Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 9 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 9

9

 

15 juillet, 21h et des poussières (ma montre s’est arrêtée)

Barèges, un peu plus loin dans la forêt qui borde le sentier piéton

 

Deux jours qu’on est arrêtés à Barèges. On a repoussé notre campement quelques mètres

plus loin dans la forêt, afin d’avoir plus de tranquillité. Joanne dit avoir vu un lapin.

L’eau du ruisseau n’était pas vraiment potable et nos intestins nous l’ont fait payer. Si

Joanne allait mieux au matin du 14, moi, c’était encore pire. Je n’ai rien pu avaler et j’ai beaucoup vomi. Joanne a insisté pour que je voie un médecin mais je lui ai fait promettre d’attendre le lendemain, histoire de voir si ça s’arrangeait tout seul. Elle a passé son après-midi à naviguer entre le sous-bois et la tente. Elle a cueilli des tonnes de ronces qu’elle a fait infuser dans de l’eau bouillante puis elle m’a forcé à boire ça. Elle a prétendu que ça avait des vertus anti-diarrhéiques et curatives.

Je ne voulais pas la croire mais le lendemain matin, ça allait vachement mieux. J’ai

recommencé à me préoccuper de notre itinéraire et Joanne est partie toute la matinée. Elle m’a dit qu’elle était allée s’asseoir à un café. Après ça, elle a ajouté que c’était pour charger son téléphone portable. Je n’ai pas fait de commentaires. Cet après-midi, on a refait des courses puis on s’est reposés car on reprend la route demain. Je n’aime pas tellement Barèges. Je ne serai pas mécontent de partir. C’est une station de ski. Rien de plus. Ça n’a pas l’authenticité ni le charme d’Artigues.

Ce soir nous profitons des supérettes de Barèges pour nous faire un repas de fête : sauté de

petits légumes et de pommes de terre accompagnés de jambon cru (pour moi). Joanne est en train de faire cuire une compote de pêches pour le dessert.

Ça sera mon souvenir du jour : la compote de pêches.

 

Ils se sont levés à six heures trente aujourd’hui. Émile a souri en disant

à Joanne qu’ils étaient en train de devenir de vrais randonneurs aguerris.

C’est que camper dehors les oblige à suivre un rythme de vie plus

naturel. Ils se couchent avec la tombée de la nuit vers vingt-deux heures

trente et ils sont réveillés avec le soleil et le chant des oiseaux.

Aujourd’hui ils vont suivre un sentier de randonnée pour atteindre le

lac de la Glère et son refuge. C’est un lieu incontournable des Pyrénées, un authentique lac de montagne d’une surface de deux hectares et d’une

profondeur de dix mètres. C’est ce qu’Émile a lu sur son guide. Avec la

chaleur qui règne, ils sont tombés d’accord : ils ont besoin de passer

quelque temps au frais, au bord de l’eau. Le lac est surtout connu pour la

pêche. On y trouverait des truites fario, des ombles de fontaine et des

vairons.

 

Le chemin est agréable et la vue déjà époustouflante. Ils suivent un

chemin de pierres en creux de vallée. Tout autour d’eux, les pentes sont

verdoyantes, lisses, clairsemées de gros rochers gris-blanc. Quand les

nuages se dégagent, ils peuvent apercevoir leur chemin qui serpente au

loin, qui gravit, redescend, bifurque, comme s’il jouait à cache-cache

dans les vallons.

Après deux jours d’immobilisme forcé, ils sont heureux de se remettre

en marche. D’ailleurs Joanne est devant, dans une de ses habituelles

tenues noires, son chapeau vissé sur la tête. Elle a ramassé un bout de

bois qui lui sert de canne et elle a confié ses bâtons à Émile. Il la suit

avec légèreté. Il est content de reprendre la route. Il est content de

retrouver des paysages plus sauvages. Il se rend compte que plus les jours

passent, plus les choses deviennent faciles avec Joanne. Ils ne parlent

guère plus mais elle est plus légère, moins sur la défensive. Ou alors c’est

lui… Il a arrêté de se formaliser de son silence, de son manque

d’expression. Il a compris qu’elle était ainsi, que ça n’était pas contre lui.

D’ailleurs elle n’est plus si inexpressive. Il l’a vue sourire plusieurs fois

et l’autre jour, elle a ri. Ils doivent être en train de s’habituer l’un à

l’autre, tout simplement.

 

Un couple de touristes qui marche à leur allure décide d’entamer un

brin de conversation avec eux. Ils viennent de Paris. Ils sont ici pour leurs

vacances. Ils adorent les Pyrénées. Ils ont la trentaine. Ils les prennent

pour un couple et ils n’ont pas le cœur de démentir. Ce serait beaucoup

trop long de leur expliquer.

« Et vous ? » demandent-ils.

Émile répond vaguement qu’ils sont dans le même cas. L’homme se

présente.

« Je m’appelle Anthony. Ma femme, c’est Sylvia. »

Ils sont plutôt bavards, ce qui arrange Émile car Joanne s’est

débrouillée pour rester quelques pas devant, silencieuse, et il n’a pas

vraiment envie d’animer la discussion seul.

« On a vraiment besoin de se couper, de se retrouver hors du système

trois semaines par an. On est toujours ultra connectés. Tiens, par

exemple, au travail… je suis ingénieur informatique, j’ai deux iPhone

rien que pour le boulot. Et Sylvia c’est pareil, avec son job d’assistante

de direction, c’est infernal. On a tous besoin d’une coupure. Nous, on

est… disons plus radicaux que les autres. On part sans téléphone et on

vient se perdre au milieu des Pyrénées. »

Au bout d’un certain temps, voyant que Joanne n’intervient pas, Émile

finit par prétexter un besoin de faire une pause pour manger.

« Pas de problème ! On se voit tout à l’heure au refuge ! »

Émile acquiesce. Il les regarde s’éloigner avec soulagement. Joanne

s’arrête, surprise.

« Ils s’en vont ?

— Oui… »

Il ajoute dans un grognement amusé :

« Merci de ton aide.

— Hein ?

— Tu m’as laissé bien seul sur ce coup.

— Tu t’en sortais bien. »

Il ne sait pas si elle se moque de lui car elle a un air sérieux.

« Tu parles d’une façon de se ressourcer… Ce qui est sûr, c’est qu’ils

ne ressourcent pas les autres… »

Elle conserve son air sérieux. Elle doit être plongée dans ses pensées.

