Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)

Chapitre Dix-Neuf

 

Je t’aime.

Ce furent les premiers mots que Sarah entendit dans son esprit quand elle se réveilla, dans le lit de Calvin. Trois mots qu’elle n’avait jamais imaginé qu’il dirait à nouveau… Mais qu’elle avait encore secrètement désiré. Chaque seconde des dix dernières années, si elle était enfin complètement honnête avec elle-même.

Sa déclaration l’avait choquée, même si elle ne l’avait pas été par leurs ébats amoureux explosifs. Comment aurait-elle pu l’être, quand faire l’amour avec lui et être aussi proche de lui de nouveau avait été inévitable.

Ce qui avait rendu le fait d’être avec lui aussi incroyable, la véritable raison pour laquelle chaque baiser et chaque contact lui avait coupé le souffle, c’était leur connexion. Même être séparés pendant dix ans n’avait pas brisé le courant émotionnel puissant qui était toujours passé entre eux.

Malheureusement, reconnaître cette force stable dans le lien qui les unissait ne l’aidait pas à donner du sens aux choses. Cela ne signifiait pas que les choses pourraient fonctionner entre eux au-delà d’un beau lever de soleil.

Être avec Calvin signifiait être une partie stable de la vie de sa sœur.

Être avec Calvin signifiait faire partie de Summer Lake de manière permanente.

Être avec Calvin signifiait laisser le succès échapper et abandonner tous ses rêves de quelque chose de plus grand, des rêves que son père avait encouragés.

Tout cela la terrifiait.

Elle était complètement réveillée et elle devait téléphoner à l’hôpital pour avoir des nouvelles de sa grand-mère et de sa mère. Elle trouva un peignoir derrière sa porte et l’enfila.

Elle n’avait pas été timide quand ils avaient fait l’amour. Une fois dans la cuisine, ce fut ce qu’elle ressentit.

— Bonjour.

Il leva les yeux de la cuisinière en souriant alors qu’il retournait des pancakes. Jordan était assise au bar du petit-déjeuner où elle lisait un livre :

— Salut, Sarah.

Être reçue aussi nonchalamment par la jeune fille lui fit un petit choc. Jordan était-elle habituée à ce que des femmes passent la nuit avec son frère ? La jalousie monta en Sarah comme un mustang déterminé à s’échapper de son enclos, même si elle savait qu’il ne ferait jamais défiler des femmes devant sa sœur. La sœur pour laquelle il avait tout abandonné.

— Ta grand-mère va très bien.

Sa voix était chaleureuse et ses yeux l’étaient davantage en observant son peignoir sur la peau nue de Sarah.

— J’ai parlé avec ta mère il y a peu et elle a dit qu’Olive était réveillée et qu’elle réclamait ses aiguilles à tricoter.

Le soulagement envahit Sarah.

— J’aimerais pouvoir retourner la voir à l’hôpital immédiatement, mais j’ai promis de gérer la boutique aujourd’hui.

— J’aimerais aller la voir avec toi ce soir, si ça ne te dérange pas.

Sarah voulait se jeter sur lui et l’embrasser sur tout le visage. Il lui avait déjà tant donné. Trop donné. Plus qu’elle ne pouvait s’y attendre.

Et elle était effrayée. Tellement effrayée.

— Est-ce que je peux venir aussi ?

Jordan mit une autre grosse bouchée de pancakes dans sa bouche avant d’ajouter :

— J’aime beaucoup Olive. Parfois, elle vient voir notre classe pour nous lire des livres.

— Bien sûr que vous pouvez venir. Tous les deux.

Se sentant encore terriblement mal à l’aise dans leur cuisine familiale et confortable, comme si elle était la seule pièce qui n’allait pas dans un puzzle déjà complet, elle commença à sortir de la pièce.

— Si ça ne te dérange pas, Calvin, je vais prendre une douche rapide et ensuite, je vous laisserai tranquille.

Mais il faisait déjà glisser une assiette de pancakes fumants sur le plan de travail.

— D’abord, assieds-toi. Tu dois manger.

