Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)
Chapitre Trente
La voix de Sarah était étonnamment assurée :
— Calvin et moi sommes tous les deux capables d’être objectifs.
Calvin remarqua qu’elle ne dit pas qu’ils étaient de nouveau en couple. Elle ne dit pas que ce n’était pas le cas. Elle était la femme politique parfaite, tout comme son père, sécurisant ses paris, jouant sur les deux tableaux.
Jerry sembla désorienté.
— Alors, vous dites que vous n’êtes pas en couple ? Et que les problèmes personnels n’affecteront pas votre objectivité ? Ni de l’un ni de l’autre ?
La grange était complètement silencieuse, tout le monde attendait sa réponse. Calvin savait qu’il ne devrait pas attendre avec tout le monde.
Seul un imbécile attendrait quelque chose qui n’arriverait jamais.
— Non, dit-elle enfin.
Sa réponse était à peine murmurée dans le micro.
— Nous ne sommes pas en couple. Et les problèmes personnels n’affecteront pas notre objectivité. Ni pour l’un ni pour l’autre.
Dès qu’elle s’éloigna du micro, la foule se leva pour jaser sur la tournure étrange qu’avait prise la réunion. Calvin ne parvint pas à détourner les yeux d’elle. Elle était pâle. Abasourdie. Comme si elle n’arrivait pas vraiment à croire les mots qui venaient de sortir de sa propre bouche.
— Calvin.
— Ne dis rien, Sarah. Ne dis rien.
Il n’était pas juste d’en vouloir à son client pour tout cela, mais à ce moment précis, il détesta l’inconnu qui s’approchait d’eux. Simplement parce que sa présence ce soir-là l’avait forcée à admettre la vérité sur ses véritables sentiments et à faire son choix, non seulement devant lui, mais aussi devant toutes les personnes présentes à la réunion.
Elle n’avait pas nié qu’elle était en relation avec Calvin, elle n’avait simplement pas été la personne dont il avait besoin pour compléter sa vie. Il avait investi tant d’espoirs, de rêves et de promesses en elle, en l’avenir qu’il avait imaginait pour eux. Au bout du compte—le final où il avait pensé que tout fonctionnerait—elle n’en était pas à ce stade, elle n’était pas prête à faire sa part et à essayer.
Il entendit son client parler comme s’il se trouvait au bout d’un long tunnel :
— Je ne sais pas quoi dire, Sarah. Je suis très confus à propos de cette histoire de carrousel et de ce qu’une collecte de fonds à travers d’une compétition de tricot a à voir avec nos projets.
Calvin ne pouvait pas rester debout là à l’écouter une seconde de plus. Tout ce qu’il avait pensé enfin être sien ne l’était pas. Il avait besoin de sortir de là et de faire en sorte de ramasser les pots cassés.
De nouveau.
* * *
— Calvin, s’il te plaît, attends !
Sarah l’avait suivi dans la petite pièce derrière la scène. Sa voix était altérée par l’émotion.
Il se sentait brisé. Épuisé. Vidé. Elle était encore si proche.
— Je n’aurais pas dû dire ça. Ma réponse était une erreur. J’ai vu l’expression de mon client et j’ai paniqué. Je ne le pensais pas. Tu sais que je ne le pensais pas.
La gorge de Calvin était tellement serrée qu’il pouvait à peine prononcer un mot, et Sarah se brouillait alors qu’elle se tenait devant lui.
— Ton patron était là, lui dit-il.
Il ne pouvait ni ne voulait réprimer le sarcasme dans sa voix.
— Tu devais protéger ton travail.
Elle continua de s’approcher de lui, la main tendue.
— J’ai foiré. Tellement foiré. J’ai agi par habitude, j’ai donné le genre de réponse que j’ai dû donner une centaine de fois quand un accord se passe mal.
Des larmes lui montèrent aux yeux quand elle dit :
— S’il te plaît Calvin, écoute-moi. Je te jure que je vais trouver un moyen d’arranger les choses. Je vais dire à tout le monde que je ne le pensais pas.