Ils reprennent la route plus tard, quand le couple a disparu, au loin.

Ils sont surpris d’arriver si vite au lac de la Glère et au refuge. Il est à

peine midi. Une foule de touristes se masse devant le bâtiment un peu

singulier. Trois étages, une façade ni totalement en pierre, ni totalement

enduite, des volets rouges criard, un escalier de service en métal qui

redescend en colimaçon sur le côté, un toit en escaliers. Le refuge dénote

dans le paysage mais heureusement il y a le lac. D’un magnifique bleu

profond, d’une surface parfaitement lisse, il inspire une sensation de

sérénité profonde. Il est suffisamment grand pour qu’ils se trouvent un

endroit tranquille, à l’écart des touristes. Ils n’ont pas besoin d’échanger

un mot, déjà ils s’éloignent entre les rochers, à la recherche d’un coin de

lac désert.

 

16 juillet

 

Renaud,

 

Vieux, laisse-moi te dire que tu avais tort sur toute la ligne… Tu ne devineras jamais où je

suis, à quoi ressemble mon quotidien depuis quelques jours. Toi qui pensais que mon plan était foireux, que personne ne répondrait jamais à mon annonce ou un timbré (tu avais évoqué la possibilité d’un dérangé sexuel), je suis heureux de te dire que tu avais tout faux…

J’ai été un peu surpris de la personne qui avait répondu et il m’a fallu plusieurs jours pour

m’habituer à sa drôle de personnalité mais elle n’est pas timbrée, j’en suis maintenant convaincu.

Tu vois, là, tout de suite, je suis au bord d’un magnifique lac de montagne à 2 153 mètres

d’altitude, je me sens seul au monde. J’ai le ventre plein. Je vais sans doute faire une sieste dès que j’aurai posé mon stylo. Je n’ai pas été aussi serein depuis des années. Quand je pense à ces heures perdues dans le petit bureau à fixer mon ordinateur, à répondre à des e-mails vides de sens… Je suis finalement bien content d’être tombé malade. Sans ça, je ne serais pas là, dans le massif de Néouvielle. Je n’aurais jamais eu le courage de quitter ce job. Laura avait raison. J’avais ce côté passif. Je me contentais de ma routine. Je manquais un peu de courage. Mais maintenant je suis là, dans mon élément. Je vis au rythme de la nature et c’est totalement dingue de se dire qu’on a perdu ça…

Je ne voyage pas seul comme tu le sais. Je suis avec une fille un peu particulière. Elle a

trois ans de plus que moi mais tantôt elle paraît en avoir dix de plus, tantôt elle paraît être une petite fille. Elle est petite (1,57 m), elle est végétarienne (quelle idée !). Elle est très silencieuse. Elle ne se plaint jamais. Elle est plutôt courageuse. Elle peut porter son sac sur des kilomètres. Pourtant, elle ne paie pas de mine. Elle n’est pas spécialement jolie (je t’entends le demander d’ici). En tout cas, pas comme Laura. Disons qu’elle ne correspond pas aux standards de beauté habituels. Elle n’a pas des cheveux lisses et brillants. Les siens

sont à demi ondulés, pas tout à fait crépus mais toujours emmêlés. Elle est plutôt maigrichonne. Elle a des yeux marron tout bêtes qu’elle ne maquille pas. Disons qu’elle pourrait être jolie mais elle ne cherche pas à l’être. Quelle importance ? Elle est calme et arrangeante. Elle connaît des tas d’astuces de grand-mère, des remèdes à base de plantes. Elle médite. Oui, elle se pose dans un champ, ou au bord de l’eau et elle reste immobile des heures. Ah, et elle a aussi un truc avec le ciel ou les étoiles. Elle peut rester bloquée longtemps le regard en l’air.

Dans la liste de ses trucs étranges on peut ajouter qu’elle a peur de l’orage et qu’elle est

subjuguée par les feux d’artifice.

Avec elle je coule des jours paisibles. On marche, on se partage les tâches quotidiennes

(cuisiner, monter la tente, remplir les gourdes au point d’eau le plus proche, laver la vaisselle…), on ne parle pas beaucoup. Je sais qu’il y a un type qui l’appelle régulièrement. Son petit ami. Je sais qu’ils sont en break car j’ai surpris une de leurs conversations. Pour le reste je ne sais pas grand-chose de plus concernant son départ.

J’espère que tout roule pour toi, que Laëtitia et le morveux vont bien, que ton cabinet ne

désemplit pas. J’espère que vous avez continué vos recherches et que vous avez presque trouvé la maison de vos rêves. Je me rappelle que tu avais envie d’un coin d’herbe pour t’essayer au jardinage le dimanche matin. J’espère que la perle rare a été trouvée. Si ça n’est pas le cas, ne lâche rien, vous allez y arriver ! Je ne sais pas quand ces mots te parviendront. Peut-être dans longtemps, peut-être quand je serai déjà parti. Sache que je pense beaucoup à toi (à vous).

Je vous embrasse tous les trois.

Émile

 

Il revoit Renaud dans sa petite chambre d’étudiant, pâle comme un

linge, se tordant les mains avec anxiété.

« Elle a toujours l’air concentrée et sévère.

— Sévère ?

— Oui… Enfin tu vois, les lèvres pincées. Je n’ose jamais l’approcher.

— Va la voir à la fin de ses séances de révisions.

— C’est impossible ! Elle quitte la bibliothèque en marchant très

vite ! »

Émile se retenait de sourire. Depuis que Renaud avait repéré cette fille

à la bibliothèque, il avait droit à des descriptions sans queue ni tête, qui

se passaient de toute logique. Elle a les cheveux blonds et frisés. Elle boit

des litres d’eau. Elle est toujours avec sa bouteille d’eau à la

bibliothèque. Elle doit étudier le droit, elle avait un Code civil sur la

table. Je pense qu’elle fait du sport. Elle avait un sac de sport avec elle aujourd’hui. Elle est gauchère. Elle mange des barres de céréales aux

amandes.

Cela faisait des semaines que ça durait et Renaud ne connaissait pas

encore son prénom. Émile désespérait.

« Va la voir à sa table… Dis-lui simplement que tu la vois souvent à la

bibliothèque…

— Et ?

— Et elle enchaînera. Les choses se feront naturellement. Arrête

d’angoisser comme ça.

— Elle enchaînera… tu crois ?

