Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 11 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 11

11

 

Émile est réveillé par des petites mains qui se posent sur son front. Il

pense d’abord être dans un rêve car quand il ouvre les yeux, il ne voit que

du vert et une jolie lumière dorée. En fait, ce n’est que l’herbe et les

feuillages. Ce n’est que le soleil qui danse dans les branches. Il a dû

s’assoupir. Son carnet est posé à côté de lui. Les mains sont celles de

Joanne. Elle applique quelque chose de frais et d’humide sur son front.

« Joanne ? »

Elle a dû se déplacer car maintenant il voit son visage au-dessus de lui.

« Ne bouge pas. Je t’ai fait un cataplasme. »

Elle disparaît de nouveau de son champ de vision. Il jette un regard à

son coude, sans bouger la tête. Joanne a déjà dû s’occuper de cette plaie.

Il n’a plus le pansement blanc de l’hôpital. À la place, il y a une espèce

de bouillis verte.

« Qu’est-ce que c’est ? »

Elle ne répond pas tout de suite. Elle est trop concentrée sur sa tâche. Il

savoure la sensation de fraîcheur qui enveloppe son crâne, qui semble

entrer en lui et se diffuser dans tout son corps.

« Des cataplasmes d’orties », finit-elle par répondre.

Il l’entend bouger, elle doit se redresser car il la voit de nouveau, au-

dessus de lui.

« Je n’ai trouvé que des orties.

— Et ça n’est pas bien ?

— J’aurais préféré trouver de la menthe… Pour avoir un

antiseptique…

— Ah…

— Enfin, ça empêchera au moins qu’il y ait de nouveaux

saignements… »

Elle semble réfléchir un instant.

« Il nous faudrait du vinaigre pour désinfecter… »

Il ne peut s’empêcher de sourire. Il se rend compte que ça provoque un

tiraillement au niveau de la peau de son crâne, là où se trouvent les points

de suture.

« Qu’est-ce qui te fait sourire ? » demande Joanne.

Il est surpris qu’elle l’ait vu.

« Je me demandais quelle odeur j’aurais quand tu m’auras recouvert de

menthe et de vinaigre. »

Il est heureux de constater qu’elle sourit aussi.

« Tu serais un très bon répulsif pour insectes. »

Elle a un rire très léger. C’est toujours surprenant de l’entendre

s’esclaffer. Émile ferme à demi les yeux pour profiter du moment. Joanne

et lui qui plaisantent, c’est si rare, l’herbe sous son corps, les rayons du

soleil qui effleurent son front, la brise fraîche qui lui chatouille les

jambes.

« Je te laisse te reposer encore un peu », dit-elle.

Il la sent qui se lève. Il entend ses pas s’éloigner sur l’herbe.

« Quelle heure il est ? »

Mais elle a déjà disparu.

 

Lorsqu’il se réveille de nouveau, la nuit est tombée. Il se redresse en

grimaçant car son coude lui fait mal. Il a toujours la bouillie dessus. Il

suppose qu’il l’a encore sur la tête également. Joanne est assise non loin,

autour d’une petite lueur qui tremblote. Il met quelques secondes à

s’accommoder à l’obscurité et à comprendre qu’elle est penchée au-

dessus du réchaud. Elle se retourne quand elle l’entend bouger.

« Ah. Tu es réveillé.

— Désolé… J’ai dormi comme un bébé… Il est tard ? »

Sa montre est cassée depuis plusieurs jours. Il a encore du mal à

s’habituer à l’idée de vivre sans horaires. Joanne hausse les épaules.

« Je suppose… Peut-être vingt-deux heures. »

Il passe en position assise puis se lève avec des gestes lents. Il se sent

beaucoup mieux que tout à l’heure. Reposé. Apaisé. Il la rejoint à côté du

réchaud.

« Tu dois mourir de faim, dit-il sur un ton d’excuse.

— Ça va.

— Qu’est-ce que tu prépares de bon ? »

Elle lui désigne une conserve de haricots rouges et une autre de maïs,

qui traînent à ses pieds.

« Un semblant de chili con carne sans carne.

— Intéressant. »

Il s’asseoit à côté d’elle, étend ses jambes devant lui, en s’étirant.

« Tu as besoin d’aide ?

— Non. C’est presque prêt.

— Bon. »

Il laisse passer quelques secondes. Il la regarde remuer le contenu de la

casserole avec des gestes lents.

« Et ces trucs, je peux les retirer quand ?

— Les cataplasmes ?

— Oui…

— Ça va sécher. Ça tombera tout seul.

— Bon…

— Ça te gratte ?

— Non. »

Elle hausse les épaules.

« Alors attends que ça tombe tout seul. »

Le silence retombe. On n’entend plus que le bruit des criquets et celui

de la cuillère qui racle la casserole. Quelques minutes passent. Joanne

coupe le feu, récupère leurs deux assiettes en plastique et les remplit de

son chili sin carne.

« Tiens.

— Merci. »

Ils récupèrent les grosses cuillères qui leur font office de fourchette

pendant leur bivouac, et ils commencent à manger. Le village est d’un

calme absolu. Tout à l’heure, quand ils l’ont traversé, ils n’ont croisé

personne. Ils ont l’impression d’être seuls au monde, avec leurs assiettes

en plastique.

« J’ai… »

Émile termine d’avaler sa bouchée avant de continuer :

« J’ai relu le carnet tout à l’heure… Mais rien n’est revenu.

— Toujours pas ? »

Il secoue la tête. Joanne n’a pas l’air inquiète. Ce matin elle s’est

montrée vraiment anxieuse mais ce soir, elle a un air rassuré et rassurant.

