Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 27 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 27

27

 

L’extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires. Ce sont

ces quelques mots de Paulo Coelho qui reviennent en tête à Joanne,

quand ils entrent dans Lescun ce jour-là. Le paysage baigné de la lueur

du crépuscule lui inspire des poèmes, des tableaux, des airs de piano. Elle

n’a jamais rien vu de si beau. Le paysage s’impose comme une évidence

et elle comprend que ce sera ici, que c’est ici que ce périple devait les

mener, depuis ce premier jour, sur l’aire d’autoroute de Roanne.

« Ça va ? » demande Émile.

Elle ne cherche pas à masquer les larmes qui perlent au coin de ses

yeux.

« Oui, ça va. »

Il n’a pas encore deviné que ce sera ici. Qu’il a atteint sa dernière

demeure. Elle se gare sur le bas-côté, lentement, et elle coupe le moteur.

Elle veut se laisser le temps de découvrir cette beauté pure.

Figée d’émerveillement derrière le volant du camping-car, Joanne fait

face à l’un des plus beaux cirques naturels des Pyrénées. Un cirque

naturel façonné par les glaciers et délimité par des cimes calcaires aux

noms légendaires : la table des Rois, les aiguilles d’Ansabère, les orgues

de Camplong. Elle ignore qu’on appelle Lescun « Dolomites des

Pyrénées », que ce village, perché à mille mètres d’altitude, est la plus

haute commune du massif, qu’il fait face aux plus majestueux pics des

Pyrénées béarnaises – le pic d’Anie, Le Billare, Le Déc de Lhurs…,

culminant tous à deux mille mètres.

Ses yeux balaient ce cirque naturel, ces falaises calcaires d’une

blancheur surréaliste, qui se découpent contre le ciel comme des dents acérées. Le village est niché au creux de ce cirque presque clos. Pour le

moment, elle ignore encore que Lescun est une bourgade des plus

authentiques, qu’elle a conservé ses toits d’ardoise, ses rues étroites

bordées de maisons aux murs épais, des maisons de pierre aux portes en

bois et aux petites ouvertures si typiques. Elle ignore encore qu’en

prenant la ruelle étroite, menant à l’église, elle découvrira avec

émerveillement des lavoirs et des abreuvoirs d’époque… Qu’en bordure

du village, les sommets et les forêts côtoient des prairies de fauche, des

haies, des granges, et d’authentiques murets. Au fil des jours, elle

découvrira les beaux jardins fleuris, qui illuminent au printemps les

ruelles étroites. Elle découvrira les fleurs violettes, qui couvrent

naturellement les talus des petites routes menant aux granges ; des

œillets, des pulmonaires, des orchidées, rejointes par leurs comparses

jaunes ; des pavots, des primevères…

Elle écoutera, dans les cafés du village, les éternelles histoires de la

bataille de Lescun, illustrant la bravoure des Lescunois face à l’armée

espagnole. Tout cela, elle l’ignore encore, mais ses larmes, face à la

beauté du paysage, sont un joli présage de tout ce qui l’attend.

 

« Joanne ? »

La femme leur tend une main énergique. Elle a un visage bruni par le

soleil, des cheveux et des yeux d’un noir profond et un nez franc et droit.

« Enchantée, je m’appelle Isadora. Mon père est Pierre-Alain, l’ami

d’Hippolyte. Il a bien reçu sa lettre. On vous attendait. »

Tout dans son corps respire le dynamisme : son sourire, son ton

énergique, le rythme de sa voix, son regard vif, ses grandes mains

carrées. Elle doit avoir trente-cinq ans, pas plus.

« Et vous, vous devez être Émile ? »

Émile semble sorti tout droit d’un livre illustré pour enfant. Deux

grands yeux ronds, un air interrogateur et légèrement apeuré qui ferait

rire n’importe qui. Il serre pourtant la main tendue, en gardant le silence.

« Vous avez une caravane ?

— Un camping-car. »

La jeune femme se retourne et jette un coup d’œil à leur petit hameau,

constitué de maisonnettes de bergers. Il se trouve à l’écart du village, au

beau milieu d’une plaine.

« Il vous faudrait un petit terrain. »

Elle se retourne vers eux en faisant volte-face.

« Vous comptez rester ici pour combien de temps ? »

Joanne danse d’un pied sur l’autre, mal à l’aise.

« Est-ce que quelqu’un pourrait faire visiter le hameau à Émile ? On en

profiterait pour discuter de ça… »

Elle ne veut pas évoquer la maladie d’Émile et sa mort imminente

devant lui. Isadora acquiesce, d’un mouvement de tête énergique, et porte

deux doigts à sa bouche. Un véritable sifflement en jaillit et trois têtes

d’hommes se retournent.

« Marico ! Viens ici, s’il te plaît ! »

C’est un homme de grande taille qui arrive. Très brun, des yeux d’un

noir profond, eux aussi. Ses cheveux longs tombent sur ses épaules et il

porte un anneau à l’arcade.

« Je vous présente mon compagnon », annonce Isadora.

L’homme les salue avec chaleur. Isadora ajoute :

« Marico vient du Pérou. Je l’ai rencontré au cours d’un de mes

voyages en Amérique latine. »

Elle ne leur laisse pas le temps de répondre, déjà elle se tourne vers

son compagnon.

« Il faudrait faire visiter le hameau à Émile. Tu t’en charges ?

— Pas de problème », répond-il avec son fort accent espagnol.

