Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)

Chapitre Trente Et Un

 

 

Sa mère l’attendrait quand elle rentrerait chez elle. Elle la trouva enfoncée jusqu’aux coudes dans de la farine et des pépites de chocolat. Sa mère avait toujours fait des pâtisseries quand elle était bouleversée. Un jour, elle avait dit que le processus de regarder les différents ingrédients s’unir pour devenir homogènes lui donnait toujours l’espoir que les choses finiraient par avoir du sens.

Elle cessa de mélanger la pâte dès que Sarah entra dans la cuisine.

— Sarah, j’étais folle d’inquiétude pour toi.

Elle traversa la pièce en un instant, ses mains collantes passant autour des épaules de Sarah. Les bras chauds de sa mère ne pouvaient pas la protéger du froid qu’elle ressentait.

— Tu dois retirer ces vêtements mouillés et te sécher.

— Peu importe. Je vais bien comme ça.

Sarah ne pensait pas qu’elle se sentirait au chaud à nouveau un jour. Des vêtements secs n’y changeraient rien.

Elle avait arraché son propre cœur ce soir-là et elle l’avait remplacé par un bloc de glace.

— Que s’est-il passé ?

Sarah venait de tout dire à son père. Elle n’avait jamais su se confier à sa mère de cette façon. Elle ne le savait toujours pas.

— Je ne peux pas supporter de savoir que tu souffres, souffla sa mère. Je sais que je n’ai pas été la meilleure des mères pour toi et que je ne pourrai jamais remplacer ton père, mais si tu me donnes une autre chance…

Sarah retrouva enfin sa voix.

— Comment peux-tu songer que tu n’as pas été une bonne mère pour moi ? Tu as toujours été là pour moi. Toujours.

— Pas comme tu en avais besoin. Je savais préparer des muffins et te coiffer, mais je n’ai jamais su te guider dans la direction que tu semblais vouloir emprunter, c’est pourquoi j’ai laissé ça à ton père.

Le visage de sa mère était inondé de regrets.

— Je l’ai trop laissé faire.

— Est-ce que tu étais heureuse ? Dans ton mariage ?

Ce soir-là, elle avait besoin de le savoir. Elle avait besoin d’absolument tout savoir.

— Oui, je l’étais.

Un autre soir, Sarah savait qu’elle aurait pris la réponse de sa mère pour argent comptant, simplement parce que c’était ce qu’elle voulait entendre. Elle ne pouvait pas tout retourner pour que les choses tiennent dans une jolie petite boîte.

— Comment est-ce que tu peux dire ça alors qu’il n’était jamais là ? demanda Sarah. Alors qu’il ne t’incluait jamais dans ses projets, à moins qu’il n’ait eu besoin de sa belle femme souriante à ses côtés pour faire bonne impression ?

Les yeux de Denise scintillèrent.

— Oh, chérie, je suis désolée de t’entendre dire ça. De savoir que c’est ce que tu penses. J’aurais dû m’asseoir avec toi plus tôt et te parler de notre relation. Pour t’expliquer notre mariage.

— Qu’est-ce qu’il y a à expliquer ? C’est évident qu’il pensait qu’il était trop important et trop occupé pour toi.

« Et pour sa propre fille », ne put-elle s’empêcher de penser.

Sa mère fit le tour de l’îlot central de la cuisine pour prendre la main de Sarah dans la sienne, oubliant la pâte à cookie et le chocolat.

— Viens. Assieds-toi avec moi. S’il te plaît.

Sarah laissa sa mère la mener jusqu’aux chaises de la cuisine.

— Tu sais déjà que ton père et moi nous sommes rencontrés quand nous étions à Georgetown et que nous y avons vécu jusqu’à ce que tu naisses.

— Jusqu’à ce qu’ils nous abandonnent ici et qu’il commence sa carrière politique.

Sarah était aussi surprise que sa mère semblait l’être par la rancœur dans sa voix.

— Non, il ne voulait pas me laisser ici. Et il ne voulait certainement pas te laisser, toi.

— Alors, pourquoi l’a-t-il fait ?

— Parce que j’ai refusé de retourner dans une grande ville. J’ai refusé de laisser ma mère, mon père et mes amis vivre dans une rue pleine d’inconnus. J’ai refusé de laisser ma fille aller dans des écoles où elle ne connaissait pas le nom de tous les professeurs. Dans le fond de mon cœur, je croyais que tu avais besoin de grandir ici. J’adorais l’idée que tu sois ici avec moi, sachant que tu étais entourée de gens qui t’aimaient, qui veillaient sur tout pour s’assurer que tu sois en sécurité.

