Tout le bleu du ciel
Chapitre 6
6
Il n’est pas tout à fait réveillé mais il n’est plus vraiment endormi non
plus. Il entend les bruits au-dehors : les oiseaux qui chantent, des pas de
randonneurs sur les graviers du parking, la bouilloire qui ronronne.
Joanne doit être levée. Lui est encore dans un demi-sommeil étrange. Un
souvenir de Laura est revenu ce matin et il nage en plein dedans. Un
souvenir de leur deuxième année de vie commune. Un souvenir de la
première fois où elle a évoqué l’idée d’un bébé avec lui. Quand il a juste
pris cela à la rigolade.
Il était allé boire une bière avec Renaud. Laëtitia et lui n’avaient pas
encore de projet de bébés à l’époque. Ils avaient partagé des bières dans
un pub irlandais car Laëtitia était partie quelques jours chez sa mère et
Renaud en profitait toujours pour sortir. Émile avait proposé à Laura de
se joindre à eux mais elle voyait ses amies, elle aussi. Elles avaient un
rendez-vous hebdomadaire, chaque vendredi soir : vin rouge et tapas au
Loca Chica. Au début, Laura ne le manquait jamais. Et puis quand ils
s’étaient installés ensemble, elle avait loupé ces rendez-vous entre
copines de plus en plus régulièrement. Elle disait qu’elle préférait rester
avec lui, même s’ils ne faisaient rien, même s’ils s’endormaient sur le
canapé. De temps en temps elle y retournait tout de même, pour « se tenir
au courant de qui couche avec qui ». Ce vendredi soir, elle avait décidé
d’y aller. Lorsqu’il était rentré de sa soirée avec Renaud, il avait la tête
qui tournait. Il avait un peu abusé des bières. Il l’avait trouvée dans le
canapé, dans son petit pyjama blanc : un minishort et un débardeur en
dentelle beaucoup trop affriolant. Il avait eu cruellement envie de la renverser dans le canapé mais elle affichait une petite moue triste. Alors
il avait simplement demandé :
« Tu es déjà rentrée ? »
Elle avait accentué sa moue.
« Oui.
— C’était nul ?
— Oui. Très nul. »
Il s’était assis à côté d’elle dans le canapé, l’avait attrapée par la taille.
« Qu’est-ce qui était nul ? Raconte-moi. »
Elle s’était laissée aller dans ses bras.
« Tout. Personne n’était là. On n’était que deux.
— Que deux ?
— Oui. Inès et moi.
— Comment ça se fait ? »
Elle avait poussé un soupir profond.
« J’ai loupé tellement de choses ! Je ne savais pas, moi, que Lise
attendait un bébé !
— Lise… La blonde qui était à la fac avec toi ?
— Oui. Eh bien elle est enceinte de quatre mois. Je n’en savais rien !
Elle en parlait mais je ne pensais pas que c’était sérieux. Et Nadia aussi
maintenant !
— Nadia…
— Celle qui a son salon de coiffure.
— Ah.
— Elle, c’est plus récent. Ça fait à peine deux mois. C’est un accident
mais elle est ravie apparemment. Ils ont déjà trouvé le prénom…
— Ah.
— Quel coup de massue !
— Et c’est pour ça qu’elles n’étaient pas là ?
— Oui. C’est pour ça. »
Il avait froncé les sourcils sans comprendre son état de tristesse.
« Ce n’est pas grave, ma Lau. Elles seront là la prochaine fois. »
Laura l’avait regardé sans comprendre.
« Hein ?
— Elles peuvent quand même manger des tapas, non ? Ce n’est pas
interdit quand on est enceinte.
— Non.
— Alors tu les reverras vendredi prochain… Elles ne vont pas rester
enfermées toute leur grossesse.
— Bah non. »
Il avait voulu l’embrasser et il lui avait relevé le menton mais elle avait
toujours son air boudeur et triste.
« Qu’est-ce qu’il y a, Lau ?
— Rien. Ça risque de mettre un sacré bazar.
— Qu’elles attendent un bébé ?
— Bah oui… ça ne sera plus pareil maintenant. »
Il avait haussé les épaules, indifférent à la lourdeur qui l’étreignait. Il
s’était dit qu’elle exagérait un peu.
« Elles sortiront peut-être moins, c’est tout.
— Tu plaisantes ! On va avoir des vies opposées !
— Tant que ça ?
— Elles entrent dans une autre dimension ! »
Il s’était moqué gentiment.
« Rien que ça ?
— Tu ris mais c’est vrai ! Elles n’auront plus rien à nous dire ! Et nous
non plus ! »
Il avait haussé les épaules de nouveau et, l’esprit bien embrouillé par la
bière, il avait ri de son air dépité.
« Alors il te reste Inès. Elle ne fait pas de bébé, Inès ? »
Il lui avait arraché un sourire.
« Elle en est loin…
— Elle couche toujours avec un garçon différent chaque semaine ? »
Mais Laura n’avait pas répondu à sa question. Elle avait ramené ses
genoux contre sa poitrine, l’air songeur. Il avait resserré son bras autour de sa taille.
« Allez ma Lau, tes copines sont des connes. Je ne sais pas quelle idée
elles avaient derrière la tête. Tu ne veux pas venir dans la chambre avec
moi ? Je vais te réconforter comme il se doit. »
Elle l’avait repoussé mollement. Elle avait l’air ailleurs.
« Je te prêterai mes potes si tu veux. Ils ne tomberont pas enceintes ! Je
leur ferai promettre ! »
Elle avait esquissé un demi-sourire.
« On ira boire du vin rouge avec toi et manger des tapas. On te lâchera
pas comme tes idiotes de copines, nous ! »
Il l’avait soulevée de force du canapé.