Joanne a un peu de peine en voyant Émile s’éloigner avec docilité, ses

yeux arrondis d’interrogations silencieuses.

 

Isadora l’entraîne à part, dans la ruelle qui borde les maisonnettes de

bergers en pierres.

« Il a l’air ailleurs », constate-t-elle.

Joanne acquiesce.

« C’est la drogue ? »

Elle est surprise par la question d’Isadora.

« Non. Un Alzheimer précoce. »

Isadora a une grimace en déclarant :

« C’est moche. »

Elle lui désigne un petit muret de pierres pour l’encourager à s’asseoir.

Elles s’y juchent toutes les deux, tandis que le soleil décline totalement

sur le petit hameau.

« Alors, explique-moi tout. Vous êtes là pour un temps ?

— Oui. On est là en attendant… »

Isadora plisse les yeux.

« En attendant ?

— Il n’en a plus pour longtemps.

— Oh ! »

Isadora cherche à lui exprimer sa compassion par un regard appuyé

mais Joanne garde les yeux rivés sur les falaises de calcaire.

« Il a des soins ?

— Non. Il a refusé d’être suivi.

— D’accord. Il… Tu sais combien de temps il a… ? »

Joanne abandonne les falaises blanches pour se tourner enfin vers

Isadora.

« Les médecins lui ont donné deux ans, en juin dernier. Mais les

choses s’accélèrent. »

Elle enchaîne vite, pour ne pas laisser le temps à Isadora de poser

d’autres questions :

« Il pourra aider à faire deux trois travaux. Il était assez doué à

l’époque. Maintenant c’est juste qu’il… Il est un peu tête en l’air. Il

faudra le surveiller. Moi, je… Je crois que je pourrais aider à la

permaculture. J’ai de bonnes notions de jardinage. »

Isadora hoche la tête. Fini le regard de compassion, elle a repris son

rôle d’intendante du hameau.

« Tu n’aurais pas de compétences particulières en matière de yoga ou

de taï chi ? On cherche des professeurs. »

Joanne lève un sourcil étonné.

« Ah oui ?

— On est sur le développement humain aussi, pas seulement

l’écologie. On monte pas mal d’activités. Marico, par exemple, initie les

jeunes à la capoeira. Il dit que ça leur fait un bien fou, autant au corps

qu’à l’esprit. »

Joanne dodeline de la tête.

« Je ne fais pas de yoga, ni de taï chi. En revanche je… »

Elle hésite. Elle n’est pas certaine que son initiation auprès d’Émile ait

été si concluante.

« Disons que je peux initier ceux qui le souhaitent à la méditation. »

Les yeux d’Isadora s’illuminent comme deux petites hématites.

« Ça, c’est génial ! Tu sais quoi ? Je suis certaine que vous n’êtes pas

arrivés ici par hasard ! Marico le répète souvent : Sois attentif aux

signes. »

Joanne hausse deux petits sourcils étonnés.

« Ça n’est pas de Marico ça… » avance-t-elle timidement.

Les yeux d’Isadora se mettent à rire franchement, cette fois. Elle

secoue la tête.

« Non, tu as raison. C’est de Paulo Coelho… N’est-ce pas ? »

Joanne murmure en acquiesçant :

« L’Alchimiste. »

Elles échangent un regard de connivence. Un regard de reconnaissance

mutuelle. Ça, c’est un signe. Elles l’ont reconnu toutes les deux.

 

La petite cabane est composée d’une pièce principale faisant office de

cuisine et de salle à manger. Le sol ainsi que les murs sont encore en

pierre brute. Une longue table en bois d’époque accueille les cinq

convives. Les chaises sont en hêtre massif avec une assise en paille

abîmée. Un poêle à bois ancien, dans un coin de la pièce, ronronne en diffusant une douce chaleur. Contre le mur du fond, dénué de fenêtre, est

apposée une gazinière blanche, un évier en fonte fêlé, un réfrigérateur

d’aspect vieillot et une grande armoire en bois devant faire office de

garde-manger. Marico est justement en train de préciser :

« On a voulu conserver un intérieur d’époque, volontairement vieillot.

Notre cabane fait exception sur le hameau. La plupart des autres sont

plutôt modernes. »

Il désigne la gazinière et le réfrigérateur :

« Tout notre électroménager a été récupéré dans des dépôts sauvages.

On les a remaniés pour respecter les normes écologiques actuelles. »

Isadora explique, en se tournant vers Joanne :

« Marico était dépanneur en électroménager, au Pérou. Ça aide. »

Autour de la table, sous la lumière blafarde d’une ampoule à nu, cinq

personnes partagent un repas de bienvenue. Émile et Joanne ont été

invités dans la cabane de Marico et Isadora, en compagnie de Pierre-

Alain, père d’Isadora et ami d’Hippolyte. Auparavant, Isadora leur a fait

une visite complète du petit éco-hameau et leur a présenté les habitants

croisés au détour d’une habitation ou d’un minuscule jardin. Dans ce

hameau de cinquante habitants, la plupart des résidents sont retraités,

comme l’a expliqué Isadora. Ils travaillaient dans le domaine de

l’écologie, du paysagisme, et de l’agroalimentaire, pour la majorité. Le

reste des habitants forme un ensemble éclectique : des actifs qui

partagent leur temps entre leur travail et le hameau, des familles avec

enfants, des personnes en incapacité de travailler à cause d’une blessure

ou d’un handicap, qui ont décidé d’investir leur temps dans un projet qui

fait sens. Les actifs participent à la vie du village les week-ends

essentiellement. C’est le cas d’Isadora et de Marico. Marico est toujours

réparateur en électroménager. Il intervient dans les communes

environnantes à bord de son vieux Renault Trafic. Isadora est serveuse à

mi-temps dans un des cafés du village. Le Café Dolomite. Ils n’ont pas

d’enfant pour le moment et ne savent pas s’ils choisiront d’en avoir un

jour. Pierre-Alain, lui, est retraité. Il a passé sa vie en tant que berger et a toujours milité pour la protection du patrimoine pastoral de Lescun et des