— Tu plaisantes ?

Sarah essaya de réprimer le sanglot qui monta en elle, et elle échoua.

— Est-ce que tu as vu ce qu’il s’est passé à cette assemblée ce soir ? Les gens me détestent. Je n’ai jamais été à ma place. Jamais.

Sa mère tendit la main pour essuyer ses larmes, comme elle l’avait fait avec Sarah petite.

— Oh, chérie, non. Certaines personnes détestent l’idée des appartements, mais ils ne te détesteront jamais. Tu as toujours été l’enfant chérie, celle dont tout le monde est tellement fier depuis le premier concours d’orthographe que tu as gagné quand tu avais huit ans. Comment peux-tu ne pas savoir que nous sommes tous fiers de toi ?

— J’ai essayé d’attraper le pompon. Je croyais que j’avais réussi. Mais je n’étais pas assez forte pour m’y accrocher. Papa m’a toujours dit d’être forte, mais je n’ai pas réussi.

— Tu as toujours été forte. Toujours. Et si tu avais vu ton père plus souvent, peut-être que tu aurais su ce qu’attraper le pompon signifiait pour lui. Il ne parlait pas du succès. Il parlait de la famille, de l’amour et du bonheur.

Sarah fut abasourdie par ce que sa mère venait de lui dire. Avait-elle vraiment eu tort à propos du mantra de son père toute sa vie ? Et comment pourrait-elle en être sûre alors qu’il n’était pas là pour qu’elle lui pose la question ?

Une larme coula le long de sa joue, rapidement suivie par une autre.

— Pendant tout ce temps, je voulais penser que j’avais raison, que je faisais de mon mieux, que je prenais les meilleures décisions que je savais prendre. Au lieu de ça, je t’ai enfermée dans un endroit dont tu voulais partir. Au fil des ans, ton père a essayé si souvent de me faire changer d’avis, mais je ne voulais pas céder. Denise couvrit sa bouche.

— Je ne voulais tout simplement pas céder.

— Est-ce que tu veux dire que le fait de vivre ici sans lui était ta décision ?

— Oui.

— Et tu lui as tenu tête encore et encore ?

— Oui.

— Et pourtant, pendant tout ce temps, je pensais que tu suivais ce qu’il voulait parce qu’il était tellement fort et que tu étais…

— Faible.

— Non !

Sarah cria presque ce mot.

— Tendre. Gentille. Parce que tu l’aimais trop pour lui dire ce que tu voulais vraiment.

— Je l’aime encore, dit doucement sa mère. Chaque seconde de chaque jour.

— Tu étais tellement malheureuse parfois, rappela Sarah, incapable d’oublier ces heures maussades quand son père retournait à Washington, quand sa mère et elle savaient qu’il ne reviendrait pas avant des semaines. Tu n’as jamais souhaité te marier avec quelqu’un qui voulait les mêmes choses que toi ? Quelqu’un qui serait là tous les matins et tous les soirs ?

— Je mentirais si je disais que ce n’était pas le cas. Ce que je ressentais pour ton père était plus important que l’endroit où nous vivions. Ou combien de temps nous pouvions passer ensemble. La seule chose que je regrette à propos de cet amour, ce sont les conséquences qu’il a eues sur toi, parce que tu n’avais pas toujours deux parents au même endroit en même temps.

Denise ne voulait pas laisser Sarah éviter son regard.

— C’est ça qui te retient avec Calvin ?

— Je n’ai jamais cessé de l’aimer. Il m’a dit qu’il m’aimait aussi. Qu’il me pardonnait de l’avoir quitté. J’avais tout ce que je voulais.

Sarah dut fermer les yeux contre la douleur.

— Et j’ai tout gâché ce soir, quand Jerry s’est levé et a posé cette question. J’ai essayé de m’expliquer, j’ai essayé de m’excuser. Mais Calvin ne m’a pas pardonné. Pas cette fois. Et pourquoi devrait-il le faire ? Je l’ai déjà quitté une fois.

Elle essaya de respirer, mais elle ne trouva pas d’oxygène.

— Cette fois, il m’a quitté en premier.

