Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)

Chapitre Quinze

 

 

Aujourd’hui…

Sarah avait traversé la moitié du parc quand un homme et une femme qu’elle ne connaissait pas l’arrêtèrent.

— Est-ce que c’est vous qui amenez ces immeubles d’appartements en ville ? demanda l’homme.

Le cerveau de Sarah ne parvenait pas à intégrer ses mots, car elle était encore perdue dans ses pensées à propos de son père. Son corps ne pouvait pas vraiment suivre le rythme non plus et elle trébucha en s’arrêtant :

— Excusez-moi ?

— Vous êtes responsables des appartements, pas vrai ?

Stupéfaite de voir que quelqu’un en parlait, et qui plus est pendant la commémoration de son père, elle ne put que hocher la tête.

— Vous allez avoir des adversaires, vous savez.

Elle passa ses mains sur ses yeux.

— S’il s’agit du carrousel…

— Je me fiche du carrousel.

La femme à côté de lui semblait mal à l’aise.

— Cet endroit est censé rester à l’état sauvage pour toujours.

Sarah avait passé assez de temps à examiner les restrictions en matière de construction pour savoir qu’il parlait de la réunion pendant laquelle le quatorzième amendement de la Constitution de New York à propos de la clause Forever Wild avait été créé. L’inquiétude pour l’importance du bassin versant était une des forces motrices pour lesquelles le parc Adirondacks avait été créé.

— Je veux protéger les sources d’eau tout autant que vous et je vous assure que le développement proposé n’y touchera pas.

— Vous ne vivez plus ici, n’est-ce pas ?

— Non, mais…

— Dans ce cas, si vous voulez bien excuser mon honnêteté, vous ne voulez pas du tout les protéger autant que moi.

— Je ne suis pas une étrangère, protesta-t-elle enfin. J’ai grandi ici, j’ai passé dix-huit ans de ma vie à Summer Lake. Ma mère vit ici. Ma grand-mère vit ici. Je viens d’ici.

— Écoutez, je n’essaie pas de vous vexer, j’essaie de vous faire voir ce que je vois quand je conduis dans le parc Adirondacks. De plus en plus de grands espaces transformés en terrains développés, de nouvelles maisons construites plus vite qu’elles ne peuvent être occupées pendant que les anciennes tombent, négligées et pourrissantes. Les routes font passer de plus en plus d’eau de pluie, de neige fondue et de pollution dans des ruisseaux à un rythme accéléré. Vous êtes probablement habituée à tout ça en ville. Je ne pense pas que vous voyez à quel point tout cela est important.

Une autre fois, elle aurait peut-être sorti son téléphone pour prendre des notes. Elle aurait organisé une réunion pour parler des inquiétudes de cet homme. Là, elle était juste trop fatiguée et trop remplie d’une tristesse profonde pour dire autre chose que :

— D’accord.

L’épouse de l’homme tira sur son bras.

— George, ce n’est pas le moment.

La femme baissa la voix.

— Ils ont organisé la cérémonie pour son père aujourd’hui.

L’homme grogna.

— Il y aura une assemblée municipale pour ça, pas vrai ?

— Oui.

Elle avait presque tout ce dont elle avait besoin pour déposer la documentation.

— Ce jeudi.

— On s’y verra. Et j’espère vraiment que vous aurez pensé à ce que j’ai dit d’ici là.

Ayant besoin de s’éloigner du couple, Sarah réalisa qu’elle était proche du carrousel. Comme elle devait s’accrocher à quelque chose, à n’importe quoi, elle monta dessus.

La peinture était presque entièrement écaillée, laissant apparaître le métal nu et la porcelaine. L’auvent rouge et blanc s’était estompé en rose et gris, et toute la structure chancela dangereusement lorsqu’elle monta dessus. Si un objet inanimé pouvait projeter une émotion, celui-ci avait l’air désolé et abandonné.

Elle n’avait pas pleuré dans le hangar avec Calvin. Elle n’avait pas pleuré pendant la commémoration. Mais entendre cet inconnu énumérer toutes les raisons pour lesquelles elle n’était pas à sa place, toutes les raisons pour lesquelles elle ne pouvait pas faire partie de la ville qui l’avait élevée, fit enfin couler des larmes de chagrin et de deuil sur son visage.

À califourchon sur l’un des chevaux, elle posa sa tête sur la barre qui le fixait au plafond fendu, ses larmes mouillant l’écharpe que sa mère avait tricotée à la mémoire de son père.

* * *

C’était Calvin qui avait eu l’idée de construire le nouveau terrain de jeux au nom de James Bartow. Admirer Sarah debout devant tout le monde, essayant d’être tellement courageuse, tellement forte, alors qu’elle n’était qu’à deux doigts de s’effondrer pendant qu’elle donnait son beau discours, l’avait poussé à se demander s’il avait eu tort.

Dieu sait qu’il devait beaucoup au père de Sarah pour l’avoir aidé à faire en sorte que Jordan ne soit pas envoyée dans une famille d’accueil quand elle était bébé. Ce n’était pas la peine d’empirer le chagrin de Sarah. Lorsqu’elle avait fui le festival et qu’il avait vu ce couple la coincer, il avait dû la suivre, la rejoindre. Il arriva trop tard pour intercepter l’homme qui avait fait irruption dans son bureau plus tôt ce jour-là pour exiger des réponses à propos des appartements. En dépit des mots qu’ils s’étaient lancés dans le hangar à bateaux à Loon Lake, que ça lui plaise ou non, que ce soit facile ou non, Sarah était une partie de son âme.

