Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)

Chapitre Neuf

 

 

Sarah avait beau être nerveuse à l’idée de passer une autre soirée avec Calvin, elle sourit quand elle comprit où il l’emmenait.

— Je ne suis pas allé sur un terrain de football depuis le lycée.

Le nouvel entraîneur était en train de mettre les adolescents à l’épreuve lorsqu’ils arrivèrent.

— C’est drôle, il est exactement pareil.

Calvin grimaça.

— Sans rire. Nous avons désespérément besoin de le rénover. Mais bon, il fait quand même l’affaire. Les enfants l’adorent. La ville continue de venir tous les vendredis soir. Un jour, nous aurons quelque chose d’un peu plus reluisant.

En regardant de plus près, elle vit que les gradins avaient connu des jours meilleurs, bien meilleurs, à en croire les taches de rouille sur les sièges et les poutres. Les poteaux de but étaient en mauvais état aussi. Une idée germa dans son esprit, une manière dont elle pourrait aider, et Sarah se promit d’y réfléchir plus tard.

Elle s’assit sur le rang le moins bosselé et se releva en poussant un petit cri. Elle avait l’impression de s’être assise sur un glaçon. Le vent était monté depuis qu’ils avaient quitté la boutique et elle réprima à peine un frisson.

— Je ne m’attendais pas à ce qu’il soit aussi froid.

— Essayons plutôt ça.

Calvin posa une couverture qu’il avait apportée sur deux sièges.

— J’aurais dû savoir que tu aurais froid, que tu ne serais pas habillée comme il faut pour le climat du lac.

S’asseyant sur la couverture, Sarah se sentit soudain mal à l’aise, comme si sa robe n’était pas convenable, la même robe qu’elle avait pourtant mise ce matin-là avec assurance pour essayer de se convaincre d’être la personne qu’elle était vraiment. Désormais, elle se sent une débutante qui ne savait pas comment s’habiller « comme il faut pour le climat du lac ».

— Si j’avais su où nous allions, j’aurais mis autre chose.

Calvin lut entre les lignes et dit :

— Tu es splendide. J’ai toujours trouvé que le bleu t’allait bien.

Après ce compliment, il sembla agacé.

— C’est ma faute. J’aurais dû mieux réfléchir à ces détails.

Il enroula la couverture autour de ses épaules et de ses genoux jusqu’à ce qu’elle soit complètement emmitouflée dans la laine épaisse.

— Heureusement, j’ai bien pensé à prendre ça.

Il sortit une bouteille isotherme de chocolat chaud de son sac et lui servit une tasse.

Quand un homme s’était-il inquiété pour elle pour la dernière fois ? Quand un homme avait-il accordé de l’importance au simple fait qu’elle ait chaud ou qu’elle ait soif pour la dernière fois ?

— Eh, Calvin, c’est cool de te voir ici, cria un des adolescents. Est-ce que tu vas venir faire quelques exercices avec nous ?

Calvin sourit.

— Howie, je te présente Sarah.

L’adolescent la salua et elle se souvint d’avoir un jour été aussi jeune, à l’époque où le monde lui appartenait. Ni Calvin ni elle ne pouvaient avoir conscience que tout cela imploserait en un clin d’œil.

— Nous venons en spectateurs ce soir, Howie, lui dit Calvin. Je travaillerai avec vous plus tard cette semaine, d’accord ?

Sarah avait besoin d’un peu d’espace, d’un peu de temps pour reprendre sa respiration et trouver un moyen de contrôler sa réaction face à Calvin.

— Va faire les exercices.

À la vue des yeux du garçon—Calvin devait être son héros—elle sut qu’elle faisait ce qu’il fallait en l’envoyant sur le terrain de football.

— Je suis là pour toi, ce soir. Pas pour eux.

La jeune femme ne voulait pas le retenir, pas quand elle savait que ces adolescents étaient bien plus importants pour lui aujourd’hui qu’elle ne pourrait jamais l’être.

— Ça me convient. Vraiment. Ça me donnera un peu de temps au calme en plein air. En aidant à la boutique, je n’en ai pas eu beaucoup depuis que je suis revenue.

En fait, elle n’en avait pas eu beaucoup depuis ses dix-huit ans. Elle passait la plupart de son temps dans un bureau ou un appartement, généralement devant un ordinateur.

