Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 18 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 18

18

 

7 octobre, 13h

Sur le ponton qui surplombe l’étang du Doul.

Ciel orangé. Chaude journée d’automne.

 

Peyriac-de-Mer m’apporte un peu de baume au cœur. L’angoisse est toujours là mais la

douceur du climat et des paysages temporise un peu tout ça. Je crois n’avoir jamais vu de plus beau coucher de soleil que celui qui tombe chaque soir sur l’étang du Doul. L’eau s’illumine de rubis et les flamants roses se découpent comme des ombres noires sur tout ce rouge.

J’ai pris l’habitude d’y venir chaque soir. Je m’asseois sur le ponton. Parfois Pok est avec

moi. Il a pris l’habitude d’élargir son territoire autour du camping-car. Il aime marcher sur le ponton et renifler l’eau. Il suit la course des poissons, entre les hautes herbes.

Hier nous avons découvert le petit port de Peyriac, celui dont Sébastian nous avait parlé.

C’est un port minuscule avec un seul et unique ponton sur lequel sont amarrés les bateaux de pêche. Il y avait encore ce peintre, installé en tailleur sur le ponton. Il peignait les bateaux cette fois. Après ça, quand on est repartis, Joanne a décidé d’entrer dans une boutique d’arts du centre-ville et elle a acheté quelques toiles, des pinceaux et quelques tubes de peinture à l’huile. Elle les a emmenés ce matin. Elle est partie de bonne heure. Je ne sais pas vraiment où.

Demain, Sébastian nous amène en bateau pour la journée. Il veut nous faire découvrir les

îles qui entourent Peyriac-de-Mer.

 

Ils sont installés tous les trois dans la barque verte de Sébastian sous

un doux soleil d’automne. La brise est légère, juste ce qu’il faut pour

créer un joli mouvement à la surface de l’eau. Lucky est avec eux, perché

à l’avant de la barque. Il aboie sur les mouettes. Pok est là aussi. Pour le

moment, Joanne l’a dissimulé dans son grand panier en osier, de peur de

faire éclater un conflit entre le chien et le chat. Ils se reniflent avec

méfiance et Pok n’hésite pas à cracher lorsque Lucky s’approche trop. Il

est donc plus sûr que Pok reste sagement dans son panier. Le bateau

glisse lentement. C’est Sébastian qui pagaie avec application. Joanne a le visage dissimulé sous son grand chapeau noir. Elle est penchée par-

dessus bord, comme si elle étudiait la coque de la barque. Quand elle se

relève, elle demande :

« Le nom de ton bateau… C’est par rapport au roman ? »

Émile voit le visage de Sébastian se fendre d’un large sourire.

« Tu connais ?

— Bien entendu !

— C’est mon livre préféré ! »

Émile se penche à son tour pour essayer de décrypter le nom du

bateau. L’Alchimiste. Ce nom ne lui dit rien. Il n’a jamais entendu parler

du roman. Il a encore cette impression d’être pataud et lourd. Un peu

bête. Il ne sait pas si c’est l’angoisse qui lui fait tout voir en noir. Sans

doute.

Sébastian a décidé de leur faire faire le tour des nombreuses îles. Il

leur a demandé de prévoir des pique-niques et une toile de tente.

« Une toile de tente ? a demandé Émile, surpris.

— Oui. S’il ne fait pas trop froid, on pourrait avoir envie de camper

sur l’une des îles… »

L’idée l’a enthousiasmé et il a senti le nœud d’angoisse se desserrer

dans son sternum.

Le silence est retombé sur le bateau et Émile interroge :

« On est où ? Cet étang est plus grand que l’étang du Doul, non ? »

Sébastian acquiesce.

« On est sur l’étang de Bages-Sigean. »

Il passe une main dans ses cheveux châtains, ce qui a pour effet de les

ébouriffer encore davantage.

« Bages aussi est un village authentique. Dans le même genre que

Peyriac. Il faudra le visiter avant de quitter la région. »

Joanne ressurgit de derrière son chapeau.