Pyrénées en général. C’est lui qui leur parle des cabanes de cet éco-

hameau :

« Cette plaine où est installé le hameau était un quartier d’estive. Les

troupeaux y étaient menés pendant les beaux jours jusqu’au début de

l’automne. Dans les quartiers d’estive, comme celui-ci, on trouvait

toujours toutes sortes de constructions, chacune ayant son usage. Les

orris, par exemple, sont des cabanes qui servaient à entreposer le lait, le

fromage et les céréales. Ce sont des cabanes de petite taille, orientées au

nord pour la fraîcheur. Celle où vous vous trouvez ce soir est une orris.

Les Cortales servaient soit de bergerie, soit de stockage pour le matériel

et le fumier. Elles disposent d’un pilier central et généralement sont

couvertes de chaume. Il y en a une dans l’éco-hameau. Je vous le

montrerai. Elle est habitée par un couple de retraités. »

Lorsque Isadora l’a menée à travers le hameau, tout à l’heure, Joanne a

découvert, émerveillée, des cabanes d’époque en pierres sèches, dont les

portes restent en permanence ouvertes. Isadora a précisé que les relations

étaient basées sur une confiance absolue. De minuscules jardins adossés

aux cabanes donnent des poireaux et quelques laitues. Un poulailler

abrite une dizaine de poules rousses aux cous dodus. À l’écart des

habitations, délimité par une petite clôture en bois, le terrain destiné à

accueillir la permaculture. Un bac à compost est déjà installé, dans un

coin du terrain, et une nuée de mouches semble y monter la garde.

Isadora lui a montré les buttes de terre enrichies en compost, favorisant la

constitution d’un humus riche et stable et le développement des cultures.

Elle lui a parlé des spirales à aromates, offrant à chaque plante les

meilleures conditions à son développement.

« La menthe et la ciboulette, par exemple, apprécient le sol frais et

humide. Elles sont plantées en bas de la spirale. Les plantes qui préfèrent

la mi-ombre, comme le persil, la bourrache, la coriandre, vont être

placées sur les pentes. Et au sommet on trouvera les plantes qui ont

besoin d’un ensoleillement maximal.

— Comme le thym, le romarin… ou la lavande ? » a demandé Joanne.

Isadora lui a adressé un sourire de connivence.

« Exactement. Je vois que tu as tout compris. »

Elles sont reparties vers le hameau ensemble, d’un même pas

tranquille, tandis qu’Isadora continuait de s’animer, les yeux brillants :

« La permaculture va à l’encontre de la culture classique. On ne plante

plus en lignes bien droites. On laisse les plantes se développer à leur

propre rythme et se mélanger. Dans la nature, la monoculture n’existe

pas, vois-tu. Et ces mélanges des plantes entre elles sont d’ailleurs ce qui

les protège les unes les autres des maladies et des ravageurs. »

Elles sont arrivées au hameau. Émile et Marico les attendaient devant

la petite cabane du couple. Isadora a ajouté précipitamment :

« Nous aurons l’occasion d’en reparler dans les jours qui viennent

mais pour conclure sur cette notion de permaculture, il y a trois principes

à retenir. Prendre soin de la Terre et de toutes ses formes de vie. Prendre

soin des personnes et bâtir la communauté. Redistribuer les surplus. C’est

là-dessus qu’est basée toute notre communauté. »

Autour de la table, Émile reste silencieux. La présence d’inconnus

l’intimide. Il n’a pas ouvert la bouche depuis qu’ils sont arrivés au

hameau.

Avant le repas, Isadora leur a désigné un petit terrain, au bout du

hameau, à une centaine de mètres du terrain de permaculture, où établir

leur campement. Le camping-car y est stationné. Demain, Joanne sortira

table et chaises, et peut-être ira-t-elle ramasser des pierres pour former

une petite allée menant jusqu’à la porte de leur maisonnette.

« Quelqu’un veut encore du ragoût ? » demande Isadora en se levant

de table.

Tout le monde secoue la tête. Marico s’est laissé aller contre le dossier

de son fauteuil, et il a sorti des feuilles à rouler qu’il lisse sur le rebord de

la table. Pierre-Alain a posé ses mains nouées sur son ventre. C’est un

homme encore vif, très mince, très sec. Des cheveux grisonnants, des

sourcils broussailleux qui partent en pointe vers le sommet de son crâne, un nez légèrement crochu. Il respire le dynamisme et une énergie sans

fin, comme sa fille.

Pendant qu’Isadora se dirige vers la gazinière, pour reposer la grande

casserole de ragoût, Joanne laisse son regard se promener sur l’intérieur

de la cabane. Hormis la pièce principale, dans laquelle ils se trouvent, et

qui s’apparente à une salle à manger, il ne semble exister qu’une unique

autre pièce. Une porte en bois y permet l’accès, à la droite du garde-

manger. Joanne songe que ce doit être la salle de bains et les toilettes.

