Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 14 sur 32

Pages du PDF

Tout le bleu du ciel

Chapitre 14

14

 

 

Le temps continue de filer à Eus. Les cicatrices guérissent tout

doucement. Le soleil brûlant continue de griller la végétation. Émile

s’attelle à la réparation du vélo d’Annie les trois jours suivants. Installé

sur le pavé, devant chez Annie et son mari, à l’ombre de la maisonnette,

il prend son temps. Il laisse son esprit vagabonder. Annie lui apporte une

limonade toutes les heures. Elle ne travaille pas l’été. Le reste de l’année,

elle fabrique des bijoux qu’elle vend. L’été, elle garde ses petits-enfants

qui sont en grandes vacances. Les gamins s’amusent à tourner autour

d’Émile, ils l’observent des heures durant, avec ses outils et ses mains

pleines de graisse.

Pendant la journée, Joanne part en exploration autour d’Eus. Elle

revient avec des mimosas ou d’autres fleurs multicolores, les mains

égratignées.

Le soir, ils jouent au Scrabble jusque très tard. Ils n’ont pas de route à

prendre le lendemain, pas d’itinéraire à définir, pas de contraintes

d’horaires. Ils ne parlent pas pendant leurs parties de Scrabble. Ils

mettent la musique en fond – ils ont trouvé une petite radio sur l’étagère

pleine de livres – et ils bougent leurs pions.

Un soir elle lui demande :

« Tu as choisi ce qu’on fera de ton corps quand tu seras mort ? »

Il est tellement troublé par la question qu’il met plusieurs secondes à

réagir.

« Quoi ? »

C’est tout ce qu’il parvient à prononcer quand il retrouve l’usage de la

parole.

« Tu veux être incinéré ou enterré ?

— Je… »

Pourquoi n’a-t-il jamais réfléchi à cette question ? Il se retrouve

comme un idiot devant Joanne.

« Je… Je crois que je m’en fiche. »

Ils recommencent à jouer et il la regarde poser le mot xylophone sans

broncher.

« Et toi ? »

Elle n’a pas besoin de réfléchir pour répondre, elle.

« Je veux être incinérée. Comme ça, je pourrai m’envoler. »

Elle retourne son chevalet. Elle n’a plus de pions. Elle vient de

remporter la partie.

 

Le vélo est réparé. Émile se retrouve de nouveau à tourner en rond

dans le studio. La température du mois d’août est insoutenable. Une

alerte à la canicule a été lancée. Myrtille ne sort plus dans la cour

intérieure. Elle reste terrée dans le salon. Elle dort beaucoup. Le moindre

effort la fatigue. Joanne a définitivement abandonné toute idée de créer

des affiches à placarder dans le village, pour faire adopter Pok. Émile

imagine que la séparation sera terriblement difficile, quand ils devront

reprendre la route. Qu’adviendra-t-il du chaton ? Peut-être Annie

consentira-t-elle à le garder ? Peut-être l’offrira-t-elle à ses petits-

enfants… Elle ne pourra pas le tuer. Il sera déjà joueur et autonome…

Peu avant le 15 août, ils se rendent à la mairie pour déposer leur

dossier de mariage. Il ne manque aucune pièce. L’employée les informe

cependant que leur dossier sera bloqué jusqu’au 26 août, date

anniversaire de leur emménagement à Eus. Il leur reste encore deux

semaines à patienter. Cependant les bans seront publiés en amont. Ils

repartent satisfaits, sur les petits pavés d’Eus.

« Je crois que je vais chercher un petit travail pour patienter », déclare

Émile.

Joanne acquiesce.

« Annie pourra peut-être t’aider. Elle connaît du monde ici. »

Myrtille paraît satisfaite ce soir-là, d’apprendre qu’Émile va chercher

un petit boulot.

« Il faudra bien le nourrir, ce petit », lance-t-elle avec son regard

sévère.

C’est Joanne qui s’écrie, offusquée :

« Il n’y a pas de bébé, Myrtille ! »

Mais elle n’obtient pas davantage de crédit de la part de la vieille

dame.

 

Un festival d’arts s’installe à Eus. C’est un événement annuel qui

amène énormément de monde, leur apprend Myrtille. Des dizaines

d’artistes occupent les ruelles : comédiens, peintres, dessinateurs,

musiciens, mimes… Les ruelles résonnent de pas, de rires,

d’acclamations. Alors que Myrtille reste bien au frais, à l’intérieur de son

salon, Joanne déambule du matin au soir sur le festival.

Émile a parlé à Annie de son envie de trouver un petit boulot et elle lui

a répondu :

« Je m’en occupe. »

En guise de petit travail, Annie l’envoie aux quatre coins du village,

chez les uns et chez les autres. Il aide à vider un grenier, changer un

pneu, rafistoler une étagère, porter des courses… Les gens lui donnent un

billet et lui offrent le repas. Il s’aperçoit que ses trous de mémoire se font

de plus en plus rares. Il a l’impression que la stabilité et la sérénité de sa

nouvelle existence y sont pour quelque chose. Il est si bien occupé qu’il

ne fait plus que croiser Joanne. Quant à Myrtille, elle dort bien souvent

quand il rentre.

 

« J’ai vu les bans devant la mairie. Il y avait vos noms. Quand aura

lieu la noce ? »

Annie l’interroge alors qu’il repasse chez elle en fin de journée, pour y

déposer la caisse à outils qu’elle lui prête.

« À la fin du mois. Ils nous proposent deux dates. Le 30 ou le 31 août.

On doit donner notre réponse rapidement. »

Annie est occupée à découper des carottes, un de ses petits-fils sur les

genoux.

« Est-ce que certains membres de vos familles seront présents ? »

Il secoue la tête.

« Non. Ce sera un simple mariage civil. Rien de plus.

— Et les témoins ?

— On a choisi des employés de la mairie.

— Oh. »

Annie semble déçue. Elle s’était attendue à un vrai mariage.

« Pas de robe ni d’alliances, alors ?

— Non. Rien de tout cela. »

 

Un matin, Myrtille les met très mal à l’aise, alors qu’ils descendent les

escaliers du studio. Elle les attend au bas des marches, Canaille à ses

pieds, avec un large morceau de tissu en dentelle blanche. C’est Joanne

qui comprend en premier. Elle pousse un « oh » de surprise, gênée. Émile

a besoin de quelques secondes de plus pour saisir.

« J’imagine que tu n’as pas de robe de mariée… »

Joanne se retrouve muette. Émile ne lui est d’aucun secours. Il reste la

bouche entrouverte. Myrtille prend cela pour de l’émotion.