« Ça reviendra peut-être.

— Ou pas.

— Ou pas.

— Il s’est passé quoi pendant ces trois jours ? »

Elle est un peu prise de court par sa question. Elle repose son assiette

sur le sol, hausse les épaules.

« Rien de spécial… Comme d’habitude…

— C’est-à-dire ?

— On a marché. On a monté la tente, on a mangé et dormi… Comme

tous les jours.

— Ah. »

Il est déçu. Il voulait entendre autre chose. Il aimerait qu’elle meuble

le noir dans sa tête, qu’elle le remplace par des paysages, par des sons,

par des odeurs… Elle a dû le comprendre à son expression désemparée…

Ou peut-être à son « Ah ». En tout cas, elle se redresse légèrement et elle

déclare :

« C’était un jour de fin du monde, ce jour où on est arrivés à Luz-

Saint-Sauveur… Le ciel était bas et sombre. Il a tonné toute la nuit. Tu avais l’air heureux. Tu as passé des heures collé à la moustiquaire, à

regarder les éclairs. »

Il lui sourit avec reconnaissance. Elle ne s’imagine pas le bien que cela

lui fait.

« Et toi ? demande Émile.

— Quoi, moi ?

— Tu devais être effrayée. »

Elle hausse les épaules avec son petit visage inexpressif, qui l’est de

moins en moins.

« Pas tant que ça.

— Ah bon ?

— De voir les éclairs, ça rend le son moins effrayant…

— Oh… Alors c’est une bonne nouvelle… »

Elle acquiesce et plisse légèrement les yeux, pour se concentrer.

« Le jour d’après était… un peu comme un matin d’après l’orage.

— C’est-à-dire ? »

Elle plisse encore les paupières pour choisir ses mots.

« Après le noir et le vent, tout paraît plus coloré, plus frais, plus léger.

Tu comprends ?

— Oui.

— Le ciel était… comme plus bleu, les nuages plus doux… »

Il ne se rend pas compte qu’il l’écoute avec une certaine fascination,

qu’il la fixe, la bouche entrouverte. Tout ce dont il est conscient, c’est

qu’il songe : Bon sang, c’est une véritable poésie dans sa tête.

« J’ai ramassé des fleurs sur le chemin. Tu m’as demandé ce que

c’était. C’étaient des tue-loup. »

Il ouvre la bouche mais elle répond à sa question avant qu’il ne la

formule :

« C’étaient des fleurs avec une longue tige et des dizaines de petites

clochettes bleu violet. Tu as dit que c’était joli. On est… on est arrivés à

Gèdre dans l’après-midi et tu as… Tu as voulu aller voir les moulins. Tu as adoré les moulins. C’est vrai qu’ils étaient beaux, ces vieux moulins

en pierres. »

Il attend une seconde, pour être sûr qu’elle ait terminé puis il dit :

« Merci. »

Elle hausse les épaules, comme si ça n’était rien. C’est beaucoup. Il lui

en est reconnaissant.

La suite, il la connaît. Ils ont pris la route du cirque de Gavarnie ce

matin et il a fait un malaise. On l’a rapatrié en hélicoptère à Bagnères-de-

Bigorre et ce soir ils sont là, dans ce petit village qui semble abandonné.

Ils reprennent leur repas en silence. Lorsqu’ils jettent leurs assiettes

dans l’herbe, quelques minutes plus tard, Joanne croise ses jambes en

tailleur puis ouvre la bouche, plusieurs fois, comme si elle allait parler,

mais elle se ravise. Émile demande :

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

Et elle secoue la tête.

« Rien. C’est idiot. »

Il insiste un peu et elle finit par murmurer : « Je ne sais pas », perdue

dans ses pensées. Il n’est pas certain qu’elle s’adressait vraiment à lui.

Quand il se relève, avec des gestes lents, il la sort de ses pensées en

proposant :

« Je vais faire un tour du village. J’ai besoin de marcher un peu. Tu

veux venir avec moi ? »

Elle ne fait même pas mine d’hésiter. Elle se lève à son tour.

« D’accord. »

 

Leurs pas résonnent sur le pavé, dans le village désert. Ils marchent

sans se presser, les mains dans les poches. Ils s’arrêtent un instant devant

l’église et Joanne se racle la gorge.

« Tout à l’heure je pensais à quelque chose… »

Elle hésite. Il hoche la tête pour l’encourager à continuer mais elle

doute.

« Je pensais à ce qui se passerait, la prochaine fois que tu auras un

malaise… »

Il acquiesce.

« Tu as raison. Il faut qu’on en parle. »

Il se laisse tomber sur une marche du parvis de l’église. Elle non. Elle

reste debout, dansant d’un pied sur l’autre.

« Il… Il faudra bien que je t’emmène dans un hôpital si tu refais ce

genre de malaises… »

Il voit où elle veut en venir. Il n’a pas voulu y penser cet après-midi, il

a voulu profiter de la sérénité retrouvée, mais il faut bien qu’ils en

discutent.

« Je ne sais pas si tous les hôpitaux ont accès aux fichiers médicaux

aussi facilement mais… »

Il l’interrompt :

« Je pense que c’est le cas de tous les hôpitaux. Je pense que ce genre

de choses se reproduira. »

Il a un air douloureux sur le visage.

« Je ne sais pas ce que je peux te dire… Je ne sais pas s’il y a une

solution à ça… Je… Je ne veux pas que tu sois poursuivie alors… si ça se

reproduit, je préférerais que tu me laisses sur le bord du chemin en

attendant que je me réveille…

— Arrête.