Pendant une heure, elle regarda Calvin crier, rire et courir avec l’équipe. Elle eut presque l’impression d’avoir à nouveau dix-sept ans, l’observant, si jeune, si beau, lorsqu’il attrapait une passe décisive, lui souriant alors qu’elle était assise dans les gradins tout comme à ce moment-là, sous une couverture et avec une bouteille isotherme de chocolat chaud.

Malheureusement, elle n’était plus une adolescente. Et non seulement Calvin était un homme qui avait subi bien trop de choses, mais elle commettait aussi l’erreur de le trouver mille fois plus beau.

Comment pourrait-il en être autrement quand il se concentrait complètement sur les adolescents, donnant de l’attention à chacun d’entre eux ? Quand les garçons semblaient devenir plus imposants grâce à l’attention de Calvin, que ce soit en posant sa main sur leurs coudes quand il corrigeait un tir ou parce qu’il venait de leur montrer exactement comment éviter la défense.

Calvin avait un don très rare et très précieux : il vous faisait vous sentir important. Le père de Sarah l’avait fait aussi. C’était le cas de tous les hommes politiques, mais c’était différent en ce qui concernait Calvin.

Sarah n’aimait pas la direction que ses pensées empruntaient. Elle n’aimait pas s’admettre que l’attention de son père avait presque toujours été accompagnée d’un motif caché. Calvin lui accordait juste de l’importance parce qu’il était comme ça.

C’était la raison pour laquelle elle était tombée amoureuse de lui il y a si longtemps.

C’était aussi la raison pour laquelle, aujourd’hui, elle luttait autant contre ses sentiments à présent.

Même quand ils avaient été enfants, il avait été la seule personne à lui faire penser à rester à Summer Lake. Il avait été le seul à pouvoir la faire envisager de renoncer à ses rêves.

Elle bougea si brusquement sur son siège que la couverture tomba de ses genoux.

Oh, non. Voilà. Cela arrivait de nouveau. Encore une fois. Une seule soirée avec lui à la taverne, même si celle-ci avait été remplie et disputes et non pas de romantisme, et elle s’effondrait, prête à dévier de ses plans minutieusement tracés.

Elle savait qu’elle ne pouvait pas emprunter cette direction. Tomber amoureuse de lui la première fois avait été facile, si naturel. Le refaire serait complètement fou.

Le perdre une fois avait été assez douloureux. Une fois qu’elle dépassait la fine ligne bleue pour entrer dans les Adirondacks, c’était comme si tout en elle se retournait.

Calme-toi, se dit-elle en reprenant le contrôle de son cœur fou d’une main de fer. Il ne voulait pas avoir affaire à elle, de toute façon.

Certainement pas à une relation amoureuse.

Prenant une profonde inspiration, elle se dit qu’il fallait juste que sa tête soit plus forte que son cœur. Elle devait s’assurer de penser avec sa tête, pas avec le traître qui battait la chamade. Elle devait en plus se souvenir que si le projet pour le groupe Klein se déroulait correctement, non seulement elle garderait son travail, mais elle pourrait aussi devenir partenaire dans un avenir proche.

Quand l’entraînement fut terminé, il courut jusqu’à elle, mit la main dans son sac et en sortit un récipient plein de nourriture.

— Courtoisie du café-restaurant.

Elle regarda la nourriture d’un œil suspicieux.

— Comment est-ce que ça peut venir du café-restaurant ? Ça a bonne allure.

Il rit, et ce son la réchauffa plus qu’elle ne l’aurait voulu.

— Janet l’a repris il y a quelques années.

— Tu es super avec ces adolescents.

Il haussa un sourcil.

— Tu n’as pas entendu tous les cris que j’ai poussés ? Je parie que ces petits voyous sont vraiment contents de m’avoir demandé de diriger les exercices ce soir, hein ?

— Ils l’étaient. Ils savent que tu cries parce que tu les aimes.

— Je me souviens de l’époque où j’ai accepté le poste. Je pensais que j’étais là pour leur apprendre le sport. Ça a fini par en être une petite partie. La plupart du temps, ils veulent quelqu’un à qui parler ou quelqu’un qui s’intéresse assez à eux pour le leur dire quand ils agissent comme des abrutis. Ils n’ont pas tous quelqu’un chez eux qui s’attend à de grandes choses de leur part.

Le silence s’abattit entre eux, mais elle ne prit pas la nourriture pour le combler. Calvin non plus.

— Écoute, dit-il.

Elle parvint à anticiper ce qu’il allait dire.