« C’est ma robe de mariée. Elle date d’une soixantaine d’années mais

j’en ai pris grand soin… Je ne crois pas qu’elle soit démodée. Au pire

elle te donnera un petit côté vintage. »

Le malaise grandit. Ils ne voient pas comment se tirer de ce mauvais

pas. Joanne danse d’un pied sur l’autre. Émile reste immobile, entre deux

marches d’escalier.

« Va l’essayer ma belle. Elle devrait t’aller. Je ne pesais guère plus que

toi à l’époque… »

Ils échangent un regard perdu. Ils vont devoir jouer la mascarade

jusqu’au bout… Ils le craignent. Joanne hésite un instant, tend une main vacillante vers la robe, se tourne de nouveau vers Émile, espérant qu’il

l’aidera d’une façon ou d’une autre mais Myrtille le chasse avec autorité :

« Ne reste pas planté là, toi ! Sauve-toi ! Tu ne sais pas que ça porte

malheur de voir la mariée en robe, avant le grand jour ? »

Il se sent coupable de devoir abandonner Joanne avec la robe de

dentelle de Myrtille entre les mains.

 

« Comment tu t’en es sortie ? demande-t-il le soir, en rentrant.

— J’ai dû l’essayer et Myrtille a même prévu de faire des retouches. »

Il est désolé pour elle.

« On devrait peut-être tout lui dire… »

Mais Joanne secoue la tête avec ferveur.

« Hors de question ! On lui briserait le cœur !

— Tu vas faire quoi ? Tu vas la porter ? »

Elle hausse les épaules.

« Tu pourras prévoir une autre tenue et te débarrasser de la robe dès

qu’on sera sortis de la maison.

— Oui. »

Il ne sait pas vraiment ce qu’elle pense de tout ça, elle s’est de nouveau

plongée dans son roman, Pok ronronnant sur ses genoux.

 

30 août,

 

Renaud,

 

Le mariage a lieu demain. Je me sens juste un peu vide.

On a fait tout ce qu’il fallait pour qu’il puisse avoir lieu, ces dernières semaines. On a

effectué les démarches dans le bon ordre, on a réuni les papiers, on a même dû s’installer temporairement dans un village pour pouvoir y être considérés comme résidents et avoir le droit de s’y marier. On a tué le temps jusqu’à ce que le jour de ce foutu mariage arrive. Maintenant on y est, et je suis juste vide. Je crois que ça ira mieux une fois que ces papiers seront signés.

Pour poursuivre sur une note plus légère, je ne t’ai pas raconté mais nous avons

emménagé chez une vieille dame qui s’appelle Myrtille. Elle habite au rez-de-chaussée et nous à l’étage. Sa fille nous loue l’appartement pour rien du tout, en échange, on doit veiller un peu sur elle. Moi qui étais frileux à l’idée d’emménager chez une vieille dame, je dois

avouer que j’ai changé d’avis. Cette cohabitation est vraiment chouette. Il faut dire que la vieille Myrtille s’occupe tout autant de nous que nous d’elle. Je fais des petits boulots chez les uns et les autres, au village, pour me garder occupé. Et puis, cela nous fait un peu d’argent de poche. Tiens, hier, j’ai même appris à vidanger une voiture !

Mon existence ici n’a plus rien à voir avec celle que je menais à Roanne. Si tu me voyais ! Même si j’en suis perturbé, je dois avouer que cette existence me rend serein. Un bonheur

tout simple et tranquille.

Je te donne des nouvelles très bientôt, Vieux.

Prenez soin de vous trois.

Je t’embrasse.

Émile

 

« Cette fois, on y est. »

Joanne acquiesce. Ils dînent à l’intérieur ce soir, dans leur studio à

l’étage. Myrtille a tenu à leur laisser un peu d’intimité à la veille de ce

grand jour et ils lui en sont reconnaissants. Ils sont un peu fatigués de

jouer leur mascarade. Ils sont soulagés de pouvoir souffler un peu, loin

des yeux inquisiteurs de Myrtille. En plein milieu du repas, Joanne pose

sa fourchette et se lève de table.

« J’allais oublier de t’en parler… »

Il la voit se diriger vers son sac à dos rouge et fouiller à l’intérieur.

« J’ai acheté ça, cet après-midi. »

Elle revient avec un petit coffret noir qu’elle pose sur la table, devant

lui.

« Qu’est-ce que c’est ? »

Elle lui fait signe d’ouvrir le coffret et il s’exécute. Il est surpris d’y

trouver deux anneaux, posés sur un petit coussin rouge.

« Pourquoi ? demande-t-il en relevant la tête vers elle.

— Pour que Myrtille arrête de poser des questions. Ça ne m’a rien

coûté. C’est de l’acier inoxydable. J’ai considéré que c’était le prix de

notre tranquillité. »

Il referme le coffret en acquiesçant.

« Tu as bien fait. »

Ils recommencent à manger tous les deux, sans se presser. Il remarque

que le chaton n’est pas là. D’ordinaire, Joanne ne le descend qu’à l’heure du coucher, sur demande d’Émile. Le reste du temps, on peut être certain

qu’il se trouve à ses pieds ou sur ses genoux. Ce soir non. Elle doit être

tendue… D’ailleurs il la trouve bien silencieuse.

« Ça va ? » demande-t-il entre deux bouchées.

Elle hoche la tête.

« Tu es un peu stressée ?

— Non… Pas stressée mais… bizarre. »

Il repose sa fourchette et la fixe avec gravité.

« Si tu n’es plus sûre de vouloir le faire, on peut tout annuler.

— Ce n’est pas ça.

— On n’est pas obligés de le faire. Je vais mieux d’ailleurs… Depuis

qu’on est ici, je n’ai presque plus de trous de mémoire…

— Je vais le faire, Émile. On va se marier.

— Si tu…

— Je vais me marier demain. Ça me fait juste me sentir bizarre mais je

suppose que c’est pareil pour toi. »

Elle le sonde et il confirme d’un hochement de tête. Il est soulagé

qu’elle n’ait pas envie d’annuler le mariage.

« Oui. Je me sens un peu vide.

— Et moi, un peu paumée et… incrédule.

— Ça ira mieux demain. Ça n’est jamais rien qu’un bout de papier.

— Je sais. »

Le silence retombe dans le studio. Pourtant ils ne recommencent pas à

manger, ni l’un ni l’autre. Quelques secondes passent puis Joanne pose

ses deux mains à plat sur la table et demande, sans détour :

« Tu as déjà été amoureux ? »

Il est dans un état beaucoup trop étrange et léthargique pour se montrer

surpris ou gêné par la question.