Pendant toutes ces années, les souvenirs atroces du suicide de son père avaient assombri les rêves de Calvin, ainsi que la vision de Sarah qui s’éloignait de lui. Il avait dû lutter énormément pour ne pas garder sa sœur comme un fou, pour ne pas l’emprisonner dans ses peurs. Il s’était plutôt assuré d’emprisonner son propre cœur, de maintenir ce qui en restait en sécurité.
Jusqu’aux deux dernières semaines. Jusqu’à ce que Sarah lui revienne… Et qu’il se permette de l’aimer à nouveau.
Toutes ses peurs se clouaient au milieu de son cœur, en arrachant des morceaux les uns après les autres, jusqu’à ce qu’il ne soit plus sûr de savoir comment il pouvait rester quoi que ce soit pour battre dans sa poitrine.
— J’ai toujours cru en toi, dit-il d’une voix sourde. Je sais que toutes ces années se sont mises entre nous, mais nous étions des enfants à l’époque, immatures et pleins de fierté. Et maintenant que nous ne sommes plus des enfants, je croyais que tu me choisirais, cette fois. Que tu nous choisirais.
— Alors, donne-moi une autre chance.
Elle essuya ses larmes du revers de la main.
— Rien ne m’a jamais fait plus mal que ça : savoir que j’ai eu une deuxième chance en amour et que j’ai foiré. S’il te plaît, crois en moi une fois de plus. Juste une fois de plus.
Bon sang, c’était tout ce qu’il voulait. La serrer dans ses bras et effacer ses larmes par des baisers. Ce ne serait pas suffisant.
— J’ai compris quelque chose ce soir. Quelque chose que je ne voulais pas voir.
Sa gorge lui donnait l’impression d’avoir avalé du feu.
— Ce que je crois n’a pas d’importance. Tu dois y croire aussi. Et je ne sais pas quoi faire pour que ce soit le cas.
Elle le regarda de ses grands yeux bleus, des larmes coulant les unes après les autres ; les mots qu’il avait prononcés l’étripaient, corps et âme. Les étripaient tous les deux.
— Je croyais qu’il fallait juste que tu admettes l’amour que tu ressens pour moi. Je pensais qu’une fois que tu le ferais, tout irait bien et que tu pourrais être heureuse. Je pensais que nous pourrions enfin être heureux ensemble. Mais maintenant, je vois qu’il ne s’agit pas du tout de moi. Ça n’a jamais été le cas. Tu m’as toujours aimé de la meilleure manière que tu pensais pouvoir le faire. C’est encore le cas. Tu as dit ce que tu as dit ce soir pour me repousser.
Il s’obligea à soutenir son regard, et c’était douloureux.
— Félicitations. Ça a enfin fonctionné.
Il s’obligea à se diriger vers la porte, sans s’arrêter. Sarah avança :
— Je pensais que tu m’aimerais toujours. Je croyais que tu avais dit que tu m’aimerais quoi qu’il arrive, cette fois.
Aimer sa mère ne l’avait pas empêchée de mourir trop jeune. Aimer son père ne l’avait pas empêché de se suicider. Aimer Sarah ne l’avait pas empêchée de partir à dix-huit ans. Et cela ne l’empêcherait pas de partir. Il pensait avoir brisé le dernier petit morceau de peur de son âme. Il ne pouvait survivre au fait d’être quitté à nouveau par quelqu’un qu’il aimait.
— J’étais sérieux, Sarah. Je t’aimerai toujours.
Et ce serait le cas. Pour toujours.
C’était lui qui la quitterait. Pas l’inverse.
* * *
Sarah devait sortir de la grange, de l’endroit où elle avait commis la pire erreur de sa vie. Elle descendit Main Street en courant, le vent fouettant les arbres, ses cheveux volant, la chair de poule montant et descendant le long de ses membres. Ce ne fut que lorsqu’elle eut dépassé les magasins et les restaurants qu’elle comprit qu’il pleuvait.