Isadora a expliqué que toutes les habitations du village étaient équipées

de toilettes sèches, et que le compost ainsi amassé constituait une aubaine

pour la permaculture. Quant à l’eau de la douche, un système de

tuyauterie souterraine permet de la récupérer et d’arroser les jardins, ainsi

que la permaculture. Pour cela, l’utilisation de produits chimiques était

totalement prohibée dans le hameau. « Savon d’Alep 100 % naturel et

rien d’autre », a expliqué Isadora.

Le regard de Joanne continue de se promener dans la pièce. Contre le

mur à sa gauche, elle repère une échelle en bois, peinte en rouge qui

permet de grimper dans un comble minuscule. Un matelas aux draps

bleus y est visible, ainsi qu’une petite lampe de chevet en céramique,

posée à même le sol. Ce doit être à la chambre à coucher.

Elle sursaute quand Isadora s’adresse à elle :

« Ce n’est pas très haut, hein ? Heureusement, nous ne sommes pas

claustrophobes ! »

Elle dépose un saladier sur la table. À l’intérieur de grosses pommes

juteuses et quelques noix qui ont survécu à l’hiver. Pierre-Alain sort de

son court somme et se redresse sur sa chaise.

« Alors, dit-il en se tournant vers Joanne. Dans quels projets avez-vous

envie de vous impliquer ? »

 

Ils repartent en direction de leur camping-car dans la nuit étoilée.

Isadora leur a prêté une lampe torche. Tout le hameau semble être

endormi. Au loin, Joanne croit apercevoir l’ombre de Pok, qui se glisse entre les cabanes. Elle espère qu’il ne fera pas de mal aux poules rousses.

Elle se sent épuisée. La soirée a été riche en rencontres et en

informations. Pierre-Alain a été enthousiasmé par la proposition de

Joanne de constituer un groupe d’initiation à la méditation. Il a déclaré

que le premier rendez-vous pourrait être proposé samedi, dans quatre

jours. En parallèle, il les a inscrits dans son équipe d’apprentis sorciers,

pour la mise en place de la permaculture.

« On est un petit groupe de dix. Chacun s’implique en fonction du

temps qu’il souhaite offrir. Vous verrez, c’est passionnant. Gilbert est

botaniste. C’est lui qui dirige le groupe. Sa femme, Lucia, est une

véritable mine d’informations, elle aussi. Elle était herboriste. »

Joanne se sent à la fois épuisée et excitée par les perspectives que leur

offre ce hameau. Elle a bien compris qu’ici, chacun veillait sur les autres.

Elle n’aura plus de crainte à laisser Émile quelques heures sans

surveillance. Ici, ils pourront toujours compter sur quelqu’un.

Il est toujours silencieux quand elle ouvre la porte du camping-car et

qu’ils retrouvent sa fameuse odeur de renfermé et de thé.

« Émile ? demande-t-elle doucement. Ça va ? »

Son visage est extrêmement pâle. Ses traits sont marqués par

l’incompréhension. Il n’a toujours pas décroché un mot. Il ne sait pas ce

qu’ils font là. Il ne comprend plus rien. Ça ne va pas. Elle ne l’a jamais

vu aussi déboussolé.

« Ça va aller, tu sais… Je sais que c’est nouveau et que ça te fait peur,

mais on sera bien ici… Tous ces gens que tu as vus ce soir vont s’occuper

de nous. On va apprendre à mettre en place une permaculture. »

Elle lui sourit en essayant d’avoir l’air rassurant mais cela n’a pas

l’effet escompté. Émile reste figé, pâle.

« Émile ? » insiste-t-elle, essayant d’obtenir une réaction de sa part.

Elle le regarde avec attention, elle voit sa pomme d’Adam se lever et

s’abaisser tandis qu’il déglutit, se préparant à parler.

« Je veux rentrer. »

Dans un premier temps, elle n’a d’autre réaction qu’un sourire

rassurant.

« Ça va aller Émile. »

Elle a l’habitude de ses interrogations incessantes à propos de leur

retour à Roanne. Jusqu’à maintenant, elle a toujours réussi à faire

diversion. Mais il insiste, d’une voix plus dure :

« Je veux rentrer à Roanne. »

Elle sent bien que c’est différent cette fois, qu’il y a quelque chose

d’impétueux dans sa voix et une petite flamme dans son regard.

« On rentrera quand tu iras m… »

Il l’interrompt, brutalement :

« Non-je-veux-rentrer-maintenant ! »

Il a à peine détaché ces mots. Il est en colère. Perdu, un peu affolé. Ses

yeux lancent des éclairs. Sa peau est encore plus blanche que tout à

l’heure.

« Ramène-moi chez mes parents. »

Elle reste immobile, interdite. Il répète :

« Ramène-moi. Je ne veux plus être ici avec toi. Je veux rentrer chez

moi. »

Elle le voit esquisser un geste pour quitter le camping-car et elle le

retient, doucement.

« Attends, Émile… Attends… Tu ne vas pas partir en pleine nuit,

hein ? »

Elle craint qu’il ne décèle la panique dans sa voix.

« On repartira demain matin, d’accord ? On va attendre le jour… »

Il la regarde d’un air soupçonneux maintenant.

« Je ne t’ai jamais vue.