« Oui.

— Beaucoup de fois ?

— Non. Une seule.

— Ça a duré ?

— Pendant quatre ans.

— C’est Laura… la fille dont tu m’as parlé un jour ? »

Il se souvient de cette conversation sur le parking d’Artigues. Tout cela

lui paraît étrangement loin.

« Oui, c’est elle. »

Il fronce les sourcils, davantage étonné qu’embêté.

« Pourquoi tu me demandes ça ?

— On va se marier tous les deux, non ?

— Oui…

— On peut savoir ce genre de choses l’un sur l’autre. »

Il a un faible sourire.

« Oui. Sans doute. »

Il n’est pas vraiment enchanté de devoir raviver le souvenir de Laura à

la veille de son mariage avec Joanne. Elle joue quelques instants avec sa

fourchette, le temps de formuler sa prochaine question :

« Tu l’aimes toujours ? »

Il s’enfonce dans son siège, mal à l’aise. Il croit qu’il préférait de loin

la Joanne silencieuse et indifférente, qui ne posait jamais de questions.

« Elle est partie. C’est fini depuis un an.

— Et alors ? Tu l’aimes toujours ?

— Je… Sans doute que non.

— Sans doute que non ? »

Elle le fixe avec un regard sceptique. Il capitule avec un soupir.

« J’imagine qu’une part de moi l’aimera toujours, quoi qu’il arrive. »

Il a eu tort de songer que sa réponse satisferait Joanne et sa soudaine

curiosité.

« Tu voulais te marier avec elle ? demande-t-elle avec douceur.

— Joanne…

— C’est juste une question.

— Oui. Oui, j’aurais voulu… un jour. »

Il se redresse sur sa chaise. Il en a assez de ses questions.

« Pourquoi ?

— Je voulais juste savoir.

— Pourquoi ça ? »

Elle hausse les épaules.

« Je me demandais juste à quoi tu penserais demain, quand on sera à

mairie et qu’on sera forcés de se dire oui… Maintenant je sais que tu

penseras à Laura, que ça te rendra malheureux. Je suis désolée pour ça.

— Tu n’as pas à l’être… Tu me rends un service énorme.

— Peut-être mais ce sera moi devant le maire, à côté de toi, pas Laura,

et rien que regarder mon visage te sera difficile.

— Ça sera pareil pour toi. Tu penseras à Léon. »

Elle secoue la tête avec une vigueur qui le surprend et le laisse pantois.

« Non. Je ne penserai pas à lui demain. Ni à la mairie ni après. »

Il se retrouve un peu bête, la bouche entrouverte. Il n’a rien d’autre à

ajouter. Il songe que c’était une bien mauvaise idée de ressasser tout ça, à

quelques heures du mariage.

Ils se couchent très silencieux ce soir-là.

 

Ce sont les cris de Myrtille qui les réveillent le lendemain matin,

depuis le rez-de-chaussée.

« Joanne ! Joanne ! Tu as vu l’heure qu’il est ? Il faut vraiment que tu

essaies ta robe ! »

Ils ne comprennent pas pourquoi Myrtille panique. Le rendez-vous à la

mairie n’est prévu qu’à quatorze heures. Joanne se lève quand même et

tâtonne dans l’obscurité. Les cris redoublent :

« Joanne ! Émile ! Ouvrez vos volets ! Il est déjà midi ! »

Émile se redresse brutalement.

« Quoi ? »

Il ajoute plus bas, s’adressant à Joanne :

« Elle nous fait marcher, non ?

— J’arrive ! » crie Joanne avant que Myrtille ne se remette à hurler à

travers la maison.

Émile s’habille sans se presser. Il n’a pas grand-chose à se mettre pour

de pareilles circonstances… Il déniche tout de même un pantalon bleu

marine et une vieille chemise blanche. Ça devrait faire l’affaire. Après ça,

il prend une douche et se fait un thé noir. Il sait qu’il ne pourra rien

avaler. Joanne réapparaît une heure plus tard, les cheveux noués en

tresse, l’air désolé.

« Je n’ai pas pu échapper à la coiffure…

— Et la robe ?

— Je n’y échapperai pas non plus… »

Il ne peut s’empêcher de sourire. Ils se sont fait prendre à leur propre

jeu. S’ils avaient été honnêtes depuis le début, les choses auraient pu être

plus faciles.

« Prends une tenue dans ton sac… Tu te changeras en route, quand on

sera loin du regard de Myrtille.

— Oui… Je vais faire ça. »

 

« Viens, on se cherche une ruelle tranquille pour que je me change. Tu

me cacheras. »

Joanne a l’air pressée d’en finir mais Émile ne bouge pas. Il la détaille.

La robe de Myrtille est une de ces robes d’époque ample, droite, tombant

jusqu’aux pieds. De la dentelle recouvre le buste de Joanne, ses épaules

et ses bras, jusqu’aux poignets. Myrtille a retouché le col en V pour qu’il

ne soit pas trop ample et dessine un joli décolleté.

« On y va ? » s’impatiente Joanne.

Elle est gênée qu’il la dévisage avec ce drôle d’air.

« Oui. On y va. »

Ils font quelques pas dans la ruelle, un peu mal à l’aise tous les deux.

« Tu … c’est une jolie robe », déclare Émile en se grattant la gorge.

Il n’ose pas la regarder dans les yeux. Il n’ose pas lui dire qu’elle est

belle là-dedans. Les choses deviendraient encore plus gênantes. Pourtant

c’est vrai. Elle est vraiment belle aujourd’hui.

« Jolies chaussures ! » lance-t-il d’un ton moqueur, pour briser la

glace.

Sous la robe de mariée de Myrtille, dépassent deux pieds nus dans des

sandales dorées délavées par le soleil et ça, c’est le signe que rien de tout

ça ne compte vraiment.

 

Ça n’est pas une mince affaire de trouver une ruelle déserte pour que

Joanne quitte sa robe, surtout en plein festival d’arts. Le village est

surpeuplé. Les touristes affluent de tous les côtés, dans toutes les rues,

même dans les cours intérieures, accessibles depuis la rue. Émile et

Joanne se retrouvent bien vite au centre de l’attention. Les touristes les

observent, curieux, prennent des photos, s’interpellent. Ils font même

l’objet d’exclamations de surprise :

« Oh ! Regardez ! Des mariés ! »

« Félicitations, les amoureux ! »

Joanne parle entre ses dents serrées :

« Je crois que je ne pourrai pas me changer !