La tempête était arrivée. Elle avait eu raison d’avoir peur.
Elle courut jusqu’à être hors d’haleine. Jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus courir. Elle était arrivée au cimetière. La pauvre Sarah ne pouvait aller nulle part d’autre pour trouver des réponses. Elle eut du mal à trouver sa tombe à cause des larmes et de la pluie. Finalement, elle vit les contours du nom de son père gravé minutieusement sur le granite.
— Tu m’as manqué.
Elle tomba à genoux dans l’herbe mouillée.
— À tel point que tu ne pourrais pas y croire.
Elle savait qu’il n’était pas vraiment devant elle, mais elle sentait qu’il écoutait quand même. C’est pourquoi elle devait être honnête. Plus honnête qu’elle ne se l’était jamais permis.
— J’ai essayé d’attraper le pompon. J’ai tout donné.
Elle se pencha sur sa tombe, ses sanglots lourds dans sa poitrine, dans tout son corps.
— Mais je n’ai pas réussi.
Elle n’avait jamais voulu admettre à qui que ce soit que la raison pour laquelle elle avait toujours travaillé aussi dur n’était pas qu’il y avait quelque chose d’extrêmement important qu’elle devait accomplir… Elle était terrifiée à l’idée d’échouer.
— Est-ce que tu sais que je n’ai jamais vraiment eu l’impression d’être à ma place ? J’étais tellement occupée à te poursuivre, à chercher ton approbation, que je ne me suis jamais vraiment permis de me concentrer sur les gens qui étaient là depuis le début.
Elle était une étrangère qui regardait de loin. Cherchant sa place. La nuit dernière dans les bras de Calvin, quand elle avait enfin admis son amour, elle avait voulu croire qu’elle avait trouvé sa place.
— Maintenant que je suis revenue, je ne veux plus être une étrangère. Je le suis. Et tout ça, c’est ma faute. En particulier en ce qui concerne Calvin. Je suis encore amoureuse de lui. Il était amoureux de moi aussi et il m’a donné une seconde chance.
L’ampleur de tout ce qu’elle venait de perdre envoya une vive douleur en elle.
— J’ai tout gâché. J’ai rejeté son amour. Pour un travail.
— Je sais que tu m’aimais. Je sais que tu m’as élevée pour que je sois forte. Et j’ai essayé. J’ai fait exactement ce que tu m’as dit et j’ai fait de mon mieux. Mais je crois qu’il ne me reste plus rien à donner, cette fois.
Rien ne lui avait jamais fait aussi mal, sauf perdre Calvin il y a dix ans. Eh oui, le décès de son père n’avait pas été aussi douloureux.
Elle sentit son téléphone sonner dans la poche de sa veste.
S’il vous plaît, faites que ce soit Calvin.
Mais c’était son patron, Craig.
* * *
Calvin entendit des rires provenir de la maison de Betsy quand il frappa à la porte.
— Oh, Calvin, salut !
Elle avait un chapeau scintillant sur la tête. Derrière elle, la maison semblait chaleureuse. Heureuse.
— Merci d’avoir invité Jordan à dîner pendant que j’étais à l’assemblée municipale. Je t’en suis reconnaissant.
Il essaya de sourire, mais il n’y parvint pas.
— Je peux la ramener à la maison.
— Calvin ?
Betsy s’approcha de lui, fermant à moitié la porte derrière elle.
— Est-ce que tout va bien ?
Simple, c’était tout ce qu’il pouvait penser en regardant la femme qui se tenait devant lui. Être avec Betsy aurait été tellement simple.
— La soirée a été longue.
Le regard de Betsy était rempli d’inquiétude.
— Tu as l’air d’avoir besoin d’un verre. J’ai une bouteille de vin ouverte que je serais ravie de partager avec toi.
Betsy n’était pas le genre de femme qui lui briserait le cœur. Elle serait toujours présente, l’attendant avec un sourire, les bras ouverts.
— Tu es trempé. Entre.
Pour la toute première fois, il la suivit à l’intérieur.
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