— Oui. Ou alors elle ne vaut pas la peine que tu fasses une fixette sur

elle. »

Renaud avait protesté :

« Hé ! Je ne fais pas une fixette !

— Si ! »

Il avait voulu lui lancer son oreiller en plein visage mais Laura avait

débarqué sans frapper, envoyant la porte cogner contre le mur.

« Réunion au sommet ? »

Elle était venue se percher sur le bureau d’Émile, à côté de lui, en

saluant Renaud au passage. Il avait passé un bras autour de sa taille et lui

avait déposé un baiser dans les cheveux, au sommet de son crâne. Il avait

surpris le regard envieux de Renaud. Il fallait que ça cesse. Renaud avait

perdu près de quinze kilos, il s’éclatait à son école d’orthophoniste alors

il n’avait plus aucune raison de rester aussi coincé avec les filles ! Émile

avait sauté au bas du bureau et s’était dressé devant son ami, ratatiné

dans le lit.

« De quoi tu as peur ?

— Je… Ben… Si elle avait un petit ami ?

— Tu ne le sauras pas si tu ne le lui demandes pas.

— Elle me jettera comme une chaussette si elle a un petit ami !

— Et ?

— Et ce sera la dernière fois que j’oserai aborder une fille. »

Émile avait tenté de se montrer patient.

« Bon… Tu sais ce qu’on va faire ? On va envoyer Laura. Elle ira lui

parler, l’air de rien, à la bibliothèque. »

Renaud avait eu l’air totalement paniqué. Il avait protesté :

« Quoi ? Non ! Elle l’a peut-être déjà vue avec moi ! »

Mais Laura avait sauté au bas du bureau à son tour et elle avait

déclaré :

« Cool ! J’adore les missions secrètes ! Émile, donne-moi sa

description et j’y vais demain ! »

Renaud avait tenté de protester, avait menacé de quitter la chambre, de

ne plus jamais leur adresser la parole s’ils s’avisaient de le faire, Laura

n’avait pas cédé. Et Renaud avait fini par lui fournir une description

complète de la fille de la bibliothèque en se tordant les mains.

 

« Appelle Laura.

— Elle est en cours.

— Appelle Laura, je te dis. »

Renaud était au bord de la syncope. Ils s’étaient retrouvés dans un petit

café rempli d’étudiants de l’université. Renaud n’avait pas touché à son

cappuccino double crème.

« Elle sera là dans dix minutes, même pas.

— Elle ne t’a pas écrit pour te dire ?

— Laura n’a jamais de batterie. Ou alors elle a de la batterie mais son

téléphone est resté chez elle. »

Renaud n’avait pas souri. Émile avait poussé un large soupir et il avait

préféré sortir son ordinateur de sa besace plutôt que de supporter son

angoisse. Il avait fait semblant de reprendre au propre son dernier cours

de macroéconomie, jusqu’à ce que Laura arrive avec insouciance et

légèreté, sans se presser. Renaud lui avait presque sauté à la gorge :

« Alors tu l’as vue ? Tu as pu lui parler ? »

Laura avait levé les yeux au ciel.

« Oh du calme, Renaud ! Arrête de stresser comme ça ! »

Renaud était devenu rouge de colère :

« Oh non ! Ne joue pas à ça avec moi ! Ne me fais pas poireauter pour

le plaisir !

— Tu permets que je commande un café ? »

Elle avait un petit sourire insolent qu’Émile avait fait disparaître en lui

faisant les gros yeux.

« Ne l’embête pas, Laura. »

Elle avait soupiré et obtempéré de mauvaise grâce.

« Elle est chiante, voilà tout. »

Renaud s’était penché au-dessus de la table, manquant de renverser

son cappuccino.

« Tu lui as parlé alors ?

— Oui. »

Il avait manqué défaillir.

« Elle est chiante ? Pourquoi elle est chiante ?

— Comparé à toi, finalement, je ne sais pas si elle est si chiante…

— Hein ?

— Oui. Tu n’es pas mal dans ta catégorie. »

Elle s’était interrompue devant le regard noir d’Émile.

« Ça va, je plaisante…

— Raconte-lui. Qu’est-ce que tu as appris ?

— Commande-moi un café.

— Laura…

— Je vais lui raconter mais commande-moi un café. »

Émile avait obtempéré. Il ne voulait pas que Renaud fasse une crise de

panique à table.

« Alors… Par où commencer… Elle a ton âge… Elle s’appelle

Laëtitia.

— Oh…

— Quoi oh ? C’est un prénom, quoi…

— Laura ! » avait grondé Émile.

Elle l’avait ignoré et avait poursuivi :

« Elle est en fac de droit. Elle veut devenir avocate. Elle m’a l’air de

passer sa vie à réviser. Elle n’est pas super fun… »

Renaud avait secoué la tête, indifférent à ces remarques. Une seule

chose l’intéressait :

« Elle a un petit ami ?

— Non.

— Tu es sûre ?

— Oui, je lui ai demandé cash.

— Quoi ?

— Je lui ai dit qu’un de mes amis était intéressé. »

Cette fois, Renaud avait presque hurlé :

« Quoi ?! »

Émile était intervenu avant que Laura ne le fasse totalement convulser.

« Ce n’est pas dramatique, vieux. Elle ne lui a pas dit qui tu étais,

hein ? »

Laura avait confirmé au grand soulagement d’Émile.

« Non. Je n’ai rien dit de plus.

— Alors c’est parfait. Maintenant tu n’auras plus qu’à aller lui parler

tranquillement la prochaine fois que…

— Mais maintenant elle saura que je suis l’ami en question !

— Et…

— Elle saura que je suis intéressé.

— Et ? Ce n’est pas la vérité ? »

Laura avait levé les yeux au ciel.

« Non là, c’est trop. Je ne peux plus… Je préfère vous laisser.

— Quoi ?

— Il finira vieux garçon.

— Laura !

— À plus les gars ! »

Elle s’était levée, avait passé sa main dans les cheveux d’Émile.

« J’ai mené ma mission. Je te laisse prendre la suite.

— Attends…

— Quoi ?

— Et ton café ? »

Elle était partie avec un large sourire. Renaud était resté blanc, au-

dessus de la table. Il avait fini par demander d’une voix mal assurée :

« Tu crois que… Tu crois que je vais finir vieux garçon ? »

Émile avait secoué la tête et répondu d’un ton sans appel :

« Non, car tu iras lui parler demain. »

 

Le soir, Laura avait débarqué dans le petit studio d’Émile et lui avait

annoncé sans autre introduction :

« J’ai menti. »

Il n’avait pas compris tout de suite.

