Tout le bleu du ciel
Chapitre 23
23
Émile sent que sa tête est lourde et douloureuse, le lendemain matin.
Sa bouche est pâteuse. Ils ont vraiment tous abusé du vin. Même Joanne.
Vance les a salués cette nuit, avant d’aller dormir car il prenait un bus très
tôt ce matin, en face de l’église d’Aas.
Il se retourne en grimaçant. La lumière du jour relance la douleur déjà
présente dans ses tempes.
« Joanne ? »
Il se redresse légèrement. Elle n’est pas dans le lit. Il aperçoit sa
silhouette, perchée sur le rebord de la fenêtre. Elle a le téléphone vissé
contre l’oreille et il sent son cœur faire un bond dans sa poitrine. La
première chose à laquelle il pense est : « Léon ! » Il ne lui a jamais avoué
pour la conversation téléphonique… Joanne tourne la tête vers lui. Elle
est pâle et un peu tremblante.
« Qu’est-ce qu’il se passe ? »
Elle se lève avec des gestes d’une lenteur inquiétante. Elle vient se
poser debout devant le lit et lui tend le téléphone.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Son cœur bat très vite. Il a du mal à respirer. Il sent que quelque chose
ne va pas mais il est incapable de réunir ses pensées. Il songe à Léon.
Mais pourquoi Joanne lui tendrait-elle ce téléphone ?
« C’est un message vocal », déclare-t-elle d’une voix étrangement
rauque.
Il ne comprend pas. Il prend le téléphone et le colle à son oreille tandis
que Joanne retourne avec lenteur s’asseoir sur le rebord de la fenêtre. La
voix mécanique résonne dans le combiné :
« Message reçu ce matin à huit heures et treize minutes. »
Un déclic, un bruit étouffé puis une voix de femme :
« Bonjour Joanne, bonjour Émile. C’est Annie. Je… »
Nouveau son étouffé qu’Émile ne parvient à identifier.
« Je vous appelais pour vous annoncer que maman est partie… Hier
soir. Elle s’est envolée au ciel. Elle n’a pas souffert… Elle… Elle est
partie dans son sommeil. »
Son cœur fait une chute vertigineuse. Il tombe dans sa poitrine, et bas,
plus bas, il semble tomber au sol, transpercer le parquet. Émile relève
lentement la tête, avec l’impression de peser des tonnes. Sur le rebord de
la fenêtre, le visage de Joanne est baigné de larmes. Ils n’ont pas besoin
de parler. Ils savent qu’ils partagent la même douleur.
Il tape, tape et tape au burin, contre la pierre. Ses mains sont
crevassées par le froid. Il s’est également blessé à plusieurs endroits. Il a
des entailles. Mais il ne sent plus rien.
« Émile… »
La voix de Joanne résonne derrière lui. Il ne l’a pas entendue venir,
avancer dans les gravats.
« Il fait nuit noire. Tu devrais rentrer. »
Il hausse les épaules.
« Ça va. Je termine cette ouverture.
— Il fait moins huit degrés.
— J’en ai pour moins d’une heure. Va te mettre au chaud. J’arrive. »
Joanne hésite. Elle attend debout, les bras ballants. Son bonnet et son
écharpe énorme camouflent presque tout son visage. C’est la troisième
fois qu’elle vient le chercher. Albain et elle ont quitté le chantier il y a
cinq heures déjà. Émile a déclaré : « Je termine un truc et j’arrive. » Mais
il est toujours là et chaque fois que Joanne vient, il répète la même
rengaine : « Je termine ça et j’arrive. » Elle a bien compris qu’il avait
besoin de taper pour évacuer le chagrin, de briser les pierres une par une,
de les fracasser. Ça lui apporte une certaine forme de soulagement. Mais elle a aussi compris qu’il pourrait y passer la nuit. Elle hésite. Elle
s’apprête à dire quelque chose. Elle ne sait pas quoi…
« Tiens, fais-moi de la place. »
Émile sursaute en entendant sa voix. Il a pensé qu’elle était repartie.