« C’est aussi un village de pêcheurs ? »

Sébastian acquiesce.

« Et toi, tu viens d’où ? interroge-t-il.

— Saint-Suliac. Près de Saint-Malo. C’est aussi un village de

pêcheurs.

— Hé ! s’exclame Sébastian avec enthousiasme. Je ne savais pas que

tu étais une fille de la mer ! »

Émile les regarde parler plus qu’il ne les écoute. Il n’a pas envie de

participer. De toute façon, il a bien l’impression qu’ils ont déjà oublié sa

présence. Et l’angoisse qui l’étreint depuis quelques jours n’est pas

responsable de sa morosité soudaine. Mais le regard admiratif de

Sébastian, posé sur Joanne, oui.

 

« Ça ne va pas ? »

Joanne le rattrape alors qu’ils viennent de débarquer sur l’île de

Planasse, une île toute en longueur. Il est parti devant, tandis que

Sébastian accrochait le bateau sur le rivage et passait une laisse au cou de

Lucky.

« Si. »

Il tente de changer de sujet.

« Pok est avec toi ?

— Non. Sébastian m’a demandé de le laisser dans la barque. Il y a des

tonnes d’oiseaux apparemment… Des espèces protégées… Il ne faudrait

pas que Pok les attaque.

— Et Lucky ?

— Il va le tenir en laisse. »

Sébastian et Lucky sont déjà en train de les rejoindre. Émile ne sait pas

lequel des deux court avec le plus de fougue.

 

La beauté du lieu, cependant, fait oublier sa morosité à Émile. Peu

après avoir débarqué, alors qu’ils suivent Sébastian et Lucky, ils

commencent à apercevoir des nids d’oiseaux un peu partout. Le sol en est

jonché.

« Faites attention ! signale Sébastian.

— Qu’est-ce que c’est ? interroge Joanne.

— Des nids de goélands.

— Oh ! »

Elle s’agenouille auprès d’un des nids.

« On peut trouver des petits ?

— Non, ils font leurs petits au printemps… Mais regardez… Ils

signalent notre présence à leurs congénères. »

Il désigne le ciel où une dizaine de goélands tournoient à grand renfort

de cris.

« Ils ne sont pas vraiment contents de nous voir en général… »

Lucky jappe à tout va, ce qui semble encore davantage exaspérer les

goélands dans le ciel.

Plus loin ils découvrent un petit lac et une maisonnette en ruine. Là

encore les oiseaux y ont déposé des nids et fait leur abri. Plus loin encore,

Sébastian leur désigne un puits comblé, qui sert de perchoir aux ibis, des

oiseaux échassiers au long cou et au bec recourbé. Sébastian semble

connaître parfaitement la faune et la flore locales. Il leur apprend qu’on

reconnaît les bébés goélands toute l’année à leur couleur gris-brun, et que

l’espèce est protégée. Il leur explique que des aigrettes aussi habitent l’île

mais qu’elles préfèrent regrouper leurs nids dans les tamaris.

Ils s’arrêtent sur une plage de sable fin pour pique-niquer. L’air marin

leur fouette le visage et Émile s’allonge quelques instants et ferme les

yeux. Il a l’impression que l’angoisse s’envole tout doucement.

Quelques heures plus tard, alors qu’ils ont repris le large à bord de

L’Alchimiste, ils découvrent l’île du Soulier. Il s’agit d’une arête rocheuse

qui émerge de l’eau. Sébastian leur apprend qu’elle est uniquement

fréquentée par les oiseaux et que l’accostage y est impossible en raison

des roches immergées. Ils en font le tour puis mettent le cap vers l’îlot de

la Nadière.

« Si on veut passer la nuit quelque part, c’est là, annonce Sébastian

alors que l’île grandit à vue d’œil.

— Ah oui ?

