Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)

Chapitre Dix-Sept

 

 

Un médecin vint dans la salle d’attente.

— La famille d’Olive Hewitt ?

Sarah demanda « Que s’est-il passé ? » au moment même où Denise voulut savoir : « Est-ce que ma mère va s’en sortir ? »

Le médecin s’assit avec elles sur les chaises rembourrées bleues.

— Olive s’est évanouie parce que ses poumons étaient presque complètement pleins. D’après notre première série de radiographies et de tests, on dirait qu’elle a une légère pneumonie depuis des semaines. Bien souvent, ce genre d’infections peut prendre quelque temps avant de se déclarer et de causer de gros problèmes. Nous attendons les résultats de quelques tests de plus pour voir comment ses organes ont tenu le coup.

— Ses organes ?

Sarah fut doublement horrifiée.

— Je croyais que vous aviez dit que le problème venait de ses poumons.

— C’est une précaution pour nous assurer que le manque d’oxygène n’a pas engendré plus de dégâts. C’est une femme très forte qui est devant nous. Elle a aspiré de l’oxygène par une trompe très fine. La plupart des gens qui n’ont que la moitié de son âge se seraient écroulés bien plus tôt qu’elle. Nous allons la garder sous sédatif et sous oxygène pour la nuit, pour donner à son corps l’occasion de se reposer pendant qu’il ingère la première série d’antibiotiques. D’après ce que vous savez, est-ce qu’elle est allergique à quelque chose ?

Sarah interrogea sa mère du regard.

— Je ne sais pas, dit Denise d’une voix à peine plus forte qu’un murmure.

Sa voix trembla lorsqu’elle ajouta :

— Elle n’a jamais été malade. Pas avant récemment.

Les larmes coulèrent à nouveau.

— Je pensais qu’elle avait un rhume. Elle m’a dit que c’était un rhume.

Le médecin prit un Kleenex dans la boîte située sur la petite table et le tendit à Denise avant de se lever.

— Nous allons la garder dans l’unité des soins intensifs jusqu’à ce que nous contrôlions davantage la situation. Vous pouvez rester avec elle aussi longtemps que vous le désirez.

* * *

Pendant les heures qu’Olive passa à se réveiller et à se rendormir dans le lit d’hôpital qui donnait l’impression qu’elle était toute petite, elle entendit de nombreuses voix : celle de Denise, de Sarah, du médecin, de l’infirmière, une voix d’homme qu’elle reconnaissait, mais qu’elle ne parvenait pas à identifier. Elle essaya à plusieurs reprises de remonter à la surface, de se réveiller complètement, mais ses poumons semblaient lourds, comme si elle essayait de respirer avec un poids de quarante-cinq kilogrammes sur la poitrine. Ses paupières étaient aussi lourdes que ses membres.

Lentement, elle commença à perdre la notion d’où elle se trouvait, puis quelque chose de froid envahit ses veines et il fut plus facile de se laisser aller dans les recoins de son esprit.

Dans ses souvenirs.

Soixante-dix ans disparurent, effaçant tout sauf Carlos.

* * *

1941…

Une semaine s’était écoulée depuis leur petit voyage dans le train de marchandises : sept jours, cent soixante-huit heures, dix mille quatre-vingts secondes.

Trop longtemps.

Ce n’était pas juste le baiser qu’Olive n’avait pas été assez courageuse pour donner à Carlos qui pesait sur chacune de ces secondes.

Elle n’était pas du tout aussi courageuse qu’elle l’avait toujours pensé.

Elle devait trouver un moyen de le revoir. D’être à nouveau seule avec lui.

Et d’être enfin courageuse.

Mais après une semaine entière à ne pas trouver de moyen d’être avec lui, elle sut que leurs moments volés étaient précieux.

Chaque vendredi soir d’automne, sa famille allait au match de football du lycée. Ayant été une star quand il était plus jeune, son père serait là avec l’équipe, sur le terrain, aidant les coachs, soutenant les joueurs, pendant que ses sœurs, sa mère et elle profitaient de la soirée sous d’épaisses couvertures avec des tasses de chocolat chaud pour les réchauffer.

Ce vendredi soir, elle se surprit à regarder en direction des gradins et vit Carlos sur le bord du terrain, près des arbres, qui la regardait aussi.

— Je crois que je viens d’avoir mes règles. Je dois rentrer à la maison.

— Peut-être que ta sœur devrait y aller aussi, répondit sa mère.

Voyant que sa mère était encore à moitié concentrée sur le match, Olive suggéra :

— Je peux rentrer à la maison à vélo ; c’est la pleine lune ce soir.

Son cœur battait la chamade d’impatience. Elle roulait à vélo dans l’air frais du soir. Il était appuyé contre le carrousel.

