Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)

Chapitre Vingt-Cinq

 

 

Olive avait été occupée toute sa vie : au magasin, avec son mari et sa fille, avec sa ville. Au cours des derniers jours à l’hôpital, pour la première fois, elle n’avait rien eu d’autre à faire que s’asseoir et réfléchir depuis presque soixante-dix ans. Elle tricotait, bien entendu, mais pour une fois, le mouvement constant de ses mains n’était pas suffisant pour la maintenir dans le moment présent.

Pour ne pas penser à Carlos.

Ce n’était pas le fait d’être désœuvrée qui obligeait son esprit et son cœur à repenser encore et encore à son premier amour. C’étaient ses espoirs pour Sarah et Calvin qui immobilisaient ses doigts sur sa dentellerie et qui faisaient revenir les souvenirs.

* * *

1941…

Les vendredis soir étaient à eux.

Il était étonnamment facile de trouver une excuse pour quitter le match de football ou ne pas y aller du tout. Le trajet à vélo jusqu’au carrousel faisait voler son cœur dans sa poitrine chaque fois.

Ils auraient pu se retrouver ailleurs, dans un endroit plus sûr où il n’y aurait pas eu de risque d’être découverts, mais Olive savait que cela faisait partie du plaisir.

Une partie d’elle espérait qu’on les découvrirait.

Du samedi au jeudi, elle se souvenait de la manière dont sa bouche se posait sur la sienne, ses grandes mains fortes agrippant ses courbes tandis qu’il l’attirait plus près de lui sur le carrousel. Un désir agité et insatiable qui lui donnait du mal à s’endormir. Tous les matins, quand elle se réveillait, elle avait l’impression d’être une somnambule jusqu’à ce qu’elle s’installe sur le porche avec son pull-over Fair Isle sur les genoux, tricotant des pensées et des rêves de lui dans chaque maille.

Elle laissa tomber son vélo par terre, se jeta dans ses bras et couvrit son visage de baisers.

— Je t’aime.

Les mots sortirent de la bouche d’Olive appuyée contre la sienne et il s’écarta.

— Olive. Ma jolie Olive. Tu es tellement innocente.

— Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ?

— Non. Tu es parfaite.

Il fit glisser sa main sur ses longs cheveux, passant les mèches sombres entre ses doigts.

— Quelque chose ne va pas ?

— Le projet de ton père sera bientôt terminé.

Elle avait essayé de faire comme si ce n’était pas vrai, mais chaque fois qu’elle regardait le nouveau bâtiment, il y avait un autre mur, une autre fenêtre, une autre porte.

— Il y a toujours plus à faire.

— Oui, mais pas ici. Pas pour moi.

Il avait eu une vie avant elle. Elle le savait. Mais il avait été plus facile de croire que les choses resteraient ainsi entre eux. Jusqu’à ce moment-là, elle s’était permis de se concentrer sur les rires, les baisers et l’aventure.

Ce soir-là, elle comprenait ce qu’il lui disait : tout comme elle avait fait franchir le pas de leur premier baiser, elle devrait prendre une décision pour leur avenir. Et vite.

Cependant, avant qu’elle ne puisse l’entreprendre, elle devait comprendre le passé de Carlos.

— Pourquoi est-ce que tu es venu ici ?

Il resta silencieux un long moment, un muscle sursautant sur sa mâchoire.

— Il y a eu un incendie. Ma femme. Mon fils. Je les ai perdus.

Sa voix était pleine de douleur brute.

— Et mon entreprise. Les livres que j’imprimais. Ils ont tous brûlé.

— Oh, Carlos. Je suis tellement désolée.

La douleur ravageait le visage de Carlos. Il y avait toujours eu un feu dans l’homme qui se trouvait dans ses bras, un feu qui avait donné vie à ses propres flammes intérieures. Pour la première fois, il était éteint.

— Je suis venu à Summer Lake parce que je devais partir de Chicago.

Son regard croisa celui d’Olive, le soutint avec tant d’intensité qu’elle dut presque détourner le regard.

— Je t’ai trouvée.

Elle ouvrit la bouche pour exprimer son chagrin, mais elle savait que ses mots ne seraient jamais suffisants.

— Tu m’as permis de sentir à nouveau, pour la première fois depuis un an où je n’ai rien ressenti. C’est pour ça que j’ai essayé de te repousser le premier jour, quand tu m’as apporté du café. C’est pour ça que j’ai essayé de t’effrayer sur le train de marchandises : pour que tu t’enfuies. Tu es trop douce, trop pure, trop jeune pour un homme comme moi. Tu mérites quelqu’un qui peut t’aimer sans que son passé le retienne. Tu as toute ta vie devant toi. La mienne est déjà derrière moi.

Il essuya les larmes d’Olive, mais elles coulaient trop vite pour qu’il y parvienne.

— Tu devrais sourire. Toujours sourire. Je ne veux pas être l’homme qui te fait pleurer. Ce n’est pas comme ça que je veux me souvenir de toi, jolie Olive.

Il avait besoin d’elle, il avait toujours eu besoin d’elle, depuis le moment où elle l’avait vu sur la pelouse en train de parler avec son père, depuis leur première conversation houleuse. Elle le voyait à présent : malgré ses taquineries sur son innocence, quelqu’un devait lui rappeler qu’il y avait de l’espoir. Des rêves insatiables.

Qu’en était-il de son amour ? Son amour pouvait-il remplacer tout ce qu’il avait perdu ?

Pouvait-elle être assez forte pour le guérir ?

Elle voulait être là, l’attendant, les bras ouverts. Elle voulait être son abri dans la tempête. Elle avait toujours imaginé que l’amour serait amusant et exaltant, pas difficile.

Mais en réalité, alors que ses bras étaient enroulés autour de l’homme dont elle était tombée amoureuse, elle ne savait tout simplement pas si elle était assez forte pour être son remède. Si elle n’avait pas eu le courage de parler de sa relation avec Carlos à ses sœurs, et encore moins à ses parents, comment pourrait-elle être assez forte pour devenir son remède ?

— Je ne veux pas que tu partes, dit-elle enfin.

Ils savaient tous les deux qu’elle ne lui avait pas non plus demandé de rester. Ils se serrèrent l’un contre l’autre jusqu’à ce qu’ils entendent les sons caractéristiques de la fin du match de football.

Quand elle revint enfin dans sa chambre, plus tard ce soir-là, Olive s’assit sur son lit, déterminée à terminer le pull-over Fair Isle. Un de ses cheveux était tombé dans la laine, mais au lieu de le retirer, elle le tricota. Ce fut à la vue de son cheveu enfilé dans le pull-over qu’elle avait confectionné avec tant d’amour qu’Olive prit enfin sa décision.

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