Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)

Chapitre Huit

 

Aujourd’hui…

— Est-ce que je peux avoir un verre d’eau ?

Sarah était tellement captivée par l’histoire de sa grand-mère qu’il lui fallut un moment pour se lever sur le porche et alla vers la cuisine. Elles étaient retournées au cottage.

— Je te l’apporte tout de suite.

Au début, elle avait été un peu choquée de savoir qu’Olive avait été follement amoureuse de quelqu’un d’autre que son grand-père. Peut-être que toutes les femmes avaient un Carlos dans leur passé, un homme qu’elles désiraient, mais qu’elles ne pouvaient pas avoir. Rien de tout cela n’aidait Sarah à comprendre pourquoi sa grand-mère était aussi attachée au carrousel.

Avec le verre d’eau en main, Sarah attendit qu’elle finisse de le boire comme si elle avait traversé le désert. Le verre tomba, sa grand-mère commençait à tousser, une toux profonde et sèche qui secoua son corps menu.

— Mamie !

Les rôles qu’elles avaient joués plus tôt dans le jardin étaient inversés : Sarah essayait de réconforter sa grand-mère. Elle frotta le dos d’Olive, ses côtes et sa colonne vertébrale se sentaient. Chaque année, la femme qu’elle aimait tant perdait un peu plus de la chair qui l’avait un jour protégée des chutes et des maladies.

Heureusement, cette quinte de toux n’était pas aussi longue que celle du magasin et quelques moments plus tard, Olive parvint à dire :

— L’eau est passée par le mauvais trou.

Sarah s’assura qu’aucun des éclats de verre n’avait percé la peau de sa grand-mère avant de s’agenouiller pour les ramasser minutieusement.

— Tu n’aurais pas dû te fatiguer en marchant autant.

— Tu devais savoir, tu devais comprendre.

Sa grand-mère ne se rendait-elle pas compte qu’elle n’était pas encore arrivée à la partie sur le carrousel ? Qu’elle ne lui avait pas encore dit pourquoi il était aussi important ? Sarah ne pouvait pas lui poser la question. Pas quand Olive devrait uniquement se reposer. Sûrement pas repenser à quelque chose d’aussi émotif. Après la nuit précédente à la taverne avec Calvin, Sarah savait d’expérience à quel point ces rêves et ces espoirs perdus brisaient le cœur.

— Je veux que tu ailles voir le médecin.

— Pff. Je te l’ai dit. L’eau est passée par le mauvais trou. De plus, ta mère a besoin d’aide avec l’inventaire aujourd’hui. J’ai l’intention d’y aller sous peu.

— Hors de question. Je vais aider Maman pour que tu puisses rester ici. Au lit.

Sarah refusa de partir avant que sa grand-mère ne soit au lit avec un bon livre et un autre verre d’eau sur la table de chevet. Sa propre charge de travail pour son projet n’aurait qu’à attendre.

Lakeside Stitch & Knit l’appelait à nouveau.

* * *

Denise aidait une cliente lorsque Sarah entra dans le magasin.

— Chérie, est-ce que tu pourrais venir nous donner ton opinion ? Nous essayons de trouver la meilleure combinaison de couleurs pour une couverture.

Sarah trouva la table où une douzaine d’écheveaux de couleurs différentes étaient assemblés en trois groupes. Elle sortit rapidement un écheveau de chaque groupe.

— Ceux-là.

La cliente dit :

— Parfait. Pourquoi est-ce qu’on ne l’a pas vu ?

— Ma fille a un bon œil, dit fièrement Denise.

Sarah se demanda une demi-seconde si c’était vrai. Elle n’avait jamais eu de problème pour faire des présentations, mais cela ne semblait pas tant en lien avec le design qu’avec le contenu.

Quand sa mère eut terminé de saisir le prix de la laine dans la caisse, elle s’approcha de l’endroit où Sarah était assise à l’arrière, allumant le vieil ordinateur de la boutique où ils sauvegardaient leurs documents financiers.

— Je vais prendre la place de grand-mère aujourd’hui, si ça te convient. Je suis allée lui rendre visite à son cottage ce matin.

Et elle m’a tout raconté sur un homme du nom de Carlos. Quelque chose disait à Sarah de ne pas en parler à sa mère, qui n’apprécierait certainement pas entendre que Papi n’avait pas été le seul amour d’Olive.

— Elle a recommencé à tousser, alors je l’ai renvoyée au lit.

— Je sais que c’est juste un mauvais rhume, mais je déteste ça quand elle est malade.

Sarah posa sa main sur celle de sa mère.

— Moi aussi. Elle va rester tranquille le reste de la journée, ça devrait aider.

— C’est tellement adorable de ta part de revenir au magasin. Tu sais à quel point j’adore que tu sois là.

Denise souriait et elle désigna l’écran de l’ordinateur.

— Tout te paraît correct ?

— J’ai regardé vos systèmes de commande et d’inventaire et je ne peux pas m’empêcher de penser que tout irait bien mieux si vous mettiez certaines choses à jour.

— Tu es l’experte. Nous te faisons confiance, tu feras ce qu’il faut pour le magasin.

