Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)

Chapitre Quatre

 

 

Calvin avait traversé la moitié de Main Street quand il vit Sarah sortir sur le porche de Lakeside Stitch & Knit et avancer vers un groupe de femmes qui discutaient à l’extérieur.

Elle est tellement belle.

Il était ravi d’avoir trente secondes de plus pour s’habituer à la regarder. Malheureusement, il devrait en faire bien plus : il devait avoir les idées claires, il devait se souvenir que ce soir-là servirait à prendre des nouvelles en l’honneur du bon vieux temps.

Rien de plus.

— Calvin !

Sa voisine, Dorothy, l’appela en l’attirant dans le groupe d’une main ferme.

— Tu savais que ton ancienne petite amie était de retour en ville ? N’est-elle pas adorable ?

Le visage de Sarah, qui était déjà un peu rouge, devint rose. Elle lui coupa quand même le souffle, aussi adorable que Dorothy l’avait dit.

— En fait, nous allons prendre un verre, dit-il à sa voisine indiscrète, mais bien intentionnée. Tu es prête à aller à la taverne, Sarah ?

— Tu caches bien ton jeu, murmura Dorothy à l’oreille de Sarah, suffisamment fort pour que tout le monde l’entende. Tu n’as pas dit que tu avais des plans avec le célibataire le plus convoité de la ville, ce soir !

Devinant qu’elle voulait disparaître autant que lui, Calvin tendit le bras pour l’éloigner du groupe. Elle baissa les yeux vers sa main tendue, ne la prenant pas immédiatement, et il aurait juré voir le pouls sur le côté de son poignet palpiter sous la peau. Finalement, elle mit sa main dans la sienne. Sa peau contre la sienne poussa Calvin à se demander comment il avait pu attendre dix ans avant de la toucher à nouveau.

* * *

Sarah se sentait stupide. Incroyablement stupide.

Comment avait-elle pu imaginer qu’elle pouvait retourner à Summer Lake, revoir Calvin et ne rien ressentir ? Et pourquoi n’avait-elle pas fait le lien entre cette nouvelle voix profonde au téléphone et le fait qu’elle aurait dû se préparer à voir l’homme absolument incroyable qui lui tenait la main ?

Il avait été séduisant à dix-huit ans, mais ses épaules étaient tellement plus larges aujourd’hui, ses cheveux sombres coupés plus courts et les légères lignes autour de ses yeux et de sa bouche prouvaient qu’il souriait facilement et souvent. Ce n’était plus un enfant. C’était un homme qui se trouvait devant elle, un homme qui avait surmonté plus de défis au cours des dix dernières années que la plupart des gens en une vie.

Et elle l’avait laissé partir.

L’idée la secoua, presque autant que le plaisir de lui tenir la main.

Une panique soudaine la poussa à s’écarter de lui. Elle ne l’avait pas vu depuis dix ans. Maintenant qu’elle était là en chair et en os, tandis qu’ils se dirigeaient ensemble vers la taverne, elle ne savait pas du tout quoi lui dire ni comment le dire.

— J’avais oublié à quel point une petite ville est petite, mais le groupe de tricot du lundi soir vient de me le rappeler.

D’une voix légère qui, elle l’espérait, ne trahissait pas sa nervosité, elle ajouta :

— Certaines parties étaient amusantes. C’est juste que… quand elles commencent à parler de choses personnelles, elles parlent de choses très personnelles.

La voix de Calvin était aussi légère lorsqu’il demanda :

— Que voulaient-elles savoir ?

— Oh, tu sais, les choses habituelles. Pourquoi je ne suis pas encore mariée et pourquoi je n’ai pas encore de bébé. Ou si je sors avec quelqu’un.

Les mots échappèrent à son contrôle.

Elle le sentit s’immobiliser à côté d’elle, mais ensuite, ce sourire nonchalant réapparut et elle sut qu’elle se faisait des idées. Le problème, c’était que son sourire avait toujours été capable de renverser le monde de Sarah. À en juger par la manière dont son cœur avait accéléré et dont son corps s’était réchauffé, le fait de grandir n’avait rien changé du tout.

L’homme avait beau avoir un charme nonchalant, quand il demanda « C’est le cas ? », sa voix était légèrement brusque, ce qui crépita en elle.

Si seulement elle voyait vraiment quelqu’un. Dans ce cas, elle n’aurait pas à donner une réponse aussi pathétique.

— Non.