Elle aurait dû refuser dans son effort pour sortir de là, mais avant qu’elle ne puisse le faire, son estomac confirma qu’il était bien vide en émettant un grognement bruyant, ne lui laissant pas d’autre choix que de s’asseoir sur un tabouret et de verser du sirop sur les pancakes.

— Je suis vraiment désolée que ta grand-mère ne se sente pas bien, dit Jordan en prenant une autre bouchée. Calvin m’a dit qu’elle toussait beaucoup. J’ai eu une pneumonie une fois quand j’étais petite et c’était vraiment horrible.

— Oh, c’est gentil de ta part, répondit Sarah avec raideur.

Elle se sentait terriblement hors de son élément dans son peignoir trop grand, avec une tête qui indiquait qu’elle sortait du lit et en mangeant des pancakes dans la cuisine de Calvin avec la sœur qu’il avait élevée seule depuis qu’elle était bébé. Élevée complètement sans son aide, même s’il la lui avait demandée.

Cette vie aurait pu être la sienne : un petit-déjeuner autour de la table ensemble, avec la vue sur l’eau et toute la ville à leurs côtés. Mais elle avait tourné le dos à tout cela.

Essayant de penser à quelque chose à dire, n’importe quoi, elle demanda :

— Comment va le tricot ?

Elle fut surprise par le sourire en coin de Jordan. C’était une fille tellement intelligente et jolie et elle avait tant de chance d’avoir un grand frère aussi fantastique.

— Ça va.

Le visage de Calvin s’illumina de fierté.

— Elle a presque terminé une écharpe.

— Ouah, dit nonchalamment Sarah pour ne pas trop en faire tout en montrant à Jordan qu’elle était impressionnée. C’est génial. J’adorerais la voir quand tu auras fini.

Puis, elle prit une bouchée de son pancake.

— Oh, mon Dieu. C’est délicieux.

Elle se lécha les lèvres à nouveau, ferma les yeux et prit une autre bouchée. Sa bouche était à moitié pleine quand elle dit :

— Je n’ai jamais mangé de pancakes aussi bons.

Calvin lui souriait quand elle ouvrit les yeux, les siens étaient pleins de désir.

Et de l’amour qu’il lui avait déclaré une heure plus tôt.

Jordan termina sa dernière bouchée, descendit du tabouret, mit son assiette dans le lave-vaisselle, puis sortit de la cuisine, les laissant seuls. Voulant regarder n’importe où sauf en direction de Calvin, Sarah regarda la cuisine, le salon et la salle à manger.

Sa maison était classique dans le style Adirondacks, avec un étage, un porche avant grillagé et une façade recouverte de bardeaux. Les cadres de fenêtres étaient rouges et les rambardes des escaliers et du porche étaient des bûches brillantes.

— Tu as une belle maison.

C’était le foyer parfait dans le cadre idéal. Un foyer dans lequel elle aurait pu vivre depuis tout ce temps si elle était restée.

— J’ai rêvé de construire cet endroit pendant longtemps. William Sullivan, Jean et Henry Kane m’ont aidé à le faire.

Calvin avait toujours dit qu’il construirait sa propre maison, un jour. Il l’avait fait, créant une vraie maison pour lui et sa sœur, si différente de la caravane exiguë et défraîchie dans laquelle il avait grandi.

Elle leva les yeux pour le lui dire ; il n’avait pas détourné le regard d’elle une seule seconde. La touche d’obscurité, la pulsation de désir et d’amour dans son regard fit courir de petits éclairs électriques le long de la colonne vertébrale de Sarah. Son cœur commença à battre si fort et si vite qu’elle laissa tomber sa fourchette, les dents cliquetant sur le bord de son assiette.

* * *

— Quoi que tu penses, quoi que tu ressentes, fit Calvin d’une voix douce, tout ira bien. Je te le promets.

Il voyait bien qu’elle était sur le point de le fuir à nouveau, essayant de récupérer la distance qu’ils avaient effacée dans son lit, quand l’aube brillait au-dessus d’eux. Ce qu’elle confirma :

— Tu as été incroyable hier soir. Merci d’avoir été présent. Pas juste pour moi, mais pour ma mère et ma grand-mère aussi.