Denise approcha sa chaise et passa ses bras autour d’elle.

— Calvin n’a jamais cessé de t’aimer et il ne va pas cesser maintenant. Je te le garantis. Le grand amour n’a rien à voir avec la perfection. Le grand amour, c’est ce qui se passe quand tout n’est pas parfait… et que vous vous aimez quand même.

Elle leva le visage de Sarah vers le sien à l’aide de son index.

— Promets-moi que tu vas donner un peu de temps à tout ça. Pas uniquement pour Calvin, mais pour toi aussi.

Sarah n’avait jamais vu sa mère comme autre chose qu’une femme d’homme politique, une mère et la propriétaire d’une petite boutique de tricot. Elle n’avait jamais compris pourquoi sa mère n’avait pas voulu quelque chose de plus. En parlant, en se connectant enfin comme elles auraient déjà dû le faire, Sarah vit la vérité : grâce à sa gentillesse innée, à ses pâtisseries, à sa présence à Lakeside Stitch & Knit, Denise Bartow avait changé la vie des gens. À une échelle moindre que ce que son père avait accompli en tant que sénateur, mais pas moins importante pour les vies qu’elle avait touchées.

Plutôt qu’à son père, Sarah aurait-elle dû accorder du crédit à sa mère et à sa grand-mère, et à toutes les femmes incroyables avec lesquelles elle avait tissé des liens dans la boutique de laine ? Des femmes qui étaient assez fortes pour surmonter tout ce que la vie mettrait sur leur passage. Des femmes qui avaient toute cette force, mais qui ne recevaient aucune gloire.

— Je sais que la soirée a été difficile pour toi, concéda sa mère, mais ta grand-mère t’a attendue pour que tu lui parles de l’assemblée. J’espère que tu vas lui dire à quel point tu étais digne et forte.

Sarah ne pouvait pas encore partir. Pas avant de dire quelque chose qu’elle ne disait pas assez souvent.

— Je t’aime.

Les yeux de sa mère furent inondés de larmes.

— Et je n’ai jamais aimé quelqu’un comme je t’aime.

Elles se serrèrent longuement l’une dans les bras de l’autre, pleurant toutes les deux. Finalement, Sarah recula sa chaise et était presque sortie de la pièce quand elle se souvint qu’elle devait dire autre chose.

— Merci d’avoir proposé une chaise à monsieur Klein, ce soir. Je ne m’attendais pas à ce qu’il assiste à l’assemblée municipale.

De nouveau, elle vit cette surprenante étincelle dans les yeux de sa mère, une légère rougeur sur ses joues.

— Ça ne m’a pas dérangée du tout. Il était très gentil.

— Ça ne me dérange pas non plus, si tu veux le revoir.

Sarah eut du mal à prononcer ces mots, mais l’étincelle qui avait manqué dans le regard de sa mère lui permit de le faire. Et sa mère se leva si vite qu’elle fit presque tomber sa chaise à la renverse.

— Ton père…

— N’est plus là. Toi, si.

— Non. Vraiment. Je ne pourrais pas être avec un autre…

— Je ne dis pas que tu dois l’épouser. Mais s’il t’invite à sortir, et je pense vraiment qu’il va le faire, est-ce que tu peux au moins envisager d’accepter ?

Sa mère prit une grande inspiration.

— Peut-être.

À ce moment-là, le téléphone de Sarah sonna à nouveau. Elle grimaça en voyant l’expression pleine d’espoir dans les yeux de sa mère.

— Ce n’est pas Calvin.

— S’il te plaît, regarde, au cas où.

L’espoir dans les yeux de sa mère était presque suffisant pour déborder sur elle, mais quand Sarah regarda l’écran, elle put à peine prononcer les mots.

— C’est encore mon patron.

Elle avait fait un marché : l’amour en échange de sa carrière. Si Craig l’appelait à plusieurs reprises un jeudi soir, cela signifiait qu’elle avait sacrément foiré à l’assemblée municipale. Elle ne venait pas seulement de perdre Calvin, elle allait perdre son emploi aussi.

Aveuglée par les larmes qui revenaient, Sarah ne vit pas le sac par terre avant de marcher dessus. Elle se pencha pour le ramasser et trouver qu’il contenait le pull-over Fair Isle sur lequel elle avait travaillé obsessionnellement.