— C’est un village fantôme. Il y a beaucoup de ruines qui nous

protégeront du vent. On pourra s’y abriter pour planter les tentes. »

Lorsque le bateau approche du petit îlot et qu’ils découvrent les ruines,

baignées dans le coucher du soleil, ils n’échangent qu’un regard, un seul,

pour comprendre qu’ils passeront la nuit ici, coûte que coûte.

 

« C’est dingue », murmure Joanne pour elle-même, le regard fixé sur

l’horizon.

Elle est retournée sur la plage et s’est assise sur le bateau vert

bouteille, la main en visière, pour contempler le coucher de soleil sur

l’étang.

Ils ont fait le tour de l’îlot et du village constitué de ruines, sans dire

un mot. Même Sébastian est resté silencieux. Des maisons, blotties les

unes contre les autres, ou séparées par d’étroits passages, il ne reste que

des ruines. Certaines ont conservé quelques tuiles sur le toit et d’autres,

de façon étonnante, disposent encore de quelques éléments de mobilier :

éviers et cheminées. Sébastian a expliqué que des familles de pêcheurs

vivaient ici jusque dans les années 1930. Une passerelle leur permettait

d’accéder à l’îlot depuis Port-la-Nouvelle. Il a ajouté qu’une association

locale engageait la restauration d’une partie des maisons.

« Peut-être que d’ici quelques années, l’îlot sera de nouveau habité. »

Ils ont choisi de planter leurs deux toiles de tente au milieu des hautes

ruines qui les protégeront du vent et du froid. Ils ont établi leur

campement puis Sébastian a déclaré qu’il allait s’occuper de faire un feu.

Joanne est partie s’isoler sur la plage, perchée sur L’Alchimiste, pour

savourer le coucher de soleil. Et Émile est allé s’asseoir plus loin, dans le

sable fin. Il regrette de ne pas avoir son carnet noir avec lui. Il aurait

voulu écrire. Décrire la beauté du paysage. La magie du moment. Les

cheveux de Joanne illuminés de reflets dorés, sous le coucher de soleil.

L’ombre minuscule de Pok, à côté d’elle, fouillant dans le sable à la

recherche d’on ne sait quelle proie. Le petit bateau de pêche et ses

pagaies, reposant tranquillement dans le sable.

L’angoisse et la morosité se sont évaporées pour quelque temps. Il est

heureux d’être là ce soir. Il est content qu’ils aient rencontré Sébastian,

même s’il parle beaucoup trop, même s’il sait tout sur tout et que ça le

rend dingue, même s’il regarde Joanne d’un drôle d’air et qu’il lit

L’Alchimiste. Il essaie de s’en persuader en tout cas.

Il relève la tête quand il entend Joanne arriver vers lui, suivie de près

par Pok.

« J’ai rarement vu un coucher de soleil comme celui-ci », dit-elle en se

laissant tomber dans le sable, à côté de lui.

Il acquiesce. Il songe qu’il a vu plus de couchers de soleil en trois mois

d’escapade qu’en vingt-six ans. Il sent qu’elle a le regard fixé sur lui

mais il refuse de la regarder dans les yeux. Il préfère continuer de fixer

l’étang et les dernières lueurs rougeoyantes du soleil.

« Émile, est-ce que ça va ? »

Il pressentait cette question. C’est pour ça qu’il préfère éviter son

regard.

« Oui. »

Il ne la regarde toujours pas. Il joue quelques instants avec le sable,

qu’il laisse filer entre ses doigts. Pok vient renifler ses mains et repart,

peu intéressé.

« Tu m’as l’air un peu ailleurs depuis quelques jours. »

Il sent la boule d’angoisse revenir. Pourquoi veut-elle parler de ça

maintenant ? Pourquoi ne pouvait-elle pas attendre demain ou un autre

jour, ou même ne jamais demander ? Il était bien. Il avait réussi à calmer

l’angoisse, pour un temps, et voilà qu’elle arrive avec ses questions

stupides.

« Ça va », répond-il, la mâchoire serrée.

La boule comprime ses poumons, sa cage thoracique, bloque sa gorge.