— Je suis vraiment désolé pour ce que je t’ai dit ce soir-là, quand nous avions dix-huit ans. Tu essayais d’aider et je…

Il secoua la tête.

— Je n’aurais pas dû m’énerver comme ça.

À ce souvenir encore douloureux, Sarah put seulement répondre :

— Je suis désolée de ne pas avoir été plus utile. J’aurais souhaité l’être. Tu n’imagines pas à quel point j’aurais aimé que les choses soient différentes.

— Moi aussi.

Il marqua une pause avant de demander :

— Est-ce que je peux ajouter quelque chose ?

Elle n’était pas sûre de pouvoir supporter une chose de plus. Pas quand ils étaient seuls sous les étoiles. Pas quand il sentait le savon et l’herbe fraîchement coupée et l’odeur de Calvin. Et pas quand elle tenait la couverture comme si sa vie en dépendait pour ne pas tendre le bras vers lui et lui dire qu’elle était encore effrayée, blessée et désolée de l’avoir laissé tomber… Mais qu’il l’avait laissée tomber aussi.

Quand elle hocha enfin la tête, il dit :

— Merci de me donner une autre chance ce soir.

C’était donc ça ? Une deuxième chance ? Pour qu’elle lui présente son idée ? Pour qu’ils sauvent leur amitié ? Ou y avait-il quelque chose de plus grand que tout cela ?

— Pareil.

— Eh bien, ce n’était pas si dur, si ?

Il ne pouvait pas cacher le soulagement qu’elle entendit dans sa voix.

Incapable de se débarrasser de la sensation troublante qui lui disait que la raison pour laquelle ce n’était pas difficile, c’était qu’ils avaient à peine égratigné la surface de leur passé, Sarah s’obligea à lui sourire en retour.

— Très bien. Je suis prête à entendre ta version. Après tout, c’est ta soirée pour me convaincre que j’ai tort à propos des appartements.

Elle fut surprise quand il lui prit la tasse de chocolat chaud des mains.

— Ferme les yeux.

La femme se contenta de rester assise là, incapable de suivre ses instructions aussi vite.

Elle lui avait toujours fait confiance. Le problème, c’était qu’elle n’était plus sûre d’avoir confiance elle-même.

— Voilà, dit-il en se déplaçant pour s’asseoir sur le rang situé derrière elle. Je vais te faciliter les choses.

Il posa ses mains sur les yeux de Sarah.

Il était incroyablement chaud.

— Respire, dit-il d’une voix grave qui glissa sur la peau de Sarah. Je veux que tu ressentes les choses.

Oh, elle ressentait bien les choses. Trop, d’une manière trop sensuelle. Tous ses autres sens étaient en alerte maximale.

— Je n’ai jamais oublié cette odeur, souffla-t-elle.

Elle laissa l’air doux de la nuit remplir ses poumons.

— L’herbe fraîchement coupée, la sève dans les érables, le vent qui vient du lac.

Elle n’était pas stupide. Elle savait que cela faisait partie du plan de Calvin pour qu’elle se souvienne de tout ce qu’elle avait repoussé de sa vie. Elle ne voyait pas l’intérêt de mentir sur le fait que tout cela l’affectait à un point inimaginable. Tous avaient été dupés par ses gros muscles et son sourire charmeur. Il était aussi intelligent, elle le savait mieux que personne.

Assez intelligent pour ne pas s’en prendre à elle avec des faits et des chiffres, mais avec des sensations, des émotions et des souvenirs.

Les mêmes souvenirs qu’elle avait essayé si désespérément de faire disparaître.

— J’ai toujours aimé savoir que tu étais dans les gradins, dit-il derrière elle.

Elle avait fermé les yeux, mais il n’avait pas retiré ses mains de son visage.

— Combien tu paries qu’un de ces adolescents de l’équipe craque pour une des filles dans les gradins ? D’une génération à l’autre.

Ils se dirigeaient droit vers la zone dangereuse. Elle pouvait le sentir, peau contre peau, le cœur de Calvin commençant à battre contre son dos alors qu’il se penchait contre elle et qu’il disait des choses scandaleusement simples qui faisaient des ravages dans ses entrailles.

Elle posa ses mains sur ses jointures pour écarter les siennes de ses yeux. Même si elle essayait de mettre de l’espace entre eux, elle ne put que s’attarder sur son contact plus que nécessaire.