« Émile… »
Elle avait protesté pour la forme parce qu’en réalité, elle se laissait
faire, en souriant. Il l’avait transportée dans leur chambre, par-dessus son
épaule, sourd à ses protestations qui n’en étaient pas. Il l’avait étendue
sur le lit et avait commencé à l’embrasser.
« Ce pyjama blanc est interdit, avait-il murmuré entre deux baisers.
— Ah oui, et pourquoi ? »
Elle avait retrouvé son petit air insolent qu’il adorait tant.
« Je ne peux plus me contrôler quand tu le portes. »
Elle s’était mordu la lèvre.
« La bière aussi est interdite. Tu ne peux plus te contrôler quand tu en
abuses. »
Il l’avait bâillonnée.
« Parler est interdit, mademoiselle. »
Elle avait ri derrière la paume de sa main. Elle avait essayé de le
mordre. Il l’avait embrassée à pleine bouche.
Ils s’étaient envoyés en l’air sans plus tarder et après ça, elle s’était
levée et s’était plantée nue, devant le miroir mural de leur chambre. Elle
était restée plusieurs secondes devant, dans une position étrange, plantée
sur ses pieds, le dos cambré.
« Qu’est-ce que tu fiches ? »
Il avait voulu lui attraper une de ses jambes et la renverser dans le lit
mais elle l’avait esquivé.
« Je regarde un truc… »
Elle avait continué à s’observer sous toutes les coutures, dans cette
position cambrée étrange.
« Tu regardes ce que ça donnerait si tu avais un pénis ? »
Il avait souri, tout fier de sa blague minable mais elle lui avait coupé
l’herbe sous le pied en répliquant du tac au tac :
« Je regarde ce que ça donnerait si j’étais enceinte. »
Il avait été incapable de sourire ou de répondre un truc intelligent. Elle
était toujours là, le ventre en avant, plantée sur ses jambes, à s’observer.
Il avait eu l’impression qu’elle l’observait aussi, à travers le miroir,
qu’elle guettait sa réaction. Il avait répondu un truc nul en se redressant :
« Viens abuser des bières avec Renaud et moi et tu sauras ce que ça
fait. Renaud commence déjà à avoir un joli bidon. Il doit en être au
quatrième mois. »
Elle n’avait même pas pris la peine de rebondir sur cette blague. Elle
avait bien eu raison. C’était minable. Elle s’était mise à caresser son
ventre, en formant des cercles.
« Ça doit faire bizarre de voir son corps se transformer… »
Il n’avait rien pu répondre. Il avait juste prononcé un grognement en
espérant qu’elle change vite de sujet.
« Tu crois que ça m’irait ? Un petit bidon. Un tout petit bidon ? »
Elle avait un faible sourire, dans le reflet du miroir. Il s’était redressé,
voulant échapper à tout prix à cette conversation qui le paniquait.
« Tu vas où ? avait-elle demandé en le voyant quitter le lit.
— Aux toilettes. »
Elle avait eu une mine déçue mais elle avait insisté avant qu’il ne
franchisse la porte de la chambre : « Alors, ça m’irait ? »
Et il avait eu un mouvement d’épaules parfaitement indifférent, pour
masquer la panique qui le gagnait.
« Oui. Sans doute.
— Je vois… avait-elle lâché froidement.
— Tu vois quoi ? »
Il s’était senti énervé qu’elle veuille à tout prix avoir cette
conversation, qu’elle ne veuille pas le laisser aller aux toilettes
tranquillement.
« Ça a l’air de t’enchanter. »
Il avait parlé avec dureté, pour en finir au plus vite :
« Quoi, tes copines sont enceintes alors tu veux qu’on fasse un bébé là
tout de suite, maintenant ? »
Il s’était senti minable et haïssable en la voyant rougir et bafouiller.
« Mais non… Tu sais bien que non… Tu dis n’importe quoi ! »
Il avait bougonné :
« Bah alors. »
Elle avait tenté de revenir encore sur le sujet, dans une tentative vaine :
« Je n’ai pas dit là maintenant… C’est ridicule… Mais un jour, peut-
être… »
Il lui avait claqué un baiser sur la joue, ce qui l’avait fait taire.
« Un jour peut-être. Mais on n’y est pas, alors maintenant laisse-moi
aller aux toilettes ! »
Elle n’avait rien pu répondre. Il s’était éclipsé avec soulagement. Il
avait cru s’être tiré d’affaire, l’avoir jouée fine. Il s’était presque senti fier
en refermant la porte des cabinets derrière lui.
Il s’était comporté comme le pire des idiots mais il ne l’avait compris
que plus tard. Bien plus tard. Elle en avait reparlé plusieurs fois. De plus
en plus sérieusement et de plus en plus souvent. Quand Lise avait
accouché, ça avait encore empiré.
« Quand je la vois avec son bébé dans les bras, tu sais… C’est idiot…
Tu vas te moquer…
— Dis-moi.
— Ben tu vois… je ne sais pas mais… Je me dis que je me verrais bien
avec un bébé, moi aussi… Je crois que… Je crois que je serais prête. »
Il avait esquivé à chaque fois, avec des blagues de plus en plus nulles,
la plus minable étant sans doute ce commentaire à propos de ses seins qui
doubleraient de volume, blague qui avait fini dans le silence le plus tendu
qu’il n’eut jamais entendu.
Quelques mois plus tard, elle avait recommencé à sortir, d’abord les
vendredis au Loca Chica, puis de plus en plus souvent. Pourtant, quand
ils s’étaient installés ensemble, c’était l’inverse qui s’était produit. Laura
s’était un peu coupée du monde. Tu me suffis tout entier. Le reste du
monde m’emmerde, déclarait-elle avec sa petite moue insolente. Il en
était fier. Il l’aimait. Il pensait qu’ils étaient parfaitement bien tous les
deux et que rien ne pourrait les séparer. Alors ces caprices à propos d’un
bébé, il les prenait à la légère. Oui mais Laura avait recommencé à sortir.