— Si Émile… On se connaît tous les deux. »

Il tape du poing sur le plan de travail, brutalement. Il se met à crier,

très fort :

« Je ne te connais pas ! Tu as volé mon téléphone portable et tu

m’empêches de rentrer chez moi ! »

Elle songe brièvement aux voisins qui dorment. Elle essaie de se

montrer encore plus douce, pour l’encourager à baisser d’un ton.

« Émile, voyons. Tu sais que c’est faux. Je ne t’ai jamais volé ton

téléphone. »

Pourtant, il crie encore plus fort, quand il répond :

« Alors où il est ?

— Je…

— Donne-le-moi ! » exige-t-il.

Son poing s’abat de nouveau sur le plan de travail. Ses yeux expriment

une rage animale. Elle croit voir un lion en cage. Elle recule

instinctivement. Ses yeux courent très vite, dans tous les coins du

camping-car, à la recherche d’une solution.

« Je… Je ne peux pas… »

Elle bredouille. Elle se sent piégée, incapable de trouver une issue.

Elle a peur maintenant. Peur qu’il s’énerve, qu’il ne veuille la frapper.

Peur qu’il s’enfuie aussi. Elle se met à parler très vite, d’une toute petite

voix, à bout de souffle :

« Demain, Émile. On rentrera demain. Il faut que tu me croies. Là c’est

trop tard… Il fait nuit. »

La porte du camping-car s’ouvre à la volée, provoquant un vacarme

dans la nuit. La seconde d’après, il est dehors.

« Émile ! »

Son ombre disparaît très vite, dans l’obscurité. Elle s’élance derrière

lui, sautant du marchepied.

« ÉMILE ! »

 

Une lumière s’allume, dans une cabane toute proche. Émile court vite.

Elle a du mal à le suivre. Elle l’appelle en essayant de ne pas crier, de ne

pas alerter le voisinage.

« Émile ! Émile, reviens ! Je t’en supplie, je vais t’expliquer ! »

Une seconde cabane s’allume dans la nuit. Elle est obligée de s’arrêter

un instant, à bout de souffle. Elle se sent faible. Ça fait quelques semaines qu’elle se sent affaiblie. Elle a peur de faire un malaise.

« Tu vas te perdre ! Si tu pars tout seul dans la nuit, tu vas te perdre ! »

Elle a parlé plus fort qu’elle ne l’aurait voulu car il est déjà loin. Il l’a

facilement distancée. Une porte s’ouvre, à la droite de Joanne. Un

homme est sur le seuil.

« Tout va bien ? demande-t-il en braquant une lampe torche sur elle. »

Une troisième cabane s’allume.

« C’est… C’est mon ami, bredouille Joanne. Il… Il a des pertes de

mémoire. Il essaie de s’enfuir. »

Elle entend les gravillons qui crissent sous les pieds de l’homme. Il est

en train de la rejoindre.

« Où est-ce qu’il compte aller ? »

Joanne secoue la tête, impuissante.

« Je ne sais pas. »

L’homme dépose sa lampe torche entre les mains de Joanne.

« Tenez ça. Restez là. Je vais essayer de le retenir. »

Elle le voit partir en courant. Bientôt elle ne distingue plus qu’une

silhouette noire. Elle est obligée de fermer les yeux pour que le paysage

cesse de valser tout autour d’elle. Elle entend la voix de l’homme qui

s’élève dans la nuit, suivie de celle d’Émile, qui hurle à pleins poumons :

« JE VEUX JUSTE QU’ON ME RAMÈNE CHEZ MOI ! LAISSEZ-

MOI PARTIR ! VOUS N’AVEZ AUCUN DROIT DE ME RETENIR

CONTRE MON GRÉ ! »

Joanne arrive, en petites foulées, la lampe torche braquée devant elle.

Ça va mieux, l’étourdissement est passé. Elle n’aurait pas dû travailler si

dur tout l’hiver. Elle aurait dû économiser ses forces pour se préparer à

de telles éventualités. La colère, les disputes, les tentatives de fugues.

Quand elle arrive devant Émile et l’homme, elle s’aperçoit que

d’autres personnes sont là. Des hommes. De nombreuses cabanes sont

éclairées, des portes ouvertes. Les femmes se trouvent sur les paliers,

inquiètes, les hommes ont retroussé leurs manches, croyant avoir affaire à une bagarre. Joanne se fraie un chemin au milieu des hommes qui

encerclent Émile. Elle joue des coudes.

« Laissez-le ! Ne lui faites pas de mal ! Il est juste malade… Il perd la

mémoire. »

Les hommes s’écartent. Deux d’entre eux tiennent Émile, chacun par

un bras.

« Il a essayé de nous frapper, indique l’homme à la lampe torche.

— Je suis désolée… Je suis vraiment désolée… Il ne sait pas ce qu’il

fait, il ne… »

Mais le cri de fureur d’Émile l’interrompt, déchirant la nuit :

« LÂCHEZ-MOI, BANDE D’ASSASSINS ! «

Il donne un coup de pied dans le vide. L’espace d’un instant, sa jambe

se fige en l’air, son visage se contracte, puis tout s’efface, comme une

image de mauvaise qualité à l’écran. Tout s’assombrit, tout se floute.

Émile s’effondre sur le sol, comme une poupée de chiffon, comme

Joseph au milieu de ses plants de tomates, trois ans plus tôt.