— Je ne veux pas qu’ils me ramènent chez mes parents.

— Je sais.

— Je préfère encore que tu me laisses crever sur le bord de la route.

— Je sais, Émile. Il y a une solution.

— Quoi ? »

Il la dévisage avec incrédulité. Elle est toujours debout devant lui. Elle

le surplombe. Elle a l’air assez sûre d’elle. Elle hoche la tête.

« Oui. J’y ai réfléchi cet après-midi et puis après… pendant le repas.

— Qu’est-ce que… »

Il n’arrive pas à terminer sa question. Il est empli de doutes et d’attente

fébrile.

« On ne changera rien au fait que tu as été déclaré inapte à prendre des

décisions tout seul. Ça, c’est impossible. Mais…

— Mais ?

— Mais on peut faire en sorte que tes parents ne soient plus tes seuls

responsables légaux. »

Il ne comprend pas. Elle a l’air tout à fait sûre d’elle. Il ouvre la

bouche pour l’interroger mais elle lâche finalement la bombe qu’elle

retenait :

« Il faut qu’on se marie. »

Il est pris d’une toux nerveuse. Il comprend mieux pourquoi elle

hésitait, tout à l’heure, pendant le repas, pourquoi elle a déclaré : Rien.

C’est idiot. Son idée est complètement dingue. Il ne voit même pas le

rapport !

« Je sais… C’est une idée qui peut te paraître totalement déplacée mais

je vais t’expliquer. »

Maintenant qu’elle a lâché sa bombe, elle est redevenue la Joanne qu’il

connaît. Une Joanne calme, contrôlant parfaitement ses émotions,

presque flegmatique. C’est comme si, tout à coup, elle n’était plus

réellement concernée par le sujet.

« Si on se marie, je deviendrai légalement responsable de toi… Je… Je

pourrai m’assurer qu’on ne te ramène pas au centre ou chez tes

parents… »

Elle se tait. Elle le laisse prendre la mesure de ce qu’elle vient

d’annoncer. Elle reste debout, les bras croisés, sans manifester d’émotion

particulière.

« Je ne te demande pas de me donner une réponse ou… ou ni même

d’y réfléchir à tout prix. Je voulais juste que tu saches qu’il y avait une

solution. »

La surprise passe doucement. Il essaie de prendre la mesure de tout

cela. Je pourrais m’assurer qu’on ne te ramène pas au centre ou chez tes parents… La phrase résonne dans sa tête. Il se force à articuler,

lentement :

« Tu as raison. C’est… Ça pourrait être une solution. »

Il comprend mieux pourquoi elle a fini par lâcher le morceau juste

devant l’église. Il secoue la tête, pour essayer de reprendre totalement ses

esprits.

« Tu as tout le temps pour y réfléchir ou non.

— Oui. Je sais. »

Elle fait un pas en arrière, lui désigne la route pavée.

« Tu veux qu’on y retourne ? Qu’on continue la balade ? On n’est pas

forcés d’en reparler. Pas ce soir en tout cas. »

Il se relève avec des gestes lents. Il a l’impression de tourner au ralenti.

Ils se remettent en route, dans le village toujours désert. Sur la route, les

lampadaires projettent leurs ombres de façon déformée. On dirait deux

grands fantômes qui errent sans but. Si on se marie, je deviendrai

légalement responsable de toi. Je pourrai m’assurer qu’on ne te ramène

pas au centre ou chez tes parents. Est-ce qu’elle est vraiment prête à le

faire ?

Ils vont se coucher sans un mot. Cette discussion sur le parvis de

l’église a jeté un froid entre eux, même si, ni l’un ni l’autre, ne le veut.

Car maintenant, ils sont forcés d’y songer tous les deux. Ils sont forcés

d’envisager l’autre comme un éventuel futur époux et une éventuelle

future épouse. Sur le papier au moins. Et ça jette un certain trouble.

 

« Tu veux te marier, toi ? »

Il plonge quelques années en arrière, dans son studio d’étudiant. Il

revoit la tête de Laura. Une tête moqueuse, qui se tourne vers lui. Ils sont

allongés dans son minuscule lit. Lorsqu’ils font l’amour là-dedans, ils

savent pertinemment que les voisins se mettent à taper aux murs. Parfois

ils le font juste pour rire.

« C’est quoi, cette question ? »

Il ne se laisse pas démonter par son ton insolent. Il sait qu’elle l’utilise

souvent pour masquer son malaise.

« C’est une question comme une autre.

— Mmh, fait-elle en détournant le regard.

— Alors… tu veux te marier ?

— Je ne sais pas.

— Arrête. On sait tous si on en aura envie ou non.

— Moi, j’ai peur de changer d’avis quand il sera trop tard. »

Il se redresse sur un coude.

« Quoi ? Genre devant l’autel ?

— Non. Pas tout de suite. Mais une fois mariée… avec les mois puis

les années.

— Ah. »

Elle laisse son regard se perdre au plafond.

« C’est pour ça que je suis sûre d’un truc.

— Ah oui… lequel ?

— Si je me marie un jour, ce sera de mon fait.

— C’est-à-dire ?

— C’est moi qui l’aurai décidé. C’est moi qui aurai fait la demande. »

Elle gonfle la poitrine pour prendre un air important.

« Car je saurai que je suis prête. Ce sera le moment où je le saurai. »

Il a une moue dubitative et embêtée.