« À propos de quoi ?

— À Renaud. J’ai dit à la fille qui il était. »

Émile avait hésité entre se montrer en colère et sourire.

« Quoi ? Mais pourquoi tu as fait ça ? »

Elle était montée sur lui, s’était assise à califourchon entre ses jambes.

« Parce qu’il ne serait jamais allé lui parler. Tu le sais aussi bien que

moi.

— Et elle, si ? Elle ira lui parler ? »

Elle s’était collée encore davantage à lui, avait commencé à

l’embrasser dans le cou. Puis elle avait murmuré entre deux baisers :

« Inchallah quoi. »

 

Émile n’avait jamais révélé à Renaud ce que Laura avait fait. Renaud

avait toqué à sa porte deux jours après, bouleversé mais plus calme, un

faible sourire aux lèvres.

« Je ne sais pas si elle a compris que c’était moi, l’ami dont lui a parlé

Laura, mais elle est venue me demander de la monnaie pour prendre un

café au distributeur de la bibliothèque et tu vois… elle ne boit jamais de

café alors ça m’a semblé être une excuse inventée… pour venir me

parler… »

Émile lui avait assuré que ça en avait tout l’air.

« Et ensuite ?

— Je l’ai accompagnée prendre son café et on a parlé de tout, de

rien… Elle a proposé qu’on fasse les trajets pour la bibliothèque

ensemble… Elle est sur mon campus.

— Wow !

— Ne t’emballe pas !

— Si ! Je m’emballe parce que tu lui plais ! Mais il va falloir lui

proposer un rencard ! Il ne faudra pas te contenter de faire les trajets avec

elle pendant cent ans !

— On n’y est pas encore… On n’a pas encore fait de trajets ensemble.

Le premier sera demain.

— Bon… Je reviendrai te mettre la pression dans une semaine alors.

— Vieux !

— Allez, deux semaines… Je sais que tu es sacrément long.

— Je ne te raconterai plus rien !

— C’est ça ! Tu aurais tort de te passer de mon aide ! J’ai plein d’idées

géniales de rencard ! »

 

« Alors ?

— Alors quoi ?

— Alors Laëtitia ? »

Renaud avait plongé dans sa chope de bière pour éviter le sujet. Ils

étaient tout un groupe, assis à une table en bois de ce pub anglais où ils

passaient leurs jeudi soirs. Il y avait des amis de fac de Renaud, des amis

de fac d’Émile et des amis d’amis qu’ils ne connaissaient pas.

« Ça fait un mois que ça dure maintenant, les trajets pour la

bibliothèque…

— Et alors ? On est bien.

— Alors si vous êtes bien, tout roule… »

Émile n’avait pas voulu embêter Renaud avec cette idée de rencard. Il

l’avait vu se transformer petit à petit, gagner en confiance au fil des jours, arrêter d’être nerveux. Il avait changé d’avis. Il n’avait pas voulu lui

mettre la pression.

« Elle m’a invité à manger chez elle », avait lâché Renaud à cet instant

précis.

Émile s’était étranglé dans sa bière. Ainsi donc Laëtitia prenait les

choses en main. C’était surprenant mais c’était génial de constater que

cette fille avait immédiatement compris comment s’y prendre avec

Renaud.

« Elle est spécialiste de la moussaka. On en parlait sur le trajet l’autre

jour et… Elle m’a proposé de m’en faire une, la semaine prochaine…

chez elle. »

Émile avait tempéré son enthousiasme pour ne pas faire paniquer

Renaud.

« C’est génial ! »

Renaud avait un sourire niais et Émile avait compris, catastrophé, qu’il

en était déjà tombé amoureux.

 

« Un repas à quatre ? »

Laura semblait totalement dégoûtée par l’idée.

« Mais c’est naze ! »

Émile n’avait pas pu s’empêcher de rire.

« C’est l’idée de Renaud… Ça lui fait plaisir…

— Mais pourquoi ? »

Laura était affalée sur le petit lit du studio d’étudiant, en sous-

vêtements. Elle jouait avec l’élastique de sa culotte en mâchant son

chewing-gum.

« Ils ont enfin officialisé.

— C’est-à-dire ?

— Ça y est, ils sortent ensemble pour de bon.

— Ils couchent ensemble ?

— Oui.

— Eh ben… Il était temps ! »

Il adorait sa moue espiègle.

« Il veut nous la présenter.

— Je l’ai déjà vue !

— Laura !

— Quoi ?

— Sois sympa… C’est un peu grâce à toi tout ça, tu ne veux pas les

voir tous les deux ensemble et heureux ? »

Elle avait poussé un soupir qui n’en finissait pas.

« Elle n’est pas marrante…

— Laëtitia ?

— Oui. On va s’ennuyer.

— Arrête. Ce n’est pas sympa pour Renaud.

— Je ne parlais pas de lui. Je parlais d’elle.

— Tu iras et tu feras ça pour moi.

— Ah oui ?

— Oui. C’est décidé. Habille-toi. »

Elle l’avait fait rager. Elle avait mis dix minutes à s’habiller puis elle

avait voulu reprendre une douche. Elle s’était déshabillée, douchée,

rhabillée. Elle avait décidé de se faire un maquillage complet avant de

sortir. Elle avait été une vraie petite peste ce soir-là.

Ils étaient arrivés à la pizzeria avec vingt minutes de retard. Laëtitia

semblait tendue. Elle affichait un air contrarié.

« Désolés du retard, avait lancé Émile en arrivant à leur table. Tout

ceci est la faute de mademoiselle. »

Laura leur avait adressé un horrible sourire insolent et Laëtitia avait

pincé encore davantage les lèvres.

« Salut Laëtitia, je suis Émile. Je suis super content de te rencontrer. »

Ça avait déridé Laëtitia. Émile avait songé qu’elle était mignonne. Pas

son genre mais plutôt jolie.

« Salut, je suis contente de te rencontrer aussi. »

Laura avait claqué une bise à Laëtitia à son tour.

« Nous, on se connaît !