* * *

Les éclairs continuaient d’illuminer le ciel quand Sarah frappa doucement à la porte de la chambre de sa grand-mère. Elle ne fut pas surprise de la trouver assise sur son lit, en train de tricoter.

De tricoter le voile de mariée.

Les entrailles de Sarah se retournèrent suffisamment pour qu’elle s’arrête, qu’elle prenne une profonde inspiration pour se reprendre avant d’avancer vers le lit de sa grand-mère.

— Je suis tellement contente que tu ailles mieux. Et que tu sois enfin de retour à la maison.

Sarah oublia presque qu’elle était trempée quand elle se pencha pour la prendre dans ses bras.

— Donne-moi d’abord un baiser, et quand tu auras enfilé mes vêtements secs, nous pourrons faire un gros câlin. Il y a une chemise de nuit à ta taille dans le coin gauche de l’armoire.

Sarah posa ses lèvres sur la douce joue de sa grand-mère, puis elle sortit la chemise de nuit soyeuse. En la dépliant, elle vit à quel point le tissu était ancien. La qualité du travail était incroyable, avec de la dentelle cousue à la main le long du col, des poignets, de l’ourlet et des remplis à l’avant.

— Elle est magnifique.

Elle fit très attention avec le tissu doux et fin quand elle se changea dans la salle de bains.

— Adorable, complimenta Olive quand elle en sortit. Maintenant, viens me faire ce câlin.

Sarah de sa présence envers sa grand-mère.

— Tout ira bien. Je te promets que c’est vrai.

Sarah ne dit rien, elle laissa juste sa grand-mère lui caresser les cheveux. Un moment plus tard, elle désigna le sac.

— Est-ce que c’est le Fair Isle ?

Quand Sarah hocha la tête et qu’elle le sortit, sa grand-mère dit :

— Je savais que tu t’en sortirais très bien.

— Qu’est-ce qui te faisait penser que je pourrais y arriver ? Surtout étant donné que je n’ai jamais tricoté un motif aussi compliqué.

— Tu peux faire tout ce que tu décides de faire.

— Je pensais que c’était vrai…

— Dis-moi ce que tu as pensé dès que tu as vu ce patron.

— Je ne suis pas sûre que tu veuilles entendre ce genre de mots.

— Vous, les jeunes, vous pensez que vous avez inventé les gros mots. Et le sexe.

Elle adressa un regard espiègle à Sarah.

— Ce n’est certainement pas le cas.

Incertaine de vouloir imaginer sa douce grand-mère avoir des ébats amoureux sauvages avec qui que ce soit, Sarah dit rapidement :

— Le patron semblait écrit dans une autre langue. Une langue que je ne voyais pas l’intérêt d’apprendre.

— Mais tu l’as fait.

— J’avais de l’aide.

De Jordan, pendant que Calvin leur préparait des spaghettis.

— Tu aurais pu abandonner.

— Tu voulais que je t’aide à le tricoter. Je n’aurais pas pu abandonner.

— J’ai voulu que tu fasses beaucoup de choses, lui fit remarquer sa grand-mère. Tu n’en as toujours fait qu’à ta tête.

Sarah laissa échapper un souffle.

— Comme j’ai accompli des choses vraiment difficiles au cours de ma carrière, je ne pouvais pas laisser un pull-over me barrer la route.

— Mais il ne t’a pas brisé, si ?

Sarah baissa les yeux vers le pull-over parfaitement et partiellement terminé sur ses genoux et elle trouva un sourire.

— Pas du tout.

— Prends un de tes cheveux. Un long.

— Quoi ? Pourquoi ?

Sa grand-mère ne répondit pas, elle se contenta d’attendre que Sarah fasse ce qu’elle lui avait demandé. Elle s’arracha un cheveu d’un coup sec ; il devait mesurer vingt centimètres.

— Maintenant, enroule-le autour de la laine bleue.

Ne comprenant toujours pas, Sarah fit ce que sa grand-mère lui demandait.

— Maintenant, tricote un rang.

Même si elle se demandait encore ce qu’il se passait, Sarah suivit les instructions d’Olive une fois de plus. Sa grand-mère ne dit rien avant qu’elle ne termine le rang.

— Il y a une superstition qui dit que si tu tricotes tes propres cheveux dans un vêtement, celui-ci unira son destinataire à toi pour toujours.

Sarah n’avait jamais cru aux superstitions. Elle ne croyait que ce qu’elle voyait, que ce qu’elle pouvait toucher. Alors pourquoi avait-elle des frissons ?

