisie dès qu’elle avait terminé le lycée.

— En réalité, ce sont un peu des vacances-travail.

— Deux semaines ?

Olive avait l’air d’avoir gagné à la loterie.

— Quel bonheur de t’avoir ici, en particulier quand nous avons un si bel automne !

Tandis que le remords de ne pas voir sa famille plus souvent s’installa sous le sternum de Sarah, elle suivit le regard de sa grand-mère vers les grandes vitrines du magasin, en direction du lac derrière les chaises Adirondacks, sous le porche.

— L’automne a toujours été ma saison préférée ici.

Sa carrière de consultante en gestion à New York faisait qu’elle était à peine revenue pour plus d’un week-end, même pendant les vacances. Grandir en voyant son père faire tant de choses formidables pour tant de personnes en tant que sénateur de New York lui avait donné envie de suivre ses pas, non pas en tant que femme politique, mais en tant que personne qui travaille dur, qui prend les choses à cœur et qui aime le travail bien fait. Après avoir obtenu son diplôme de l’université de Cornell avec une licence en économie puis un master en administration des entreprises, elle avait soigneusement choisi Marks & Banks pour leur engagement en faveur de l’environnement et le fait qu’ils réalisaient plus de travail pro bono que n’importe quelle autre entreprise de conseil.

Son père l’avait toujours encouragée à viser les étoiles, et bien que certains soirs, elle tombait sur son lit complètement habillée et qu’elle se réveillait le lendemain matin avec du mascara étalé autour de ses yeux ainsi qu’un estomac vide et grondant, c’était exactement ce qu’elle faisait depuis dix ans.

Détournant le regard du lac étincelant, elle observa la boutique.

— Le magasin est splendide.

Olive fronça les sourcils en examinant les étagères.

— Je ne suis pas sûre des changements que ta mère a faits.

Étant donné que sa grand-mère détestait déplacer ne serait-ce que deux écheveaux de fil d’un côté du magasin à l’autre, Sarah douta de nouveau de son projet pour le groupe Klein. Pourquoi ne pouvait-elle pas avoir laissé échapper le nom de n’importe quelle autre ville des Adirondacks ? Cependant, elle était ravie que sa grand-mère lui ait donné un avertissement fortuit d’être prudente. Les appartements allaient représenter les changements les plus importants que cette ville ait connus depuis au moins cinquante ans.

— En réalité, je pense que les changements aident à égayer l’endroit.

Puis, elle ajouta avec plus de ménagement :

— C’est encore ta boutique. Elle est juste un peu plus brillante pour la nouvelle génération de tricoteuses.

— C’est exactement ce que ta mère a dit. Deux contre une.

Sarah ne voulait pas que sa grand-mère pense qu’elles s’alliaient contre elle. Tout comme elle aurait abordé un client potentiellement mécontent, elle choisit une autre approche.

— Qu’ont dit tes clientes ?

— Elles adorent.

Sarah ne put s’empêcher de rire en entendant ses mots réticents.

— Bien.

— Comme tu vas être à la maison si longtemps, je m’attends à ce que tu reprennes enfin tes aiguilles, rétorqua sa grand-mère.

— Nous savons toutes les deux que ça ne va pas arriver.

— Tu adorais tricoter quand tu étais petite. Je te le dis, ce n’est pas normal d’arrêter de tricoter un jour et que ça ne te manque pas.

— Est-ce que tu me traites de bizarrerie de la nature ? la taquina Sarah.

Toutefois, elle savait bien que ce n’était pas une blague. Au lieu de cela, elle avait l’impression qu’il s’agissait d’une réalité et qu’elle avait essayé de prétendre qu’elle n’en avait pas souffert toute sa vie.

Sa grand-mère prit quelques boules de fil dans le mauvais panier.

— Ce que je dis, c’est que je crois que ça te manque.

Elle semblait pensive.

— Tu n’as peut-être tout simplement pas encore trouvé la bonne raison de tricoter pour de bon.

— Je n’aime pas tricoter, c’est tout. Pas comme Maman et toi.

— Tu sais, ma mère a essayé de me faire tricoter pendant des années avant que je n’aime vraiment ça.

— Tu plaisantes.