Pendant un moment, elle eut le sentiment d’être une petite fille. Elle laissa tomber son vélo sur l’herbe. Lorsqu’elle traversa la pelouse et qu’elle sentit ses yeux sur elle, des yeux bleu foncé remplis du même désir qu’elle ressentait, Olive eut son premier véritable accès de pouvoir féminin. Et de plaisir.

Elle posa ses mains sur le flanc d’un des chevaux et monta sur la plateforme. Faisant glisser ses doigts sur les bêtes peintes, elle se dirigea lentement vers le traîneau pour deux personnes tiré par deux chevaux et elle s’assit.

Son cœur accéléra lorsqu’il monta sur le carrousel. Elle était effrayée par la force de ses sentiments, les étranges sensations qui avaient pris le contrôle de son corps, depuis le moment où elle avait posé les yeux sur lui pour la première fois.

Carlos s’agenouilla devant elle, ignorant le siège vide à ses côtés.

— Jolie Olive.

Elle prit son visage entre ses mains, les lignes dures de sa mâchoire ferme contre la chair de ses paumes, la fine barbe sombre sur son menton rêche contre sa peau.

Alors même que les feux d’artifice indiquant la mi-temps sur le terrain de football explosaient dans le ciel, elle posa ses lèvres sur les siennes… Et elle sut qu’elle serait à lui pour toujours.

Rien ni personne ne les séparerait.

Pas sans la détruire, elle aussi.

* * *

Aujourd’hui…

Elle n’avait pas arrêté de penser au fait que les aiguilles et le fil avaient semblé à leur place dans les mains de Sarah ce soir-là, au club de tricot.

Et puis, il y avait Calvin. Denise le connaissait depuis toujours, elle savait qu’il avait été un bon garçon et elle savait qu’il s’était transformé en un homme merveilleux,

Au cours des dernières heures, Denise l’avait regardé observer sa fille et elle avait vu ce que Sarah n’avait pas osé lui dire. L’amour entre eux n’avait jamais disparu.

Calvin aimait sa fille avec une telle dévotion, une telle pureté, que cela coupait le souffle à Denise. Est-ce que Sarah le savait ? Est-ce que Calvin le savait ? Et si c’était le cas, est-ce que cela avait de l’importance ? Cela changerait-il quoi que ce soit pour sa charmante fille ?

Même enfant, Denise avait été émerveillée par le fait que Sarah était vraiment à moitié à elle. Pas lorsqu’elle était petite et qu’elles faisaient des gâteaux ensemble ou qu’elles jouaient avec de la laine ou du tissu ou qu’elles faisaient des châteaux de sable sur la plage. Plus tard, quand Sarah se pliait en quatre pour grandir trop vite. Quand la seule chose qui comptait était ce que son père pensait. Quand son seul but était de partir de Summer Lake.

Denise avait adoré son mari, même si elle ne l’avait pas toujours compris. Aujourd’hui, elle avait peur que ces choses qu’elle n’avait pas comprises n’aient été qu’amplifiées à sa mort : la pression qu’il avait toujours mise sur les épaules de son seul enfant, la manière dont il n’avait pas cessé de dire à leur fille qu’elle devait être meilleure, plus grande, plus forte.

Denise avait peur que James Bartow ne se dresse encore plus au-dessus de Sarah depuis sa tombe qu’en chair et en os.

Elle avait peur que, tout comme elle n’avait jamais su comment être le genre de mère dont sa fille avait vraiment eu besoin quand elle avait été enfant, elle ne sache pas non plus comment l’aider à l’âge adulte.

Elle craignait que le retour de Sarah à Summer Lake ne fasse que renforcer les démons qui dévoraient le cœur et l’âme de sa fille.

Plus que tout, elle craignait que cette fois, si Sarah repartait en ville, elle ne revienne plus.

Tant de questions, tant d’inquiétudes. Trop pour cette chambre d’hôpital pleine de machines qui bipaient et de lumières vives.

Elle s’agrippa à cette image de Sarah avec le châle bleu à peine commencé sur les genoux… à la beauté de cette image. Comme si sa fille était enfin revenue à la maison qu’elle n’aurait jamais dû quitter.

— Merci d’être là avec nous, Calvin. Tu devrais rentrer et dormir un peu. Toi aussi, Sarah.

Sa fille se montra têtue.

Même quand quelque chose d’aussi beau que le véritable amour la regardait droit dans les yeux.

— Je reste. Avec toi. Avec Mamie.

— Depuis le jour où ta grand-mère a ouvert Lakeside Stitch & Knit, sa boutique a été ouverte du lundi au samedi. Les portes n’ont pas été fermées une seule fois en cinquante-cinq ans. Nous n’allons pas commencer maintenant. Elle compte sur nous. Le docteur et les infirmières m’ont déjà dit que je pouvais rester ici avec elle aussi longtemps que nécessaire.

Denise désigna le canapé-lit qui avait été fourni avec un oreiller et des couvertures.

