Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)
Chapitre Trois
À dix-sept heures vingt-cinq, les pieds de Sarah la tuaient et elle rêvait d’un bain chaud et d’une bouteille de vin. Elle avait passé l’après-midi à courir dans tout le magasin pour aider des clientes, cherchant des couleurs, des aiguilles, des patrons. Comment sa mère et sa grand-mère pouvaient-elles bien faire cela six jours par semaine ?
Juste cinq minutes avant qu’elle puisse verrouiller la porte et s’affaler sur l’un des canapés au milieu de la pièce, deux femmes entrèrent en riant, des sacs en feutre sous le bras.
— Je suis désolée, dit Sarah d’une voix aussi polie que possible. Le magasin ferme dans cinq minutes.
À ce moment-là, le téléphone de la boutique sonna et elle décrocha.
— Lakeside Stitch & Knit. Que puis-je faire pour vous ?
— Sarah, c’est Calvin.
Bon sang. Elle avait été tellement exténuée au cours des dernières heures qu’elle avait presque oublié qu’elle lui avait demandé de l’appeler à ce numéro. Sa garde baissée, le son de sa voix grave dans son oreille la fit tendre la main vers le comptoir pour garder l’équilibre. D’un coup, dix ans s’effacèrent si vite que la tête lui tourna.
— Salut.
Elle ne pouvait rien dire de plus pour le moment, pas avant de reprendre sa respiration, pas avant de se reprendre.
— Alors, pour ce soir, ça me semble être une super idée. Et si nous nous retrouvions à la taverne à dix-neuf heures trente ?
Si elle partait immédiatement, elle aurait le temps de se doucher, de se changer, de se recoiffer et de retoucher son maquillage.
— C’est parfait.
Elle raccrocha et prit son sac quand elle prit conscience qu’elle n’était pas seule. Les deux femmes auxquelles elle avait parlé à la porte étaient assises sur les canapés et elles donnaient l’impression de vouloir s’installer pour la nuit.
— Je suis désolée, répéta-t-elle, mais je dois vraiment fermer le magasin.
Le temps dont elle avait besoin pour se préparer, physiquement et émotionnellement, pour son rendez-vous avec Calvin s’écoulait déjà. Même s’il ne s’agissait pas d’un rendez-vous romantique ou rien de ce genre. Ce soir-là, ils ne seraient que deux vieux amis qui prenaient des nouvelles l’un de l’autre, avec quelques discussions d’affaires à la fin.
La femme plus âgée aux cheveux rouge vif hocha la tête.
— Bien sûr que oui. Notre soirée de tricot est sur le point de commencer.
Oh, non. Comment avait-elle pu oublier le groupe de tricot du lundi soir ? Son intention de rentrer à la maison pour se doucher et se changer partit en fumée.
— La journée a été tellement chargée au magasin que j’ai oublié que nous étions lundi soir.
Les femmes la regardèrent tandis qu’elle balbutiait de façon peu convaincante.
— Est-ce que vous désirez quelque chose à boire ou à manger ?
La femme légèrement plus jeune aux cheveux gris rit.
— Ne vous inquiétez pas, nous avons toujours tout ce qu’il faut.
Les femmes sortirent quatre bouteilles de vin ainsi qu’un grand récipient en plastique rempli de cookies aux pépites de chocolat. L’estomac de Sarah gronda ; la jeune femme essayait d’obliger son cerveau exténué et bouleversé de se souvenir de l’endroit où les verres étaient rangés.
Heureusement, les habituées du groupe de tricot avaient de l’avance sur elle. Elles ouvrirent les petites portes de la table basse et commencèrent à sortir des verres droits dépareillés pour le vin.