Quelques secondes passent puis Joanne revient à la charge, à son grand

désespoir :

« Je te trouve silencieux et effacé. »

Il déglutit. Bon sang, elle ne va quand même pas le pousser à bout. Il

serait bien capable de pleurer. Pourquoi se sent-il tellement et

stupidement émotif ce soir ?

« Eh bien on a dû inverser nos caractères, voilà tout. Avant, je devais

parler pour deux et tu n’ouvrais pas la bouche. Maintenant, c’est

l’inverse. »

Il n’a pas voulu prendre ce ton sec et cassant. Il s’en veut mais il est

bien obligé de se défendre comme il peut. Il ne va pas se mettre à chialer

devant un coucher de soleil parce qu’une fille l’emmerde avec ses

questions.

« Tu trouves que… »

La voix de Joanne est douce et hésitante.

« … que je parle trop ? »

Il ne peut s’empêcher de la regarder cette fois. Il est pris d’un élan de

tendresse qui le surprend.

« Non. Non Joanne, je suis content que tu ailles mieux, que tu… »

Il cherche ses mots en creusant des sillons dans le sable du bout de ses

doigts.

« Que tu recommences à sourire… comme tu l’as dit. »

Elle a toujours la mine inquiète. Il a presque envie de lui prendre la

main pour la rassurer mais il ne le fait pas. Elle ne porte pas l’alliance.

« Mais toi, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu étais plus heureux que ça, quand

on a pris la route.

— Tu trouves ?

— Oui. »

Il ne comprend pas pourquoi elle a l’air si triste tout à coup, jusqu’à ce

qu’il l’entende murmurer :

« Si tu veux continuer la route seul, je comprendrais, tu sais…

— Arrête Joanne ! Ne dis pas de bêtises !

— Tu en as peut-être assez de…

— Ça n’a rien à voir !

— Je le vois bien.

— Qu’est-ce que tu vois ?

— Que tu t’es éteint à mes côtés. »

Il ne trouve rien à répondre, horrifié par ses paroles. Ce n’est pas du

tout ce qui s’est passé. Bien au contraire. Il tente de balbutier :

« C’est l’inverse, Joanne ! Tu m’as ouvert les yeux. Tu m’as montré la

beauté des choses, tu…

— Ce mariage était peut-être une erreur… Avant tu étais heureux. »

Il secoue la tête avec ferveur. Il a l’impression que rien de ce qu’il dira

ne pourra pleinement convaincre Joanne.

« Non. C’est la maladie. C’est ma mémoire. C’est… »

Il pousse un profond soupir.

« Je commence à tout oublier. Les choses du quotidien mais pas

seulement. Même les étapes de notre voyage commencent à s’effacer de

ma mémoire. »

Il entend sa voix qui se brise. Il sent les larmes qui emplissent ses

yeux. Il sait que Joanne peut les voir alors il tourne la tête vers l’étang,

pour les masquer. Il s’est juré de ne pas pleurer mais tout à coup, c’est

trop.

« Je ne suis pas prêt à ça… Je veux dire… je croyais que je l’étais et

puis… et puis maintenant je réalise que ça n’est pas le cas. »

Joanne lui laisse le temps de respirer, de se reprendre. Lorsqu’elle

parle, sa voix est si basse qu’il l’entend à peine.

« Je suis désolée. »

Le silence se prolonge dans l’obscurité qui gagne la plage. Le soleil

s’est tout à fait couché maintenant. Pok s’est pelotonné contre la coque

du bateau.

« Je… Je te raconterai, murmure Joanne avec douceur. Si tu oublies

notre voyage… Je te raconterai. »

Il sent une larme qui coule sur sa joue mais il ne l’essuie pas, sinon

Joanne saurait qu’il pleure. Il secoue la tête en se retenant de renifler.

« On a nos carnets tous les deux… Tu pourras les lire et… »

Elle se tait car elle comprend que ça n’est pas ce qu’il veut entendre.