Mais non, elle est toujours là visiblement.
« Quoi ? » demande-t-il.
Il se retourne et il la voit se baisser et ramasser un burin qui traîne dans
les décombres.
« Qu’est-ce que…
— Fais-moi de la place », répète-t-elle.
Elle a le même air déterminé que cette nuit-là, quand elle a dit :
« Viens en moi, tout de suite. » Il s’exécute, avec lenteur. Il se décale et il
la voit se placer à côté de lui, face à l’ouverture qu’il est en train de
creuser.
« Je vais t’aider », déclare-t-elle.
Ils se mettent à taper tous les deux. Cling. Cling. Cling. Les pierres
tombent une à une. Ils tapent encore et encore. Ils n’arrêtent pas de taper.
Et leurs coups se répondent, jusque très tard, dans le silence de la nuit.
« Joanne… Ça te serait moins pénible si j’étais incinéré ? »
Ils sont tous les deux dans la petite chambre de l’annexe. Il songe que
c’est le bon moment pour lui poser ce genre de question. La prochaine
fois que Joanne aura à affronter ce genre de nouvelle, ce sera lui qu’on
s’apprêtera à mettre sous terre.
« Oui… Je crois. Mais ça n’est pas la question.
— Pourquoi ?
— C’est ta décision. Elle t’appartient.
— Je veux juste faire en sorte de te rendre les choses moins pénibles. »
Elle reporte son regard au-dehors, sur la vallée enneigée qu’on aperçoit
à travers la fenêtre.
« Si tu ne parviens pas à prendre la décision pour toi, alors pense à ta
famille… À ce qu’elle voudrait. Pas à moi.
— Je me ferai incinérer. »
Elle reste parfaitement impassible, le regard fixé dehors.
« Tu es sûr ?
— Je suis sûr. » Un faible tressautement, au niveau de sa gorge, trahit
sa brusque émotion et Émile comprend qu’il a pris la bonne décision.
« Mademoiselle Joanne ? Mademoiselle Joanne ? »
Joanne revient à elle brutalement. Elle s’est assoupie en attendant
qu’Émile revienne du chantier ce soir. Il y passe des heures depuis qu’ils
ont reçu ce coup de téléphone d’Annie… Albain et Joanne s’arrêtent à
quinze ou seize heures et ils viennent se mettre au chaud. Joanne en
profite pour peindre ou jouer avec Pok. Mais Émile reste jusque tard. En
général jusqu’à presque vingt heures. Grâce à lui le chantier a beaucoup
avancé et Hippolyte n’en est pas mécontent mais Joanne ne sait pas si
elle doit voir cela d’un bon œil. Il passe ses journées dans un silence
total, à avancer plus vite que n’importe qui et le soir, il ne parle guère
plus. La veille il a juste dit qu’il était désolé, que c’était la première fois
qu’il perdait un de ses proches, qu’il fallait juste le temps que ça passe.
« Mademoiselle Joanne ? »
C’est la voix d’Hippolyte qui la tire de son sommeil. Elle se redresse et
se déplace jusqu’à la porte de leur chambre. Hippolyte se trouve dans le
couloir, l’air inquiet.
« Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Je crois qu’Émile a fait une chute sur le chantier. Il ne veut pas que
j’appelle un médecin. »
Elle met quelque temps à comprendre ce que le vieux berger lui dit.
Elle est encore à demi endormie.
« Une chute ? répète-t-elle.
— Je ne sais pas ce qu’il faisait encore sur le chantier à cette heure-
là… Il a dû chuter sur la tête. Il tient des propos incohérents. Il ne veut
pas voir de médecin… »
Elle traverse la chambre à grands pas et récupère son châle noir sur le
lit.