D’autres souvenirs enterrés depuis longtemps lui vinrent à l’esprit, se joignant aux autres qui s’étaient bousculés dans son cerveau toute la journée. Autrefois, quand tout le monde partait, c’était son travail de laver les verres dans l’évier de la cuisine, de les essuyer et de les remettre sous la table basse. Sa grand-mère lui disait toujours que son rôle était très important, que le vin mettait les gens à l’aise, qu’il leur permettait de parler des secrets qu’ils ne devraient pas garder en dedans.
Le groupe de tricot du lundi soir existait depuis que sa grand-mère possédait la boutique. Olive disait que le groupe était aussi important pour elle que sa famille et que c’était grâce à lui qu’elle était restée saine d’esprit plus d’une fois au fil des ans. Quand elle était petite, Sarah avait adoré s’asseoir par terre et écouter les femmes parler, rire et pleurer. À ses dix ans, elle en avait eu assez. Pas juste du groupe de tricot, de tout ce qui était en rapport avec la laine ou la boutique.
Sarah se souvenait encore de son dernier lundi soir à Lakeside Stitch & Knit. Elle était assise à côté de madame Gibson et elle ne l’avait écoutée qu’à moitié se plaindre de ses chevilles enflées à la femme assise à côté d’elle. Sarah aurait juré que madame Gibson était toujours enceinte. L’un de ses enfants allait en CM2 avec Sarah et Owen avait déjà cinq petits frères et sœurs.
Sarah était en train de travailler sur une écharpe avec un motif en zigzag pour son père. Elle n’arrêtait pas de se tromper. Suffisamment pour avoir eu besoin d’aide pour la défaire avant de la remettre sur les aiguilles pour réparer ses erreurs. Sa mère et sa grand-mère avaient été occupées à aider d’autres personnes et elle n’avait pas eu d’autre choix que de se tourner vers madame Gibson.
— Tu sais, avait dit la femme, ce n’est pas surprenant que tu aies du mal à tricoter cette écharpe. Owen m’a dit à quel point tu étais intelligente. Tu vas partir et faire de grandes choses importantes, comme ton papa. Tu n’es pas vraiment à ta place ici avec des tricoteuses, hein ?
Sarah fut ramenée dans le présent quand elle entendit quelqu’un s’éclaircir la gorge ; elle leva les yeux vers la femme aux cheveux roux qui lui tendait un verre de vin.
— Je ne savais pas qu’Olive et Denise avaient engagé quelqu’un. Attendez une minute. Je dois mettre mes lunettes.
Après avoir passé quelques moments à la regarder, elle s’étonna :
— Sarah ? C’est moi, Dorothy. Dorothy Johnson.
Sarah comprit soudain pourquoi la femme lui avait semblé si familière. C’étaient ses cheveux qui avaient induit Sarah en erreur. Il était roux plutôt que brun foncé. De plus, elle semblait avoir rétréci de plusieurs centimètres au cours des dix dernières années.
Dorothy la présenta à Helen, qui avait emménagé à Summer Lake cinq ans auparavant.
— J’aurais fini par deviner qui tu étais, assura Helen. Tu es vraiment le mélange parfait d’Olive et de Denise.
— Je ressemble plus à mon père, dit Sarah automatiquement.
— Je peux voir James chez toi, c’est sûr, mais si tu veux mon opinion, tu tiens plus des femmes de ta famille. Je suis tellement désolée pour son décès. Nous le sommes tous.
Il était difficile d’entendre le nom de son père sur les lèvres d’une inconnue, et encore plus de se rappeler qu’il était décédé.
— Merci. Je vous en prie, n’hésitez pas à me dire si je peux vous aider, dit-elle avant de se diriger vers la porte pour accueillir d’autres membres du groupe de tricot du lundi soir.