— Tu dois dormir un peu pendant ce qui reste de la nuit pour pouvoir gérer le magasin.

Sarah haussa les sourcils de surprise. Denise retint sa respiration en attendant de voir si elle la mettrait au défi.

Elle s’efforça de cacher son soulagement quand Sarah hocha la tête.

— Je ferai tout ce dont tu as besoin. Tout, Maman. Tu le sais, pas vrai ?

— Bien sûr que oui, dit Denise d’un ton plus doux.

Elle lâcha la main de sa mère assez longtemps pour serrer sa fille dans ses bras.

Quand Denise se tourna vers Calvin pour l’étreindre, il lui murmura à l’oreille :

— Je vais prendre soin d’elle.

— Je le sais.

Sarah le laisserait-elle faire ?

* * *

Calvin reconduisit Sarah à Summer Lake dans la voiture que son ambulancier en chef avait laissée pour lui. À l’arrêt devant la maison de sa mère, les jambes de Sarah refusèrent d’avancer.

— Ne t’inquiète pas, il est hors de question que tu retournes dans cette grande maison toute seule.

Il fit le tour de la voiture et ouvrit sa portière. Il lui prit la main :

— Nous allons préparer ton sac et ensuite, tu vas venir avec moi. Chez moi.

Quelque part dans le fond de son esprit, elle savait que ce n’était pas une bonne idée, qu’elle devrait être assez forte pour dormir dans la maison vide de sa mère. Tant pis. C’était la raison pour laquelle elle jeta quelques vêtements dans un grand sac à bandoulière avec sa brosse à dents avant de monter dans sa voiture.

Calvin se gara derrière sa maison et elle sortit pour se rendre sur sa terrasse avec vue sur le lac.

Elle ne l’entendit pas venir derrière elle :

— Celui-là ressemble à un éléphant.

Le cerveau de Sarah essaya de redémarrer, mais on aurait dit un moteur sans essence. La clé s’était tournée, mais il n’avait fait que crépiter avant de s’éteindre à nouveau. Sa main glissa sur la sienne ; elle enroula ses doigts autour des siens et s’y agrippa comme si sa vie en dépendait.

— Celui à droite ressemble à un chevalier sans tête.

Elle comprit enfin qu’il regardait le ciel, les nuages illuminés par la lune. Elle n’arrivait pas à y croire quand sa bouche s’étira presque en un petit sourire. C’était un jeu auquel ils avaient joué dans leur enfance, allongés au bout du quai, regardant les nuages changer de forme.

Le cœur et la tête de Sarah étaient ravis d’avoir l’occasion de se concentrer sur quelque chose qui ne lui faisait pas de mal. Elle retrouva enfin sa voix.

— Celui-là, c’est une sorcière sur un balai.

Calvin s’approcha et désigna le ciel.

— Et elle est pourchassée par trois petites sorcières.

C’était peut-être parce qu’elle n’avait pas à essayer de s’endormir dans la grande maison trop silencieuse de sa mère. C’était peut-être le soulagement de voir que Calvin était toujours là quand elle avait besoin de lui. Ou c’était peut-être simplement le fait qu’il trouvait toujours un moyen de la faire sourire. Alors que les nuages s’écartaient dans le ciel et cachaient la lune, le cœur de Sarah se fendit pour la deuxième fois en quelques jours.

Les bras de Calvin s’enroulaient autour d’elle, la tenant fermement, elle pleura pour sa grand-mère et pour sa mère. Elle pleura pour elle-même. Pour tout ce qu’elle ne comprenait pas.

Et pour tout ce qu’elle voulait, mais qu’elle ne s’était jamais laissé avoir.

Quand ses larmes séchèrent, Calvin la ramena en haut de la terrasse et dans la maison. Elle remarqua à peine Dorothy se lever du canapé pour dire :

— Comment va-t-elle ?

Elle entendit à peine la réponse de Calvin. Et ensuite, il l’emmena dans sa chambre et l’aida à passer son pull-over par-dessus sa tête. Il lui retira ses chaussures, son jean et l’installa dans un grand lit.

Il était en train de tirer les couvertures sur elle en murmurant, « Bonne nuit, chérie », quand la panique s’installa en elle.

— S’il te plaît, dit-elle.

Elle ne pouvait pas être seule. Pas maintenant. Plus maintenant. Elle était tellement fatiguée d’avoir froid. Tellement fatiguée de se sentir vide.

— S’il te plaît, ne pars pas.

Ses yeux se fermèrent d’eux-mêmes avant qu’elle n’entende sa réponse, mais elle était encore éveillée quand le lit s’affaissa. Elle soupira de soulagement, se laissant enfin tomber complètement dans l’obscurité bénie alors même que le corps de Calvin trouvait le sien et qu’il l’attirait contre son torse.

Pour la première fois depuis longtemps, elle n’était pas seule.

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