Le silence retombe. Au loin ils entendent Sébastian qui prépare le repas.

Le bruit d’une casserole qu’on pose sur le sol.

« Tu ne dis rien ? » demande Joanne dans un chuchotement.

Il sent les larmes qui arrivent, en cascade, et il ne veut pas qu’elle reste

là, qu’elle voit ce spectacle désolant. Il répond avec une certaine dureté.

« Tu ne devrais pas être si gentille avec moi et… t’obstiner à me

remémorer toutes ces choses… Parce que de toute façon, c’est toi que

j’oublierai en premier. »

Il est frappé lui-même par la dureté de ses mots. Il aimerait la regarder

dans les yeux, la prendre dans ses bras, dire n’importe quoi pour rattraper

cette phrase mais il ne faut pas. Elle ne doit pas voir qu’il pleure. Et puis

il a raison au fond. À quoi bon ? Les médecins l’ont dit. La mémoire

ancienne restera intacte mais la plus récente s’effacera rapidement. Elle

sera la première personne à disparaître de ses souvenirs.

Il l’entend se relever, murmurer :

« Je vais… Je vais voir si Sébastian a besoin d’aide, d’accord ? »

Il ne répond pas. Il la voit s’éloigner, du coin de l’œil, puis sa vue se

brouille totalement, alors les larmes envahissent son visage et laissent un

goût salé sur le bout de ses lèvres.

 

Il s’est passé une demi-heure, peut-être davantage, lorsque Sébastian

vient trouver Émile.

« Le repas est prêt. Viens donc près du feu. Il fait un froid de canard

ici. »

Il a séché ses larmes. Il se sent un peu plus léger. Ça libère un peu, de

pleurer. Sébastian n’a pas l’air de remarquer quoi que ce soit sur son

visage.

« Je dois aller chercher Pok, dit Émile.

— Où il est ?

— Il est monté dans ton bateau, je crois. »

Et en effet il récupère le chaton dans le bateau, couché en boule sous le

petit banc qui sert à pagayer.

« C’est le chaton de Joanne ? demande Sébastian avec son éternel air

curieux.

— C’est le nôtre.

— Est-ce que vous êtes… »

Visiblement Sébastian est embarrassé. Il se tord les mains et hésite. La

fin de la question finit cependant par tomber :

« … un couple ? »

Émile a un sourire amusé. Tout à l’heure il a été agacé par Sébastian, et

l’intérêt qu’il semblait porter à Joanne. Maintenant il a la confirmation

que Sébastian aime beaucoup Joanne. Mais après la conversation qu’il

vient d’avoir avec elle sur la plage, les choses lui semblent différentes.

Les larmes l’ont soulagé. Il faut qu’elle continue de sourire, coûte que

coûte.

Aussi il répond à Sébastian, toute animosité disparue :

« Non. C’est une chouette fille… Mais on n’est pas un couple.

— Ah. »

Sébastian détourne la tête en rougissant. Émile lui sourit à nouveau.

C’est vrai qu’il est touchant. Sébastian, avec son innocence de grand

enfant.

 

Finalement c’est une douce soirée. Les larmes l’ont comme nettoyé.

Émile se sent nouveau et frais. Sébastian a allumé un gros feu de camp.

Joanne et lui ont enveloppé des pommes de terre et du reblochon dans du

papier d’aluminium qu’ils ont jetés dans les flammes. Puis ils les ont

récupérés du bout de la fourchette et maintenant tout le monde se partage

le butin. Émile s’est assis à côté de Lucky, un peu à l’écart des deux

autres. Le chien est venu poser sa tête sur son genou, réclamant un

morceau de fromage. Pok s’est blotti contre Joanne, le plus loin possible

du labrador qu’il continue de fixer avec méfiance. Le feu crépite et

projette leurs ombres sur le sol.