Elle ne reconnaissait pas beaucoup de gens. De toute évidence, beaucoup de nouvelles personnes avaient emménagé au lac au cours de ses dix années d’absence. Toutefois, quand Rosalind Bouchard entra, Sarah ne put s’empêcher de marquer un temps d’arrêt. Après tout, ce n’était pas tous les jours qu’elle rencontrait une star de la téléréalité. Une ancienne star, en fait, car la retraite de Rosalind avait récemment été annoncée dans toute la presse, ainsi que la création de sa fondation contre le cyberharcèlement. Bien entendu, les médias avaient également parlé de sa relation avec Drake Sullivan, qui avait été l’un des meilleurs partis de New York. La mère et la grand-mère de Sarah avaient répété à Sarah que Rosa était adorable et qu’elles espéraient que les deux femmes auraient l’occasion de se connaître sous peu.
— Bonjour, je m’appelle Sarah.
Sarah ne voulait rien faire pour mettre Rosalind mal à l’aise et comme elle se sentait presque incapable de parler, elle décida de faire simple.
— Ma mère et ma grand-mère ne peuvent pas être là ce soir, alors faites-moi savoir si vous avez besoin de quelque chose.
— Nous nous rencontrons enfin ! Olive et Denise sont absolument incroyables. Tu leur ressembles comme deux gouttes d’eau. J’aurais vu l’air de famille même si tu ne m’avais pas dit qui tu étais. Je m’appelle Rosa.
Son sourire était tellement large tandis qu’elle tendait la main que Sarah ne put s’empêcher de sourire en retour en la lui serrant. Même si elle était stupéfaite par la proclamation de Rosa Qu’est-ce que Rosa voyait et qui échappait à Sarah ?
— Je te jure, cette boutique a été le refuge ultime pour moi, poursuivit Rosa. Je ne compte plus le nombre de fois où j’aurais été complètement perdue si je n’avais pas pu venir ici, sortir de ma propre tête et reprendre des forces. De plus, ajouta-t-elle en riant, ça aide que ta grand-mère ait un compteur anti-bêtises. Si elle soupçonne que je suis sur le point de tourner en rond sur un sujet qui ne devrait pas mériter la moindre énergie mentale ou émotionnelle, elle est déjà là pour y mettre un terme.
Comme sa mère et sa grand-mère avaient eu raison en disant que Rosa était adorable et facile à aborder ! Sarah confirma :
— Elles t’adorent aussi.
— Je vais arrêter de te casser les oreilles maintenant, mais j’espère que nous aurons l’occasion de discuter davantage plus tard.
Sarah n’avait pas pensé qu’elle aurait l’occasion de se faire de nouvelles amies en ville, pas quand elle ne serait là que deux semaines au maximum. Néanmoins, toute cette journée avait été plutôt surprenante jusque-là.
À dix-huit heures quinze, le vin coulait et aucune aiguille ne bougeait quand une dernière femme entra par la porte.
— Désolée pour le retard.
— Les brownies vont tout arranger, fit Rosa. Tu as bien des brownies ?
— Pourquoi est-ce que tu penses que je suis en retard ? répondit la retardataire en riant. Sarah eut l’impression que le rire était forcé. Elle posa son plateau sur la table, puis leva les yeux d’un air surpris.
— Oh. Sarah. Je ne m’attendais pas à te voir ici.
Sarah n’avait pas vu sa vieille amie depuis des années. Elle reconnut à peine Catherine avec tant de kilos en plus sur sa carrure autrefois mince.
— Catherine, comment tu vas ?
— Mis à part que j’ai demandé le divorce à mon ordure de mari, je vais bien.
Les femmes autour d’elle continuaient de parler comme si tout était parfaitement normal. Sarah s’efforça de trouver une réponse appropriée, mais il n’y en avait pas vraiment. Catherine haussa les épaules, un spectacle de nonchalance qui ne la convainquit pas.
— Bienvenue à la maison, dit Catherine avant de s’asseoir sur le canapé dans le coin opposé.
Sarah n’avait même pas su que son amie avait été mariée. En fait, elle n’était allée à aucune des réunions d’anciens élèves et elle ne s’était pas inscrite en tant que membre de leur classe sur les réseaux sociaux.