« J’arrive. »
Hippolyte reste en retrait tandis qu’elle s’avance vers Émile, debout au
milieu des gravats. Il a l’air hagard. Elle ne pense pas qu’il ait fait une
chute. Elle songe que ce doit être un nouveau black-out. Elle a le ventre
passé au rouleau compresseur quand elle s’approche mais elle s’efforce
de conserver un visage impassible.
« Émile ? »
Elle a une peur panique de lire la même chose dans ses yeux qu’à
Bages, quand il ne savait plus qui elle était. Mais ça n’est pas ça, c’est
différent. Émile paraît la reconnaître, il est simplement agité et
extrêmement nerveux. Il regarde partout autour de lui comme s’il
découvrait les lieux et ne comprenait pas ce qu’il faisait là.
« Joanne… Quand est-ce qu’on est arrivés ici ? » demande-t-il quand
elle arrive devant lui.
Elle n’ose pas jeter un coup d’œil à Hippolyte, derrière. Elle essaie de
parler du ton le plus bas possible.
« Ça fait trois semaines. »
Mais Émile secoue la tête avec impatience.
« Arrête. Ce n’est pas vrai. »
Elle répond dans un murmure :
« Si. On est arrivés ici il y a trois semaines. »
De nouveau il secoue la tête avec agacement.
« On était à Eus. Je me rappelle très bien. Les arbres perdaient leurs
feuilles dans les ruelles. »
Elle s’efforce d’acquiescer en masquant son inquiétude.
« Oui, c’est vrai.
— C’était il y a à peine deux jours. Peut-être même qu’on y était
encore ce matin. On était chez Myrtille et tu travaillais chez Coco
Glacier ! »
Elle fait un effort pour soutenir son regard et prononcer clairement :
« Non.
— Quoi, non ? »
Elle est de plus en plus gênée de la présence d’Hippolyte derrière eux.
D’autant que le vieux berger se racle la gorge maintenant et intervient :
« Vous voyez, mademoiselle Joanne. Je crois qu’il a fait une sale
chute. Il ne faut pas le laisser dans cet état. Je vais appeler un médecin. »
Elle s’efforce de rester parfaitement calme et de garder la maîtrise de
la situation.
« Je ne crois pas qu’il ait chuté… »
Hippolyte la regarde avec méfiance. Émile reste silencieux, le visage
agité de tics nerveux.
« Il… Il souffre d’un Alzheimer précoce. »
Émile ne réagit pas à ces mots et à sa voix mal assurée. Hippolyte
fronce les sourcils.
« Un quoi ?
— Une maladie qui affecte sa mémoire. Ce… Ce genre de choses lui
arrive de temps en temps… »
Hippolyte la scrute encore avec méfiance. Joanne insiste, en essayant
d’avoir l’air assurée :
« Ce n’est rien. Tout va lui revenir. Il n’a pas besoin de médecin. Juste
d’un peu de temps. »
Le regard d’Hippolyte passe de l’un à l’autre. Visiblement il ne sait pas
quoi faire.
« Vous êtes sûre ?
— Oui. Tout va bien. Je le ramène à l’annexe. Il va se reposer et il ira
mieux demain. »
Hippolyte hésite encore une seconde, puis il hoche la tête.
« Quand même… Surveillez-le… S’il a des vertiges ou des nausées…
— On fera venir un médecin si c’est le cas », assure Joanne.
Le vieux berger s’éloigne lentement. Au loin, son chien Mystic
s’élance pour le rejoindre, dans la neige fraîche. Joanne soupire lentement. Lorsqu’elle se retourne, Émile la dévisage comme si elle était
dingue, comme si elle l’effrayait.
« Pourquoi tu m’as amené ici ? »
Elle déglutit. Elle ne sait plus vraiment comment s’en sortir, ni par où
commencer.
« Émile…
— Quoi ?
— C’est toi qui nous as amenés ici… »
Son ton est presque agressif quand il réplique :
« Tu mens !