— Oui. »

Les garçons avaient senti une légère tension entre les deux filles, à

peine palpable. Émile et Laura avaient pris place à table. Émile avait

tenté d’animer la conversation en attendant les commandes, à base de

« Alors, tu es étudiante toi aussi ? », « Tu viens d’où ? », « Tu fais partie

d’une association d’étudiants ? », « Le campus te plaît ? ». Laura était

restée silencieuse, le nez dans la carte des commandes. Émile lui avait

donné de discrets coups de pied sous la table sans parvenir à la faire

réagir.

Les pizzas étaient arrivées et les choses étaient devenues plus légères.

Ils s’étaient mis à parler cuisine et Laura était même intervenue en

déclarant qu’elle ne se nourrissait que de surgelés et de conserves. Il

s’avérait que Laëtitia était passionnée de cuisine et les garçons s’étaient

mis à l’interroger sur ses meilleures spécialités. Laura s’était même

efforcée de faire des commentaires agréables sur la capacité de Laëtitia à

mener de front ses études et à jouer les petits chefs cuisiniers. Émile s’en

était presque étranglé. Il avait senti que c’était un prêté pour un rendu et

qu’elle réclamerait quelque chose en échange de cet instant de gentillesse

hypocrite, mais il avait quand même été touché par le geste.

« Ce n’était pas si terrible, non ? avait-il demandé à Laura lorsqu’ils

rejoignaient son studio.

— J’étais à mon maximum. Je t’assure… je n’ai rien à lui dire…

— Je sais mais tu as fait l’effort. Je suis content que tu l’aies fait.

— Je ne le ferai pas toutes les semaines !

— Je sais. »

Renaud lui, avait adoré. Et il avait déclaré le contraire :

« On devrait se faire ça plus souvent ! Jeudi prochain… Qu’est-ce que

tu dis de jeudi prochain ? »

 

Il fallait ruser pour traîner Laura à ces dîners de couple. Il fallait lui

promettre autre chose en échange. Se coltiner avec elle un film d’horreur

que personne ne voulait aller voir, lui mettre du vernis sur les orteils, lui faire ses repas pour une semaine entière… En échange, elle acceptait

d’être présente et de se montrer cordiale avec Laëtitia. Il y avait eu des

loupés. Laura avait réussi à y échapper de temps en temps. Un examen à

réviser (la bonne blague !). Une grippe surprise. Personne n’était

vraiment dupe. Sauf peut-être Renaud. Il rayonnait de bonheur.

« Elles s’entendent bien toutes les deux, non ? Ce n’est pas super ? »

Émile, comme Laëtitia, ne voulait que le bonheur de Renaud, alors ils

s’obstinaient tous les deux à lui mentir sur ce point.

« Oui. C’est génial. »

 

Émile ne sait pas où Joanne est passée. Elle est partie faire un tour, au

bord du lac. Ça doit bien faire deux heures. Il a fait une sieste à l’ombre

des arbres puis il a entendu des pas qui approchaient. Il a pensé que

c’était Joanne mais non, c’est le type de ce matin. Anthony. Il avance les

mains en visière, avec un large sourire.

« Hé ! Il me semblait bien que c’était toi ! »

Émile se force à lui sourire, à peine. Il n’est pas mécontent d’avoir un

peu de compagnie masculine.

« Je voulais aller nager. Tu viens avec moi ?

— Oui. Pourquoi pas ? »

Anthony dépose ses lunettes de soleil à ses pieds et commence à retirer

ses vêtements. C’est un gars charpenté et bien dessiné, qui doit avoir

l’habitude de se dépenser.

« Ta copine n’est pas là ? »

Il parle de Joanne. Émile jette un regard circulaire autour d’eux.

« Non. Elle est partie marcher autour du lac il y a un petit moment

déjà…

— Tu l’as perdue de vue ?

— Oui. J’ai fait une sieste. »

Il n’ose pas préciser que ça fait bien deux heures que Joanne a disparu.

Le type se demanderait quel genre de petit ami il est, et il n’aurait pas le

courage de lui expliquer qu’il n’est pas son petit ami mais un compagnon de voyage qui va bientôt mourir et qu’elle a accepté d’accompagner, suite

à une petite annonce postée sur Internet.

« Et la tienne… Où elle est ?

— Sylvia ?

— Oui.

— Elle a trouvé des gens à qui parler. Ça nous fait du bien de pouvoir

partir chacun de son côté, quelques heures de temps en temps. »

Anthony a enlevé tous ses vêtements. Il est en boxer. Émile termine de

retirer ses chaussures et ses chaussettes puis ils entrent dans l’eau

prudemment. Elle est fraîche mais pas autant qu’il le pensait.

« Ce n’est pas évident de voyager à deux, d’être vingt-quatre heures

sur vingt-quatre ensemble. On aime bien avoir ces moments seuls.

J’appelle ça ma soupape de décompression. »

Ils sont maintenant dans l’eau à mi-cuisse. Émile approuve.

« Oui je comprends…

— Je ne sais pas si pour vous, c’est pareil. »

Anthony est tourné vers lui, attendant une réponse. Émile essaie de

formuler une réponse au plus simple :

« Disons que c’est… Oui… C’est pareil… »

Ils continuent de progresser dans l’eau tranquillement.

« Elle a l’air assez solitaire en tout cas…

— Oui.

— Elle parle peu.

— Oui. »

Anthony s’ébouriffe les cheveux. Émile se demande s’il va enfin

cesser de vouloir lui parler de Joanne.

« Bon, il va falloir se décider à entrer dans l’eau, déclare-t-il.

— Je te suis ! »

Ils se mouillent la nuque, grimacent un peu, puis Anthony plonge

carrément tête la première et Émile l’imite. Ça fait un bien fou. Quand il

refait surface, Anthony est en train de nager, s’éloignant de la rive.

« Allez viens, suis-moi ! »

Ils nagent tous les deux sur plusieurs dizaines de mètres, sans rien

ajouter. Au loin, quelques touristes courageux sont aussi dans l’eau. D’ici

ils semblent aussi gros que des fourmis.

« Tu devrais essayer de la retrouver après, lance Anthony en se

tournant vers lui.

— Hein ?

— Ta copine. Le lac n’est pas connu pour être particulièrement

dangereux mais il est assez profond… Il suffit qu’elle ait été surprise par

un gros poisson et qu’elle ait paniqué… »

Émile se sent un peu mal à l’aise. Il n’y a même pas pensé. Mais après

tout, ils ne se surveillent pas l’un l’autre en permanence… Ils n’ont pas

vraiment de comptes à se rendre. Pourtant cette idée de noyade ne le

rassure pas.