Dorothy tapota son verre de vin plusieurs fois avec son aiguille à tricoter.
— Votre attention, s’il vous plaît, dit-elle avec autorité. Dites bonjour à Sarah, la fille de Denise.
Les yeux de la femme scintillèrent.
— Même si vous vous connaissez déjà parce qu’elle a grandi ici pendant des années, dites-lui quelque chose d’unique et de mémorable à propos de vous.
Sarah leva les yeux depuis son poste, derrière la caisse. Elle avait espéré pouvoir rester assise et se fondre dans le décor pendant que le groupe de tricot faisait ce qu’il avait à faire. Quand Dorothy se décala sur le canapé et qu’elle tapota le siège à côté d’elle, elle sut qu’elle était complètement coincée.
— Sarah et moi nous connaissons déjà, informa Helen, mais juste pour m’assurer que tu ne m’oublieras pas, tu devrais savoir que je n’ai jamais trempé un orteil dans le lac et que ce n’est pas dans mes intentions.
Sarah fut stupéfaite par son aveu.
— Pourquoi pas ?
— J’ai eu un incident regrettable dans une piscine, quand j’étais petite.
— Mais… nager dans le lac, c’est incroyable !
Depuis que Sarah savait marcher, elle adorait courir jusqu’au bout du quai de ses parents et faire des boulets de canon dans l’eau, qu’il fasse vingt-sept degrés au milieu de l’été ou environ quinze degrés à la fin du printemps et au début de l’automne. Elle était surprise par l’envie féroce et soudaine de sortir en courant, de retirer ses vêtements et d’aller courir sur le quai, n’importe quel quai, histoire de vivre ce moment merveilleux où elle touchait l’eau.
— Je suis sûre que oui, lâcha Helen avec regret avant de donner la parole à une femme d’âge mûr assise à côté d’elle. C’est ton tour, Angie.
— J’ai quatre petits monstres à la maison, dit Angie en souriant, et si je n’avais pas su que j’allais pouvoir m’échapper grâce à ce groupe après un week-end où aucun d’eux n’a arrêté de crier, j’aurais bien pu avoir mon propre incident regrettable dans le lac. Intentionnellement.
Tout le monde rit, mais Sarah eut du mal à trouver la réponse appropriée. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas connu le réconfort d’être avec d’autres femmes. Au travail, elle était principalement entourée d’hommes, et comme elle s’imposait la règle de ne pas avoir d’implication émotionnelle au bureau, Sarah passait la plupart du temps avec des gens qui n’étaient que des connaissances professionnelles.
— Sarah et moi venons de nous rencontrer à la porte, dit Rosa quand tout le monde se tourna vers elle pour qu’elle se présente. Et je sais que j’ai promis de ne plus lui casser les oreilles, dit-elle en souriant, mais je dois juste répéter que, de bien des manières, la boutique de ta famille m’a sauvée.
Son sourire vacilla légèrement.
— J’essayais tellement de trouver comment gérer la pagaille que ma vie était devenue…
Tout le monde afficha un regard renfrogné en se souvenant du scandale de photographies de nus, quand des clichés d’elle avaient été pris illégalement et donnés à la presse.
— J’étais tellement perdue, tellement tiraillée. Et un instant plus tard, j’étais là, debout dans ton incroyable boutique, où ta grand-mère et ta mère me disaient sans détour que je n’avais plus à me cacher. Que je pouvais recommencer à zéro et garder la tête haute. Quoi que les gens disent.
— Rosa a brodé mon haut, souligna Helen en levant les poignets pour qu’elles puissent voir les belles broderies sur ses manches. J’ai suivi son cours et j’ai essayé de le faire moi-même, mais je suis tellement plus heureuse en regardant son art chaque fois que je baisse les yeux vers mon T-shirt.
— Ouah.