Sarah n’avait pas besoin de lui poser la question. Elle était déjà au courant pour la fille au rouge à lèvres, elle savait déjà qu’il méritait mieux. Dorothy avait raison. Calvin méritait d’être avec quelqu’un d’incroyable, quelqu’un qui serait là pour lui comme il était toujours là pour autrui, quelqu’un qui aimerait sa ville autant que lui. Une femme dont les rêves incluaient des matchs de football américain du lycée et des pique-niques municipaux. Un jour, probablement dans un avenir proche, il glisserait la bague au doigt de quelqu’un d’autre… Et il promettrait d’aimer cette femme pour toujours.

Son pas faiblit quand il ouvrit la porte de la taverne et qu’elle entra. Autrefois, elle avait pensé qu’elle aurait pu être cette femme, mais elle aurait dû savoir que le conte de fées n’était pas prévu pour eux.

Une petite boule se forma dans son ventre. Sarah était tellement perdue dans ses pensées contradictoires qu’elle heurta presque le torse d’un homme. Les grandes mains de Calvin se posèrent sur sa taille, l’attirant contre lui pour l’empêcher de tomber. Sarah eut la sensation de trembler plus que jamais uniquement parce qu’elle était proche de lui.

Et parce qu’elle désirait ardemment en être encore plus proche.

— Sarah, dit l’homme, ça fait bien trop longtemps que nous ne t’avons pas vue en ville.

Elle se retrouva attirée dans l’étreinte chaleureuse de Henry Carson, le propriétaire du bazar, qui avait été un ami de son père. Le T-shirt de Henry sentait la fumée de bois et la sciure, lui rappelant que son propre père aimait couper du bois et y mettre le feu. Elle avait tellement désiré être un garçon à cette époque pour que son père lui donne une hache plutôt que de lui dire de rentrer avant d’être blessée.

— Je suis désolé pour le décès de James, dit Henry en la lâchant.

Pour ne pas se retrouver coincée dans le puits du chagrin qui montait toujours en elle quand on parlait de son père, elle s’obligea à nouveau à afficher un de ces faux sourires qu’elle commençait vraiment à détester.

— Merci, Henry. C’est bon de te revoir.

— Tu as l’intention de rester en ville un moment ?

— Je serai là au moins deux semaines.

— Bien. Ton père serait ravi de savoir que tu es à la maison avec ta mère et ta grand-mère.

Puis, Henry dit à Calvin :

— J’ai les nouveaux plans dont tu as dit que tu avais besoin. Tu ferais mieux de mettre tes protections de football pour le prochain contrôle architectural, car je vais m’en prendre à toi de toutes mes forces. Cette fois, je n’accepterai pas de refus.

— Tu continueras d’essuyer des refus tant que ton immeuble ne respectera pas l’architecture historique de la ville, répondit Calvin d’une voix ferme, mais amicale.

— J’ai du mal à croire qu’on nous a accusés, nous, les vieux, de nous opposer au changement. Si je n’étais pas plus avisé, je penserais que ce type veut vivre à l’époque coloniale.

Sarah s’obligea à nouveau à sourire, même si toute cette conversation sur les comités de contrôle architectural et la position étonnamment ferme de Calvin envoya un frisson de gêne le long de sa colonne vertébrale. Jusque-là, elle avait espéré qu’il serait aussi enthousiaste qu’elle à propos de son projet. En se dirigeant vers la seule table libre, un box très petit et très à l’écart dans le coin de la pièce, elle se demanda à nouveau : et si j’avais tort ?

Elle ne pouvait pas s’accrocher à la question. Pas avec la main de Calvin encore posée dans le bas de son dos, une plaque de chaleur qui brûla le reste de son corps. Et pas quand elle se souvenait d’une centaine de fois où il l’avait tenue de cette manière, si délicatement… Et d’autres fois aussi, quand il avait été assez brut. Avide. Avec une envie aussi désespérée que la sienne de lui faire l’amour. Et il l’avait toujours, toujours, touchée avec tant d’amour.

Elle ne pouvait s’empêcher de se demander ce qu’il ressentait quand il la touchait désormais. Ressentait-il la même chaleur torride ? Ou rien d’autre que le tissu froid sur ses doigts, sans la moindre étincelle ?

— Qu’est-ce que tu veux boire ? demanda-t-il.

— J’adorerais une eau gazeuse au citron vert.

— Ce n’est pas parce que je ne bois pas que tu dois t’en abstenir.

Même s’il parlait doucement, ses mots avaient un côté tranchant.

— J’ai bu deux verres de vin au club de tricot. C’est ma limite.