 

Les lumières rouges et bleues des gyrophares dansent dans les yeux

apeurés de Joanne. La foule est compacte devant Émile et l’ambulance.

Joanne ne voit rien. Hormis les gyrophares. Tout à l’heure, quand Émile

s’est effondré, elle est restée pétrifiée d’horreur, incapable de bouger.

C’est l’homme à la lampe torche qui a appelé les secours. Elle est restée

figée, alors que les cabanes s’allumaient toutes une à une, que les

habitants déferlaient, alertés par les voix paniquées qui criaient :

« L’ambulance arrive ! », « Faites de la place ! », « Demandez à Marico

de déplacer sa camionnette ! »

On l’a agrippée par le bras, déplacée sur le côté, fait asseoir sur le sol.

On lui a amené une veste. Une voix, celle d’Isadora sans doute, lui a

demandé de ne pas s’inquiéter, lui a chuchoté qu’ils s’occupaient de lui,

que les secours arrivaient. Et elle est restée silencieuse et docile,

incapable de bouger.

La foule se disperse maintenant et Joanne parvient à voir la civière que

deux hommes montent dans l’ambulance. Ils vont l’emmener. Elle est

incapable de réagir. C’est à cause de l’image de Joseph qui s’effondre

dans son jardin. Puis celle des hommes qui emmènent son petit Tom dans

un même véhicule. Isadora se trouve soudain devant elle et s’agenouille

pour se trouver à sa hauteur.

« Joanne, ils vont partir avec lui… Tu veux sans doute

l’accompagner… »

Elle hoche la tête, se lève lentement et suit Isadora jusqu’au véhicule,

tous gyrophares dehors. Isadora échange quelques mots avec l’un des

ambulanciers. La seconde d’après, il aide Joanne à grimper à l’arrière et

les portes se referment dans un claquement. La dernière image qu’elle

saisit est celle d’Isadora qui lui fait des grands signes de main.

Le véhicule se met en route. Elle regarde le corps inconscient d’Émile.

Quelqu’un lui a mis un masque à oxygène sur le visage. Un homme lui

colle des électrodes sur la poitrine. On lui a enlevé son tee-shirt.

« Madame, asseyez-vous. »

Elle obtempère. La route est caillouteuse. La perche à perfusion se

balance dangereusement.

Un homme est soudain devant elle, ses lèvres bougent. Il lui parle. Elle

fait un effort pour se concentrer.

« …cardiaques ?

— Pardon ? »

Il répète plus lentement :

« A-t-il eu des antécédents cardiaques ? »

Elle secoue la tête. Elle s’entend murmurer quelque chose à propos de

malaises causés par des chutes de tension. La réponse de l’ambulancier

lui parvient à travers la sirène de l’alarme :

« Son cœur bat de façon irrégulière. Le malaise a dû être causé par une

bradycardie. Il a probablement ressenti des étourdissements avant de

tomber… Ou un essoufflement. En a-t-il parlé ? »

Elle secoue la tête, hagarde.

« Il… il était paniqué. Il souffre de trous de mémoire importants. Il

voulait partir en pleine nuit… On a voulu le retenir… »

L’ambulancier lui adresse un sourire rassurant.

« Ne vous en faites pas, madame. On va s’occuper de lui. »

 

Tout va très vite. Les ambulanciers descendent du véhicule en sautant.

La civière est déposée sur un lit roulant. Elle disparaît dans le vacarme

des roues qui tressautent sur le pavé. Les hommes courent devant elle.

Elle sent une main sur son épaule, une légère pression qui la guide. Des

murs blancs. Des blouses blanches. Des néons blafards et agressifs. Des

visages. Quelques sourires. L’haleine de l’homme qui la guide, de légers

relents de café. Une chaise en plastique gris qu’on lui désigne.

« Asseyez-vous ici. On viendra vous chercher. »

Elle regarde ses mains, posées sur ses cuisses, comme si ça n’étaient

pas vraiment les siennes. Les ongles trop longs et un peu sales. Les

crevasses et les boursouflures. Le résultat de longs mois sur le chantier

d’Hippolyte. Elle regarde ses mains qui lui paraissent tout à coup

étrangères, trop petites et froides. Les deux alliances, posées l’une sur

l’autre à son annulaire. Des alliances qui n’en sont pas vraiment mais qui

justifient qu’elle soit là, ce soir, qu’elle tente le tout pour le tout, pour

empêcher Émile de retourner à Roanne. Contre sa volonté. Lâchez-moi,

bande d’assassins !

 

Elle a dû s’endormir car elle ne comprend pas tout de suite où elle est,

qui est cet homme devant son visage, que fait sa main sur son épaule. Il

porte un stéthoscope autour du cou et des lunettes à la monture dorée.

Elle sent sa nuque et ses épaules, raides.

« Madame, suivez-moi. »

Elle reprend ses esprits en suivant l’homme. Ses chaussures paraissent

en plastique et claquent étrangement sur le sol. Il la fait entrer dans un

bureau. La porte se referme derrière elle. Il lui désigne une chaise en

affreuse mousse bleue.

« Installez-vous. »

Elle obéit. Elle fixe la boîte à crayons posée sur le bureau en noyer du

médecin. Une boîte de conserve peinte en jaune, sur laquelle ont été

collées des gommettes vertes. Sans doute un cadeau de fête des pères. Il

doit avoir un enfant.