— Je suis désolé, dit Émile. Je crois que tu devras la garder pour la

cérémonie.

— Ça n’est pas grave.

— Tu l’enlèveras tout de suite après. Il doit y avoir des toilettes à la

mairie…

— Ne t’inquiète pas. Je survivrai. Ce n’est rien. »

Elle est calme, comme à son habitude. Calme et légèrement

indifférente. Lui se sent nerveux. Ça n’est pas lui que les passants

montrent du doigt en s’extasiant, pourtant c’est lui qui en est le plus gêné.

Ils se mettent à presser le pas pour atteindre la mairie au plus vite. Joanne

a retroussé sa robe au-dessus des genoux pour pouvoir accélérer. Ses

sandales délavées claquent sur le pavé. Ils arrivent dans le hall de la

mairie à bout de souffle. L’employée derrière son comptoir les accueille

avec un large sourire.

« Qu’ils sont beaux, nos mariés du jour ! »

Elle les fait asseoir dans un coin, le temps qu’elle appelle « Monsieur

le Maire » et les employés leur faisant office de témoins. Elle décroche

son téléphone pour prévenir tout ce beau monde. Joanne est immobile,

impassible, assise le dos bien droit. Son état préoccupé de la veille a

totalement disparu. Elle est de nouveau sereine. Émile, lui, a du mal à

tenir en place. Il l’observe, par petits coups d’œil furtifs. Il aimerait

s’imprégner de cette image. Joanne dans cette robe de mariée d’époque,

ses cheveux noués en une natte qu’elle a ramenée sur l’une de ses

épaules, la dentelle qui habille ses bras et ses frêles poignets, le tissu

blanc qui descend en V et dévoile son cou, la naissance de sa poitrine.

Dans quinze minutes, quand les registres seront signés, elle disparaîtra

dans les toilettes du hall et elle remettra une de ses robes noires

difformes. Il n’aura plus jamais l’occasion de la voir comme ça. Alors il

en profite. Dans son esprit, maintenant, il y aura toujours deux Joanne.

La Joanne en noir, silencieuse, indifférente à son propre sort, cachée

derrière des vêtements amples et un large chapeau. Et la Joanne en blanc,

belle et féminine, une furtive apparition, un aperçu de ce qu’elle aurait pu

être si la vie en avait été autrement, si Léon n’avait rien fait

d’impardonnable. Il est certain que la Joanne d’avant Léon et le drame

mystérieux portait de la couleur, nouait ses cheveux en tresse et riait

davantage. Mais il ne pourra jamais en avoir le cœur net.

 

« Mademoiselle Joanne Marie Tronier, consentez-vous à prendre pour

époux Monsieur Émile Marcel Verger ici présent ? »

Elle le regarde. L’échange visuel ne dure qu’une seconde mais il

semble dire beaucoup de choses. Il semble dire qu’il n’a pas à s’inquiéter,

qu’elle a fait la promesse de veiller sur sa liberté et qu’elle scelle son

engagement. Elle a une voix extrêmement claire lorsqu’elle répond :

« Oui. »

Le Maire se tourne vers lui. Il entend à peine les mots qu’il prononce.

« Monsieur Émile Marcel Verger, consentez-vous à prendre pour

épouse Mademoiselle Joanne Marie Tronier, ici présente ? »

Il le laisse à peine terminer sa phrase, il répond :

« Oui. »

Cela fait rire son témoin, un employé municipal au crâne chauve, qui

prend ça pour de l’empressement lié à l’émotion.

« Au nom de la loi, je déclare Monsieur Émile Marcel Verger et Joanne

Marie Tronier unis par le mariage. »

Le silence retombe. Ils échangent tous les deux un regard soulagé et un

peu embarrassé.

« Vous avez des alliances ? interroge le Maire. C’est maintenant qu’on

procède à l’échange. »

Joanne a un petit sursaut.

« Ah oui ! »

Elle cherche dans ses poches mais réalise qu’elle n’en a pas, qu’elle

porte la robe de mariée de Myrtille. Émile lui souffle :

« Dans ton sac ? »

Elle regarde autour d’elle, ses yeux tombent finalement sur une

pochette noire à ficelle, que Myrtille lui a prêtée pour l’occasion, et qui

trône à ses pieds. Les témoins sourient. Ah, l’émotion… doivent-ils

songer. Joanne tâtonne à l’intérieur et sort le petit coffret noir.

« Je vous laisse procéder à l’échange. »

Elle ouvre la boîte, tend son anneau à Émile qui chuchote :

« Tu es censé me le mettre.

— Ah ? »

 

« Nous allons authentifier cette union en signant les registres d’état

civil. Les mariés d’abord, puis les témoins. »

Émile a les mains moites mais ça va mieux maintenant. C’est terminé.

Une signature et ils se tirent. Il est libre. Quoi qu’il arrive désormais, ce

sera à Joanne de décider de son sort. Il sait qu’elle suivra sa volonté.

« Bien. Maintenant je peux vous remettre votre livret de famille avant

que vous ne partiez. »

Il masque avec peine sa surprise. Un livret de famille… Que vont-ils

bien pouvoir en faire ? Il se retrouve avec le petit carnet officiel entre les

mains. Monsieur le Maire pose une main sur son épaule, lui faisant

comprendre qu’il les raccompagne hors de la salle. Les employés de la

mairie leur murmurent des félicitations polies sur le pas de la porte puis

ils partent tous les deux, avec leur livret de famille.

« Attends-moi ici, murmure Joanne. Je passe me changer aux

toilettes. »

Émile se retrouve à attendre seul, dans le hall, face à l’employé de

mairie qui lui demande, excitée :

« Alors ? Tout s’est bien passé ? »

Il acquiesce. Il est soulagé que tout cela soit terminé. Mais il a un petit

goût amer dans la bouche. C’était triste et impersonnel. Bien sûr, ça

n’était qu’une signature, comme il se l’était répété maintes et maintes

fois. Mais ça ne change rien à la lourdeur et à la tristesse qui s’abattent

sur lui. Il aurait aimé avoir droit à autre chose. Il ne peut se débarrasser

de cette boule dans sa gorge.

 

Ils se retrouvent dans la chaleur étouffante, sans robe blanche. Tout est

retombé. L’appréhension, la nervosité. Il ne reste qu’un énorme vide.

« On… On fait quoi ? » demande timidement Joanne.

Ils sont désorientés. Émile n’a qu’une envie : marcher un peu tout seul,

prendre l’air, oublier qu’il vient de gâcher quelque chose en quoi il

croyait fermement.