— Mais je suis déjà unie à toi.

— Nous savons toutes les deux que tu n’as pas tricoté ce pull-over pour moi. Tout comme nous savons toutes les deux que tu es assez forte pour faire face à n’importe quel défi.

Sa grand-mère avait au moins raison sur un point. Chaque maille que Sarah avait tricotée avait été pour Calvin.

— Est-ce que tu te souviens de l’histoire que je te racontais à propos de mon premier amour ?

— Carlos. Tu lui tricotais un pull-over.

Sarah se souvint soudain d’autre chose.

— Le jour où je suis revenue, dans la boutique, tu m’as dit que c’était un Fair Isle, pas vrai ?

— Effectivement. Le même patron que celui sur lequel tu travailles.

Les yeux d’Olive devinrent troubles.

— Notre premier baiser a eu lieu sur le carrousel, sur le char derrière les deux chevaux assortis.

— Qu’est-ce qu’il a dit quand tu lui as donné le pull-over ? Est-ce qu’il lui a plu ?

La douleur se lut dans les yeux bleu clair d’Olive.

— Je n’ai jamais eu l’occasion de le lui donner.

— Que s’est-il passé ? Tu l’aimais, pas vrai ? Ne t’aimait-il pas aussi ?

— Si, il m’aimait. À tel point qu’il est parti seulement quelques heures avant que je ne puisse lui dire que j’avais choisi de rester avec lui, peu importe les difficultés qui nous attendaient.

— Mais s’il t’avait vraiment aimé, ne serait-il pas resté ? Ne t’aurait-il pas donné l’occasion de le choisir ?

Olive soupira.

— Je me pose cette question depuis soixante-dix ans. Et je ne connais toujours pas la réponse. Avant Carlos, je pensais que l’amour était fait d’amusement et de baisers. Et ensuite, j’ai appris des choses sur son passé et j’ai pensé que je n’avais rien compris.

— Quel genre de passé ?

— Avant qu’il ne vienne travailler pour mon père, il a tout perdu dans un incendie. Sa femme et son fils. Son entreprise.

Sarah posa sa main sur celle de sa grand-mère.

— C’est horrible.

Et pas très différent de ce que Calvin avait vécu dix ans auparavant.

— Alors, Carlos était venu au lac pour recommencer à zéro ?

— Je ne pense pas, dit sa grand-mère en secouant la tête. Je crois qu’il était venu pour essayer de trouver un moyen de survivre un jour de plus.

— Et ensuite, il t’a rencontrée. Tu as dû être une lumière au bout du tunnel pour lui.

— Tu sais, c’est exactement ce qu’il m’a dit. Que j’étais la lumière dans son monde obscur.

Olive baissa les yeux vers le voile en dentelle entre ses mains.

— J’avais tellement peur. Tellement peur de le décevoir. J’étais tellement consciente des deux mondes différents dans lesquels nous vivions.

— Je sais exactement ce que tu as dû ressentir, murmura doucement Sarah.

— Je ne le lui ai jamais dit, mais il me connaissait assez bien pour me regarder dans les yeux et voir ce que je ressentais vraiment. Le matin après qu’il m’a tout raconté sur le carrousel, il a disparu.

— Il est parti sans te dire au revoir ? Comment a-t-il pu te faire ça ? En particulier s’il t’aimait aussi.

— Parce qu’il a vu exactement ce que j’étais : une fille jeune et effrayée.

— Tu aurais appris comment être forte. Tu es l’une des personnes les plus fortes que j’ai jamais connues.

Sarah se demanda pourquoi elle n’avait jamais vu la force féroce de sa mère et de sa grand-mère aussi clairement avant ce soir-là.

— Je l’ai attendu. J’ai attendu même quand ma mère a essayé de me convaincre que c’était pour le mieux. J’ai attendu même quand mon père m’a menacée pour que j’épouse Kent. J’ai écrit des lettres et je n’ai jamais eu de réponses. Et j’ai tricoté. Je passais chaque moment libre avec des aiguilles et de la laine. Tricoter était le seul moyen que j’avais pour rester au moins un peu saine d’esprit. Et tu as raison, quelque part dans toute cette attente et ce tricot têtus, je suis devenue forte. Et je savais que si j’avais un jour une nouvelle chance d’aimer, je n’abandonnerais pas avant d’avoir aimé de tout mon être. Je n’abandonnerais pas parce que j’avais peur ou parce que je ne pensais pas être assez forte. J’aimerais, tout simplement.