Plusieurs fois par semaine, même. Elle rentrait à peine du travail qu’elle
repartait.
« Tu sors avec qui ? Je croyais que tes copines ne sortaient plus
maintenant qu’elles avaient leur bébé…
— Avec Inès.
— C’est tout ?
— Non. Pas que. »
Elle restait dans le flou. Elle se maquillait, achetait de nouvelles
tenues. Elle se parfumait beaucoup.
« Eh ben… Tu te fais belle pour voir Inès et pas que… »
Elle revenait parfois avec une haleine chargée d’alcool.
« Tu étais avec qui ? »
Il devenait de plus en plus directif.
« Je te l’ai dit.
— Non.
— Inès… Et des amis à elle.
— Des garçons ?
— Des garçons, des filles… De tout, quoi. Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es
jaloux ? »
Il n’avait jamais été très jaloux. Il l’était devenu. Il guettait l’heure à
laquelle elle sortait. Il zieutait son téléphone quand elle recevait un
message.
« On ne reste plus jamais tous les deux à l’appartement, se plaignait-il
avec une petite voix quand il voyait qu’elle se préparait à sortir.
— Non.
— Non, c’est tout ?
— Non. On est jeunes. On n’est pas forcés de la jouer papa maman sur
le canapé, non ? Tu devrais sortir toi aussi. »
Il devenait dingue. Quand il l’attendait, éveillé, jusqu’à deux heures du
matin et qu’il pétait les plombs, « Tu as bu ! Pourquoi tu es obligée de te
saouler comme ça ? », elle perdait patience et elle lui parlait avec une
pointe de dégoût :
« Mais qu’est-ce qui t’arrive ? Je ne te reconnais plus. »
Il renchérissait :
« C’est moi qui ne te reconnais plus !
— Ah oui ? Je n’étais pas comme ça, quand on s’est connus ?
— Comment ça ?
— Je sortais. J’avais une vie sociale. Et toi aussi ! Tu devrais
recommencer ! C’est sympa, tu verras ! »
Elle était méprisante quand il devenait parano.
Il sentait qu’il la perdait. Il s’imaginait qu’il y avait quelqu’un d’autre.
Il l’avait attendue jusqu’à trois heures du matin, une fois. Elle avait jeté
ses chaussures à talons dans l’entrée. Elle l’avait à peine regardé, en
traversant le salon pour aller dans la chambre. Alors il l’avait interceptée,
il avait crié :
« Laura ! »
Il l’avait saisie au poignet. Elle avait eu une lueur effrayée dans le
regard, comme si elle avait craint qu’il ne s’en prenne physiquement à
elle. Il avait voulu la prendre dans ses bras et elle l’avait repoussé.
« Qu’est-ce que tu fais ? Tu ne devrais pas dormir ?
— Laura, je veux qu’on fasse un bébé. Je veux avoir un bébé avec
toi. »
Elle était restée la bouche ouverte, sans réaction. Puis elle s’était mise
à pleurer et elle était allée s’enfermer dans la salle de bains.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Laura ? »
Il était resté derrière la porte, mort d’inquiétude, à l’entendre pleurer et
renifler.
« Pourquoi tu pleures ? »
Elle avait ouvert la porte, les yeux rougis. Elle avait enfilé un pyjama,
s’était démaquillée.
« Rien. C’est l’émotion. »
Il l’avait guidée dans la chambre, tout doucement, en la tenant par la
main.
« Ça va ? Tu es sûre que c’est l’émotion ?
— Oui… Je ne m’y attendais pas. »
Il l’avait allongée dans le lit, l’avait bordée. Il avait posé une main sur
son ventre.
« Je suis sûr que tu serais belle avec un petit bidon. »
Elle avait souri, faiblement.
« J’ai dit des choses idiotes à ce propos…
— Oui.
— C’est juste que j’ai flippé. Je ne me sentais pas prêt…
— Et tu l’es maintenant ? »
Elle l’avait sondé avec méfiance, comme si elle ne le croyait pas.
« Oui. Bien sûr. »
Ils n’avaient plus rien dit pendant de longues minutes. Elle avait
demandé s’il pouvait éteindre la lumière et il avait éteint. Il avait attendu
dans le silence, elle ne disait rien d’autre. Il avait chuchoté :
« Tu vas arrêter la pilule alors ? »
Il l’avait entendue déglutir et hocher la tête.
« Oui.
— Quand ? »
Il attendait, pendu à ses lèvres. Il ne voulait pas la perdre. Il aurait fait
n’importe quoi pour ne pas la perdre.
« Demain… »
Elle avait ajouté d’une petite voix mal assurée :
« Enfin… Si tu es d’accord ? »
Il avait dit « oui » d’une voix rauque.
Ils n’avaient plus prononcé un mot. Sans doute le poids de l’émotion.
Il avait laissé sa main posée sur son ventre toute la nuit. Il n’avait pas
dormi. Il se l’était imaginée dans une petite robe, son ventre tendu devant
elle, les joues roses. Il s’était imaginé veiller sur elle et sur le bébé. Il
n’avait plus peur du tout.
« Tu sors encore ? »
Laura avait continué à sortir.
« Oui. Pas tard. »
Il n’osait rien dire de plus car elle sortait moins. Elle restait plus
souvent à la maison et ils faisaient l’amour presque tous les jours. Pour le
bébé. Pourtant elle sortait les week-ends, sans lui. Toujours avec Inès et
ses amis. Elle rentrait tard. Et il la jouait indifférent car il savait qu’en
rentrant, ils feraient l’amour, pour le bébé. Alors c’était le bon
compromis. Ça lui permettait d’être plus serein.