« Je ne sais pas. Je crois que je vais marcher un peu… »

Elle semble percevoir la lourdeur dans sa voix. Elle a un regard désolé.

Pour elle, ça n’était rien. Mais elle sait que c’était différent pour lui.

« Je vais faire un tour sur le festival, dit-elle d’une voix douce. On se

retrouvera ce soir au studio… »

Il a un instant de lucidité :

« Qu’est-ce qu’on va dire à Myrtille ? Elle trouvera ça bizarre qu’on

rentre chacun de son côté. »

Joanne hausse les épaules.

« Je lui dirai que… je ne sais pas… Que tu es parti acheter du

champagne pour ce soir.

— Oui… »

Il est abattu. Ils se font face, quelques instants de plus, puis Joanne

déclare :

« Bon… Alors à tout à l’heure. »

Et elle s’éloigne à petits pas, avec la robe de mariée sous le bras. Elle

se retourne une seconde, pour lancer :

« Tu peux m’accompagner… Je veux dire… On peut y aller ensemble

si tu veux… »

Mais elle voit bien qu’il n’est pas dans son assiette.

« Laisse tomber… À plus tard. »

31 août,

Laura,

Tu seras surpris de recevoir ce courrier électronique. Je n’ai pas ton adresse. Je ne sais pas où tu vis actuellement. Je n’ai que cette adresse e-mail pour te joindre. Je ne sais même pas si tu consultes encore ta messagerie.

Je me suis assis dans un café avec une connexion internet et un ordinateur, pour t’écrire. Il fait quarante degrés. Je porte une maudite chemise qui me fait transpirer. Je sors juste de la mairie où je viens de me marier. Je viens de dire « oui » pour des raisons qui ne sont pas les bonnes. Joanne est une fille très bien, qui était très belle en robe de mariée mais qui faisait ça également pour les mauvaises raisons. On s’est dit « oui » devant le maire et devant deux témoins que nous ne connaissions pas et qui s’en fichaient pas mal d’être là. On a signé les registres et à peine sorti de la mairie, je suis parti à la recherche d’un semblant de cybercafé pour t’écrire.

Tout ce que je voulais faire à ce moment-là, c’était te dire que c’était avec toi que j’aurais voulu me marier. Alors voilà. C’est chose faite. Je ne te l’ai jamais dit, parce qu’on a toujours été trop pudiques tous les deux et trop cons, surtout. On a toujours eu peur de se dire les choses clairement. Oui. Je t’aimais. Je t’aimais comme un dingue, ça, je suppose que tu le savais. Mais je ne t’ai jamais dit que je voulais t’épouser. Je pensais qu’on aurait le temps. Le jour du mariage de Renaud et Laëtitia, j’ai cherché ton regard dans l’église, pour te le faire comprendre mais tu n’étais pas là. J’aurais dû y voir un signe. Tu étais partie monter ta revanche contre Laëtitia… J’aimais aussi le fait que tu sois une petite peste.

Je ne me le cache pas : j’ai mis pas mal de temps à me remettre de ton départ. Je ne sais pas si j’en suis totalement guéri mais je fais mon possible pour aller de l’avant et ne plus y penser. Sache que tu n’étais pas avec moi, dans la mairie, que je t’ai chassée de force de mes pensées, dès mon lever, ce matin, mais à peine les portes du hall franchies, tu as ressurgi. Je crois qu’on n’aime vraiment qu’une fois dans sa vie. Moi c’était toi. Ça ne sera personne d’autre.

Ça n’est pas triste… Ça n’est pas donné à tout le monde d’aimer vraiment. J’ai eu cette chance. J’en suis reconnaissant.

Je vais maintenant terminer ce mail, avant de succomber à la canicule dans ce foutu cybercafé. Je te souhaite le meilleur évidemment, d’être heureuse, épanouie, de rester toujours la même (oui ton côté peste et insolent me manquera toujours). Pour ma part je reste le même (enfin je crois).

Je t’embrasse.

Émile

 

Il ne rentre pas tout de suite à l’appartement. Il fait une chaleur

étouffante dehors mais il ne veut pas rentrer tout de suite. Il fuit les rues

animées et bondées de touristes, il redescend le village à l’ombre des

ruelles escarpées et se dirige vers le nord. Il a une vague idée de l’endroit

où il va. Il sait que ça n’est pas une bonne chose, avec la chaleur qu’il

fait, mais il en a besoin. Il marche sans s’arrêter pendant une heure puis il

aperçoit avec soulagement les premiers éboulis de pierre, les premières

ruines. C’est le seul endroit où il a envie d’être en ce moment, le seul lieu

qui reflète parfaitement son état d’esprit du moment. Cômes, le village de

ruines. On l’appelle le « village perdu ». Plus aucun panneau n’indique

son existence. Il n’est plus qu’un paysage de désolation, au milieu duquel

se dresse courageusement une petite église. L’église de Saint-Étienne de

Coma, une étrange église dénudée, sans clocher, sans gravures, sans

vitraux, une église toute simple, avec ses murs de pierres. Émile pousse

la lourde porte en bois qui s’ouvre avec un affreux grincement.

L’intérieur est d’une simplicité extrême, lui aussi. Des murs blancs, des

bancs en chêne massif alignés face à l’autel, en bois massif lui aussi,

recouvert d’un parement rouge et or. Il fait frais là-dedans et beaucoup

plus sombre. Émile se laisse tomber sur un banc, au premier rang et il

ferme les yeux. Il a juste envie de laisser les minutes défiler, comme ça,

sans plus penser à rien, au milieu du village perdu.

 

« Oh ! »

Il est rentré au 6 Carrero del Massador sans croiser Myrtille. Il a pris

directement les escaliers à gauche, après avoir passé la porte d’entrée. Il

n’avait surtout pas envie de croiser la vieille dame. Il a gravi les escaliers et il vient de pousser une exclamation de surprise en découvrant la table

dressée par Joanne, les bougies allumées, un joli chemin de table doré.

Une délicieuse odeur s’échappe du minifour et envahit la pièce. Joanne

est là, devant le plan de travail. Elle porte un tablier. Elle se retourne en

l’entendant rentrer.

« Te voilà. »

Elle a gardé sa tresse qui la rend si féminine. À l’autre bout du studio,

la robe de mariée de Myrtille a été suspendue sur un cintre et pend,

contre le mur, retenue à un clou.

« Tu nous prépares un repas de fête ?

— Oui… J’ai voulu faire un… »

Elle semble gênée.