Au lycée, quand tout le monde avait déjà goûté de la bière qu’ils avaient volée dans le sous-sol de leurs parents, Calvin s’en était toujours tenu au Coca. Son père n’avait pas été un alcoolique méchant, il avait seulement toujours eu une canette à la main. La solidarité avait poussé Sarah à ne boire que du soda aussi. Plus d’une décennie plus tard, c’était son instinct qui lui disait de ne pas boire quand elle était avec lui.

Quand il revint du bar avec leurs boissons et qu’ils s’assirent, un silence gênant s’abattit entre eux un instant. Puis deux. Puis trois, avant qu’il ne dise :

— J’étais étonné d’avoir de tes nouvelles aujourd’hui. Ça fait vraiment longtemps que je n’en avais pas eu.

— Je sais. C’est vrai.

C’était comme si elle les regardait tous les deux assis là de loin. Deux personnes qui avaient un jour été si proches, qui avaient partagé les moments les plus intimes possibles. Deux personnes qui ne savaient pas quoi se dire, car ils avaient laissé trop de non-dits s’installer pendant trop longtemps.

Soudain, elle comprit que toutes les années qu’elle avait passées à se convaincre que leur relation n’était rien de plus qu’une amourette d’enfants, que le fait que de l’eau avait coulé sous les ponts depuis leur histoire, n’étaient que des mensonges qu’elle s’était racontés pour pouvoir aller de l’avant. Pour pouvoir essayer de l’oublier.

Mais comment pourrait-elle l’oublier alors que le passé les rassemblait encore si fort ?

Elle n’avait pas eu l’intention d’engager une grande conversation sur leur passé, mais s’ils voulaient avoir la moindre chance de travailler ensemble avec succès, ils devaient le faire. Immédiatement. Avant que les choses ne deviennent encore plus crispées et gênantes.

— Je sais que nous n’avons jamais vraiment parlé de ce qu’il s’est passé entre nous, mais…

— Il n’y a pas de raison d’en parler, dit-il avant qu’elle ne finisse sa phrase. Pas de mon côté.

Mais ses doigts s’étaient resserrés autour de son verre, ses jointures commençant à blanchir.

— Je me suis toujours sentie mal à propos de la manière dont les choses se sont finies, insista-t-elle en dépit de la porte de sortie qu’il lui avait ouverte. Je pense que si nous tirions les choses au clair, alors peut-être que…

— Nous n’étions que des enfants. Quelle idylle d’adolescents fonctionne ?

D’accord, il ne voulait pas parler du passé.

— Tu as raison. Oublie ça.

Elle devrait être ravie qu’il la laisse tranquille. Or, ce n’était pas le cas. Maintenant, elle était certaine que leur relation, une relation qu’elle avait considérée comme très importante, n’avait pas vraiment compté pour Calvin.

* * *

Calvin voyait bien que sa réponse lui avait fait du mal et il avait horreur de voir cet éclair de douleur dans ses yeux, malgré tout ce qu’il s’était passé entre eux quand ils étaient enfants. Ce n’était pas une bonne idée de parler de cela. Pas quand parler de leur passé était un aller simple vers une situation potentiellement mauvaise.

Vraiment mauvaise.

Cependant, elle avait besoin de savoir qu’il n’avait pas passé les dix dernières années à nourrir sa rancœur. Et qu’elle n’avait pas besoin de se sentir coupable de quoi que ce soit. La mort de sa mère, le suicide de son père, le départ de Sarah… Tout cela était arrivé longtemps auparavant. Il était passé à autre chose. Il avait tout ce qu’il voulait, tout sauf une femme avec qui partager sa vie. Il finirait par la trouver, mais uniquement s’il se souvenait qu’il ne pourrait jamais s’agir de la femme assise en face de lui.

— Tout va bien, maintenant. Vraiment bien.

Il ne voulait pas regarder en arrière, il ne voulait pas voir cet enfant qui avait lutté pour guérir après avoir perdu presque toutes les personnes qu’il avait aimées.

— Je suis ravie de l’entendre.

Il remarqua l’enthousiasme forcé dans sa voix. Il ne pouvait pas lui en vouloir. Ces retrouvailles n’étaient pas faciles pour lui non plus.

— Je suis vraiment ravie que tu aies pris le temps de me voir. Comment va Jordan ?

Le visage de Sarah s’adoucit lorsqu’elle demanda des nouvelles de sa sœur.

— Elle est en CM2, maintenant. Elle a beaucoup d’amis ; elle adore le ballet et la danse. Elle dit qu’elle déteste pêcher, mais elle se prête au jeu.

Il sourit en pensant au brochet qu’ils avaient libéré.

— C’est une enfant très heureuse.