Ça avait duré trois mois entiers comme ça. Il la couvait, lui préparait
ses repas, lui faisait couler son bain et l’attendait patiemment quand elle
sortait. Il demandait régulièrement, avec anxiété :
« Tu as tes règles ? »
Et elle se renfrognait. Ça voulait dire que oui, que le bébé n’était pas
encore en route. Mais ils avaient le temps.
Et puis un soir elle était rentrée, saoule, l’haleine chargée d’alcool et il
n’avait pas pu se retenir. Il avait presque hurlé :
« Tu te fous de moi ? »
Elle avait eu l’air effrayée d’abord.
« Tu te saoules ? Tu oses te saouler ? »
Elle avait reculé contre le mur. Il était hors de lui.
« Mais à quoi tu penses ? Quel genre d’idiote ferait ça ? »
La frayeur avait disparu du visage de Laura. Ses épaules s’étaient
redressées et le mépris avait envahi son visage.
« Va te faire voir Émile ! Tu ne contrôles plus ma vie ! Je bois si j’en ai
envie ! »
Il avait hurlé de toutes ses forces, outré :
« Mais le bébé, pauvre idiote ! Le bébé ! »
Alors Laura avait éclaté d’un rire cinglant qui lui avait glacé le sang
puis elle avait demandé lentement :
« Mais quel bébé ? »
Il avait ouvert la bouche plusieurs fois sans réussir à prononcer une
phrase.
« Le… le… »
Il l’avait regardée, ne comprenant plus rien, tout à coup.
« Le… Le bébé ? Celui qu’on… Qu’on a décidé de… »
Il n’avait pas réussi à terminer sa phrase car Laura était saoule,
tellement saoule qu’elle n’était plus elle-même et que ses yeux lui
crachaient son mépris au visage. Elle avait alors prononcé très lentement,
en détachant bien chaque mot :
« Il n’y a pas de bébé Émile.
— Hein ?
— Je n’ai jamais arrêté la pilule. »
Il avait soudain eu envie de vomir. Il s’était raccroché au canapé pour
ne pas tomber.
« Quoi ? »
Elle s’était dirigée vers la salle de bains en titubant. Elle s’y était
enfermée.
« Quoi ? Mais… Pourquoi ? »
Il l’avait entendue vomir ses tripes. C’était lui qui était nauséeux et
c’était elle qui vomissait. Il avait prié pour qu’elle ait menti, pour que ça
ne soit pas vrai. Pourquoi lui aurait-elle menti tout ce temps ?
En sortant de la salle de bains, elle était tellement mal en point qu’elle
ne se rappelait pas où elle était et ce qu’elle faisait là. Il l’avait allongée
dans le lit, il lui avait apporté un verre d’eau et un médicament pour la
migraine.
« C’est vrai ce que tu as dit tout à l’heure ? »
Elle avait hoché la tête. Elle s’était endormie la seconde d’après.
Le lendemain, elle avait parlé la première en se réveillant.
« Je suis désolée, j’aurais dû t’en parler… Je n’y arrivais pas. »
Elle avait fait une valise et déclaré :
« Je vais chez ma mère quelques jours. »
Quand elle était revenue de chez sa mère, elle n’était plus désolée mais
pleine de rancœur.
« On ne propose pas de faire un bébé pour empêcher quelqu’un de
partir. C’est la chose la plus égoïste que j’ai jamais entendue. »
Elle avait annoncé qu’elle partait. Elle avait ajouté que ça faisait des
mois qu’elle y songeait et qu’elle aurait dû le lui dire avant, comme pour
la pilule… Mais que ça n’aurait rien changé.
Tout s’était précipité. Laura était partie. Il avait entamé une longue
descente aux enfers. Le bébé était mort. Laura, leur couple, son avenir, sa
vie, tout était mort. Et lui ne voyait plus que ça dans ses cauchemars,
chaque nuit : Laura et son petit ventre tendu, qui lui vomissait son mépris
au visage.
« On a un programme particulier ce matin ? »
La petite voix de Joanne résonne dans son dos pendant qu’il tente
d’avaler son thé. Il n’a pas le moral ce matin. Ses pensées restent noircies
par le souvenir de Laura, de leurs derniers temps ensemble, à
l’appartement. Il ne devrait pas ressasser comme ça mais c’est plus fort
que lui.
« Non. Non, je… Il faut que je finisse cette fichue lettre. »
Joanne est encore pâle ce matin. L’insolation n’est pas totalement
passée. Son visage est presque translucide derrière son chapeau. Il
ajoute :
« Tu devrais te reposer aujourd’hui.
— On ne va pas bouger ?
— Non. »
Il sait qu’il y a les courses à faire pour l’expédition. Ils vont devoir
rejoindre une ville suffisamment importante aux alentours pour trouver
un magasin spécialisé dans les tenues de sport. Cette tâche le décourage
d’avance. Demain ils s’en chargeront. Aujourd’hui Joanne doit se reposer
et lui, il a sa lettre à écrire.
La petite voix de Joanne se fait encore entendre.
« Émile on… on n’a plus d’eau.
— Quoi ?
— Le réservoir du camping-car est épuisé. »
Il ne parvient même pas à être irrité par cette nouvelle. La lassitude l’a
envahi tout entier.
« Ah.
— Il y a un point d’eau au fond du parking, ajoute Joanne. Je crois
que… je crois qu’on peut s’en servir.
— J’irai regarder tout à l’heure. Tu as besoin d’eau maintenant ?
— Non. J’irai me laver dans le ruisseau. Je dois laver quelques tenues
aussi. Si tu… Si tu veux que je te lave quelques vêtements… »
Il se force à reprendre le dessus, à surmonter la lassitude.
« Ah oui, c’est gentil. Attends, je vais vérifier ça. »
Joanne a récupéré tout son linge sale sous le bras. Elle s’apprête à
sortir du camping-car pour aller au ruisseau.