« C’est une bonne nageuse ? »

Il affirme avec un peu trop d’assurance :

« Bien sûr ! »

En réalité, il ne sait même pas si elle sait nager.

 

Ils nagent une bonne demi-heure en essayant de ne pas trop s’éloigner

de la rive. Anthony lui désigne de temps en temps des poissons de taille

colossale. Ils se mettent à parler sport et Anthony divague longuement

sur le quotidien épuisant qu’il mène à Paris. Ils finissent par regagner la

rive alors que la chaleur est retombée et que l’après-midi est bien avancé.

« Vous logez au gîte ? demande Anthony.

— Non, on est en tente. On va camper par là.

— Oh ! Vous faites toutes vos vacances en tente ?

— Non. On a un camping-car qu’on a garé à Artigues. On le rejoindra

d’ici quelques jours. »

Ils retrouvent leurs vêtements en tas, le gros sac à dos d’Émile, celui

de Joanne. Mais toujours pas trace de Joanne.

« Elle n’est pas là, constate Anthony.

— Non. Elle ne va pas tarder.

— Sylvia et moi, on passe la nuit au gîte. Quand ta copine sera de

retour, vous pourrez nous rejoindre pour le repas. Qu’est-ce que t’en

penses ? On vous invitera à notre table. Ça serait sympa.

— Oui. Bien sûr. »

Anthony ramasse ses affaires sur le sol, il se sèche rapidement dans

son tee-shirt et s’ébouriffe les cheveux.

« Comment elle s’appelle déjà ? Je ne crois pas qu’elle nous l’ait dit.

— Joanne.

— OK. Je vais rentrer me doucher mais rejoins-moi avec Joanne pour

le repas. Ça marche ?

— Ça marche. »

Anthony s’éloigne et Émile regarde avec anxiété le sac de Joanne.

 

Il décide de faire le tour du lac. Il cache derrière les arbres leurs deux

sacs à dos bien trop lourds avant de se mettre en route. Il croise quelques

randonneurs. Certains se prélassent les pieds dans l’eau, d’autres font une

sieste à l’ombre. À l’un d’eux, il se décide à demander :

« Vous n’auriez pas vu une jeune fille, pas très grande, avec un

chapeau noir sur la tête ? »

L’homme secoue la tête.

« Non. Désolé. »

Le lac est bien trop grand pour qu’il puisse en faire le tour. Il

abandonne au bout de vingt minutes et revient à son point de départ. Il a

eu raison car Joanne est de retour. Il la trouve là, à l’endroit où ils ont

mangé et fait la sieste. Elle est debout et elle a l’air légèrement égarée.

« Ah, dit-elle en le voyant arriver.

— Je te cherchais.

— J’étais partie dans l’autre sens.

— Ah. »

Il se dit qu’ils ont l’air bêtes tous les deux avec leurs « ah » qui ne

veulent rien dire.

« Anthony est venu nager avec moi.

— Anthony ?

— Le type de ce matin. Le Parisien.

— Ah oui, je vois.

— Il nous invite à partager le dîner de ce soir avec lui et sa copine,

Sylvia. »

Il essaie de sonder son regard, d’y détecter une moue désapprobatrice

ou un dégoût clair mais elle garde un air inexpressif.

« D’accord. »

 

Ils se dirigent tous les deux vers le refuge, au coucher du soleil. Joanne

a retiré son chapeau pour se rendre au dîner. Ils ont décidé d’amener des

boîtes de maquereaux et un camembert afin de ne pas arriver les mains

vides. Émile a encore du mal à croire que Joanne ait accepté ce dîner

avec Anthony et Sylvia. Il se demande comment elle se comportera avec

eux. Elle a tendance à être plutôt étrange. S’il s’est habitué à sa drôle de

personnalité, il ne sait pas comment réagiront les deux autres. Le paysage

autour d’eux est magnifique. Le soleil baigne les montagnes et le lac de

lueurs orangées. On dirait que tout le décor est embrasé.

« J’ai encore du mal à réaliser où je me trouve », lâche Émile en

désignant le paysage tout autour.

Joanne acquiesce. Elle a un drôle d’air qui ressemble à un sourire, ou

pas tout à fait.

« Les paysages étaient comme un archet qui jouait sur mon âme. »

Émile s’arrête, ses boîtes de maquereaux à la main. Il a du mal à savoir

ce qui le surprend le plus. La beauté du paysage tout autour ou ces mots

qui sortent de la bouche de Joanne, toujours aux moments où il s’y attend

le moins.

« Ça alors », souffle-t-il, immobile au milieu du chemin.

Elle hausse les sourcils comme pour l’interroger.

« Je crois que je vais devoir m’y habituer…

— À quoi ?

— À tes citations. »

Elle s’est arrêtée sur le chemin elle aussi. Elle esquisse un sourire

satisfait. Un vrai cette fois.

« Tu l’aimes bien ?

— Beaucoup. Elle est de qui, celle-ci ? »

Son visage est baigné de la lueur dorée du coucher de soleil, ce qui

accentue encore l’irréalité de la situation. Émile songe : Cette fille est un

poème.

« Stendhal. »

Pendant quelques secondes il se trouve à court de mots. Il ne voit pas

que répondre sans gâcher la beauté des mots qu’elle vient de prononcer.

Finalement il opte pour :

« Tu as dû lire pas mal de livres. »

Et il pense, au moment même où il les prononce, qu’il vient

effectivement de gâcher la beauté du moment. Il est tout sauf un poème.

Il est une vulgaire boîte de maquereaux, comme celle qu’il tient à la

main. Joanne est délicate comme le coucher de soleil et lui est

pragmatique comme une boîte de maquereaux.

« C’est de mon père que je tiens la majorité de mes citations.

— Il lisait beaucoup ?

— Énormément. »

Ils sont toujours immobiles au milieu du chemin. Lui, ses maquereaux

à la main, elle avec le camembert, au milieu des montagnes embrasées.

« Les gens le prenaient pour l’idiot du village.

— Oh ?

— Il était trop différent. Ils ont décidé qu’il était idiot. »

Elle n’a pas l’air attristée en le disant. Elle a l’air de faire simplement

un constat.

« Alors qu’en réalité, il lisait beaucoup, non ?