« Un semblant de repas de mariage… Je… Je sais que ça n’est rien…

que ça n’est pas la fête de mariage dont tu rêvais mais… c’est un petit

quelque chose… »

Il est touché par son attention. Ce qu’elle vient de préparer, ça n’est

pas un petit quelque chose. C’est beaucoup. Il ne sait pas comment le lui

dire. Il se racle la gorge.

« Merci Joanne. C’est… C’est très bien… Je t’assure… C’est une jolie

attention. »

Elle fronce le nez, un peu gênée.

« J’espère que ça te plaira.

— J’en suis sûr. »

Elle s’essuie les mains sur son tablier avec une certaine nervosité.

« Je n’ai pas acheté de vin… Je ne bois jamais… Je ne sais pas

choisir…

— Alors je ressors acheter du champagne, déclare-t-il.

— Du champagne ?

— Du champagne ! On vient de se marier, oui ou merde ? »

Elle semble soulagée de le voir plaisanter, de voir un peu de légèreté

revenir.

« Oui, dit-elle avec un sourire timide.

— Et tu seras obligée d’en boire ! Le soir de ton mariage, c’est un

minimum. Je file ! À tout de suite ! Je serai là dans dix minutes !

— À tout de suite ! »

 

Il ne trouve plus de magasin ouvert. Il est vingt heures. Il est forcé de

se diriger chez Annie, dans l’espoir que son mari ait du champagne dans

sa cave. Elle est surprise de le voir.

« Que fait le tout jeune marié ici ? »

Il essaie de s’expliquer, embarrassé :

« On a une pénurie de champagne… Tout est fermé dans le village…

Je venais voir, si à tout hasard, vous pouviez nous dépanner d’une

bouteille. »

Le sourire d’Annie s’élargit encore.

« Mais bien entendu ! »

Elle l’agrippe pour lui claquer une bise chaleureuse.

« Et toutes mes félicitations ! »

Quelques secondes après, il ressort de la maisonnette avec une

bouteille de champagne sous le bras, sous les cris d’Annie :

« C’est de bon cœur ! Considérez ça comme notre cadeau de mariage !

Et passez une superbe soirée ! »

 

Il manque de s’entraver dans quelque chose en entrant dans le studio et

il rattrape de justesse la bouteille de champagne qui allait s’écraser au

sol. Quand il se stabilise il aperçoit la boule de poils blancs et roux, à ses

pieds, responsable de l’incident. Joanne crie :

« Pok ! Tu n’es pas sage ! »

Puis s’adressant à lui, elle s’empresse d’ajouter :

« Je vais le descendre ! J’allais le faire avant que tu n’arrives ! »

Mais Émile se baisse auprès de Pok. Il ne lui a pas prêté beaucoup

d’attention jusqu’à maintenant. Pour lui, ça n’était que la peluche de

Joanne, quelque chose auquel elle tenait. Mais c’est vrai qu’il a une bonne bouille, avec ses petits yeux qui réclament des caresses. Joanne

s’accroupit auprès de lui et soulève Pok dans ses bras.

« Allez ouste ! Pourquoi tu te mets toujours dans nos pieds ? »

Elle est tellement mignonne, à essayer d’avoir l’air autoritaire. Elle

manque cruellement de conviction. Elle n’a aucune envie de disputer Pok

et ça se voit.

« Laisse-le, dit Émile.

— Quoi ?

— Il peut passer la soirée avec nous. Il ne dérange pas. »

Elle a du mal à masquer son étonnement.

« Il vient presque de te faire tomber…

— Je ferai attention maintenant. Je regarderai où je marche.

— Je sais bien que tu ne l’aimes pas beaucoup… Je peux le descendre.

Ça ne me dérange pas.

— Ce n’est pas… Je n’ai jamais dit que je ne l’aimais pas… se défend-

il maladroitement.

— Mais… »

Elle semble perdue.

« Tu refuses de le laisser ici…

— C’est juste pour la nuit. Je sais que les chatons sont joueurs et je

n’ai pas envie qu’il me réveille toutes les deux heures en me sautant sur

le ventre ou en me mordant les pieds. »

Ils se font face, Pok bien à l’abri dans les bras de Joanne.

« C’est juste pour ça ? demande-t-elle, incrédule.

— Bien sûr que c’est juste pour ça.

— J’étais persuadée que tu ne l’aimais pas. Que tu n’en voulais pas ici.

— Bien sûr que si. J’ai… Je trouve ça plutôt mignon de le voir

toujours collé à toi. »

Joanne détourne le regard, gênée.

« Mais tu me demandais sans cesse si je m’étais occupée des

affiches… si je lui avais trouvé une famille… Je pensais que tu avais hâte

que je m’en débarrasse. »

Il se met à sourire. Joanne conserve Pok pressé contre son cœur,

comme pour le protéger d’un danger.

« Ça m’amusait de te voir si gênée. Je savais que tu ne pourrais jamais

le laisser partir. »

Elle hésite entre sourire à son tour et froncer les sourcils.

« Mais alors…

— Oui ?

— Tu envisages…

— Oui ?

— Tu envisages qu’on puisse éventuellement le garder ? »

Elle a les yeux arrondis, la bouche entrouverte.

« Oui, éventuellement.

— Dans le camping-car ? Quand on repartira ? »

Il hausse les épaules.

« Ça peut se faire, non ?

— C’est vrai ? »

Il acquiesce.

« Oui c’est vrai. »

Ça y est, c’est là, c’est le moment où ça se produit, le moment qu’il

guettait. Le front qui se lisse de nouveau, les yeux qui se plissent, la

bouche qui frémit. Elle peine à masquer son bonheur.

« C’est super, Émile ! C’est… Merci. »

Il veut devenir un bon compagnon pour elle. Elle le mérite.

 

Il la regarde manger en silence. C’est aussi quelque chose qu’il

apprécie chez Joanne. Elle ne se sent pas toujours obligée de parler et de

meubler le silence. Elle sait l’apprécier.

« Quelle est la suite ? demande-t-il quand il la voit se lever.

— Je ne sais pas si ça te plaira…

— Arrête de toujours dire ça.

— C’est une tarte sucrée salée.

— Eh bien j’aime le sucré salé. Qu’est-ce que c’est ? »

Elle dépose le plat à tarte devant eux. C’est encore fumant et ça sent

divinement bon.

« Une tarte aux oignons caramélisés, aux cranberries et au chèvre

frais. »

Elle rougit en surprenant son regard étonné et admiratif.

« Arrête de me fixer comme ça.