Sarah supposait que sa grand-mère était née avec des aiguilles à tricoter dans les mains.

— Qu’est-ce qui a changé ?

Olive s’assit sur un des doux canapés au milieu de la pièce.

— J’ai rencontré un homme.

— Papi ?

— Non. Pas Papi.

Sarah écarquilla les yeux de surprise en s’écroulant à côté de sa grand-mère, qui avait déjà mis la main dans le panier à côté de son siège, sortant un travail en cours à moitié terminé et commençant un nouveau rang.

— Tout le monde participait, pendant la Seconde Guerre mondiale. Je voulais aider les soldats et j’ai toujours été douée avec les aiguilles à tricoter. Je savais que nos chaussettes et nos sweat-shirts apportaient de la joie et du réconfort aux hommes, des inconnus que je n’avais jamais rencontrés, mais qui avaient désespérément besoin d’un souvenir de douceur. De chaleur.

Sarah pensa aux petites casquettes et aux petits chaussons que sa grand-mère avait toujours tricotés pour les nouveau-nés à l’hôpital. Sarah en avait tricoté aussi quand elle avait été enfant. Elle avait adoré voir un petit bébé au parc portant quelque chose qu’elle avait fait.

— Alors, ce n’est pas juste un homme qui t’a fait adorer le tricot, nota Sarah, essayant de suivre l’histoire de sa grand-mère. Mais plusieurs.

— Je tricotais pour la cause, mais ce n’était rien de plus, juste une cause. Ce n’était pas personnel. Pas avant lui. Pas avant que je lui fasse un sweat-shirt.

Olive leva les yeux vers Sarah.

— Chaque écheveau raconte une histoire. Dès qu’une personne le prend dans ses mains, le mystère de l’histoire est révélé petit à petit.

La respiration de Sarah se bloqua dans sa gorge lorsque sa grand-mère dit :

— Tiens ça, chérie.

Sarah posa les aiguilles maladroitement sur ses genoux.

— Les fibres que tu tiens peuvent se transformer en n’importe quoi, depuis une couverture pour bébé jusqu’au voile d’une mariée, dit doucement Olive. Mais j’ai toujours pensé que tricoter était tellement plus que les choses que nous créons. Parfois, le fil est le meilleur moyen de s’accrocher aux souvenirs. Et parfois… Parfois, c’est le seul moyen d’oublier.

Sarah se surprit à retenir ses larmes. C’était exactement pour cette raison qu’elle ne voulait plus jamais revenir au lac. Il y avait trop de souvenirs pour elle à cet endroit. Des souvenirs de personnes qui avaient tellement compté pour elle. Les murs de la boutique semblèrent soudain trop serrés, la pièce trop petite. Elle devait partir, elle devait aller quelque part où elle pourrait se concentrer sur le travail et sur rien d’autre.

— Je dois partir, dit-elle en se levant brusquement, les aiguilles et le fil tombant de ses genoux avant qu’elle ne puisse les rattraper.

Fronçant les sourcils, sa grand-mère se pencha pour les ramasser, mais elle fut soudain agitée par la toux. La peur transperça le cœur de Sarah et elle passa un bras autour d’elle, lui frottant délicatement le dos.

— Pourquoi tu ne m’as pas dit que tu étais malade ?

Sa grand-mère essaya de dire « Je vais bien », mais chaque mot fut ponctué par ses toussotements.

Olive Hewitt était une femme à l’ossature délicate de quatre-vingt-dix-huit ans, mais Sarah n’avait jamais considéré sa grand-mère comme frêle ou fragile. Jusqu’à présent. Alors que sa grand-mère essayait de reprendre sa respiration, Sarah remarqua soudain à quel point sa peau était devenue translucide. Les mains d’Olive avaient toujours été tellement fortes, tellement infatigables pendant qu’elles tricotaient des sweat-shirts et des couvertures, les aiguilles allant à toute vitesse alors qu’elle discutait, riait et racontait des potins avec ses clientes et ses amies à Lakeside Stitch & Knit.

— Tu ne devrais pas venir travailler si tu as un rhume. Tu devrais te reposer.

Presque remise, sa grand-mère agita une main en l’air.