— Non…
— Tu l’as dit, on était à Eus ! Alors pourquoi on est là maintenant ?
Myrtille devait organiser une fête avec des amis. »
Elle ferme les yeux lentement, en espérant de toutes ses forces que
quand elle les rouvrira, il aura retrouvé la mémoire.
« Non.
— Quoi, non ? »
Le ton d’Émile est pressant.
« Ça fait deux mois qu’on a quitté la maison de Myrtille. »
Il perd patience. Elle est incapable de rassembler correctement ses
idées pour le rassurer, pour trouver quelque chose d’apaisant à lui dire.
Elle se contente de murmurer :
« Viens. Viens au chaud. Je vais t’expliquer. »
Mais il ne bouge pas. Il ne compte pas s’éloigner des gravats et du
chantier.
« Explique-moi maintenant.
— Bon… On… On est allés à Peyriac-de-Mer… Puis à Bages… Tu ne
te souviens pas ? Il y avait Sébastian, le pêcheur… Et son chien Lucky. »
Elle n’ose pas le regarder dans les yeux, affronter la détresse dans son
regard.
« Après ça, on est allés voir la mer. On est allés à Gruissan. »
Elle garde les yeux fixés sur ses pieds, sur ses bottes fourrées au milieu
des gravats, et elle poursuit très vite :
« Je suis tombée malade. J’avais de la fièvre. Tu m’as amenée ici pour
qu’on soit au chaud. »
Elle risque un regard vers lui mais il lui tourne le dos. Il marche en
direction du mur opposé, comme si ça pouvait l’aider à encaisser tout ça.
Il s’arrête soudainement de marcher et fait volte-face. Il secoue la tête.
C’est la première fois qu’il a ce genre de comportement. D’ordinaire il
est complètement paniqué. Il nage en pleine détresse. Mais cette fois,
non. Il a l’air persuadé qu’il a raison, que c’est elle qui ment. Il est
presque agressif.
« Marjorie a toujours dit que tu étais instable ! »
Les yeux de Joanne s’agrandissent. Elle ne comprend plus rien.
« Pardon ?
— Elle te trouvait insolente et irresponsable. »
Elle est incapable de répondre quoi que ce soit. C’est la première fois
qu’il la déstabilise à ce point.
« Elle avait raison. Regarde où tu m’as amené ! On est au milieu de
nulle part ! C’était toujours tes plans. Tes plans à toi. Tes petits désirs qui
passaient en premier ! »
Elle recule d’un pas, imperceptiblement. Elle a envie de fuir. Elle a
envie de s’éloigner de lui le plus vite possible.
« Oui c’est ça ! crache-t-il avec hargne. Casse-toi ! C’est ta spécialité,
hein ? »
Elle fait un nouveau pas en arrière. Il lui fait peur maintenant. Elle sent
une boule qui grossit dans sa gorge, qui commence à obstruer ses voies
respiratoires.
« Mais je m’en fiche que tu détales, Laura. C’est fini ! Je ne t’aime
plus ! Je n’en ai plus rien à faire de ton avis ! »
Elle ne reconnaît pas ce visage, elle ne l’a jamais connu. Ce n’est pas
le Émile qu’elle a rencontré il y a cinq mois.
« TIRE-TOI ! »
La voix agressive résonne entre les murs du chantier. Joanne ne se fait
pas prier.
Elle a toujours cette boule, au réveil, le lendemain matin. Cette boule
qui obstrue sa gorge. Elle met quelques secondes à se remémorer
l’épisode de la veille et à comprendre pourquoi elle se sent si nauséeuse.