— J’allais dire “je vais finir par t’épouser”… mais c’est déjà fait. »

La plaisanterie ne prend pas vraiment. Joanne a un petit sourire timide,

pas plus.

« Tu aimes ?

— J’adore. »

Ils continuent de manger au son de leurs fourchettes et du morceau de

jazz qui emplit le studio. Les bougies procurent une lumière vacillante et

tamisée. Pok s’est couché aux pieds de Joanne. Canaille le regarde de

loin.

« Comment c’était le festival, cet après-midi ? demande Émile.

— Oh… Très bien… C’était le dernier jour. Les artistes ont tous

exposé devant l’église Saint-Vincent.

— Cool. »

Le silence retombe et ils reprennent leur mastication.

« Tu as croisé Myrtille en rentrant ?

— Non. Et toi ?

— Moi non plus.

— Je crois qu’elle se cache. »

Il acquiesce et boit une gorgée d’eau.

« Elle veut nous laisser profiter de notre soirée de noces

tranquillement. Elle a dû se cacher dans un coin de son salon…

— La pauvre… »

 

Émile termine de débarrasser la table pendant que Joanne amène deux

coupelles à dessert, pleines d’une mousse blanche et parsemées de

framboises. Il reste une troisième coupelle sur le plan de travail.

« Et celle-là, on ne la prend pas ? interroge-t-il.

— Non, celle-ci est pour Myrtille.

— Elle a drôlement de la chance de t’avoir. »

Elle secoue la tête.

« Non, c’est nous qui avons de la chance de l’avoir.

— C’est vrai. »

La robe de mariée, qui se balance sur son cintre, à l’autre bout de la

pièce en témoigne. Ça n’est pas rien, ça non plus.

« Elle me manquera, ajoute Joanne.

— Oui… Je ne pensais pas, mais à moi aussi.

— On va devoir repartir maintenant que le mariage a eu lieu, non ? »

Il sent qu’elle n’en a pas vraiment envie. Pas tout de suite. Et lui non

plus. Ils se sont habitués à ce quotidien à Eus, au studio aux murs de

pierre apparente, à la cour intérieure, au thé sous le platane, à la présence

de Myrtille, aux parties de Scrabble nocturnes, aux ruelles pavées. Ils ne

sont pas prêts à repartir tout de suite.

« Tu sais, rien ne presse… On peut se laisser quelque temps. »

Il voit le soulagement sur son visage inquiet. Elle espérait ce genre de

réponse. Elle acquiesce.

« Oui, pas besoin de se précipiter. »

Ils sont bien contents d’être sur la même longueur d’onde.

« Alors… Qu’est-ce que c’est ? interroge Émile en plantant sa cuillère

dans la coupelle.

— Un tiramisu aux framboises et au chocolat blanc. »

Il l’avale si vite qu’elle ne prend même pas la peine de lui demander

s’il aime.

 

Il sort des verres à vin, qu’il a dénichés dans un des placards de la

kitchenette, et ouvre la bouteille de champagne.

« Ça nous a été offert par Annie et son mari, annonce-t-il.

— Ils sont drôlement gentils. »

Il remplit leurs verres de champagne pendant que Joanne installe sur la

table un plateau de Monopoly qu’elle a déniché dans le salon de Myrtille,

quelques jours plus tôt.

« Je propose une nouvelle règle, déclare-t-il en prenant place en face

d’elle.

— Laquelle ?

— Comme c’est notre soirée de noces, on pourrait personnaliser un

peu le jeu, et en profiter pour apprendre des trucs l’un sur l’autre ? »

Il la sent hésitante. Il poursuit quand même :

« Celui qui va en prison doit répondre à une question pour pouvoir en

sortir. Qu’est-ce que tu en dis ? »

Elle prend quelques secondes pour répondre. Elle doit évaluer les

probabilités qu’elle a, de se trouver en mauvaise posture.

« Allez, rien de méchant, insiste-t-il. C’est juste pour apprendre à se

connaître davantage… Comme ces stupides jeux d’action ou vérité. »

Il se demande si elle a déjà joué à ce genre de jeux d’adolescents, au

fin fond de son village… Peut-être pas.

« D’accord », finit-elle par dire.

Ils commencent à jouer tout en sirotant le champagne qui est plutôt

bon.

« Tu aimes ? » demande Émile à Joanne.

— Oui. C’est frais. »

Elle s’occupe de la banque. C’est elle qui compte et redistribue les

billets. C’est un jeu ancien. Les billets sont encore en francs. La voix de

Ray Charles a laissé place à celle de Louis Armstrong. Joanne murmure

les paroles d’Only You. Visiblement elle les connaît par cœur.

« Je ne savais pas que tu aimais le jazz », dit-il, surpris.

Elle répond en continuant de classer les billets :

« Mon père était un grand fan de Miles Davis, entre autres. J’ai grandi

sur des accords de jazz.

— Tu es surprenante… »

Elle relève la tête, surprise, et cesse de ranger les billets.

« Quoi… ? »

Il ne sait pas s’il a dit ça à cause des bulles de champagne qui lui

montent à la tête. Avec cette canicule, deux verres pourraient le rendre

totalement ivre.

« Non, c’est que… Tu es un personnage surprenant.

— En quoi ?

— Je ne sais pas. Ce mystère que tu gardes autour de ta vie… Ta façon

d’être… Ton silence… Ton calme… Comme si tu essayais de te faire

oublier… Et puis d’un coup tu peux réciter une citation ou chanter un air

de jazz vieux comme le monde… »

Il sourit devant son air étonné. C’est vrai, c’est un sacré personnage.

Tout ce qu’il vient de dire est vrai. Et encore, il n’a pas parlé de son

chapeau noir, de ses vêtements amples, de son détachement total parfois,

de ses remèdes de grand-mère…

« Je ne suis que le reflet de mon père », dit-elle dans un haussement

d’épaules.

Il sourit un peu tristement car elle l’a perdu, ce père qui devait être son

modèle. C’est peut-être pour ça qu’elle ne porte plus que du noir…

« Ça devait être une chouette personne.

— Il l’était. »

Elle lui tend un tas de billets, pour chasser cet instant de lourdeur.

« Tiens, voilà ce que tu dois mettre au milieu. Ça va dans la Caisse de

Communauté. »

Ils reprennent leur partie en silence. C’est Émile qui se retrouve le

premier en prison. Joanne réfléchit longuement à la question à lui poser.

« Je ne sais… dit-elle, embarrassée.