— Je te l’ai dit, je vais bien. Je tousse juste un peu de temps en temps.

Face au regard sceptique de Sarah, elle dit :

— Ce genre de chose arrive aux personnes âgées, tu sais.

Sarah détestait entendre sa grand-mère dire qu’elle était âgée, même si dans les faits, c’était vrai. Elle ne pouvait tout simplement pas supporter l’idée qu’un jour, Olive ne serait pas là, vivant et respirant cette boutique, le fil, les clientes qui l’aimaient autant que sa propre famille.

— Est-ce que tu as vu le docteur Morris ? demanda-t-elle, lisant immédiatement la réponse sur le visage de sa grand-mère.

Parfois, elle était trop têtue pour son bien.

Prenant le téléphone sans fil, elle le tendit à sa grand-mère.

— Appelle-le.

— Je ne peux pas laisser la boutique sans surveillance.

— Je me fiche de la boutique. C’est toi qui comptes pour moi. Cette toux est horrible. Tu dois vérifier que tout va bien, t’assurer que ce n’est rien de grave.

Voyant que sa grand-mère ne prenait pas le téléphone, Sarah décida d’être aussi têtue qu’elle, de prendre les choses en main et de passer l’appel elle-même.

— Bonjour, je suis Sarah Bartow. Ma grand-mère, Olive, a une terrible toux et elle doit voir le docteur Morris aussi vite que possible.

Après un moment de silence pendant lequel elle écouta les questions de la réceptionniste, Sarah dit :

— Elle ne parle pas parce que parler la fait tousser. Oui, elle pourra venir dans quinze minutes.

Elle posa le téléphone sur le comptoir.

— Il va te faire une place dans son emploi du temps immédiatement.

— Je ne vais pas indiquer que le magasin est fermé au milieu de la journée. Il est ouvert, qu’il pleuve ou qu’il vente, depuis presque soixante ans.

Sarah trouva le sac à main de sa grand-mère sous le comptoir et l’obligea à le prendre, tout comme Olive l’avait obligée à prendre les aiguilles et le fil.

— Je vais surveiller la boutique.

— Toi ?

Son incrédulité était presque insultante.

— Oui, moi. La caisse est la même que quand j’étais enfant. Je ne peux pas avoir vraiment tout oublié sur le tricot. Si j’ignore quelque chose, je trouverai une solution.

— Eh bien, si tu penses que tu peux gérer le magasin pendant une heure…

Le défi dans sa voix poussa Sarah à dire :

— Pas juste une heure. Après le rendez-vous, je veux que tu prennes le reste de la journée pour te reposer. Je m’occuperai de la fermeture.

Mais quand Olive partit, les cloches de la porte sonnant légèrement derrière elle, Sarah se tint au milieu de la boutique, se demandant dans quoi elle venait de s’embarquer. En particulier quand la porte d’entrée s’ouvrit et qu’une femme grisonnante entra.

— Bonjour, dit Sarah d’une voix trop enjouée. Bienvenue à Lakeside Stitch & Knit.

— Merci. J’ai entendu tellement de bien de votre boutique que je suis venue depuis Utica pour jeter un coup d’œil.

Cette femme avait parcouru cent soixante kilomètres pour venir acheter quelque chose… Désormais, elle était coincée avec quelqu’un qui ne savait pas tricoter. Sarah espérait qu’elle n’avait pas l’air aussi horrifiée qu’elle l’était. Terriblement tentée de partir en courant dans la rue pour rappeler sa grand-mère, elle se dit qu’elle était ridicule. Elle pouvait gérer cette situation.

Avec un autre grand sourire, elle dit :

— N’hésitez pas à me dire si vous avez besoin de quelque chose. Puis, elle se tourna pour fixer du regard la vieille caisse, ne se souvenant pas vraiment comment l’utiliser et se demandant s’il y avait un livret d’instructions quelque part sous le comptoir. Elle ne voulait pas avoir l’air d’une idiote devant sa première cliente.

— Excusez-moi ?

Sarah se redressa après ses vaines recherches du manuel.

— Oui ? Puis-je vous être utile ?

La femme leva un écheveau de fil.