* * *

Calvin savait qu’il dépassait les limites, mais son impossibilité à résister à Sarah empirait. Il ne l’avait pas amenée ce soir-là pour pouvoir la toucher, mais c’était peine perdue. Pas quand elle était aussi belle emmitouflée dans la grande couverture.

Il devait mettre un terme à cette folie. En particulier à cause de ce qu’il avait dit, ou pas dit, pendant la réunion du comité des Adirondacks ce matin-là. Quand ils lui avaient demandé s’il y avait des plans de bâtiments que le comité devrait voir, il avait répondu que ce n’était pas le cas. Il n’avait même pas parlé des plans de Sarah à son assistante, Catherine.

Pour une raison ou pour une autre, il ne pouvait pas s’empêcher de protéger Sarah, et il était sacrément sûr qu’il en paierait les conséquences plus tard.

S’obligeant à quitter le siège situé derrière elle pour qu’elle ne soit plus à sa portée, il déclara d’une voix rauque :

— Parle-moi de la boutique. Ça t’a plu d’y travailler ces deux derniers jours ?

— Tu sais, je n’ai jamais eu l’intention d’avoir quelque chose à voir avec la boutique à l’âge adulte.

Elle leva une main.

— Avant que tu ne m’attaques avec une diatribe sur le fait que je ne suis plus d’ici, la vérité, c’est que gérer le magasin a beaucoup plus de facettes que je ne l’imaginais.

— Je suis un crétin, répéta-t-il, souhaitant ne jamais lui avoir dit ces choses.

— Oui, c’est déjà établi, dit-elle d’une voix cassante.

Puis, elle secoua la tête.

— Désolée. Je n’avais pas l’intention d’en reparler. Je suis officiellement passée à autre chose. Pour de bon.

L’homme ne la croyait pas, car il pouvait encore voir la douleur vaciller dans ses yeux.

— Parle-moi de ces facettes.

Elle sembla presque surprise par son propre sourire, par le rire qui monta dans sa bouche.

— Tu es tellement doué pour avoir l’air intéressé.

— Ce n’est pas de la comédie. Je suis intéressé.

Il accordait de l’importance à tout ce qu’elle disait. Ils auraient pu être en train de parler de serviettes en papier, qu’il serait assis là, captivé et pendu à ses lèvres.

— Eh bien, mis à part l’inventaire et les commandes, il y a toutes ces interactions avec les clientes. Pas juste professionnelles, mais personnelles.

Le regard de Sarah se réchauffa.

— Ma mère et ma grand-mère s’intéressent vraiment à ces femmes, à ce qu’elles vivent dans leurs mariages, avec leurs enfants, si elles essaient de reprendre leurs études ou si leurs maris cherchent du travail. D’une façon ou d’une autre, la laine y trouve sa place.

Son visage était lumineux. Il se demanda si elle savait combien elle s’enthousiasmait quand elle parlait de la boutique de sa famille.

— Je crois comprendre que ça pourrait rassembler les gens.

Il désigna le terrain.

— Comme le football.

Elle hocha la tête, se léchant à nouveau les lèvres. Ne savait-elle pas qu’elle devait arrêter de faire ça avant qu’il ne l’aide à le faire ?

Il aurait été tellement tentant de céder à l’envie de l’embrasser. Il avait voulu le faire depuis le moment où il l’avait vue pour la première fois devant la boutique de laine, il avait eu terriblement envie de savoir si elle avait encore le même goût qu’à dix-huit ans, doux comme le sucre.

Et puis, elle le regarda comme elle l’avait toujours regardé, la bouche entrouverte, sa lèvre inférieure humide là où elle l’avait léchée et il ils se rapprochèrent…

Un des adolescents courut en soufflant dans un sifflet ; Sarah et lui sursautèrent et s’écartèrent l’un de l’autre.

Il n’était pas venu pour essayer d’attirer Sarah afin qu’elle revienne dans sa vie. Il était venu pour lui rappeler pourquoi cette petite ville était aussi merveilleuse, si simple et pure. Il avait pensé qu’il était plus intelligent que ça, qu’il était impossible qu’il se permette de craquer à nouveau pour elle.

Soudain, il n’était plus sûr d’avoir la force de continuer à résister, à rester en retrait. Ce n’était pas du tout une bonne chose, en effet, grâce à la brillante suggestion qu’il avait faite plus tôt, il lui devait encore une soirée.