Sarah se tourna à nouveau vers Rosa, encore plus impressionnée. Elle connaissait peu de gens capables de se réinventer comme cette femme l’avait fait.
— Est-ce que tu as travaillé à partir d’un patron ?
L’air un peu gêné par tous les compliments, Rosa secoua la tête.
— Je préfère broder les images que j’ai dans la tête. Bref, dit-elle, cherchant clairement à détourner l’attention d’elle, je crois que c’est à toi, Catherine.
— Sarah et moi nous connaissons depuis longtemps.
Catherine offrit un sourire à Rosa, mais son sourire s’estompa quand elle se tourna vers Sarah.
— Elle n’a pas besoin que je l’ennuie avec mes histoires sur ce qu’il s’est passé depuis le lycée.
Avant que Sarah puisse protester pour dire qu’en réalité, cela l’intéressait, une autre femme se présenta :
— Je m’appelle Christie Hayden.
Elle avait des cheveux dorés, des yeux incroyablement verts et une bague de fiançailles avec un diamant brillant au doigt.
— J’aide à diriger l’auberge près du lac. C’est un plaisir de te rencontrer. J’adore ta mère et ta grand-mère.
Il fallut quelques moments pour que Sarah associe la bague au doigt de Christie avec le fait qu’elle travaillait à l’auberge.
— Oh, mon Dieu, tu es la fiancée de Wesley !
Impulsivement, Sarah jeta ses bras autour de Christie avant de trop réfléchir.
— Tu sais que nos grand-mères sont sœurs, n’est-ce pas ?
— Oui, affirma Christie avec un grand sourire. C’est super de pouvoir enfin rencontrer d’autres membres de sa famille. Il a toujours des histoires tellement drôles sur les bêtises que vous faisiez quand vous étiez enfants.
Sarah n’avait pas pensé à son enfance depuis longtemps, mais Wesley avait raison, ils s’étaient beaucoup amusés en courant comme des fous autour du lac. Avant qu’elle ne décide de tout prendre beaucoup plus au sérieux. Avant qu’elle ne décide qu’elle ne pouvait pas rester là.
— J’étais tellement heureuse pour lui quand il m’a dit que vous étiez fiancés. Je ne manquerai pas d’aller le féliciter en personne pendant que je suis en ville.
— Et toi, Sarah ? demanda Dorothy. Qu’est-ce qui te ramène ici ?
Sarah s’immobilisa. Elle ne voulait pas mentir à ces femmes, mais elle devait d’abord s’asseoir et parler de son projet avec Calvin. Il saurait comment présenter les plans du bâtiment aux habitants de la ville. Peut-être que si elle était revenue en ville plus souvent depuis le lycée, sa présence ne serait pas si étrange, mais les exigences constantes de son travail étaient toujours venues en premier.
— L’automne au lac est toujours tellement paisible, tellement calme. C’est un bon endroit pour me concentrer sur un gros projet professionnel.
— Calme ? Dorothy rit. Summer Lake est un foyer d’agitation et d’intrigues !
— Surtout maintenant que de beaux mecs comme Smith Sullivan et le reste de la famille passent de plus en plus de temps ici, ajouta Helen avec une étincelle dans les yeux. Je suis heureux de voir les enfants de William, et toi aussi, Rosa, se mobiliser autour de lui comme ils l’ont fait. Il a été trop seul pendant trop d’années.
— J’ai aimé apprendre à mieux connaître le père de Drake au cours des derniers mois, dit Rosa en souriant.
Puis, elle ajouta avec un clin d’œil :
— Et tu as raison de dire que la beauté des hommes de la famille Sullivan ne fait pas de mal.
Quand tout le monde rit, Sarah espéra que leur attention s’était définitivement détournée. Au moins jusqu’à ce que Catherine fasse remarquer :
— Sarah, tu ne nous as toujours pas dit quelque chose d’unique à propos de toi.