« Alors si je m’apprêtais à te faire ma demande là, tout de suite…

— Alors je te répondrais non ! Sans hésitation ! »

Il fait mine de s’offusquer et il la pousse hors du lit. Il est un peu

offusqué quand même, même s’il ne veut pas se l’avouer.

« Hé ! »

Elle remonte sur le lit et se met à le frapper du plat de la main.

« Le problème vois-tu, c’est qu’il risque d’être trop tard après…

— Quoi ?

— Quand tu te décideras à te mettre à genoux devant moi, j’aurai peut-

être changé d’avis… »

Elle le gratifie d’une affreuse grimace de dédain.

« Moi, me mettre à genoux devant toi ? Jamais ! »

Il réplique, vexé :

« De toute façon je ne t’épouserai jamais. J’épouserai une blonde. »

Elle croise les bras sur sa poitrine.

« Je vois.

— Tu vois quoi ?

— Je t’ai vexé. Tu cherches à me blesser.

— Pas du tout. C’est que j’ai toujours préféré les filles blondes. Et

celles avec un peu plus de distinction… »

Cette fois, il sent qu’il la blesse vraiment.

« Qu’est-ce que tu insinues ?

— Je ne sais pas…

— Oh si ! Tu insinues que je manque de distinction ?

— Un peu… Tu es une sacrée grande gueule, Laura. »

Il voit son visage se décomposer. Elle se relève d’un bond, ramasse ses

vêtements, son sac à main.

« Hé ! » crie-t-il en se levant à son tour.

Elle l’ignore. Il essaie de la retenir par le bras.

« Hé ! Ça va ! Ce n’était rien ! C’était… »

Elle accroche son sac à main sur son épaule. Elle est en nuisette, elle a

ses vêtements et ses chaussures à la main.

« Lau, tu ne vas pas sortir comme ça !

— Lau ? »

Elle devient méprisante. Elle le fait toujours quand elle est blessée.

Elle pose la main sur la poignée de la porte. Il veut lui dire. Arrête, je

t’aime. Je suis con. Oui je suis vexé. Tu as raison. C’est pour ça que j’ai

dit ces conneries. Elle actionne la poignée, lance :

« Bonne soirée ! »

La porte claque avec force. Il aurait voulu lui dire la vérité… Il aurait

voulu lui dire qu’il rêverait de pouvoir l’épouser un jour.

Ils se sont réconciliés, bien entendu. Mais il ne lui a jamais dit.

Joanne se retourne dans son sommeil. Elle ne doit pas très bien dormir.

 

Un autre souvenir déferle…

« Bonsoir.

— Bonsoir.

— Vous êtes Karen ? »

La femme se retourne avec des gestes lents, calculés pour être

langoureux. Elle est grande, très grande. Sans doute le dépasse-t-elle de

quelques centimètres. Elle est brune également. Très brune.

« Oui. Je suis Karen. Émile donc ? »

Il acquiesce. Il est affreusement mal à l’aise. Il n’a aucune idée de la

raison pour laquelle il est ici. Il a les mains moites. Une rage dans la

poitrine. Une envie de faire payer la terre entière. On m’a volé Laura. Un

type m’a pris Laura. C’est au cours d’une insomnie qu’il a créé ce

compte sur un site de rencontres pour femmes adultères. Il a fait défiler

les profils puis il est tombé sur celui de Karen. On y voyait la photo

d’une femme brune, plutôt élancée. Quarante ans. Mariée depuis dix ans.

Besoin de piment. Elle précisait rencontrer dans les bars à cocktails

uniquement. Si affinités, elle pouvait se déplacer chez sa conquête mais

elle acceptait aussi de passer la nuit à l’hôtel. Elle les préférait jeunes.

Moins de trente ans. Il a eu envie de gerber en lisant sa description. Mais

l’envie d’elle a été plus forte, violente. Un besoin de lui faire payer pour

Laura. Ils sont entrés en contact, se sont donné rendez-vous dans ce bar à

cocktails discret, où elle ne risquait pas de faire des mauvaises rencontres

(monsieur est notaire et a de nombreuses relations en ville).

« Ne sois pas timide, assieds-toi. »

Elle lui désigne le haut tabouret et il y monte avec l’impression d’être

un enfant apeuré face à une femme impressionnante.

« J’ai commencé sans toi. »

Une coupe de champagne trône devant elle. Elle pose une main sur son

genou avec un air de propriétaire.

« Tu veux boire quoi ? »

Il est pris de court, il répond la première chose qui lui vient à l’esprit :

« Comme toi. »

Elle commande pour lui puis elle se tourne pour l’observer en détail.

« Dis-moi, tu es tout juste sorti du berceau, toi ! »

Il bégaie un : « Ah… Euh » et ça la fait rire.

« Ce que tu es mignon ! J’adore les jeunes hommes comme toi. Vous

êtes encore si innocents et si purs ! »

Elle est à l’aise. Elle rit très fort. Elle doit en rencontrer des tonnes des

hommes comme lui, des jeunes, des timides. Elle est habituée à mener la

barque.

« Alors dis-moi… Qu’est-ce qu’un jeune homme comme toi fait tout

seul sur ce site ? Tu n’as pas de petite chérie ? »

Sa coupe de champagne est arrivée et il y trempe les lèvres avant de

répondre, de façon brève.

« Pas en ce moment, non. »

Elle le sonde avec des yeux qui le transpercent, qui semblent lire à

travers ses pensées.

« Tu étais amoureux et elle est partie ? »

Il ne réussit pas à mentir. Son expression désarmée le trahit.

« J’en étais sûre, déclare Karen. Tu n’es pas le premier, tu sais. J’en

ramasse pas mal des jeunes oiseaux blessés. »

Elle a un air placide.