Bien qu’elle soit presque sûre qu’elle connaissait déjà la réponse, Sarah dut demander :

— Que lui est-il arrivé ?

— J’écumais la liste des victimes dans le journal toutes les semaines au cas où son nom apparaîtrait, mais je savais qu’il ne serait pas dessus. Jusqu’au jour où je sus qu’il y serait.

Les yeux de sa grand-mère n’avaient jamais semblé aussi tristes.

— Carlos a été tué en service actif.

— C’est terrible. C’est tellement injuste. J’aurais souhaité que tu n’aies pas à traverser tout ça.

— Oh, non. Même en sachant comment les choses se sont terminées, je l’aurais fait quand même. Je l’aurais aimé.

Elle serra la main de Sarah, la surprenant avec un sourire.

— Mais j’aimais ton grand-père aussi. Je l’aimais très fort et sincèrement.

Sarah craignait que sa grand-mère ne le dise uniquement parce que c’était ce qu’elle voulait entendre. Lisant de toute évidence dans ses pensées, Olive précisa :

— Au début, c’était un amour différent. Ton grand-père est parti à la guerre aussi. Il s’est engagé peu après Carlos. Pendant ce temps-là, j’ai trouvé du réconfort en tricotant pour l’effort de guerre. Lakeside Stitch & Knit est devenu une réalité. Je pensais que tu n’avais pas ouvert la boutique avant les années cinquante.

— Oh, je n’avais pas du tout de boutique élégante à l’époque. Pas avant d’avoir ta mère et qu’elle commence l’école. Mais ça ne nous a pas empêchées, tes tantes, mes amies et moi, de nous retrouver tous les lundis soir pour tricoter.

Sarah fit rapidement le calcul : le groupe de tricot du lundi soir avait existé bien avant le magasin.

— Quand Kent Hewitt est revenu de la guerre, poursuivit sa grand-mère, je pleurais encore Carlos. Mais même à l’époque, je voyais bien que ton grand-père avait été un petit garçon quand il était parti, et qu’il était un homme à son retour. Tout comme j’avais été une petite fille quand il était parti et une femme à son retour. Au début, j’ai essayé de le repousser, mais il avait assez d’assurance pour me prouver son amour avec des fleurs, des rires et des baisers.

Sa grand-mère afficha un sourire mystérieux que Sarah n’était pas sûre d’avoir déjà décelé.

— Des baisers merveilleux.

— Et Carlos ? Tu n’étais plus amoureuse de lui ?

— Tu n’imagines pas le temps que j’ai passé à me dire que je ne pouvais pas aimer Kent parce que j’avais déjà donné mon cœur. C’est parce que Kent n’a jamais renoncé à m’aimer une seule seconde que j’ai vu qu’aimer Carlos avait réellement ouvert mon cœur pour que je puisse aimer Kent totalement. Sans Carlos, j’aurais peut-être passé toute ma vie à avoir peur de l’amour.

Sarah devait encore savoir une chose.

— Qu’est-il arrivé au pull-over que tu as tricoté pour lui ?

— Au début, je l’ai gardé parce que c’était mon seul véritable lien avec lui. Après sa mort, ce n’était pas quelque chose que je pouvais donner à quelqu’un d’autre. J’ai pensé à le défaire un millier de fois, mais je ne pouvais tout simplement pas m’y résoudre. Le premier amour est quelque chose de spécial. Et même si j’ai retrouvé l’amour avec ton grand-père, je crois encore que si tu peux faire vivre ton premier amour, tu devrais donner tout ce que tu as.

Les mots d’Olive firent vaciller Sarah. Elle avait eu une seconde chance avec son premier amour, mais elle avait eu peur, trop peur pour réaliser à quel point il était précieux.

— Je sais que tu cherches des réponses, chérie. Peut-être que tout ce que tu as vraiment à savoir, c’est que tu étais une petite fille quand tu as quitté Summer Lake, et que tu étais une femme quand tu es revenue. Une femme forte et aimante.