« Tu ne devrais pas te reposer ? Tu es pâle.
— Non ça va. L’eau fraîche me fera du bien. »
Elle file. Elle fuit sans doute la morosité qui doit transpirer par tous les
pores de sa peau. Elle a raison. Il retourne s’asseoir à la petite table pliante devant une nouvelle feuille blanche.
Il faut qu’il chasse Laura de son esprit s’il veut réussir à écrire quelque
chose. C’est impossible. Elle est partout. Sa voix résonne dans sa tête.
« Expliquer quoi ? »
Sa voix exaspérée. Son visage légèrement agacé au-dessus de son café.
« Pourquoi tu veux partir. »
Elle avait relevé ses cheveux en chignon et portait deux perles aux
oreilles. Elle avait un rouge à lèvres rose pâle qui lui faisait une bouche
fantastique. Pourtant il ne pouvait plus la toucher. Elle allait partir.
« On n’est plus en phase. »
Ce jour-là, elle triturait en permanence le petit anneau à son doigt, une
bague qu’elle portait toujours, même pour dormir, la nuit.
« On n’est plus en phase parce que tu ne penses qu’à sortir !
— N’inverse pas les choses, Émile !
— Comment tu voulais qu’on soit en phase ? Tu ne pensais qu’à une
chose : te tirer d’ici pour faire la fête ! On ne faisait que se croiser !
— Tu inverses les choses !
— Mais qu’est-ce que j’inverse ? »
Il ne pouvait s’empêcher de crier. Elle était là, si proche, devant lui,
dans leur appartement et pourtant elle était inaccessible à tout jamais.
« J’ai commencé à sortir parce qu’on n’était plus en phase ! C’était
plus facile pour moi de fuir en multipliant les soirées plutôt que de
m’apercevoir que c’était fini, qu’on n’avait plus rien à faire ensemble.
— Non, on était très bien ensemble ! Tu as tout fait foirer en voulant
jouer les allumeuses en soirée ! »
Elle s’était levée de table. Elle avait pris son sac à main, s’était dirigée
vers l’entrée. Il avait crié :
« Non, Laura, attends ! »
Sa voix s’était brisée. Il n’était plus rien. Il aurait rampé à ses pieds s’il
l’avait fallu. Elle s’était énervée :
« Je suis venue juste pour toi. Juste parce que tu voulais parler. Je ne
suis pas venue pour t’entendre m’insulter ! »
Il avait voulu lui attraper le bras mais elle l’avait repoussé.
« Excuse-moi. Laura, excuse-moi. »
Elle avait laissé tomber son masque d’irritation quelques instants et il
avait vu la tristesse sur son visage. Il avait compris qu’elle souffrait aussi,
d’une façon différente mais elle souffrait.
« Je veux que tu me le dises. Si tu as quelqu’un… Je veux savoir… »
Elle avait soupiré. Elle avait pris sur elle pour rester calme et gentille.
« Il n’y a personne. Je te l’ai déjà dit et redit…
— Tu ne m’as pas trompé ?
— Je ne t’ai pas trompé.
— Tu me le dirais ?
— Je te le dirais.
— Tu en as eu envie ? »
Elle avait esquivé la question. Elle avait dit :
« Tu ne veux pas qu’on retourne s’asseoir dans la cuisine ? »
Et il n’avait plus voulu reposer la question ensuite car il avait compris
quelle était la réponse. Ils avaient repris leurs places dans la cuisine. Il
avait pris sa tête entre ses mains. Il avait la sensation douloureuse de se
décomposer de l’intérieur.
« Pourquoi on… »
Il n’avait pas pu terminer sa phrase. Elle l’avait encouragé :
« Pourquoi on quoi ?
— Pourquoi on n’était plus en phase ?
— Je crois que… Je crois que j’étais prête à construire quelque chose,
à devenir une adulte. Mais toi non. Pas encore. »
Il avait réagi au quart de tour, élevant la voix :
« Tu mens ! J’avais accepté pour le bébé ! »
Elle avait eu un sourire triste.
« Oui. Tu avais accepté mais c’était trop tard… et pour la mauvaise
raison. »
Maman & Papa, Marjo & Bastien, Renaud & Laëtitia et toutes vos progénitures,
Voici un courrier qui arrive trop tard selon vous (cela fait déjà 5 jours aujourd’hui que je
suis parti) mais trop tôt pour moi. J’aurais voulu avoir plus de temps pour l’écrire. Je ne suis pas encore tout à fait au clair sur ce qui se passe dans ma tête mais je ne pouvais pas vous faire attendre éternellement…
Il s’est obligé à commencer la lettre pour chasser les pensées qui le
ramènent à Laura. Il boit une gorgée de thé et reprend vite son stylo, pour
ne pas perdre le fil.
Je pourrais vous faire une liste des raisons qui m’ont poussé à partir. Ça pourrait vous
aider à comprendre et à me pardonner. Vous pourriez en trouver au moins une qui serait valable, pour chacun d’entre vous. La première et la plus évidente, c’est que je ne veux pas de cet essai clinique et que je ne veux pas crever branché à des électrodes. Je ne veux pas être un rat de laboratoire. Si la maladie doit m’emporter, qu’elle m’emporte, mais par pitié que tous ces médecins me fichent la paix !
La deuxième raison, celle qui explique ma fuite, c’est que je ne veux pas devenir un poids
pour vous. Si j’étais resté, ça se serait produit. Vous avez mieux à faire. Tous autant que vous êtes.