— Il s’intéressait à des tas de choses. Ils auraient pu apprendre

beaucoup à ses côtés. »

Émile acquiesce. Il se dit qu’il a failli se comporter avec elle comme

les gens du village. Il l’a très vite catégorisée comme une folle. Elle est sacrément différente de toutes les filles qu’il a pu connaître. Il ne s’est

pas douté qu’elle pouvait beaucoup lui apprendre.

« Oui. On est parfois bêtes… On s’attache aux apparences… »

Joanne ne répond rien et ils reprennent leur chemin doucement. Il est

content d’avoir partagé ce moment avec elle. Ce sera son souvenir du

jour, celui qu’il notera dans son carnet ce soir.

 

« Ah, vous voilà ! »

La salle commune du gîte résonne de discussions et de rires. Il y fait

une chaleur étouffante. Les longues tables en bois accueillent pas moins

d’une centaine de touristes. L’endroit est comble. C’est la pleine saison.

La table occupée par Anthony et Sylvia accueille un groupe de touristes

italiens qui parlent et rient très fort.

« Installez-vous ici, on va se pousser. »

Les deux autres ont l’air contents de les voir. Ils disent quelques mots à

leurs voisins de table italiens et tout le monde se décale pour leur faire

une petite place, en face d’Anthony et Sylvia.

« Il ne fallait rien amener, lance Anthony.

— On n’allait pas venir les mains vides », rétorque Émile.

Il attend que Joanne se glisse entre le banc et la table, pour prendre

place à côté d’elle.

« Alors tu as fini par la retrouver ? demande Anthony en poussant

deux verres en plastique remplis de vin vers eux.

— Joanne ?

— Oui.

— Eh oui, comme tu le vois.

— Vous avez monté la tente ?

— Oui. On a trouvé un coin abrité au bord du lac.

— Le camping est autorisé ici ? interroge Sylvia.

— Non, je ne crois pas… Mais on n’est pas vraiment regardants. »

Elle a une moue qui la fait ressembler à une enfant.

« Je crois que je ne pourrais pas… Me passer de douche et de vraies

toilettes, ce n’est pas fait pour moi… »

Elle fixe Joanne en attendant une réaction, un sourire de connivence

féminine mais Joanne hausse les épaules avec son habituelle indifférence.

« On se douche dans les lacs ou les ruisseaux. »

Les réponses paraissent claires et parfaitement évidentes dans sa

bouche.

« Mais ce n’est pas pareil…

— Ah ?

— Oui… Pour le gel douche par exemple ?

— On utilise du savon d’Alep. C’est multi usages. »

Sylvia n’en reste pas moins dubitative.

« En tout cas, déclare Sylvia, vous vous êtes bien trouvés. Il n’y en a

pas beaucoup des filles qui seraient prêtes à voyager comme ça. »

Émile s’empresse de changer de sujet. Il ne veut pas se retrouver à

devoir bafouiller des réponses sur leur prétendu couple et leurs

prétendues vacances en amoureux. Alors il lance très vite :

« Ce refuge est assez surprenant… Je veux dire visuellement… il

ressemble presque à une station météo… Et puis quand on entre et qu’on

se rend compte du monde qu’il accueille… »

Il espère entraîner Anthony dans sa diversion. Cela fonctionne.

« Oui. À ce qu’il paraît, il est toujours complet. Ils ont une capacité de

quatre-vingt-dix personnes mais il faut réserver vite. Nous, on s’est mis

sur le coup en février. »

Sylvia tombe à son tour dans le piège :

« Oui, j’ai tout booké en début d’année. J’aime faire les choses en

avance. C’est quelque chose qui me vient de mon travail. »

 

La salle résonne en conversations de toutes langues. Ici de l’italien,

plus loin de l’espagnol et de l’anglais. Là-bas de l’allemand. Ils ont

entamé une bouteille de vin. Joanne s’est murée dans son silence mais

elle acquiesce de temps en temps et semble relativement présente. Anthony, Sylvia et Émile discutent itinéraire, matériel de randonnée,

lieux à voir à tout prix, tracas du quotidien…

« Essaie l’argile sur tes ampoules. Sylvia m’en a mis et ça va beaucoup

mieux.

— De l’argile ?

— Ça désinfecte, ça cicatrice, ça stoppe les saignements, c’est anti

inflammatoire. Et cerise sur le gâteau, ça aide la peau à se régénérer. »

Émile est certain que Joanne sait déjà tout cela. Pourtant elle reste

silencieuse.

« Sylvia nous a acheté des chaussettes spéciales, sans couture… C’est

génial !

— Ah oui ? »

Ils mangent avec appétit. La chaleur est telle dans la salle qu’ils

boivent plus que de raison. Anthony a sorti son appareil photo et fait

défiler sur l’écran des clichés de leurs précédentes étapes : Viscos, Sassis,

deux petits villages typiques des Pyrénées, le col de Riou… Après ça, ils

veulent aller au pic de Néouvielle puis au lac de cap de Long.

 

Ils regagnent leur tente en fin de soirée, soulagés de quitter le brouhaha

et la chaleur. Anthony et Sylvia sont très gentils mais ils parlent

énormément. Émile comprend qu’il a de la chance, finalement, de

voyager avec quelqu’un de silencieux.

Ils arrivent devant leur tente. Joanne lui tourne le dos, s’accroupit et

ouvre la fermeture éclair. Elle se glisse à l’intérieur de la tente. Émile

l’entend fouiller dans ses affaires.

« Qu’est-ce que tu fais ? »

Elle ne répond que lorsqu’elle refait surface, son duvet sous le bras.

« Je vais m’installer au bord de l’eau. »

Elle se dirige vers le lac à pas lents.

« Bonne nuit, lance-t-elle.

— Bonne nuit… »

Il essaie de s’allonger à l’intérieur de la tente, dans son duvet mais le

sommeil ne vient pas. Depuis son matelas, par la porte en toile ouverte, il

voit Joanne assise au bord du lac. Elle regarde encore ce fichu ciel. Bon

sang, qu’est-ce qu’elle a dans la tête ? Il aimerait tellement le savoir… Il

se glisse au-dehors de la tente, avec des gestes lents, et se dirige vers elle.

« Je peux ? » demande-t-il en désignant l’herbe, à côté d’elle.

Elle hoche la tête et il prend place à ses côtés. Il commence à jouer

avec l’herbe, sans savoir vraiment quoi dire. Il trouve cela dommage

qu’ils ne parlent pas davantage tous les deux. Il se racle la gorge.