Sébastian et Joanne discutent et Émile les écoute, les yeux mi-clos, en

se laissant bercer par le crépitement des flammes. Sébastian raconte ses

voyages en bateau à travers les îles, comment il a découvert chacune

d’elles, au fil des années. Il lui raconte les oiseaux, les œufs qui éclosent

au printemps, les fleurs qui colorent les roches… Il parle et elle en

redemande, les yeux brillants. Il a compris comment parler à Joanne. Ils

sont pareils tous les deux.

 

La nuit a été fraîche. Émile a grelotté jusqu’à l’aube, malgré le duvet

en plume dans lequel il était enroulé. Le feu de camp s’est éteint et

malgré la protection des ruines, le vent s’est infiltré sous la toile de tente.

Joanne a eu l’air de bien dormir. Elle s’est couchée en boule, lui tournant

le dos et elle n’a pas bougé d’un millimètre.

Ce matin, quand il émerge, il la trouve en train de marcher sur la plage.

« Sébastian est parti promener Lucky », annonce-t-elle.

Depuis leur discussion de la veille sur la plage, il y a comme une petite

barrière entre eux. Ils se parlent avec trop de politesse pour que ça soit

parfaitement naturel.

« Tu as vu le lever de soleil ? demande-t-il en se mettant à marcher à

ses côtés.

— Non. Je l’ai raté. »

Il met ses mains dans ses poches pour se donner une contenance. Leurs

pieds projettent du sable un peu partout. Le ciel est bas ce matin. D’un

gris-blanc laiteux. Les oiseaux ont recommencé leur course dans le ciel.

« Ça donne quoi, tes peintures ? demande-t-il avec un air faussement

dégagé.

— Mes peintures ?

— Tu es partie avec tes toiles l’autre matin… J’ai oublié de te

demander… Tu as réussi à peindre quelque chose ? »

Elle semble comprendre qu’il fait un effort pour briser la glace et elle

répond de bon cœur :

« Oh, ce n’est pas terrible… j’ai essayé de peindre un groupe de

flamants roses.

— Et ?

— Et ils ressemblent à quelque chose comme des girafes croisées avec

des cigognes. »

Il ne peut s’empêcher d’éclater de rire et elle sourit à son tour.

« Tu me montreras ? demande-t-il.

— Non, je ne crois pas.

— Je suis sûr que ça n’est pas si terrible…

— Si. D’ailleurs je vais me mettre aux natures mortes… Ce sera mieux

pour débuter.

— Tu crois ? »

9 octobre, 7h40

Place de la Fontaine, sur un banc en pierre.

En direct du lever du soleil sur Peyriac-de-Mer

 

Je suis réveillé depuis 6 heures ce matin. Impossible de dormir. J’ai la tête qui bourdonne

de pensées et pourtant je n’arrive à en capter aucune. J’ai laissé Joanne et Pok, endormis sur la couchette, et j’ai pris mon carnet, mon stylo pour partir me promener un peu dans les ruelles de Peyriac. En quittant le camping-car, j’ai voulu prendre mon sac à dos dans le placard mural et je suis tombé sur le tableau peint par Joanne… Celui qui est censé représenter un groupe de girafes croisées avec des cigognes. Je n’ai pas pu m’empêcher de rire en silence. Elle a raison. On dirait une nouvelle espèce d’oiseaux hybrides, mi-mammifères mi-volatiles. J’ai trouvé ça si mignon que j’ai eu envie de lui voler, son tableau, et de le cacher dans ma valise, sous la banquette, pour le garder avec moi.

 

« Tu fais quoi ? »

Émile vient de sortir de la minuscule salle de bains en short de sport et

tee-shirt, ses baskets à la main. Joanne le regarde sans comprendre.

« On a… Sébastian devait nous montrer les dunes… bégaie-t-elle.

— Oui je sais. Mais je voulais aller courir sur le ponton. »

Il se baisse pour attacher ses lacets.

« Vous n’avez qu’à y aller sans moi. »

Joanne ne répond pas tout de suite. Elle semble hésiter.