— Tu n’as pas à me remercier pour quoi que ce soit, chérie. Pour rien du tout.

Il vit l’étincelle de plaisir dans les yeux de Sarah quand elle entendit le terme affectueux, mais aussi la manière dont ce plaisir se transforma rapidement en panique.

— Ce qu’il s’est passé ce matin…

Elle marqua une pause.

— C’était incroyable, mais…

Il posa un doigt sur ses lèvres.

— Ne suranalyse pas.

Elle posa une main sur la sienne, la laissant un moment avant de s’écarter pour pouvoir parler.

— Nous devons y penser. À ce que nous faisons. Au fait que ça ne peut pas fonctionner.

En la regardant se distancer de lui à nouveau, en sentant chaque mot, chaque regard paniqué, une autre personne aurait pu voir les preuves que tout ce qu’il avait pensé était vrai. Que rien n’avait vraiment changé depuis l’époque où ils étaient enfants. Qu’elle n’allait pas non plus rester dans les moments difficiles cette fois.

Mais Calvin savait qu’il en était autrement. Il savait qu’il y avait une grosse différence cette fois : il n’allait pas commettre l’erreur qu’il avait commise dix ans plus tôt. La deuxième fois, il refusait tout simplement de perdre espoir en elle.

Sa vie n’avait jamais été facile. Au cours des premiers jours, des premières semaines, des premiers mois après qu’il avait perdu ses parents, il n’avait pas su comment les choses allaient fonctionner. Tout ce qu’il avait su, c’était que s’il perdait la capacité de prendre soin de sa sœur et de lui-même, il serait perdu.

Sarah et lui pouvaient faire fonctionner leur relation aussi. Il devait croire qu’ensemble, ils retrouveraient le chemin vers l’amour. Vers un amour plus grand, plus beau et plus fort.

Ne pas y croire et devoir la perdre de nouveau le détruirait.

C’est pourquoi il allait croire et se permettre de l’aimer comme il l’avait toujours aimée : totalement, complètement, avec son corps et son cœur, à chaque seconde à.

— Prenons les choses une heure à la fois, chérie. Un jour à la fois.

L’espoir brilla à nouveau dans les yeux de Sarah avant qu’elle ne le réprime.

— Mais tout ce qu’il s’est passé entre nous…

— C’est du passé, maintenant. Nous ne sommes pas obligés d’en reparler.

Depuis leur dispute au bar jusqu’aux mots qu’ils s’étaient criés dans le hangar à bateaux et le moment où il l’avait attirée dans ses bras sur le carrousel, quand elle avait pleuré son chagrin contre son torse et qu’ils s’étaient tous les deux excusés honnêtement l’un envers l’autre, ils avaient enfin fini de devoir reparler de ce qu’il s’était passé quand ils avaient eu dix-huit ans. De repenser à une époque où aucun d’eux n’avait été assez mûr pour savoir comment aimer l’autre correctement.

— Je croyais que nous étions d’accord pour dire que tu avais le ciel grand ouvert et que j’avais les lumières clignotantes de la ville ? Ça ne va pas changer, Calvin.

— J’ai beau avoir les grands espaces de cette ville, j’ai aussi un espace vide en moi que le ciel bleu ne pourra jamais remplir. Tu es la seule à pouvoir le faire.

Il posa une main sur sa joue.

— Quand je suis avec toi, je ne me sens plus vide.

— Et grâce à toi, je me sens vivante à nouveau, murmura-t-elle.

Puis, elle écarquilla les yeux sous l’effet de la panique, comme si elle venait de comprendre ce qu’elle avait dit.

S’écartant brusquement de la main de Calvin, elle dit :

— C’est quand même une erreur. Peu importe à quel point j’aimerais que ça ne soit pas le cas.

Ses yeux bleus étaient tristes, résignés.

— Être de nouveau avec toi était beau. Et même si je devrais le faire, je ne peux pas m’obliger à souhaiter que ça ne soit pas arrivé.

Elle descendit du tabouret, prit son assiette et la tint comme un bouclier entre eux.

— Mais rien de tout cela ne change le fait que faire l’amour est quand même une erreur que nous ne pouvons jamais reproduire.

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