« Bah, tu sais… Si je peux apporter un peu de réconfort. »

Après ça il essaie de reprendre un certain contrôle de la situation. Il

l’interroge lui aussi, mais il la vouvoie. Il se trahit.

« Et votre… ton mari ? »

Elle le regarde avec un air attendri, comme s’il ne pouvait pas

comprendre, comme s’il était trop innocent.

« Bah… Tu comprendras tôt ou tard. Le mariage, c’est un bien grand

mot qui ne signifie plus grand-chose aujourd’hui. »

Puis elle ajoute, comme pour se justifier, avec un petit air peiné :

« Je suis avec un notaire. Ça n’aide pas… Le mariage, pour lui, c’est

davantage une histoire de paperasse et de partage des biens… »

Ils boivent plusieurs coupes de champagne avant qu’elle ne pose de

nouveau une main sur son genou.

« On monte ? »

Le bar à cocktail est situé en dessous d’un hôtel. Ça n’a rien d’un

hasard. Karen connaît parfaitement son terrain de chasse. Ils prennent

une chambre sous le nom d’Émile puis ils se jettent sur le lit à peine la

porte fermée à clé. Karen porte de la belle lingerie, aguichante mais

subtile. Elle doit coûter une fortune. Émile n’en a jamais vu de si belle.

Pourtant Karen n’est pas si douée qu’il se l’est imaginée. Pas aussi

expérimentée. Ou bien c’est lui, le problème. Peut-être s’est-il imaginé

retrouver la même chose qu’avec Laura, dans les bras de cette inconnue

qu’il ne parvient même pas à respecter ? Il est déçu ce soir-là. Il jouit

sans plaisir. Il se jure de ne plus jamais recommencer. Elle ne l’a pas fait

exprès mais elle a tout sali. Le mariage, c’est un bien grand mot qui ne

signifie plus grand-chose aujourd’hui. Il n’est pas d’accord avec elle. S’il

avait épousé Laura, ça aurait signifié beaucoup. Ça n’aurait pas été vide

de sens.

Elle a vraiment tout sali.

 

« Tu as bien dormi ?

— Oui. Bien, et toi ? »

Ils mentent tous les deux et ils le savent. Il l’a entendue remuer toute la

nuit. Elle a des cernes bleus sous les yeux. Même son chapeau noir ne

parvient à les masquer.

« On rentre à Artigues alors…

— Oui. »

Elle porte un de ses pantalons noirs trop larges et un débardeur de la

même couleur. Émile garde les yeux rivés sur son guide de randonnée.

Son doigt suit l’itinéraire qu’ils prendront aujourd’hui.

« Tu me laisseras vérifier tes points de suture avant de partir », ajoute-

t-elle seulement.

Les cataplasmes sont tombés tout seuls dans la nuit. Il a des fragments

d’orties séchées sur son coude et dans ses cheveux mais Joanne souffle

dessus.

« Alors ? » demande-t-il avec anxiété.

Elle esquisse une moue qu’il ne parvient pas à interpréter.

« Ça suinte un peu.

— C’est grave ? »

Elle ne répond pas vraiment à la question. À la place, elle dit :

« On sera au camping-car ce soir. Il y aura du désinfectant là-bas. »

Ils ont oublié de prévoir du désinfectant dans leurs gros sacs à dos.

C’est une véritable erreur de débutant. Heureusement ils ont pris

quelques trucs utiles comme des bandes de gaze. Joanne y enroule son

coude et lui fait un turban blanc sur la tête.

« Je dois avoir l’air malin comme ça. »

Il maugrée pour la forme. Il ne sait vraiment pas comment il s’en

sortirait sans elle.

 

Ils traversent de nombreux petits hameaux sur leur chemin, s’arrêtent

manger dans un champ, à côté de deux chevaux qui les observent avec

curiosité. Joanne passe un temps inimaginable à les caresser, si bien

qu’Émile finit par s’endormir à l’ombre des arbres. Il réalise qu’il n’a

jamais autant dormi que depuis qu’il est parti dans les Pyrénées. Ça fait

un bien fou.

 

La chaleur diminue lentement alors qu’ils entrent dans Artigues. Il

était temps. Émile commence à avoir mal au crâne. Il sent bien que ses

points ont suinté sur son crâne, sous la gaze. Il espère qu’il n’est pas en

train de faire une infection. Joanne marche devant. Elle semble pressée

d’arriver. Retrouver le parking près du petit ruisseau lui procure un

bonheur intense. Comme s’il rentrait à la maison. Comme si c’était chez lui. Il ne pensait pas que la stabilité et la familiarité d’un lieu lui

manqueraient. Pourtant il est heureux de retrouver le camping-car, la

légère odeur de renfermé qui y règne, le bruit si particulier du ruisseau et

des graviers sous les pas des randonneurs.

« Ah », laisse-t-il échapper en entrant dans l’habitacle.

Joanne se dirige directement vers le placard mural et en sort la table et

deux chaises pliantes. Ce soir ils partageront un repas autour d’une table

et ce sera un vrai luxe.