« Bien. Votre ami va bien. »

Le médecin marque une pause et Joanne en profite pour changer de

position. Elle se laisse aller contre le dossier, sentant la raideur quitter ses

épaules.

« Nous lui avons fait passer un échocardiogramme. Il semblerait qu’il

souffre d’arythmie cardiaque, c’est-à-dire que son cœur bat de façon

irrégulière, et cela sans raison. »

Il lui laisse le temps de digérer l’information. Elle acquiesce.

« Pour être plus précis, il souffre de bradycardie. Son rythme cardiaque

est non seulement irrégulier, mais également trop lent. En dessous de

soixante battements par minute. Le cœur est incapable d’apporter

suffisamment de sang et d’oxygène à l’organisme, spécialement pendant

un effort physique. »

Il se penche en avant et fixe ses petits yeux verts dans ceux de Joanne.

« Dans quelles conditions est intervenu le malaise ?

— Il courait.

— Il courait ?

— Il courait et il… il se débattait. »

Les yeux verts semblent rétrécir encore.

« Il souffre de pertes de connaissance, précise Joanne. Un Alzheimer

précoce. Il était dans une de ces crises où il ne sait plus où il est. Il

voulait quitter le hameau… en pleine nuit. On a essayé de le retenir. »

Elle voit les mains carrées du médecin se nouer sur son bureau en

noyer.

« Alors, prenons chaque problème séparément. Tout d’abord la

bradycardie… »

Il se redresse dans son fauteuil.

« Le cœur bat trop lentement et cela confirme ce que je vous disais…

l’insuffisance se fait sentir pendant l’effort physique, comme ce soir. »

Il la sonde pour obtenir sa validation, ce qu’elle fait, en ajoutant

timidement :

« Le médecin qui l’a ausculté à plusieurs reprises a parlé de chutes de

tension…

— Ça n’étaient pas des chutes de tension. Il s’agit de bradycardie. »

Il se penche à nouveau en avant, et noue ses mains sur le bureau.

« Et ces pertes de connaissance, dites-vous… »

Elle se trémousse sur la chaise en mousse bleue, mal à l’aise. Aurait-

elle vraiment dû en parler ? Elle se souvient de la réaction des médecins à

l’hôpital de Bagnères-de-Bigorre, cet été. Ils ne leur avaient laissé aucun

choix. Ils avaient immédiatement appelé le centre d’essai clinique et les

parents d’Émile. Oui mais les choses sont différentes maintenant. C’est

ce dont Joanne essaie de se persuader en faisant glisser les alliances,

nerveusement, autour de son doigt.

« Il souffre d’une maladie orpheline… Une maladie qui s’apparente à

un Alzheimer précoce et qui… qui cause pas mal de dégâts dans son

cerveau. »

Elle a l’impression de rétrécir sous le regard soudain inquiet du

médecin.

« Une maladie orpheline, vous dites ? »

Elle acquiesce.

« De quoi s’agit-il ?

— Je… »

Elle baisse les yeux sur le bout de ses chaussures.

« Je ne connais pas le nom… »

Elle songe qu’elle aurait dû le demander à Émile, quand il était encore

lucide. Maintenant c’est trop tard. Le docteur se renverse sur son siège et

tente de se faire plus doucereux.

« Allez, ne vous en faites pas. Nous trouverons cela dans son dossier

médical. J’imagine que sa bradycardie n’est pas sans rapport avec cette pathologie… »

Il enlève ses lunettes rondes à la monture dorée et les essuie

distraitement, tout en paraissant réfléchir.

« Il n’est pas suivi dans le cadre de sa maladie ? »

Joanne change de nouveau de position sur sa chaise. Elle se sent de

plus en plus mal à l’aise. Elle essaie de se répéter : Tout va bien

maintenant, nous sommes mariés.

« Non. Un… un essai clinique lui a été proposé mais il l’a refusé. La

maladie est incurable… Il refuse de se faire hospitaliser. »

Elle a l’impression que le médecin l’observe avec de plus en plus de

méfiance mais c’est probablement le fruit de son imagination. Il repose

les lunettes sur son nez avec lenteur.

« Nous allons devoir consulter son dossier médical. »

Elle acquiesce, puis demande timidement :

« Ensuite, vous le laisserez sortir ? »

Les sourcils du médecin se froncent avec un air autoritaire.

« Tout dépend.

— Tout dépend de quoi ? »

Elle essaie de n’avoir pas l’air trop impolie et pressante mais c’est

difficile. Elle sent la panique monter.

« On va commencer par le garder en observation quelques jours, pour

sa bradycardie. »

Il pianote un instant avec ses doigts fins sur le bureau en noyer.

« Il nous faudra faire le lien avec son dossier médical. Sa maladie

orpheline pourrait bien être à l’origine de ses troubles cardiaques et

d’autres troubles à venir. Nous ne pouvons pas le laisser partir pour le

moment. »

Elle sent son cœur qui se serre. Tout ce qu’elle craignait semble être

sur le point de se réaliser. Émile hospitalisé, relié à des machines, à peine

une heure après leur arrivée dans ce petit cirque magnifique. Elle sent la

panique qui l’oppresse, qui obstrue sa gorge. Elle tente, d’une voix

étranglée :

« Il m’a explicitement demandé de l’éloigner des hôpitaux. Je… Nous

sommes mariés. Je suis sa responsable légale… Je suis prête à signer

n’importe quelle décharge pour le laisser partir. »

Le médecin l’interrompt d’un geste de la main.