« On ne discute pas beaucoup tous les deux », finit-il par chuchoter.

Joanne a un haussement d’épaules. Il aurait parié qu’elle hausserait les

épaules.

« On discute de ce qui est utile d’être discuté. C’est tout. »

Il est surpris par la douceur de sa réponse, qui contraste avec ses mots.

Il hésite à poursuivre.

« Peut-être mais… C’est juste que… Ça me rassurerait de comprendre

pourquoi tu es là… »

Elle garde le visage obstinément fixé sur l’eau immobile.

« En quoi ça te rassurerait ?

— Disons que… Ça me permettrait de savoir si tu risques de te tirer du

jour au lendemain… de m’y préparer en tout cas. »

Il a tenté d’avoir l’air de plaisanter. Joanne répond avec calme :

« Je ne vais pas partir.

— Je ne sais pas…

— Je te le dis. »

Il la revoit au bord du ruisseau, assise sur un gros rocher. Il entend sa

voix au téléphone. J’ai… Je ne sais pas. Je te l’ai déjà dit… Un mois, six

mois, un an… J’ai besoin de ce temps…

« Alors personne ne t’attend ? » demande-t-il.

Il n’a pas voulu avoir ce ton si suspicieux. Joanne détourne le regard

brusquement. Il a peur d’avoir tout gâché.

« Je ne vais pas partir, je te le promets. »

Elle ne répond pas vraiment à sa question. Avant ce soir, il ne s’était

jamais vraiment rendu compte que ça le préoccupait mais il dit vrai. Il a

peur qu’elle s’en aille. Il veut en avoir le cœur net.

« Et Léon ? »

Le visage de Joanne se renferme instantanément. Comme si un voile

noir venait de le recouvrir.

« Quoi ? »

Sa voix, cependant, trahit l’ampleur de son émotion.

« Comment tu sais… ? » bredouille-t-elle.

Il ne peut pas lui avouer pour la conversation téléphonique qu’il a

entendue. Elle s’imaginerait qu’il l’a espionnée. Il perdrait d’un coup

d’un seul toute sa confiance. Elle pourrait décider de partir sur le champ.

Il préfère jouer sur un autre tableau.

« L’autre jour… Dans la nuit, quand tu avais de la fièvre… Tu as

prononcé son prénom… »

Il ne lit rien sur son visage. Ni soulagement, ni trouble. Elle a repris le

contrôle total de ses émotions.

« Tu n’as pas à t’inquiéter pour Léon. Je resterai jusqu’au bout du

voyage. »

Elle esquive encore la question. C’est frustrant.

« Est-ce que… Est-ce que c’est ton petit ami ? »

Il la voit serrer les mâchoires. Elle va perdre patience. Il sent qu’il va

beaucoup trop loin.

« C’était mon petit ami.

— Tu l’as quitté ?

— Oui.

— Définitivement ? »

Elle hésite avant de répondre. Il connaît la vérité. Il se demande si elle

va lui mentir.

« Non. »

Il se sent soulagé. Quoi qu’elle décide de faire par la suite : tenir sa

promesse ou partir, il sait désormais qu’elle ne lui mentira pas. Elle est parfaitement honnête.

« Donc… Il t’attend… mais tu resteras ici… ? »

Nouveau silence, nouvelle hésitation. Il a l’impression désagréable de

lui tirer les vers du nez.

« Oui. Il a fait quelque chose d’impardonnable. »

Il est tellement surpris par la confidence qu’il n’ose plus dire un mot. Il

la laisse poursuivre :

« Je crois que c’est tout ce que tu as besoin de savoir. Je suis partie car

je ne peux plus vivre auprès de lui après ce qu’il a fait. »

Émile acquiesce, muet. C’est un instant fragile. Il ne veut pas le

gâcher.

« Peut-être que je rentrerai un jour. Peut-être pas. Si je rentre… je crois

qu’il me faudra des années. »

Il acquiesce de nouveau. Ils n’ajoutent rien de plus, ni l’un ni l’autre.

Ils restent immobiles, les yeux fixés sur la lune qui se reflète à la surface

du lac. Il a fait quelque chose d’impardonnable. Je suis partie car je ne

peux plus vivre auprès de lui. Effectivement, c’est tout ce qu’il a besoin

de savoir.

 

Leur discussion de la veille a apporté un peu de douceur. Cette nuit ils

ont dormi côte à côte dans la tente. Jusqu’à maintenant, Joanne

s’installait dehors. Elle disait qu’elle préférerait dormir à la belle étoile,

qu’elle n’aimait pas avoir un toit au-dessus d’elle. Elle disait sûrement

vrai mais il n’y avait pas que ça. La preuve, cette nuit elle a dormi à ses

côtés.

Ils prennent leur petit déjeuner en regardant le soleil illuminer tout le

paysage. Les sommets blancs. Le lac qui s’étend à perte de vue. Les

premiers scintillements du jour sur l’eau. Les lueurs rose orangé du

matin. Les cailloux ronds et lisses. C’est une scène surréaliste. Il n’y a

pas un bruit hormis le chant des oiseaux et le son de la brise dans les

arbres. Les paysages étaient comme un archet qui jouait sur mon âme.

Émile songe aux confidences de Joanne la veille. Quelque chose d’impardonnable. Cela semble être plus grave qu’une tromperie. Cela

semble être vraiment grave. Joanne est toujours mesurée dans ses propos.

Joanne ne se choque pas de grand-chose. Pas même de la mort. Elle

considère que beaucoup de malheurs font partie de la vie. Elle prend tout

avec philosophie. Qu’est-ce qu’il a pu faire ? Est-ce que cela pourrait

avoir un rapport avec son père ? Il semble avoir été vraiment important.

Émile continue de réfléchir en la regardant manger. Il se demande

pourquoi elle ne se met jamais en colère. Au téléphone, quand il l’a

entendue parler avec Léon, elle ne criait pas. Elle restait calme. Pourtant

il a fait quelque chose d’impardonnable. Quelque chose qui l’oblige à

fuir pendant des années…

« On repart ce matin ? » demande Joanne en relevant le nez de son bol.

Il termine d’avaler son pain avant de lui répondre.

« Oui… Qu’est-ce que tu en penses ?

— Ça me va.

— On se prépare et on plie la tente ?

— Oui. »

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