La troisième raison tient plus à une histoire de fierté et d’ego. Est-ce qu’elle est moins
louable ? Je ne sais pas. Mais voilà, je ne veux pas ternir l’image que vous avez de moi. Je préfère partir (égoïstement sans doute) en vous laissant une image de moi telle que je l’imagine : jeune, beau, musclé, plein d’avenir, dynamique, séduisant… (riez, oui…)
Je ne veux pas devenir sénile, délirant, je ne veux pas qu’on m’aide à me rappeler mon
nom, qu’on doive me réapprendre à lacer mes chaussures ou à faire cuire un œuf. Je ne veux pas que la dernière image que vous ayez de moi soit celle d’un homme diminué et vulnérable (surtout le dernier point). J’ai ma fierté, comme tout le monde. Je préfère vivre mes derniers mois à l’abri de vos regards.
Une autre raison, plus sympathique celle-là, c’est que j’ai toujours voulu le faire, ce
fameux voyage en pleine nature !!! Renaud, on se l’était juré ! Tu auras probablement le temps de le faire plus tard, avec Laëtitia et le morveux. Pour moi c’est maintenant ou jamais. C’est plutôt chouette de partir en réalisant un rêve ;)
Je n’ai pas voulu des adieux. Je suis lâche. Ça fait aussi partie de mes qualités. C’est comme pour cette lettre : c’est plus facile qu’un coup de téléphone. Je ne sais pas si
je vous appellerai un jour mais je vous écrirai, c’est sûr. En tout cas aussi longtemps que je me souviendrai de vous.
Je ferai l’effort de vous écrire des petites lettres individuelles à l’avenir. Mais soyez
indulgents, j’ai besoin de temps pour sortir des mots. Ça viendra.
C’est maintenant le moment larmoyant où je dois vous dire que je vous aime, que vous
n’avez pas à vous inquiéter pour moi et que je suis heureux. Hop, c’est fait ! Soyez patients, une prochaine lettre arrive très vite.
Je vous embrasse.
Émile
Il a l’impression de fuir une fois de plus, d’esquiver encore les adieux.
Peu importe. Dans quelques mois il ne sera plus. Ceux qui resteront
s’arrangeront avec leurs souvenirs pour s’inventer des adieux
convenables et des raisons valables.
Joanne est assise en tailleur dans l’eau qui lui arrive au milieu du
ventre. Elle a étendu leurs vêtements fraîchement lavés tout autour d’elle,
sur des rochers. Elle tourne la tête vers lui en entendant ses pas sur les
galets.
« Tu as fini ta lettre ? »
Il hausse les épaules. Il a toujours un air maussade.
« Oui.
— Tu vas la poster aujourd’hui ?
— Ou demain. Quand on ira faire des courses pour la randonnée. »
Le silence retombe. Il reste planté sur la rive, à danser d’un pied sur
l’autre. Il est raide. Joanne promène ses mains à la surface de l’eau,
produisant des clapotis.
« Tu es déçu ? » interroge-t-elle.
Il fronce les sourcils.
« Quoi ?
— Tu es déçu de ce que tu as écrit ?
— Oui… Un peu. »
Il esquisse un semblant de sourire.
« Ça se voit à ma tête ? »
Elle garde un visage inexpressif en répondant.
« Oui. Mais ce n’est pas grave, tu en écriras d’autres. »
Il ne répond pas tout de suite. Il la regarde promener ses mains à la
surface de l’eau, se gratte la gorge.
« Oui mais… Je n’ai pas tout le temps pour ça. »
Joanne se tourne entièrement vers lui, cette fois. Elle ramène ses
genoux contre sa poitrine, lève son visage pâle vers lui.
« Parce que tu vas mourir ? »
Elle a cette façon de demander d’une voix douce mais nette, sans
s’embarrasser d’aucune gêne. Il aime bien ça. Il prend son temps pour
s’asseoir sur un gros rocher, retirer ses chaussures, ses chaussettes et
enfoncer ses pieds dans l’eau fraîche.
« Non. J’ai encore du temps avant que ça ne se produise… Enfin je
crois… »
Il joue quelques secondes avec l’eau, du bout de ses doigts.
« Deux ans, dit-elle.
— C’est une estimation.
— Deux ans, c’est suffisant pour écrire une vraie lettre, non ? »
Elle le regarde avec sérieux et elle a l’air d’une vraie adulte, pas d’une
petite fille perdue, comme il l’a cru les premiers jours.
« Ce n’est pas ça, le problème.
— Ce n’est pas le temps qu’il te reste… ?
— Non.
— C’est quoi ?
— C’est que je vais tout oublier. Peut-être dans six mois. Mais peut-
être demain. Alors je ne sais pas vraiment si j’aurai une autre occasion de
l’écrire, cette lettre. »
Joanne a une moue qui signifie qu’elle réfléchit.
« Oui. Dans ce cas… »
Elle continue de réfléchir en faisant des petits cercles avec ses mains, à
la surface de l’eau.
« Dans ce cas, tu devrais écrire un peu tous les jours. Dès qu’il te vient
une pensée… Quelque chose que tu aimerais dire. »
Il soupèse la question en faisant rouler des cailloux sous ses pieds, au
fond de l’eau.
« Et envoyer ces fragments de lettre au fur et à mesure ? »
Joanne secoue la tête.
« Tu n’es pas obligé de les envoyer. Ce n’est pas obligé de ressembler
à des lettres. »
Il fronce les sourcils sans comprendre. Elle poursuit :
« Ça peut être un petit carnet que tu… que tu rempliras de mots tout au
long de ton voyage.
— De mots qui ne leur arriveront jamais ?
— Si. Le carnet leur reviendra.
— Et comment ? Quand j’aurai tout oublié de ma vie, j’aurai oublié le
carnet, à qui il était destiné.
— Je pourrais leur envoyer, moi.
— Toi ?
— Oui. Tu me donneras une adresse et je m’engagerai à leur envoyer
le carnet quand tu seras décédé. »
Il a une grimace incontrôlable. Il a du mal à l’entendre prononcer si
clairement qu’il va mourir.