— Ça dit que c’est Superwash, mais je suis nouvelle dans le tricot, je ne sais pas si je devrais faire confiance à l’étiquette ou pas. Est-ce que vous pouvez me dire comment ça se lave vraiment ? Est-ce que ça bouloche ou feutre si je le laisse trop longtemps dans le sèche-linge ?

Sarah examina attentivement l’étiquette comme si « 100 % laine mérinos Superwash » signifierait quelque chose pour elle si elle la regardait assez longtemps. Si elle avouait qu’elle n’avait pas la moindre idée de comment le laver parce qu’elle ne tricotait pas et qu’elle ne connaissait aucun type de laine, la femme serait légitimement déçue par la boutique. Si elle mentait et qu’elle disait que la laine se laverait facilement et que ce n’était pas le cas, Lakeside Stitch & Knit perdrait une cliente pour toujours.

Décidant rapidement que la vérité était la meilleure option, Sarah dit :

— En réalité, je n’ai jamais utilisé cette laine en particulier.

— Y a-t-il quelqu’un ici qui l’a déjà utilisée ? demanda la femme, tendant le cou pour voir s’il y avait un gourou de la laine quelque part.

— Je suis sûre qu’il y a des informations sur cette marque en ligne. Il ne me faudra qu’une minute pour regarder.

Dieu merci, elle n’allait jamais nulle part sans son ordinateur portable. Malheureusement, il prit une éternité pour s’allumer. Bien entendu, tous les fournisseurs sans fil voisins étaient bloqués par des mots de passe et elle ne connaissait pas celui du magasin de sa famille. S’efforçant de ne pas laisser l’expression de son visage la trahir, Sarah prit son téléphone pour pouvoir se connecter au Wi-Fi. En réponse, tout ce qu’elle reçut fut un message indiquant « Connexion impossible ».

Elle n’arrivait pas à y croire. Elle était battue par un magasin de laine.

Adressant un sourire rassurant à sa cliente clairement irritée, elle dit :

— J’aurais les informations dans quelques instants.

Puis, elle prit le téléphone sans fil et un annuaire local, et elle alla dans l’arrière-boutique. Feuilletant les pages, elle trouva un autre magasin de laine à Loon Lake et elle composa rapidement le numéro.

— Bonjour, je suis Sarah Bartow de Lakeside Stitch & Knit. J’ai une petite question pour vous sur…

La femme à l’autre bout du fil l’interrompit.

— Oh oui, bien sûr, je comprends si vous êtes occupée avec une cliente. D’accord, je vous rappellerai dans quinze minutes.

Sarah savait déjà que quinze minutes seraient trop longues. Maintenant désespérée, elle sortit par la porte arrière et leva son téléphone portable vers le ciel, priant pour obtenir un peu de réseau.

— Dieu merci, s’exclama-t-elle quand elle parvint à avoir une connexion.

Trente secondes plus tard, grandement soulagée de voir que sa cliente était encore dans le magasin, elle annonça :

— Bonne nouvelle. On dirait que toutes les personnes qui ont utilisé cette laine sont ravies de la manière dont elle se lave. De plus, apparemment, elle ne gratte pas du tout.

La femme hocha la tête.

— D’accord.

Oh, oh… C’était tout sauf enthousiaste.

Espérant que parler du projet de la femme relancerait l’entrain qu’elle avait ressenti plus tôt, Sarah demanda :

— Qu’est-ce que vous pensiez tricoter avec ?

— Une couverture pour bébé, pour ma nouvelle petite-fille.

Elle sortit une photographie de son sac à main. Le bébé était potelé, chauve et il avait un sourire édenté.

— Elle est ravissante, fit doucement Sarah.

La femme hocha la tête, l’expression irritée de son visage ayant complètement disparu.

— J’ai appris à tricoter pour elle.

Enfin, Sarah comprit de quoi sa grand-mère avait parlé : ce bébé était la raison pour laquelle cette femme tombait amoureuse du tricot. Et alors que Sarah passait instinctivement la laine entre son pouce et son index, un frisson de calme, beau, doux et inattendu la traversa soudain.

Lorsque la femme affirma : « Je crois que ça fera une très belle couverture pour bébé », le nœud au centre de ses entrailles fut enfin sur le point de se dénouer.

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