« Tiens, installe-toi. Je vais désinfecter tes plaies. »

La table et les chaises sont installées. Joanne a sorti la trousse à

pharmacie. Elle fouille à l’intérieur avec un air de connaisseuse. Il hume

l’odeur âcre de l’alcool à quatre-vingt-dix degrés. Ça lui rappelle son

enfance et ses multiples chutes à vélo. Sa mère râlait à chaque fois. Elle

aimait bien lui faire peur. Elle faisait les gros yeux et elle menaçait :

« Attention Émile, si tu continues à rouler si vite, tu n’auras bientôt

plus de sang. »

Au début il la croyait, il paniquait. Il demandait :

« Il ne m’en reste plus beaucoup ? »

Et elle faisait une moue qui signifiait qu’il était mal barré. Ça le

calmait un temps, puis il recommençait à rouler vite. C’est ce qu’il

raconte à Joanne pendant qu’elle tapote son crâne avec l’alcool à quatre-

vingt-dix degrés. Ça a l’air de l’amuser. Elle dit même :

« Les petits garçons sont de vrais casse-cou ! On ne devrait jamais les

laisser deux secondes sans surveillance ! »

Il se demande si elle en a connu beaucoup, des petits garçons. Elle n’a

jamais eu de petits frères. Puis il se rappelle qu’elle était gardienne dans

une école. Elle a dû en voir des genoux écorchés, des lèvres fendues et

des sourcils à vif. Elle a dû en houspiller des gamins en short, des gamins

espiègles avec de hautes chaussettes blanches.

 

Prendre une vraie douche est le second bonheur de la journée. Le

troisième sera de retrouver un bon matelas, au moment de dormir. Ils n’ont pas vidé leurs sacs à dos. Ils se disent qu’ils le feront demain. Ils

ont préparé un véritable repas à partir des boîtes de conserve qu’ils ont

retrouvées dans le camping-car, sous l’évier : une salade de tomates et de

cœurs de palmier, des champignons de Paris sans saveur et une

préparation à base de lentilles et de carottes.

« Demain il faudra refaire quelques courses… »

Ils mettent la table, allument des bougies car il commence à faire

sombre, puis ils s’asseoient l’un en face de l’autre.

« Bon… » dit Joanne.

Il a peur qu’elle n’aborde le sujet qu’il redoute mais elle ne le fait pas.

Elle demande :

« Dans quel coin on part demain ?

— Bonne question. »

Ils reprennent leur mastication silencieuse, jusqu’à ce qu’Émile

propose :

« Ça pourrait être à ton tour de choisir.

— Mmh.

— Je pourrais te prêter mon guide des Pyrénées ce soir. Tu étudierais

la question. »

Elle acquiesce, avale une bouchée de lentilles.

« Oui. D’accord. »

 

Après le repas, ils prennent des thés, assis à leur petite table. L’endroit

est toujours aussi reposant. Les criquets, le bruit de l’eau qui dévale entre

les rochers, un hululement de hibou de temps en temps. Joanne a ouvert

le guide de randonnée devant elle. Elle tourne les pages, suit les lignes du

bout des doigts, fronce le nez pour réfléchir, relève la tête pour boire une

gorgée de thé. Émile reste silencieux. Son stylo gratte le papier de son

carnet noir. Il écrit quelques lignes sur la journée qui vient de s’écouler,

sur le bonheur de retrouver leur parking et le camping-car.

Lorsqu’il relève la tête, Joanne a refermé le guide des Pyrénées. Elle a

les deux mains autour de sa tasse de thé. Elle attendait visiblement qu’il termine d’écrire pour ne pas l’interrompre.

« Alors, tu as décidé d’un lieu ?

— Oui. On va à Mosset. »

Ce nom ne lui dit rien. Il n’a pas encore parcouru la totalité de son

guide.

« Pourquoi Mosset ? » demande-t-il.

Il est curieux de savoir ce qu’il l’attire dans un lieu particulier, plutôt

qu’un autre.

« C’est un village de l’époque médiévale perché en haut d’une colline

rocheuse.

— Ça me semble sympa.

— Il paraît que la flore est superbe tout autour.

— Raison de plus. »

Le silence retombe. Joanne étouffe un bâillement, annonce :

« Je crois que je vais aller dormir… Je prends la banquette en bas. »

Elle s’apprête à se lever alors il se jette à l’eau :

« Joanne… »

Il ne pense qu’à ça depuis hier soir. Il faut bien qu’ils en reparlent.

« Concernant cette idée de mariage… »

Elle se rasseoit doucement en face de lui. Elle pose ses deux coudes

sur la table, ses mains bien à plat.

« Oui ? »

Elle le regarde avec attention. Elle attend, sans le presser. Il s’enfonce

dans sa chaise, cherche ses mots.

« C’est une solution… Tu as raison… Mais…

— Mais ? »

Les flammes des bougies dansent sur son visage. Elles allument une

petite lueur dans ses yeux qui lui paraissent d’ordinaire si ternes. Ils ne le

sont pas tant que ça. Elle pourrait être jolie. Elle pourrait être une belle

mariée. Un jour elle pourrait connaître ce bonheur mais pas comme ça,

pas dans ces conditions.

« Je ne peux pas te demander de faire ça. »

Elle reste immobile. Aucune émotion ne traverse son visage.

« Tu ne me demandes rien. C’est moi qui te l’ai proposé.

— Tu sais ce que je veux dire…

— Non… »

Il pousse un soupir, s’enfonce encore plus profondément dans sa

chaise.

« Pour moi, c’est simple. Il suffirait que je signe ces papiers. Je serais

certain d’être libre jusqu’à la fin, grâce à toi. Et puis je mourrais et on

n’en parlera plus. Tu m’aurais rendu un fier service et je t’en serais

éternellement reconnaissant, par-delà la mort en tout cas. »

Il prend quelques secondes pour déglutir et chercher ses mots.