« Il se fait tard, madame. Vous êtes éprouvée par les événements de la

soirée. Vous devriez rentrer vous reposer. Nous en reparlerons au calme

demain, d’accord ? »

Il lui adresse un sourire qui se veut bienveillant mais qui n’est pourtant

pas dénué d’une certaine autorité. Joanne acquiesce. Elle n’a pas la force

de résister ce soir. Le médecin se lève de son fauteuil de cuir. Il fait un

pas vers la sortie et se retourne vers elle :

« Je vous raccompagne ? Vous feriez bien d’appeler un taxi… »

Mais elle ne bouge pas. Il faut qu’elle le dise… Elle ne peut pas partir

sans être sûre…

« Docteur…

— Oui ?

— Je suis sa responsable légale… S’il y a quoi que ce soit… Un…

Une décision à prendre ou… contactez-moi… D’accord ? »

Il lui adresse un sourire bienveillant.

« Nous ne prendrons aucune décision cette nuit. Soyez tranquille.

Votre mari est stable. Il va profiter de la nuit pour se reposer et récupérer.

Nous reparlerons de tout ceci demain matin, à tête reposée. D’accord ? »

Elle obtempère et se lève avec des mouvements lents. Le médecin

ouvre la porte et lui tend la main.

« Nous nous voyons demain. Passez une bonne nuit. »

Il la regarde disparaître en silence dans le couloir blanc de l’hôpital, de

cette drôle de démarche, à la fois lourde et légère. Lourde car elle semble

porter un lourd fardeau. Légère parce qu’elle semble flotter au-dessus du

sol.

 

C’est Isadora qui court rejoindre Joanne, tandis que le taxi la dépose

devant le hameau endormi. Les lumières se sont éteintes dans les petites cabanes de bergers. Les gens sont retournés dormir. Isadora non. Elle

devait attendre avec inquiétude qu’ils reviennent.

« Ça va, Joanne ? »

Elle est devant elle, la mine fatiguée et préoccupée.

« Ils le gardent ? »

Joanne acquiesce.

« Pour quelques jours. »

Isadora l’entraîne vers sa cabane, son bras autour de ses épaules.

« Viens, je t’ai fait une infusion. Ça t’aidera à dormir. »

La porte du cabanon s’ouvre et Joanne découvre Marico éveillé, assis à

la table en bois devant un livre. L’ampoule à nue éclaire d’une lueur

faiblarde l’intérieur rustique.

« Ça va ? » demande Marico en lui tirant une chaise.

Il l’invite à s’asseoir. Elle s’exécute au ralenti, tandis qu’Isadora va

récupérer une vieille théière posée sur la gazinière. Joanne s’efforce de

rassembler ses esprits et de parler :

« C’est un problème cardiaque… »

Elle voit les yeux des deux autres qui s’arrondissent.

« Son cœur bat trop lentement. Il ne peut plus fournir l’oxygène et le

sang au cœur, surtout en cas d’effort physique. »

Isadora pose devant eux la vieille théière en fonte noire et trois tasses

minuscules. Puis elle s’asseoit à côté de Joanne et interroge avec

douceur :

« Est-ce que c’est lié à son autre maladie… Son Alzheimer ? »

Joanne acquiesce.

« Oui c’est lié. Il… C’est à cause de… »

Elle ne se souvient pas qu’il lui ait donné davantage d’explications. Il

était bien question de tronc cérébral et de destruction. Elle n’en sait pas

plus.

« Une partie de son cerveau qui se détruit. »

Un silence pesant retombe dans la petite cabane. Il se passe une minute

avant qu’Isadora ne se décide à remplir les petites tasses. Le bruit de l’eau qui s’écoule dans les tasses semble réveiller Joanne. Elle se

redresse brutalement et s’agite.

« On a fait un pacte tous les deux. Quand il était encore lucide. Il m’a

fait promettre de ne jamais le ramener chez lui. Il voulait mourir loin des

regards, loin de ses proches. C’est pour ça qu’il est parti. »

Elle s’interrompt juste le temps de reprendre son souffle.

« C’est pour ça qu’on s’est mariés… pour que je puisse devenir sa

responsable légale et décider de sa fin de vie. Il ne voulait pas mourir

dans un hôpital. Il voulait mourir dans la nature… en montagne… »

Elle relève un visage décidé vers eux, un visage déterminé qui n’a peur

de personne. Elle s’apprête à poursuivre, à déclarer qu’elle ne faillira pas

à sa promesse mais Marico l’interrompt avec gravité :

« J’ai regardé ma mère mourir lentement dans un de ces mouroirs

qu’on appelle service en soins palliatifs. Je ne le souhaite à personne

d’autre. Si je n’avais pas eu un grand frère lâche et peureux, qui faisait

pression sur toute la famille, je l’aurais enlevée et je l’aurais amenée ici,

au milieu des montagnes, pour lui offrir une mort digne de ce nom. Je

m’en veux encore. »

Il déglutit avec lourdeur.

« Je soutiens ton geste et cette promesse que tu lui as faite. Considère

que tu as notre accord pour tout ce qui se passera sur le hameau… Un

accord solennel. »

Isadora acquiesce. Joanne se laisse aller avec un soulagement immense

contre le dossier de sa chaise. Elle regarde ses mains, posées sur ses

genoux. Elle prend seulement conscience, à ce moment-là, qu’elles

étaient parcourues de tremblements. Petites, froides et tremblotantes.

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