Les doigts de Sarah s’immobilisèrent sur le clavier. Elle se souvenait des questions acerbes de Calvin de la veille, quand il avait dit qu’elle ne pensait qu’à sa carrière, pas à sa propre ville. Bien entendu, les appartements seraient bons pour le magasin. La confiance de sa mère n’était pas déplacée. Sarah ne ferait jamais rien pouvant faire du mal à leur gagne-pain.

À dire vrai, elle commençait à s’inquiéter à propos de la manière dont sa mère et sa grand-mère allaient pouvoir gérer le magasin elles-mêmes dans les années à venir. Avaient-elles une personne de confiance pour prendre le relais en tant que manager ?

— Est-ce que Mamie et toi avez beaucoup d’employées ?

Sa mère tira une chaise et s’assit.

— Quelques femmes qui viennent à mi-temps, parfois. C’est probablement Jenny qui vient le plus. Pourquoi est-ce que tu poses la question ?

Réticente à marcher sur les plates-bandes de sa mère—après tout, elle avait géré ce magasin sans l’aide de sa fille pendant des décennies—Sarah poursuivit prudemment.

— Avec Mamie qui commence à ralentir, ce doit être un fardeau de gérer Lakeside Stitch & Knit ! Est-ce que tu as déjà pensé à engager une manager ? Une des femmes qui travaillent déjà ici, peut-être ?

— J’essaie de convaincre Olive d’accepter d’engager une manager, mais jusqu’ici, ta grand-mère refuse même de l’envisager.

Sarah se surprit à regarder sa mère presque bouche bée. C’était la première fois qu’elle entendait parler de problèmes au magasin. L’ironie ne lui échappait pas : son travail était de trouver des solutions pour des entreprises en difficulté, et sa propre mère n’avait pas pensé à venir la voir pour aider l’entreprise familiale.

— Depuis combien de temps est-ce que vous en parlez ?

— Un moment. Olive dit que le magasin devrait être géré par la famille, pas par une inconnue qui ne fait que travailler pour un salaire. C’est une question d’amour et de connexion personnelle, pas d’argent. Tu sais comment elle est.

Elle sourit.

— Tu m’as toujours beaucoup fait penser à elle.

Avant que Sarah ne puisse exprimer son choc face à cette déclaration surprenante, sa mère ajouta :

— Je suis sûre que nous allons trouver une solution.

La clochette au-dessus de la porte tinta quand une cliente entra et Denise alla la saluer. Elle était la seule à pouvoir s’occuper de la cliente.

Ce qui était précisément la raison pour laquelle Sarah était inquiète. Le seul membre de la famille qui lui restait pour gérer le magasin à l’avenir, c’était elle.

Et elles savaient toutes que la dernière chose qu’elles voulaient, c’était que Sarah rentre à Summer Lake pour gérer Lakeside Stitch & Knit.

* * *

Plus tard cet après-midi-là, elle surprit sa mère en train de bâiller pour la centième fois. C’était une chose de s’inquiéter pour elle à distance, mais c’en était une autre de voir qu’elle arrivait à peine à tenir toute la journée.

— Tu as l’air fatiguée.

— Oh, chérie, c’est juste que depuis le décès de ton père, le lit semble trop grand.

Sarah était à un souffle de lui faire remarquer que son père avait rarement été présent, même de son vivant, mais ce n’était pas ce que sa mère avait besoin d’entendre.

— Est-ce que tu as pris des congés ? Après ?

— C’est mieux d’être occupée.

Sarah savait qu’elle devrait être d’accord. Après tout, n’avait-elle pas fait la même chose ? Elle était allée aux funérailles de son père à Washington un jour et elle était retournée à son bureau de New York le lendemain.

— Peut-être que je devrais t’envoyer te coucher, comme je l’ai fait avec Mamie plus tôt. Je peux gérer la situation jusqu’à la fermeture.

Les paupières de Denise étaient lourdes, mais elle insista quand même :

— Oh, non, tu en as déjà trop fait.

Est-ce que sa mère plaisantait ? Deux jours dans la boutique n’étaient pas de trop. Certes, Sarah négligeait son propre travail, mais sa famille avait besoin d’elle.

— S’il te plaît. Je serais heureuse de m’occuper de la fermeture.

— Si tu en es absolument sûre…

— Certaine.

Elle avait déjà passé un jour et demi au magasin. Elle se sentait plutôt fière d’elle-même et du fait qu’elle pouvait presque parler de la laine et des patrons avec les clientes comme si elle avait la moindre idée de ce qu’elle disait.

Sarah ne vit pas Calvin debout dans l’embrasure de la porte avant que Denise n’aille chercher ses affaires. Sa mère s’approchait pour le saluer, Sarah, elle, resta derrière la caisse et essaya d’avoir l’air occupée, même si elle savait qu’il était impossible de lui échapper.

Serait-ce mieux pour eux si c’était le cas ? Si elle se retournait et qu’elle partait à nouveau ? Si elle n’était jamais revenue ?