Une soirée qui pourrait le pousser à rompre toutes ses promesses pour garder ses distances avec elle au cours des dix dernières années.

— Il commence à faire très froid.

Sa voix était un peu étranglée, et il essayait de repousser ses désirs. Son envie d’elle.

— Je vais te ramener chez toi.

Il ne pouvait pas réprimer le regret que l’expression de son visage, qui avait été si ouverte quand elle avait parlé de la boutique de sa famille et quand elle avait semblé se pencher en avant pour l’embrasser, s’était complètement refermée.

Et il ne pouvait pas nier que lorsqu’elle était si près de lui, et pourtant si loin, elle lui manquait plus que jamais.

Quelques minutes plus tard, il se gara devant sa maison et sortit pour l’accompagner jusqu’à la porte.

— Tu n’es pas obligé de m’accompagner.

— Bien sûr que si.

Est-ce que les hommes avec qui elle sortait ne l’accompagnaient pas jusqu’à la porte à la fin de la soirée ?

Cette idée l’arrêta net. Premièrement, parce qu’il ne s’agissait pas d’un rendez-vous. Deuxièmement, parce que l’idée que Sarah aille à un rendez-vous avec un inconnu le rendait malade.

Car elle aurait dû être à lui.

— Ta soirée.

Elle marqua une pause pour lui adresser un demi-sourire. Apparemment, elle était un peu nerveuse, mais clairement déterminée à se montrer forte.

— C’était une bonne soirée. Merci de l’avoir passée avec moi. Je voulais te dire que ce serait super si ta sœur venait avec nous demain soir. Tu as déjà passé du temps sans elle deux soirs de suite. Je dois aplanir les détails de mon projet, mais je comprends que tu as une famille.

Elle avait raison. Il ne passait jamais autant de temps loin de sa sœur. Jordan aimait avoir de l’espace parfois, en particulier en grandissant. Il n’avait simplement jamais pu le lui donner. Il avait dû s’accrocher à elle encore plus fort, car elle était tout ce qu’il avait.

— Jordan va à la chorale tard demain soir. Ma voisine peut rester avec elle jusqu’à ce que je revienne.

— Dans ce cas, si nous partons tôt, nous pouvons rentrer tôt. Ainsi, tu ne rateras pas trop de temps avec elle. Est-ce que dix-sept heures te conviendrait ?

Elle était adorable de penser à sa sœur, tellement adorable qu’il était difficile de se souvenir de toutes les raisons pour lesquelles l’embrasser n’était pas une bonne idée.

— C’est parfait.

— Super. À demain soir.

La voix de Sarah était détachée, calme, mais sa main tremblait lorsqu’elle ouvrit la porte et qu’elle entra.

Il n’aurait pas dû être ravi de voir que la femme que personne ne pouvait jamais troubler ne semblait pas immunisée en ce qui le concernait.

Tant pis, c’était bel et bien le cas.

* * *

Denise était roulée en boule sous une couverture sur le canapé du salon quand Sarah entra. La lampe à côté d’elle était encore allumée et il y avait des aiguilles et du fil sur ses genoux. Sarah était sur le point de la saluer quand elle vit que les yeux de sa mère étaient fermés.

Quand elle était adolescente, sa mère l’attendait ainsi. Sarah était si souvent rentrée d’un feu de camp de minuit en trouvant sa mère juste là, sur le canapé, en train de tricoter et d’attendre.

Savoir qu’elle rentrait là où quelqu’un qui l’aimait l’attendait avait été un tel réconfort. Elle n’avait passé que deux nuits à la maison, mais sa mère était encore là, à faire attention à elle.

Voulant qu’elle sache qu’elle était bien rentrée, Sarah s’agenouilla et posa une main sur celle de sa mère.

— Je suis rentrée.

Elle ouvrit les yeux et un sourire étira ses lèvres.

— Est-ce que je me suis endormie ?

Sarah hocha la tête, puis dit avec douceur :

— Tu n’es plus obligée de m’attendre.

— Je sais que tu es adulte maintenant, mais tu seras toujours ma petite fille.

Ce soir-là, après les montagnes russes émotionnelles qu’elle avait vécues avec Calvin, c’était ce qu’elle ressentait. Par conséquent, lorsque son estomac gronda et que sa mère lui proposa de lui préparer un encas avant d’aller au lit, elle décida de laisser la chaleur de sa maison l’irradier comme une des couvertures tricotées de sa mère.

Juste un moment.

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