— Il n’y a pas quelque chose que tu aimerais savoir mais que tu n’as

jamais osé demander ? »

Elle hésite encore un instant, pianote de ses doigts sur la table puis

demande, d’une voix claire :

« Tu es parti où cet après-midi, après la cérémonie ? »

Ça n’était clairement pas la question à laquelle il s’attendait. Il marque

une courte indécision avant de répondre :

« Je suis allé jusqu’à Cômes et je me suis assis dans l’église. Ensuite je

suis rentré. »

Elle a un hochement de tête un peu grave. Il ne lui a pas dit pour le

mail à Laura. Elle n’y est pour rien dans tout ça, elle a juste voulu rendre

service, elle n’a jamais prétendu prendre la place de Laura, mais il ne

veut pas courir le risque de la froisser.

« D’accord… Tu peux sortir de prison. »

Il relance le dé. Quelques minutes plus tard, c’est Joanne qui se

retrouve sur la case prison et il la voit s’agiter sur sa chaise, mal à l’aise.

Il y a quelque chose qu’il aimerait beaucoup savoir… Pourquoi ne porte-

t-elle que du noir, la couleur du deuil ? Mais il ne veut pas l’attrister,

l’obliger à parler de son père, recréer de la lourdeur. Alors il opte pour

une question qu’il pense être plus légère.

« Il y a un truc que j’ai remarqué…

— Oui ?

— Quand tu t’asseois dehors, le soir, pour méditer ou bien juste pour

prendre l’air, il y a ce truc que tu fais toujours…

— Quelle chose ?

— Tu lèves les yeux au ciel et tu restes pendant des heures, le regard

en l’air. Pourquoi tu fais ça ? »

Il se rend compte un peu trop tard qu’il vient peut-être de gaffer, que la

question sur les vêtements noirs était peut-être préférable. Il voit le

trouble sur son visage, l’effort qu’elle fait pour maintenir une expression

neutre et détachée mais il voit les coins de sa bouche tressauter.

« Joanne, si tu ne veux pas… » ajoute-t-il précipitamment.

Mais elle est déjà en train de répondre :

« J’ai connu un petit garçon qui passait des heures à regarder le ciel…

Un petit Tom. C’était un petit garçon différent des autres. Il était en

permanence dans son monde. On avait du mal à l’atteindre. »

Elle a un sourire triste. Il se rend compte que ses yeux s’emplissent de

larmes, pourtant elle continue :

« C’était un petit garçon tout à fait passionnant. Il passait son temps à

peindre… »

Elle est obligée de s’arrêter un instant pour déglutir :

« … à peindre du bleu. Il remplissait des pages et des pages de bleu.

Rien d’autre que du bleu. On ne savait pas si c’était le ciel ou la mer qu’il

dessinait. Il ne le disait pas. Et… Et le pire dans tout ça… c’est qu’il

froissait tous ses dessins. À peine il les terminait, qu’il les froissait,

mécontent, comme s’il était déçu de n’avoir pas trouvé la bonne teinte, le

bon mélange de bleus. Alors il repartait dans la cour et il recommençait à

observer le ciel pendant des heures. Et le lendemain, on pouvait être sûr

qu’il referait une nouvelle peinture de bleus. »

C’est troublant de la voir comme ça. Au bord des larmes mais souriant,

parlant vite, parlant avec passion et émotion. Elle n’a jamais été comme

ça. Il ne peut plus l’arrêter.

« Les professeurs l’avaient surnommé Tom Blue. Ils avaient interdit

aux autres enfants d’utiliser la peinture bleue… Sur ma demande. Elle lui

était réservée. C’était la peinture de Tom Blue. »

Elle a un petit rire nerveux, chargé d’émotion. Il ne l’a jamais vue rire

avec autant de sincérité. Elle devait sacrément l’aimer, ce petit garçon. Il

interroge, touché lui aussi :

« Il était dans l’école où tu travaillais ? »

Elle hoche la tête avec émotion.

« Oui. Il était dans l’école. Mais il est parti.

— Ça fait longtemps ?

— Un peu oui. »

Elle boit une longue gorgée de champagne. Elle est comme ça Joanne,

elle recueille les plus faibles, les plus fragiles, ceux qui sont différents,

ceux qui sont enfermés dans leur monde ou ceux qu’on risque de tuer…

Le petit Tom Blue, Pok… Il avait raison tout à l’heure. Elle est

surprenante.

« Alors tu observes le ciel à ton tour ? »

Elle acquiesce. Les larmes ont disparu au fond de ses yeux.

« Oui. Je me demande si je trouverai la bonne combinaison de bleus un

jour. Si je pourrai la peindre pour lui, et la lui donner, le jour où je le

retrouverai… »

Il boit une gorgée de champagne lui aussi, pour masquer son émotion.

« Il en sera très content, dit-il.

— Tu penses ?

— J’en suis certain. »

Ils échangent un sourire tremblotant. Ils viennent de partager un

moment intime, tous les deux. Émile le sent et il est certain que Joanne le

sent aussi.

« Tu sais où il est parti ? Tu sais comment tu feras pour le retrouver ? »

Elle déglutit.

« J’ai une petite idée. »

Elle récupère les dés sur le plateau et demande, se raclant la gorge :

« Je peux rejouer ?

— Bien sûr. Tu peux lancer le dé. »

 

Ils évitent la prison pendant tout le reste du jeu, pas vraiment

volontairement, mais les dés ont décidé de les laisser tranquilles pour le

reste de la soirée. Il est minuit quand ils débarrassent la table et déplient

le canapé. Ils éteignent la lumière et Émile ne dit rien, quand il sent Pok

et Canaille sauter sur le lit et venir s’installer à leurs pieds. Il songe que

c’est jour de fête et qu’il peut bien faire une exception ce soir.

« Bonne nuit, murmure-t-il à Joanne.

— Bonne nuit.

— C’était une soirée sympa.

— Je suis d’accord. »

Le silence retombe, à peine troublé par les ronronnements de plaisir de

Pok. Il doit certainement être en train de se faire gratter le ventre par

Joanne, dans le noir. Il songe au petit Tom Blue qui recouvrait des feuilles de peinture bleue… Et il songe à lui-même. Lui aussi, elle l’a

recueilli. Elle a décidé de l’accompagner dans sa dernière escapade et de

lui offrir sa liberté en l’épousant. Il fait partie du lot. Tom Blue, Pok et

lui. Elle a décidé de leur donner une seconde chance. À tous les trois.

Elle est comme cette petite église, qui se dresse fièrement, intacte et

forte, au milieu des ruines de Cômes. Elle est comme ça, Joanne… Un

symbole d’espoir au cœur d’une terre de désolation.

OceanofPDF.com