Et elle avait besoin de lui.

Il avait passé les trois derniers jours à essayer de comprendre ce qu’il s’était passé entre eux dans le hangar à bateaux. Non seulement le baiser renversant qu’ils avaient partagé, mais aussi ce qu’ils avaient dit.

À leurs dix-huit ans, ils avaient tous les deux foiré. Gravement. Souhaitait-il qu’ils aient fait les choses différemment ? Bien sûr que oui. Et même si aucun d’eux n’était irréprochable, aucun n’était plus à blâmer qu’un autre. Il était certain d’une chose : ils avaient tous les deux payé le prix de leur colère, de leur fierté qui les poussait à ne pas admettre leur faute et de leur désir têtu d’être la personne qui entendait « Je m’excuse » en premier. Le prix avait été élevé. Bien trop élevé.

Elle lui avait follement manqué au cours des dix dernières années.

Or, il ne voulait plus qu’elle lui manque.

Sarah ne leva pas les yeux quand il s’approcha.

— Quoi que tu veuilles me dire à propos du carrousel ou d’autre chose, ça ne peut pas attendre ? Je veux être seule.

Calvin n’était pas surpris qu’elle essaie de l’éloigner. Il aurait été surpris qu’elle ne le fasse pas.

Il se plaça à côté du cheval sur lequel elle était assise.

— Tu as besoin de quelqu’un maintenant. Je sais que tu n’as pas l’impression que ça va devenir plus facile, mais je te jure que c’est le cas.

Finalement, elle le regarda, la joue encore appuyée contre la barre, ses yeux bleus embués.

— Quand ? Quand est-ce que ça va s’améliorer ?

Avec quelqu’un d’autre, il aurait pu lui dire le mensonge qu’elle avait besoin d’entendre, mais il ne pouvait plus mentir à Sarah. Plus jamais.

— La vérité, c’est que ça ne disparaîtra jamais complètement.

Un autre sanglot la secoua.

— Ça s’estompera et certains matins, tu te réveilleras et tu pourras te convaincre que tu vas bien.

— Et si…

Il dut s’approcher, il dut presque poser son oreille contre sa bouche pour entendre ses mots bruts.

— Et si je finissais par aller trop bien et par l’oublier ?

La douleur était agrippée à chaque mot.

— Et si j’oubliais déjà la façon dont ses yeux se plissaient quand il riait et la manière dont il me rendait folle en fredonnant « God Bless America » tout le temps ?

À chaque mot, la respiration de Sarah devint plus tremblante ; les mots étaient à peine audibles entre ses larmes.

— Ton père t’aime, Sarah, et où que tu sois, crois-moi, il sait à quel point tu l’aimes. Tu n’es pas obligée de le pleurer pour toujours pour le lui prouver. Ou pour te le prouver. Ton père veut baisser les yeux et te voir sourire. Rire. Oublier.

Il était prêt à ce qu’elle lui dise qu’il ne faisait qu’empirer les choses. Il était prêt à ce qu’elle lui dise de partir. La seule chose pour laquelle il n’était pas prêt, c’était à l’entendre murmurer entre ses larmes :

— Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

Incertain de savoir de quoi elle parlait, il lui demanda gentiment :

— Te dire quoi ?

— À quel point tu avais besoin de moi. Quand tes parents sont morts.

Elle n’attendit pas sa réponse.

— Je t’ai quitté. Je sais que je t’ai quitté. Je te jure que je ne savais pas ce que ça faisait, pas avant qu’il meure. Si je l’avais su, j’aurais été là pour toi.

Calvin tendit la main pour essuyer ses larmes, mais il n’arrivait pas à suivre le rythme auquel elles coulaient.

— J’aurais été là pour toi. Je te jure que je serais revenue et que je serais restée avec toi. S’il te plaît, crois-moi.

Elle pleurait plus fort. Sa Sarah qui était si forte ne l’était plus et cela brisait la dernière partie intacte de son cœur qui ne l’avait pas encore été dans le hangar de Loon Lake.

— Je suis tellement désolée pour ce qu’il s’est passé. Pour ce que j’ai fait.

— Je le sais. Et je suis désolé aussi. Je n’étais pas là pour toi non plus. Pas quand tu avais le plus besoin de moi. Laisse-moi être présent, maintenant.

Elle secoua la tête, des larmes tombant des pommettes de Sarah et atterrissant sur la peau de Calvin, la douleur de Sarah le brûlant.

— Je ne veux pas te faire plus de mal, Calvin. Je ne veux plus jamais te faire de mal.

— Viens ici.

Il savait qu’elle avait besoin que quelqu’un la serre dans ses bras. Il savait qu’elle avait besoin qu’il la serre dans ses bras.

— Juste un câlin, je le promets.

Le menton de Calvin était posé sur ses doux cheveux, le visage de Sarah était enfoui dans le creux de son épaule pendant qu’elle pleurait. Le vent prit le bout de l’écharpe de Sarah et l’enroula en même temps autour de Calvin.

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