Le sang lui monta à nouveau aux joues. Avant qu’elle ne sache que les mots venaient, elle admit :
— Je ne sais plus tricoter.
— N’importe quoi, dit Dorothy en mettant la main dans son sac en toile et en prenant de grandes aiguilles et de la douce laine bleue qui ressemblaient beaucoup à l’écheveau que Sarah avait admiré plus tôt ce matin-là. C’est comme le vélo. On n’oublie jamais comment tricoter, peu importe le temps qui passe. Prends ça.
Maintenant fermement ses mains sur ses genoux, Sarah dit :
— Merci, mais tu n’es pas obligée de me donner tes…
— Prends-les.
Elle n’eut pas d’autre choix que de réagir à ce ton ferme.
— D’accord.
— Je peux te montrer comment monter les mailles si tu veux, proposa Christie en enroulant habilement la laine autour des aiguilles. Tu sais ce que tu aimerais faire ?
Sarah commença à secouer la tête, mais si elle devait être assise là toute la soirée, elle pourrait commencer quelque chose à utiliser une fois fini.
— Un châle.
Celui qu’elle portait dans la vision qu’elle avait eue plus tôt. Une vision qui avait eu pour vedette l’homme qu’elle allait voir ce soir-là.
— Bonne idée. Avec la taille de ces aiguilles circulaires et l’épaisseur de la laine, un châle devrait se tricoter rapidement et être très beau. Et si tu utilisais un simple patron triangulaire ? Tu n’auras à faire qu’un jeté au début et à la fin d’un rang de temps en temps et tous les autres rangs seront des points de maille.
Après que Christie lui eut montré comment faire les rangs alternatifs, Sarah dit doucement :
— Tu ne sais pas à quel point j’aurais voulu que tu sois là tout l’après-midi quand je me suis occupée de la boutique pour ma grand-mère. Tu aurais été tellement plus utile que moi pour répondre aux questions des clientes.
— Je suis sûre que tu t’en es bien sortie, dit gentiment Christie, mais n’hésite pas à m’appeler la prochaine fois que tu auras besoin d’aide. Je peux venir rapidement depuis l’auberge.
— Si je suis dans le coin, je serai ravie d’aider aussi, proposa Rosa.
Elles étaient toutes les deux tellement gentilles de le suggérer. Mais Sarah avait appris la leçon. Elle ne s’occuperait plus de la boutique. À partir de ce moment-là, elle allait se concentrer sur son vrai travail et laisser la laine aux gens qui savaient s’en charger.
Pendant environ une heure, alors que les femmes du groupe s’attaquaient à leurs projets en cours et qu’elles parlaient de gens qu’elle ne connaissait plus, elle travailla assidûment sur le châle qu’elle n’avait pas prévu de faire. Même si elle n’était pas une vraie membre du groupe de tricot, il était étonnamment agréable d’être dans une pièce avec un groupe de femmes qui se détendaient ensemble.
Jusqu’à ce que le nom de Calvin soit prononcé dans la conversation.
— J’ai entendu dire que ça n’a pas fonctionné avec la femme d’Albany, lança Dorothy.
Le cœur de Sarah commença à battre fermement sous son sternum. Sarah et Calvin avaient rompu il y a si longtemps qu’elle ne devrait pas accorder d’importance au fait qu’il avait récemment eu une relation avec quelqu’un. Cependant, rien n’avait eu de sens depuis le moment où elle avait traversé les Adirondacks plus tôt ce jour-là.
— Je ne crois pas qu’elle était très enthousiaste à l’idée qu’il y ait une petite fille de dix ans avec eux tout le temps, fit remarquer Helen.
— Dans ce cas, bon débarras, je pense. De plus…
Dorothy dessina un cercle invisible autour de sa bouche avec ses doigts.
— Elle portait trop de rouge à lèvres. Cet homme est un saint. Il élève sa sœur, et garde sa famille unie après ce qu’il s’est passé.