« Tu nous rejoins après alors ? »

Il prend tout son temps avant de se redresser mais quand il le fait, il

remarque qu’elle paraît déçue.

« D’accord, dit-il. Je vous rejoindrai.

— On sera à la plage du Doul. À dix minutes d’ici.

— D’accord. »

Il a besoin de courir pour se vider la tête. Il n’a pas menti. Et puis qu’il

soit là ou non, Sébastian et Joanne se livreront à une de leurs

conversations sur les fleurs de tamaris ou quelque chose dans ce genre…

Il préfère les laisser tous les deux et en profiter pour faire de l’exercice. Il

se met à apprécier la solitude et cela lui semble surprenant mais il a

appris au cours de ses quatre premiers mois de voyage qu’on peut se

redécouvrir sans cesse. Joanne en est l’exemple vivant. La transformation

a commencé dans les Pyrénées, il ne sait plus vraiment à quel moment. Et

puis il y a eu Pok, Myrtille, le mariage… Tout s’est accéléré. Maintenant

elle a un visage animé. Elle parle, elle pose des questions, elle s’intéresse

à des tas de choses. Et voilà qu’elle se met même à peindre ! L’autre jour

elle a commencé une nouvelle toile qu’elle lui a montrée. Elle a peint

L’Alchimiste et un garçon et un chien, à bord du bateau, le regard fixé sur

l’horizon. Ça lui a fait un petit pincement au cœur mais il a souri et lui a

assuré que c’était vraiment du beau travail. C’est vrai, les couleurs étaient

belles, une vraie douceur s’en dégageait. Pourtant, il préfère le tableau

aux flamants roses mutants à celui de Sébastian sur son bateau. Mais ça,

il ne lui a pas dit.

 

Il se met à courir à petites foulées sur le ponton qui fait le tour de

l’étang. C’est encore une belle journée d’automne. Sébastian a parlé d’été

indien. Il dit que ça fait des années qu’ils n’ont pas eu un mois d’octobre

comme celui-ci. Dans le camping-car, ils n’ont pas encore eu besoin

d’allumer leur petit chauffage d’appoint…

Émile salue d’un signe de tête un pêcheur assis sur le ponton, et

ralentit l’allure pour que ses pas ne fassent pas fuir les poissons. Il se

rappelle leur première balade sur le ponton et leur rencontre avec Sébastian, un matin comme celui-ci. Il ne se souvient plus combien de

temps s’est écoulé depuis leur arrivée à Peyriac-de-Mer. Sans doute plus

d’une dizaine de jours. Sébastian a un jour de repos par semaine. La

dernière fois, il y a donc déjà une semaine, il en avait profité pour les

emmener en bateau découvrir les îles. Aujourd’hui, ce sont les dunes. Le

temps a filé à une vitesse incroyable. Parfois Émile se dit qu’il aimerait

appeler Myrtille. Cela lui semble faire une éternité qu’ils l’ont quittée. Il

aimait bien la présence de Myrtille, son regard bleu posé sur eux. Avec

Myrtille, Joanne et lui formaient un semblant de famille. Avec Sébastian,

ils sont juste deux amis, rien de plus.

Il pourrait appeler Myrtille un de ces soirs, pas avec son téléphone –

 qu’il craint toujours autant d’allumer – mais avec celui de Joanne. Si elle

accepte…

 

Il a accéléré l’allure et il sent son cœur prêt à exploser dans sa poitrine.

Ça lui fait un bien fou de se dépenser comme ça. Il est trempé de sueur et

à bout de souffle mais il se sent bien, extrêmement apaisé. Il décide

même de poursuivre son footing jusqu’à la plage de Doul, pour rejoindre

Joanne et Sébastian.

À quelques mètres de la plage, il s’arrête pour reprendre son souffle,

les mains posées sur ses genoux. Il devrait se remettre au footing. Il

devrait recommencer tous les matins. Il tente de se convaincre qu’il le

fera, qu’il tiendra parole. Il marche lentement pour reprendre son souffle.