Calvin raccompagna Denise à la porte, puis s’approcha du comptoir et s’appuya dessus, encore plus séduisant de jour que la veille au soir. Sarah avait toujours aimé la manière dont ses cheveux bruns bouclaient un peu au niveau de la nuque, la fine barbe qui apparaissait toujours à dix-sept heures, les longs cils sur son visage tellement masculin.

Et elle qui avait pensé qu’elle serait plus préparée à le voir maintenant que le premier choc était passé. Bonne blague.

— Sarah, je suis content que tu sois là.

Il passa une main dans ses cheveux, ébouriffant ses mèches sombres assez longtemps pour qu’elle doive s’agripper aux bords de la caisse afin de s’empêcher de tendre la main et de les coiffer.

— J’ai assisté à une réunion du comité des Adirondacks aujourd’hui, et j’ai raté presque tout ce que je devais entendre parce que je n’arrêtais pas de penser à toi. À ce que je t’ai dit hier soir. J’ai dépassé les bornes. Je me devais de venir ici aujourd’hui. J’avais besoin de te revoir pour m’assurer que tu ne me détestes pas.

— Bien sûr que non.

Comment pourrait-elle détester quelqu’un qu’elle avait un jour aimé autant ? Elle s’obligea à croiser son regard.

— Ça ne veut pas dire que je change d’avis concernant mon projet.

Il semblait aussi fatigué qu’elle. Tu parles d’une ville tranquille ! Aucun d’eux ne dormait à Summer Lake.

— Je ne m’attendais pas à ce que tu le fasses, dit-il. Le truc, c’est que je sais que nous n’étions pas vraiment d’accord hier soir.

Elle haussa un sourcil face à cet euphémisme prodigieux.

— Le sang a presque coulé.

Il grimaça.

— Je le répète, je suis un sacré crétin.

— Ne sois pas si dur envers toi, dit-elle avec un petit sourire. « Sacré », c’est peut-être trop.

C’était bon de le voir sourire. Malgré les mots qui avaient été prononcés au-dessus de la table éraflée de la taverne la veille, Sarah savait qu’elle n’était pas prête à le perdre en tant qu’ami. Pas quand elle venait seulement de le retrouver.

Quand tu as dit que nous devrions parler du passé, poursuivit-il, tu avais raison. Je le vois bien. On ne peut pas prétendre qu’il ne s’est rien passé quand nous avions dix-huit ans. Je te jure que je n’avais pas réalisé que ça m’avait affecté à ce point.

Appréciant son honnêteté, elle se surprit à admettre :

— Moi non plus.

— Une fois que nous aurons tout réglé, que nous aurons dit tout ce qui doit être dit, nous pourrons laisser le passé au passé. À sa place. Ce n’est pas toi qui as rendu les choses personnelles, hier soir. C’est moi, Sarah. Je n’aurais pas dû le faire. Je ne le ferai plus.

Il semblait si sensible, si différent de l’homme qui s’en était pris à elle la veille. Il était rempli d’émotions et de sentiments inévitables. Sarah savait qu’elle ne devrait pas vouloir retrouver le Calvin intense et difficile. Une partie d’elle le voulait quand même.

Au moins, elle savait que cela lui tenait à cœur.

Non. C’était de la folie. Bien sûr qu’elle était heureuse qu’ils ne soient plus dans une impasse, qu’il était d’accord pour parler plus en détail des appartements avec elle sans que la conversation se transforme en une grande dispute pendant laquelle l’un d’eux avait fini par sortir en trombe.

Il s’éclaircit la gorge, l’air un peu nerveux.

— Je pensais que nous pourrions peut-être avoir une soirée chacun pour essayer d’expliquer notre point de vue sur les appartements.

Une soirée.

Son cerveau et son corps s’éloignèrent immédiatement des appartements, des propositions et des sujets sensibles pour voleter vers des soirées pleines de baisers et de bien plus que des baisers. Comme cette fois où il l’avait emmenée dans la forêt au milieu de l’été, où ils n’étaient que tous les deux dans le clair de lune et sous les étoiles pendant qu’ils se déshabillaient et qu’ils s’allongeaient sur la douce couverture qu’il avait apportée. Où ils s’étaient donné tellement de bonheur, de plaisir, de joie.

— Donne-moi une soirée pour te rappeler tout ce qu’il y a de bien à Summer Lake, insista-t-il de cette voix grave qui avait toujours envoyé des frissons de désir en elle, de la tête aux pieds. Qu’est-ce que tu en dis ? Est-ce que tu peux m’accorder ça, Sarah ? Ensuite, je te donnerai la même chose, pour que tu me montres tout ce que tu veux.

Était-ce du désir dans sa voix ? Où était-elle en train de l’imaginer parce que c’était soudain ce qu’elle avait envie d’entendre ?

— Quand ?

Elle prononça ce mot d’une voix légèrement haletante.

— Qu’est-ce que tu dirais si je prenais ce soir et que tu prenais demain soir ?

L’envie d’être avec lui monta en elle, rapide et intense, poussant toutes ses émotions à virevolter dans sa poitrine. Ce fut la femme d’affaires qui essaya de répondre.

— D’accord, une soirée chacun.

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