Sarah baissa les yeux vers le voile de mariée sur les genoux d’Olive, puis elle regarda le pull-over sur les siens. Elle observa la précision avec laquelle elle avait enroulé son cheveu sombre autour de la laine bleue, s’assurant qu’elle ne se désenfilerait jamais du pull-over. Tant de fils tricotés les uns avec les autres. Seuls, ils pouvaient facilement être brisés, mais ensemble, ils étaient forts.

Et quand son téléphone portable sonna à nouveau, elle sut qu’elle était enfin assez forte pour décrocher.

* * *

— Bonsoir, Craig.

Sarah avait serré une dernière fois sa grand-mère dans ses bras, puis elle avait mis une veste par-dessus l’ancienne chemise de nuit et elle était sortie du cottage pour prendre l’appel.

— J’ai reçu un appel de monsieur Klein, annonça Craig d’une voix dure, et on dirait que les choses déraillent dans ta petite ville.

Écoute, je ne sais pas ce qu’il s’est passé ce soir, mais nous allons avoir besoin d’un plan blindé pour arranger ça. Nous n’avons pas le droit à l’erreur. Nous n’avons pas de seconde chance pour essayer d’y arriver.

À chacun de ses mots, il lui sembla un peu plus évident que de toutes les choses qui s’étaient mal passées ce soir-là, essayer de maintenir le groupe Klein n’était pas ce dont elle avait besoin ni ce qu’elle voulait arranger en premier.

— Je ne peux pas quitter la boutique de ma famille. Ma grand-mère se remet encore d’une pneumonie. Et pas sans un bon manager en place.

Elle essayait d’emprunter la voie facile, refusant de déclarer ses véritables sentiments parce qu’elle avait peur de décevoir son patron. Parce qu’elle avait peur d’échouer.

— En fait, mon cœur n’est plus de la partie. Je crois que nous savons tous les deux qu’il ne l’est plus depuis très longtemps.

— Qu’est-ce que tu pourrais bien faire de mieux ?

— Je vais gérer la boutique de laine de ma famille.

Certes, elle pourrait trouver un autre emploi en ville. Pourtant, sa famille avait besoin qu’elle s’occupe de la boutique, et elle ne voulait pas non plus quitter Summer Lake. Ce serait bien plus simple de fuir Calvin de nouveau, de retrouver la sécurité de sa vie dans une grande ville.

— Tu es sérieuse ?

— Oui.

* * *

Elle se retourna dans son vieux lit d’enfant pendant deux heures avant de renoncer au sommeil. Elle s’était trop habituée au corps chaud de Calvin à côté d’elle, à ses bras enroulés autour de sa taille, à la sensation de sa respiration chaude contre les petits cheveux de sa nuque.

La pluie avait cessé. Elle mit ses chaussures, et une couverture surf ses épaules. Maintenant que la tempête s’était calmée, c’était une de ces parfaites nuits de pleine lune automnales. Le genre de nuit qui apparaissait dans les films ou sur les posters pour donner aux gens l’envie de venir dans les Adirondacks pour oublier leurs soucis. Le groupe Klein espérait que ces mêmes personnes achèteraient un appartement au bord de l’eau.

Prenant une lampe de poche, elle descendit du porche et se dirigea vers le quai. Après avoir découvert la barque et avoir mis un gilet de sauvetage, elle utilisa les rames pour s’éloigner de la rive. Le lac était vide. Lentement, mais sûrement, Sarah rama jusqu’au centre. Elle n’avait jamais eu besoin d’aller à la salle de sport quand elle avait vécu à Summer Lake : rien que c l’herbe, des montages et des lacs. Elle avait grandi en courant, en faisant de la randonnée, en nageant et en faisant du bateau.

Elle mit les rames dans la barque, puis elle s’allongea sur le dos pour regarder les étoiles. Tandis que le ciel s’obscurcissait, elles apparurent les unes après les autres. Elle prit une profonde inspiration de l’air doux et frais, puis une autre et encore une autre. Puis, elle fit faire un demi-tour à la barque pour être face à l’autre berge et voir s’il y avait de la lumière de l’autre côté du lac.

Et s’il y avait quelqu’un là-bas à qui elle manquait autant qu’il lui manquait.

Il n’y avait que de l’obscurité.

En tremblant, Sarah sut qu’elle devait retourner au quai avant que ses doigts gelés ne soient plus capables de tenir les rames. Elle avait à moitié fait demi-tour quand, du coin de l’œil, elle vit quelque chose clignoter sur le porche de Calvin.

Une seule lampe s’alluma.

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