Calvin avait dix-huit ans quand sa mère était décédée en accouchant de Jordan, et son père s’était suicidé en se tirant une balle un mois plus tard. Depuis ce moment, Calvin avait été la seule personne responsable pour les choses comme mettre sa sœur au lit à l’heure et l’emmener chez le médecin pour faire ses vaccins.
— Il mérite mieux.
Catherine se concentra à nouveau sur Sarah.
— Calvin et toi êtes sortis ensemble un moment, non ?
Pourquoi était-elle obligée de le rappeler ? En particulier quand elle savait sacrément bien que Sarah et Calvin avaient été en couple. Un couple très sérieux. Il était impossible de sortir de cette situation devant tout le monde. Donc, Sarah hocha la tête et s’obligea à sourire de nouveau.
— Oui.
La bouche d’Helen forma un O sous l’effet de la surprise.
— Comment as-tu pu laisser un homme comme lui s’en aller ?
— Calvin est super, dit lentement Sarah, mais nous n’étions que des enfants.
— Alors, est-ce que tu as un autre homme dans ta vie ?
Dorothy ne voyait pas l’intérêt de se donner la peine d’être subtile.
— Non.
Elle avait beaucoup de travail en cette période et elle n’avait pas le temps de se concentrer sur les relations. En fait, elle n’avait pas vraiment eu le temps de se concentrer sur une relation depuis qu’elle était partie à l’université.
Dorothy secoua la tête.
— Les filles d’aujourd’hui attendent trop longtemps pour chercher un mari. Si tu veux savoir ce que je pense, tu devrais suivre l’exemple de Christie et trouver un gentil jeune homme avec lequel te marier.
Jetant un œil à l’horloge, Sarah vit qu’il était presque dix-neuf heures trente. D’un côté, elle mourait d’envie de sortir de la boutique et de s’éloigner du groupe de tricot. D’un autre côté, elle était franchement nerveuse à l’idée d’enfin revoir Calvin.
Sarah posa son tricot sur la table et dit sans parler à personne en particulier :
— Je dois faire la caisse, si quelqu’un a un achat de dernière minute.
Dorothy, Helen et les autres commencèrent à ranger leurs aiguilles et leur laine dans leurs sacs. Angie agitait la main pour lui dire au revoir, et plaisanta :
— Je retourne voir mes petits monstres.
Catherine disparut avant que Sarah puisse lui souhaiter une bonne nuit. Seule Christie s’attarda dans le magasin vide, ramassant les verres de vin et se dirigeant vers la salle de bains pour les laver dans l’évier.
— Elles m’ont aussi attaquée avec vingt questions quand j’ai rejoint le groupe, rassura Christie avec empathie. Pourquoi avais-je quitté la Californie ensoleillée ? Comment avais-je trouvé Summer Lake ? Pourquoi n’étais-je pas mariée et pourquoi n’avais-je pas une poussette remplie d’enfants ? Et puis, elles ont commencé à faire la liste des caractéristiques de tous les hommes célibataires qui n’avaient pas encore atteint l’âge de la retraite… Et une bonne douzaine qui l’avait dépassé.
Sarah ne put s’empêcher de rire quand Christie lui raconta les difficultés auxquelles un nouvel arrivant en ville devait faire face. Elle avait raison. Sarah ne pouvait pas prendre leurs questions et leurs commentaires comme des attaques personnelles.
Elle ne devrait pas non plus s’inquiéter pour son rendez-vous avec Calvin. Tout comme elle l’avait dit à Helen, ils n’avaient été que des enfants, un couple de lycéens amoureux dont les chemins s’étaient séparés après l’obtention de leur diplôme.
Calvin et elle parleraient de ce qu’ils avaient fait au cours des dix dernières années, ils riraient peut-être du bon vieux temps et ensuite, elle lui parlerait de ses plans pour les appartements.
Rien de grave. Tout devrait bien se passer.
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