« Tu peux l’écrire pour toi ce carnet, ajoute-t-elle.
— Comment ça ?
— Tu as peur de tout oublier.
— Oui.
— Mais tu auras toutes ces choses, tous ces souvenirs consignés dans
le carnet. Ça t’aidera à te rappeler quand tu… quand tu ne sauras plus qui
tu es, ce que tu fais là… »
Cette conversation lui file le bourdon. C’est encore pire que tout à
l’heure, quand il plongeait dans les souvenirs de Laura.
« Je n’ai pas très envie de parler de ça maintenant…
— D’accord. »
Elle replonge ses deux mains dans l’eau, jusqu’à faire disparaître ses
avant-bras dans le courant. Elle ajoute de sa voix fluette :
« Tu me donneras simplement tes instructions…
— Pour ?
— Si je dois faire parvenir quelque chose à quelqu’un.
— Oh… oui. »
Le silence retombe. Émile sent la boule grossir dans sa gorge. Il aime
que Joanne parle librement de ce qui va arriver, qu’elle ne s’en montre
pas gênée. Pourtant, il est dérouté par la facilité avec laquelle elle le fait. C’est comme si la mort, sa mort, ne représentait pas grand-chose, juste
une formalité en ce bas monde. C’est bien et c’est troublant à la fois.
Il a fui ses proches pour cette raison, pour se détacher de ça : les liens,
l’attachement, la douleur du départ. C’est plus facile de mourir en
présence d’une inconnue qui vous regarde avec indifférence, c’est plus
facile de n’avoir plus rien à quoi se rattacher le moment venu. Mais c’est
troublant.
Il se racle la gorge.
« En parlant d’instructions… »
Joanne a l’air surprise d’entendre sa voix. Elle a dû replonger dans ses
pensées, loin, bien loin du ruisseau, de son amnésie et de sa mort à venir.
« Il arrivera sans doute un moment où je ne serai plus vraiment là, où
je réclamerai à rentrer à la maison. »
Elle hoche la tête avec gravité.
« Je veux que… je ne veux pas que tu me ramènes. Quoi que je
fasse… même si je supplie. Je ne veux pas qu’ils me voient comme ça. »
Elle ne demande pas d’explications, de raisons à cela, elle n’exprime
pas de surprise ou d’étonnement, elle n’émet aucun jugement, elle se
contente de hocher la tête. Elle est là pour recevoir des instructions et
veiller à ce qu’elles soient respectées. Rien de plus. C’est leur contrat
tacite.
« D’accord. »
Il déglutit avec difficulté. C’est un bon point de réglé. Demain il
postera sa lettre. Peut-être qu’il achètera ce carnet. Il verra.
Joanne a fait une sieste tout l’après-midi. Elle est encore pâle mais elle
dit que le mal de tête est passé. En se levant, elle le trouve immobile, face
à sa lettre.
« Tu la relis ? »
Il secoue la tête.
« Non. Je réfléchissais à cette idée de carnet. »
Elle ne demande pas s’il a décidé d’en acheter un. Elle pose une
question totalement différente qui le prend de court :
« Comment ils vont te répondre ? »
Il reste muet, ouvrant et refermant la bouche en silence.
« Ils n’ont pas d’adresse où t’écrire… ajoute Joanne.
— Non. Mais…
— Mais ?
— Je me débrouillerai. »
Ça ne veut absolument rien dire. Ça veut juste dire qu’il n’a jamais
envisagé de recevoir une réponse de leur part. Il secoue la tête pour
chasser l’hébétement qui le gagne.
« On ne devait pas remplir le réservoir d’eau ?
— Si.
— Alors viens, on va s’en occuper. »
Joanne est allée se coucher tôt. La morosité n’a pas quitté Émile. C’est
encore pire maintenant qu’il fait nuit et que Joanne dort. Le parking est
vide. Ils sont les seuls ici, on dirait. Il est allé chercher le carton dans le
placard mural, celui qui contient toutes les photos. Depuis cet après-midi,
il repense à la remarque de Joanne sur sa lettre. Comment ils vont te
répondre ? Il se demande pourquoi il n’y a pas pensé, pourquoi il n’a
jamais envisagé de recevoir de réponses de leur part. Est-ce qu’il refuse
d’en avoir ? Est-ce qu’il a peur de renoncer et de rentrer à Roanne s’il en
reçoit ? Est-ce qu’il se sent déjà trop loin d’eux, de la vie, pour vouloir
rester en contact ?
Il ouvre l’un des albums, contenus dans le carton, au hasard. L’écriture
de sa mère couvre toutes les pages. Sur le premier cliché, on la voit,
justement, enceinte jusqu’aux yeux. En légende est inscrit : en attendant
bébé. Une fleur a été dessinée à côté de la photo, sans doute par Marjorie.
C’est donc lui que sa mère attend sur ce cliché. Quelques mots ont été
couchés en bas de page. 13 mars : les prénoms ont été choisis. Émilie si c’est une fille. Émile si c’est un garçon. Papa devient nerveux. Marjorie
trépigne. Il n’y a que maman qui reste calme.
Il laisse son doigt se promener sur la page. Il se demande comment il
aurait réagi lui, si Laura avait porté un bébé. Est-ce qu’il aurait trépigné ?
Est-ce qu’il se serait montré nerveux ? Ou est-ce qu’il ne l’avait jamais
vraiment envisagé ? Tout ce qu’il voulait, c’était que Laura reste et
qu’elle soit comblée. Le bébé n’était qu’un plan. Un vulgaire instrument.
Il tourne la page avec un arrière-goût amer dans la bouche. Elle a raison,
il a été le pire des égoïstes. Tout ce qu’il voulait, c’était l’empêcher de
partir.