Sarah souriait aussi, et il réalisa que c’était le premier vrai sourire qu’il ait vu jusque-là. Même ce léger étirement des lèvres poussa son cœur à battre plus vite dans sa poitrine. Il lui donnait envie d’emmêler ses mains dans ses cheveux et de voir si elle avait le même goût que tant d’années auparavant.

Non. Il ne pouvait pas penser ainsi. Pas en ce qui la concernait.

— Est-ce que tu as une photo que je peux voir ?

Ravi d’avoir l’opportunité de détourner le regard d’elle, il sortit son téléphone et lui montra la dernière photographie de football de Jordan, celle où ses couettes tombaient et où il lui manquait une dent à droite de son énorme sourire.

— Elle est tellement grande. Et tellement belle.

Sarah fixait du regard la photographie de la petite fille qui était tout pour lui, mais Calvin ne put s’empêcher de la regarder à nouveau :

— Je sais.

Quand elle leva les yeux vers lui, les yeux écarquillés et remplis d’émotion, il fut frappé par un souvenir puissant de l’époque où elle l’admirait ainsi. Quand elle avait voulu non seulement qu’il l’embrasse, mais qu’il lui en donne davantage. Quand elle l’avait supplié qu’il lui en donne davantage. Et il l’avait suppliée en retour. Ses baisers, ses bras autour de lui, le fait de la faire sourire, avaient été ce qui comptait le plus pour lui.

Il savait que ce n’était pas une bonne idée, mais il ne put s’empêcher de se demander si elle le supplierait s’il cédait à l’envie de l’attirer contre lui et s’il posait sa bouche sur la sienne. Ou le rejetterait-elle ?

— Jordan te ressemble tellement à l’époque où tu étais en CM2, nota Sarah.

Et dans son sourire, il vit un aperçu de la fille amusante et douce dont il était tombé fou amoureux.

— Maintenant, je sais que à quoi tu aurais ressemblé avec des couettes, le taquina-t-elle.

Calvin ne put réprimer son sourire. Il avait beau s’efforcer de contrôler ses émotions, il était agréable d’être avec elle de nouveau. Comme avant.

— Je ne suis pas sûr que des couettes passeraient à la mairie.

— Félicitations pour avoir été élu maire.

Tout aussi rapidement, elle parut se contenir.

— Est-ce que le travail te plaît ?

La déception monta quand il vit à quel point leur moment de connexion avait été court, mais elle avait raison de passer à autre chose aussi vite. Il vaudrait mieux pour eux que les choses restent superficielles plutôt qu’ils les approfondissent. En particulier parce que son attirance pour elle n’avait pas faibli du tout en dix ans.

— J’aime le défi. C’est un grand changement si on le compare au fait d’être sur le terrain de football avec les enfants tous les jours, mais j’aide l’équipe quand je peux. Je pensais que je serais plus coincé derrière un ordinateur, mais j’ai dû gérer des problèmes d’espaces ouverts si souvent que je dois garder une paire de bottes en caoutchouc dans mon pick-up.

Le grand-père de Sarah avait été maire, il supposa donc qu’elle en savait plus sur le travail que la plupart des gens.

— Quand j’ai entendu dire que tu avais été élu, j’ai eu l’impression que c’était le bon choix, dit-elle. Tu es la personne idéale pour ce travail.

— Merci.

Ses mots se nichèrent dans une partie de son cœur qu’il aurait juré avoir fermée longtemps auparavant.

— Je voulais trouver un moyen de rendre la pareille à tout le monde pour ce qu’ils ont fait pour moi et ma sœur après la mort de mes parents. J’ai toujours adoré cette ville. Je crois que si tu aimes suffisamment quelque chose, il doit y avoir un moyen d’en faire une priorité.

— Mon père pensait pareil. Une fois que tu trouves ce que tu veux, tu ne dois pas arrêter d’essayer de l’atteindre, quoi qu’il arrive.

— Je suis désolé pour ton père. Je sais à quel point tu l’aimais.

— Je…

Elle déglutit.

— Le perdre a été très dur.

Calvin avait terriblement envie de la prendre dans ses bras. Il voulait la serrer et lui dire que si quelqu’un pouvait comprendre ce qu’elle vivait, c’était lui. Enfin… il ne pouvait pas le faire.

Autrefois, ils avaient été meilleurs amis. Amoureux. Aujourd’hui, ils étaient presque des inconnus.

En dépit de tous les murs qu’il avait érigés, en dépit de toutes les fois où il avait juré qu’il allait bien, qu’il était complètement passé à autre chose, cela lui brisa à nouveau le cœur.

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