« Pour toi, c’est différent. Ta vie va continuer. Je ne sais pas ce que tu

feras mais peut-être bien que tu retourneras auprès de Léon ou que tu

rencontreras un autre homme, un jour. »

Elle ne cille toujours pas.

« Et… ?

— Et alors tu ne peux pas te marier avec moi. Tu ne peux pas être

veuve à vingt-neuf ans. »

Elle a toujours les coudes sur la table et le regard bien droit devant

elle, fixé sur lui. Elle répète en insistant sur les mots :

« Je te l’ai proposé. Je suis prête à le faire. »

Il secoue la tête. Il a l’impression qu’elle ne comprend rien.

« Tu ne peux pas gâcher cette chose avec un inconnu.

— Quelle chose ?

— C’est quelque chose qu’on ne fait qu’une fois… Qu’une fois dans

sa vie. »

Elle ne bronche pas. Est-ce qu’elle s’en fiche totalement ? Est-ce que

tout ça n’a aucun sens pour elle ?

« Je suis prête à le faire, déclare-t-elle encore.

— Malgré Léon ?

— Malgré Léon. »

Le silence retombe. Il regarde son visage inexpressif. Il aimerait savoir

ce qu’il cache, ce que Léon a fait.

« On en reparle ? demande-t-elle. Je suis vraiment épuisée. »

Il hoche la tête. Joanne se lève et souffle sur la moitié des bougies,

pour les éteindre.

 

« Vieux, ne me laisse pas tout seul maintenant. Je te préviens ! Je suis

mort de trouille ! »

Renaud transpirait à grosses gouttes. Il passait et repassait un mouchoir

déjà humide sur son front.

« Tu n’aurais pas dû mettre ton costume si tôt », avait maugréé Émile.

Il faisait trente degrés et Renaud était tellement stressé qu’il avait

voulu enfiler son attirail de marié une heure avant la cérémonie. Ils

étaient tous les deux dans sa chambre d’enfance. Celle-là même où ils

avaient connu leurs premières nuits blanches, leurs premières

confidences, leurs premiers films. La chambre qu’ils avaient transformée

en atelier de vélo ou en tatami, lorsqu’ils étaient d’humeur bagarreuse. Il

y avait encore des peluches sur le lit de Renaud et des photos de classe au

mur. C’était étrange de le voir si grand et élégant, sur le point de se

marier, au milieu des vestiges de son enfance. Émile avait été nommé

garçon d’honneur aux côtés d’un cousin de Renaud. Les demoiselles

d’honneur avaient été choisies par Laëtitia. Sa sœur et une amie.

« Ouvre la fenêtre, s’il te plaît, Émile. »

Il s’était exécuté. Renaud était au bord de la syncope.

« Qu’est-ce qui te panique autant ? Tu es au courant qu’elle va dire

“oui”, n’est-ce pas ?

— Ferme-la. »

Renaud n’était pas d’humeur à plaisanter. Dans une heure, tous les

regards seraient tournés vers lui et il épouserait Laëtitia.

« Tu as ta fleur ? avait-il demandé à Émile, en s’installant sur le rebord

de la fenêtre.

— Hein ? avait-il répondu, juste pour le faire paniquer un peu.

— Ta fleur ! Ta fleur à la boutonnière ! Ne me dis pas que tu l’as

oubliée ! »

Il avait sorti sa fleur rouge de la poche de sa chemise.

« Elle est là. Détends-toi. »

Laëtitia avait réglé d’une main de maître chaque détail de son mariage.

Elle avait voulu créer un dress-code pour l’ensemble des invités, afin que

les photographies soient réussies et dans le thème du mariage. Les

costumes des hommes ainsi que les robes des femmes devaient être noirs

(elle autorisait quelques motifs blancs mais pas trop voyants). Chacun

devait agrémenter sa tenue d’un accessoire rouge. Renaud avait demandé

à chacun de ses convives masculins d’accrocher une fleur rouge à leur

boutonnière. Lui-même portait un nœud papillon rouge et le liseré de sa

veste de costume était coquelicot. Émile était pressé de voir Laura dans

sa tenue de fête. Elle avait boudé en découvrant le dress-code imposé

mais elle avait joué le jeu. Elle avait acheté une jolie robe noire aux

allures de tutu qui s’arrêtait au-dessus des genoux et elle avait dégoté une

large ceinture écarlate, avec un gros nœud sur le côté. Il était certain

qu’elle serait splendide.

 

La mère de Renaud était venue toquer à la porte de la chambre et elle

avait éclaté en sanglots en le voyant dans son costume.

« Tu es si beau… »

 

Sur le parvis de l’église, Émile s’était retrouvé noyé au milieu d’une

masse noire et rouge. Tout le monde avait joué le jeu. Il avait retrouvé

leurs amis communs sur les marches de l’église, cherchant Laura du

regard.

Laëtitia était apparue dans la foule, apprêtée comme une princesse.

Elle portait une large robe bustier, d’un blanc éclatant, qui descendait en

cascade jusqu’à ses pieds. Son chignon était agrémenté de petits

papillons rouges. Émile avait ri en s’imaginant la réaction de Laura. Il la voyait déjà grimacer en songeant très fort (trop fort) : Alerte, faute de

goût !

La vue des papillons la ferait tourner de l’œil.

« Laura n’est pas là ? » avait-il demandé à la cantonade.

Toute leur troupe se tenait là mais il manquait toujours Laura. Un des

camarades de fac de Renaud lui avait répondu :

« Elle était là mais elle est repartie.

— Quoi ? Comment ça, elle est repartie ? »

L’arrivée de Renaud devant l’église, dans la voiture familiale, les avait

déconcentrés. Son père et sa mère l’avaient conduit, sous les cris et les

applaudissements de la foule, jusqu’en haut des marches où Laëtitia

l’attendait.