Les premiers clichés de lui, bébé. On le voit à la maternité. On y voit
ses parents rayonnants, Marjorie qui est haute comme trois pommes,
penchée au-dessus de lui, intriguée. Elle avait quatre ans quand il est né.
Il passe les pages plus vite et change d’album. Son album de naissance
n’est pas des plus amusants. On le voit rouge et joufflu dans toutes les
postures possibles. Le suivant lui fait faire un bond de six ans en avant. Il
est écolier, les cheveux brun foncé. Il joue au basket, il fait du skate. Il
recueille un oiseau dans un buisson. Il n’y a plus autant de commentaires
autour des photos. Marjorie a dix ans sur les clichés. Elle a de longs
cheveux bruns ondulés, des taches de rousseur. Elle est toujours là, à lui
tenir la main, à vouloir lui porter son sac. Il se rappelle que ça l’a agacé,
quand il a grandi. Elle était toujours sur son dos. Il la trouvait trop
collante. Pourtant, pendant de longues années, il ne s’en est pas plaint. Il
avait une deuxième maman à la maison. Elle le prenait un peu trop pour
son poupon mais c’était agréable. Elle lui passait tout, elle cédait à tous
ses caprices, elle le couvrait. Vers dix ans, onze peut-être, il en a eu assez.
Il se rappelle des gamins dans le quartier. Marjorie et Émile sont
amoureux. Les « Ouuuh » qui résonnaient chaque fois qu’elle le prenait
par la main. Renaud ne disait rien mais tous les autres se moquaient.
Tantôt elle était « son amoureuse » tantôt il était « le gros bébé à sa
maman Marjorie ». Marjorie s’en moquait. Elle l’exhibait fièrement
devant ses copines. « Voici mon petit frère. » Elle l’asseyait sur ses genoux, et lui mourait de honte car il ne savait comment se comporter
avec tous les regards braqués sur lui. Il avait décidé de s’en débarrasser,
elle était trop collante et il en avait marre des moqueries débiles.
Il se rappelle que ça avait été violent. Il la repoussait sans
ménagement, partait vite sans elle, à la sortie de l’école. Elle ne
comprenait pas. Elle essayait encore de recoller les morceaux. Alors il
avait été plus méchant. Il lui avait dit qu’elle était moche et grosse,
devant toutes ses amies. Ce soir-là il l’avait fait pleurer. Il l’avait
entendue dans la cuisine, le soir.
« Maman… Je crois qu’Émile ne m’aime plus. »
Il se rappelle bien ce que sa mère avait répondu.
« Mais non. Il devient un vrai petit garçon. Il a besoin d’indépendance.
— Mais pourquoi ?
— Il doit apprendre à se débrouiller tout seul. Ça ne veut pas dire qu’il
ne t’aime plus.
— Non ?
— Non. Dans quelques années il reviendra de lui-même vers toi. Tu
verras. »
Il sait qu’il a beaucoup fait souffrir Marjorie. Il se rappelle qu’après ça,
ils avaient connu une longue période où ils étaient redevenus un peu des
inconnus l’un pour l’autre. Marjo avait quatorze, quinze, seize ans. Elle
sortait avec des amis. Il l’avait vue avec un garçon, un jour. Ils
s’embrassaient avec la langue. Ça lui avait donné un haut-le-cœur. Elle
avait eu besoin d’indépendance elle aussi. Son petit monde s’était mis à
tourner autour d’elle, de ses amies et des boutonneux qui lui tournaient
autour. Elle se disputait beaucoup avec les parents, il se souvient. Son
père élevait la voix. Elle claquait les portes. Lui, il l’observait comme un
spécimen étrange. Il ne reconnaissait plus la grande sœur qu’il avait
connue, si douce, si attentionnée. Elle avait des boutons sur le visage, des
trucs étranges qui poussaient sur sa poitrine. Il s’en moquait avec ses
copains. Ils disaient « beurk des bouts de gras ». Ils savaient pertinemment ce qui arrivait à Marjorie mais ils préféraient jouer les
idiots. Ça le fait sourire en y repensant.
Il continue de tourner les pages. Ici Marjorie tient fièrement entre ses
mains son diplôme. Elle a vingt ans. Elle vient de décrocher un BTS dans
le secteur bancaire. On a obligé Émile à poser à côté d’elle. Il a seize ans
et il porte un tee-shirt noir beaucoup trop large. C’est à cette époque qu’il
a recommencé à regarder Marjorie différemment. Elle avait fini sa
mauvaise période. Elle avait quitté la maison pour les études et elle était
de nouveau la grande sœur calme et douce qu’il avait connue. Les années
avaient filé à toute vitesse. Marjorie s’était mariée, était tombée enceinte
des jumeaux… Émile continue de faire défiler les pages. Marjorie en
robe blanche. Bastien avec un nœud papillon. Marjorie enceinte. Il est en
photo avec les jumeaux, là. C’est lorsque Laura est partie et qu’il est
tombé au fond du gouffre que Marjorie a repris son rôle de maman. Elle a
recommencé à le materner mais avec une certaine distance, sans
l’innocence de leurs premières années. Elle est maman aujourd’hui. Elle
ne l’aime plus de manière inconditionnelle, ce sont ses enfants qui
remplissent sa vie maintenant. Il ne sait pas s’il en est peiné. Il songe que
c’est normal, que c’est dans l’ordre des choses. Il n’a pas vu passer toutes
ces années. Il a vingt-six ans. Dans deux ans il ne sera plus. Comment
peut-on perdre pied aussi vite, dans sa vie ? Il referme l’album. C’est
suffisant pour ce soir. Il se sent épuisé. Il se lève, étouffe un bâillement
en passant devant la banquette où Joanne a désormais établi son
campement, puis il grimpe à l’échelle en corde en songeant encore un
peu à Marjorie. Il lui écrira une lettre. Demain, ou dans deux semaines,
ou dans six mois, mais il le fera.
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