Les dunes se dessinent au loin. Il voit la silhouette de Lucky qui dévale

les montagnes de sable en aboyant à tout va. Il poursuit une mouette, une

fois de plus. Quelques personnes marchent au bord de l’eau,

emmitouflées dans des coupe-vent. Il contourne la dune la plus proche et

finit par les apercevoir tous les deux. Joanne est assise en tailleur au pied

de la dune, quelque chose posé à plat sur ses genoux. Elle lève la tête

fréquemment et la baisse de nouveau vers ses genoux. Le vieux peigne de

Myrtille brille dans ses cheveux. Sébastian est accroupi à côté d’elle et lui montre quelque chose du doigt, de temps à autre. Émile comprend

qu’elle est en train de peindre les dunes.

« Salut Émile ! » lance Sébastian en le voyant arriver.

Lucky se rue dans ses jambes, heureux de le voir. Joanne lève la tête et

lui sourit.

« Regarde ! Joanne immortalise les dunes ! »

Il arrive enfin à leur hauteur et jette un coup d’œil à la toile, posée sur

les genoux de Joanne. Elle a encore progressé. Les étendues de sable

semblent se mouvoir sur le papier. Comme si les grains roulaient sous

l’effet du vent. Elle a représenté le ciel un peu moins bleu qu’il ne l’est,

en réalité, plus proche d’un bleu-gris nacré. Il n’y a pas de traces de

Sébastian ou de Lucky sur cette peinture, mais d’un goéland qui plane au

ras du sable.

« Alors ? demande Joanne en le consultant du regard, un peu inquiète.

Qu’est-ce que tu en penses ? »

Mais il n’a pas le temps de répondre. Sébastian le fait à sa place, avec

enthousiasme :

« C’est vraiment réussi, Joanne ! Je suis sûr que tu pourrais l’exposer

dans le restaurant de papa !

— Oh… »

Joanne semble hésiter.

« Tu crois ?

— Je peux lui demander. Mais je suis certain qu’il adorera ton regard

sur Peyriac-de-Mer. Moi, je l’adore. Il est juste et en même temps, tu

ajoutes à tes tableaux quelque chose de mystique, en toutes petites

touches… »

Joanne paraît flattée. Émile voit bien qu’elle est rougissante lorsqu’elle

lève le regard vers lui. Il s’empresse de confirmer d’un hochement de

tête.

« C’est vrai. »

Sébastian couve Joanne du regard et Émile en est presque gêné. Il

détourne la tête.

« Je vais faire un tour sur la plage… Jeter un coup d’œil par là-bas. »

Il lui semble que Joanne veut ajouter quelque chose mais il s’éloigne

vite, faisant mine de vouloir rejoindre Lucky.

 

Ce soir-là, pendant leur repas à l’intérieur du camping-car, alors que le

silence s’éternise, Émile prend un air détaché pour lancer :

« Je crois que tu as tapé dans l’œil de Sébastian. »

Joanne termine d’avaler son verre d’eau avant de le fixer étrangement.

« Pourquoi tu dis ça ?

— J’ai vu comme il te regarde, c’est tout. »

Il cherche à la mettre mal à l’aise, il ne sait pas pourquoi. Il aimerait la

voir rougir et bafouiller mais elle reste imperturbable.

« Il n’est qu’un enfant…

— Il a vingt-cinq ans.

— L’âge ne se compte pas en années.

— Non ? »

Il essaie de n’avoir pas l’air trop affecté par ses réponses, ni trop

heureux. Il essaie d’avoir l’air détaché.

« Bien sûr que non. »

Elle recommence à picorer dans son assiette puis ajoute sur le ton de la

conversation :

« Sébastian a encore beaucoup à apprendre. »

Il ne sait pas vraiment ce qu’elle veut dire par là. Lui, il trouve que

Sébastian connaît énormément de choses, sur un tas de sujets. Beaucoup

plus que lui. Mais il s’en fiche car il sent comme une petite flamme

crépiter dans sa poitrine.

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