« Où est partie Laura ? » avait-il demandé encore, alors que tout le

monde se massait à l’intérieur de l’église.

Personne ne savait. Il l’avait appelée en vitesse.

« Oui ? »

Elle devait être en train de conduire, il entendait le tic-tac des

clignotants à l’autre bout du fil.

« Qu’est-ce que tu fiches ? Où tu es ?

— Ne m’en parle pas ! Cette mégère m’a envoyée bouler quand je lui

ai dit bonjour.

— Quoi ? De qui tu parles ?

— Laëtitia ! Elle était tellement stressée, Madame la Psychorigide !

Elle donnait des ordres à tout le monde et elle m’a envoyée bouler !

— Quoi ? Mais… quand ?

— Là, à l’instant, quand je suis arrivée devant l’église. Ça ne va pas se

passer comme ça !

— Mais où tu es ? Qu’est-ce que tu fais ? Ne me dis pas que tu as

décidé de ne pas assister au mariage à cause de ça ! »

Il avait défailli de soulagement en l’entendant répondre :

« Non. Non j’arrive. Je suis juste partie me changer. »

Il n’avait pas compris le sens de sa dernière phrase. Il était trop stressé

pour ça. Tout le monde était déjà installé dans l’église et Renaud lui

faisait de grands signes affolés. On n’attendait plus que lui.

 

L’hymne nuptial avait retenti dans toute l’église. Les derniers convives

s’étaient assis. Émile avait regardé Laëtitia traverser la travée centrale au

bras de son père dans un silence religieux. Il avait vu les yeux de Renaud

pétiller de bonheur. Il l’avait entendu répondre « Oui, je le veux » dans

un souffle, tellement il était ému. Il avait cherché les yeux de Laura au

moment du baiser, au moment du « Je vous déclare mari et femme », il

voulait lui faire comprendre avec les yeux : Un jour ce sera nous. Mais

elle n’était pas là.

Il l’avait retrouvée à la sortie de l’église, alors que les mariés sortaient

sous les applaudissements et les pétales de roses rouges. Il l’avait

retrouvée avec son air insolent et une robe bleue turquoise qui jurait à

merveille dans la foule rouge et noire des convives.

« Lau… Tu n’as pas osé ? »

Elle était heureuse, son adorable petite peste. Il n’avait pu s’empêcher

d’éclater de rire en l’attrapant par la taille.

« Tu es un monstre. »

Elle avait répondu, en souriant de toutes ses dents :

« Vivement les photos ! »

 

Elle avait effectivement gâché toutes les photos. Devant l’église, dans

le petit parc, sous le chapiteau, sur les marches de la mairie. On ne voyait

qu’elle. La tache turquoise au milieu de la marée noire et rouge. Elle

prenait toute la lumière et on ne voyait même plus Laëtitia. Elle les

gâchait si bien que les sœurs de Laëtitia et sa mère avaient fini par lui

demander, explicitement, de se mettre à l’arrière de toutes les photos.

Elle avait obtempéré tout sourire. Elle avait vu la colère sur le visage de

Laëtitia et ça lui avait suffi. Après ça, Émile l’avait raccompagnée de

force à leur appartement et il lui avait ordonné :

« Tu te changes maintenant. »

Elle l’avait fait. Elle n’avait même pas rechigné. Elle n’était pas

méchante au fond. Juste une petite emmerdeuse. Une adorable petite

emmerdeuse.

 

« Alors, ça fait quelle impression ? »

Ils s’étaient enfin retrouvés seul à seul avec Renaud, à la table des

mariés. Laëtitia était partie danser avec ses sœurs. Laura discutait avec

des amis communs, à quelques tables de là.

« C’est… Je n’arrive même pas à y croire. »

Il fixait avec émerveillement son alliance, à la main gauche.

« J’ai l’impression que ça n’est pas ma main.

— Ça doit faire sentir grand, non ? »

Renaud avait gonflé la poitrine avec fierté.

« Oui. »

Il était encore ému. Il avait les joues rouges. Émile lui avait souri.

« Je n’en reviens pas.

— Moi non plus.

— Je te regardais dans l’église, bien droit, sûr de toi… Laëtitia qui

s’avançait… Je me disais : Regarde le chemin qu’on a parcouru.

— Le petit gros que j’étais ne m’aurait jamais cru si je lui avais dit

qu’un jour, il serait là.

— Tu vois. Il faut toujours y croire. »

Renaud avait essuyé un fragment de larme très discrètement, au coin

de son œil.

« C’est un peu grâce à vous tout ça… Si vous ne m’aviez pas forcé la

main à l’époque…

— Ne déconne pas ! On te l’a amenée sur un plateau certes… Mais

c’est toi qui as fait tout le reste ! Et tu as plutôt bien géré à ce que je

vois ! »

Renaud avait ri avec un sanglot de bonheur dans la gorge. Il n’était pas

au bout de ses surprises. Il ne savait pas encore que trois mois plus tard, le ventre de Laëtitia s’arrondirait. Il ne savait pas qu’il s’apprêtait à

devenir papa.

 

Karen avait tort. Le mariage a encore un sens. Et il a une certitude

maintenant : il ne peut pas se marier avec Joanne ni avec personne

d’autre. Il est comme ça, il est comme Renaud. S’il se mariait un jour, il

voulait que ce soit fort et beau. Il renoncera au cadeau de Joanne, quel

qu’en soit le prix à payer.

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