Quand elle ouvre les yeux, elle comprend qu’Émile n’a pas dormi ici. La
couverture est restée parfaitement lisse de son côté. L’oreiller ne porte
aucune trace de tête. Mais le plus troublant reste le manteau et l’écharpe
d’Émile, qui ont disparu du petit crochet derrière la porte. Elle sent son
cœur qui s’emballe. Bon sang, pourquoi n’a-t-elle pas caché les clés du
camping-car ? Elle se lève avec des mouvements mal assurés. Le sol est
glacial. Tout tangue autour d’elle. Elle retient avec difficulté un haut-le-
cœur. Elle a du mal à réaliser que cela s’est produit, qu’elle a failli à sa
mission… Lamentablement. Elle avait promis de faire en sorte qu’il ne
rentre pas chez lui. Mais la veille, elle a préféré fuir et se rouler en boule
dans son lit, le cœur battant, surveillant, l’oreille aux aguets, les bruits de
pas dans l’annexe. Elle aurait dû insister, essayer de le raisonner. Mais
elle n’a même pas essayé. Elle était trop soulagée de quitter le chantier. À
vrai dire, elle a honte de se l’avouer, mais elle a souhaité qu’il parte, qu’il
disparaisse. Elle n’a pas aimé le Émile qui se trouvait en face d’elle, hier
soir. Il lui a fait peur. Il avait l’air terriblement en colère. Il lui a crié ses
choses qui ne lui étaient pas adressées… Qui étaient sans doute adressées
à une autre.
Elle se cramponne à la poignée de la porte, s’efforce de l’ouvrir en ne
perdant pas l’équilibre. Elle se retrouve nez à nez avec Albain, qui
s’apprêtait à frapper.
« Ah ! tu es là. »
Il a l’air de ne pas trop comprendre ce qui se passe, pourquoi elle est
là, si blanche, dans son plaid, encore en pyjama.
« Hippolyte pensait que tu avais amené Émile chez le médecin.
— Quoi ? »
Albain la détaille encore, inquiet. Elle doit être sacrément pâle.
« À cause de sa chute hier… sur le chantier. »
Il scrute ses expressions. Elle secoue la tête :
« Il n’a pas chuté. »
Mais Albain l’interrompt :
« Le camping-car n’est plus là. Hippolyte pensait que tu l’avais
conduit quelque part. »
Elle secoue encore la tête, incapable de répondre.
« Tu sais où il est ?
— Non. »
Il est parti. Il ne l’a pas reconnue la veille. Pas tout à fait. Il était
persuadé qu’elle était une sale menteuse. Il avait du mal à se situer dans
le temps. Il se souvenait d’Eus et de Myrtille mais plus de Bages ni de
Gruissan. Elle aurait dû lui montrer son carnet… Le forcer à en lire des
passages. Au lieu de ça, elle est allée se cacher sous sa couverture… Et
lui est rentré retrouver sa famille. Il va se retrouver en centre d’essai
clinique. Elle a foiré.
« Il est peut-être allé faire une course », suggère Albain qui veut se
montrer prévenant, en la voyant si pâle.
Il lui désigne la petite cuisine :
« Je t’ai laissé du café. Je serai sur le chantier. Rejoins-moi quand tu
seras prête. Je pense qu’il va revenir dans la matinée. Ne t’en fais pas. »
Elle ne sait plus vraiment ce qu’elle est censée faire. Elle est
déboussolée et totalement perdue ici, dans ce domaine, sans Émile. La
culpabilité qu’elle a ressentie ce matin, au lever, à l’idée de l’avoir laissé
partir se transforme petit à petit en détresse et en colère. Comment a-t-il
pu faire ça ? Comment a-t-il pu l’abandonner ici, au milieu des
montagnes ? Une petite voix lui répond : Mais tu n’es rien. Il ne te
reconnaît même pas. Et elle s’efforce d’étouffer tout cela, de songer
qu’Albain a raison, qu’il est allé faire une course, qu’il va rentrer. Elle
rejoint le chantier car elle ne voit pas ce qu’elle peut faire d’autre.
« On fait quoi aujourd’hui ?
— On va démarrer la pose des fenêtres. »
Albain lui parle encore de son expérience de menuisier. Sans cela, il
lui serait incapable de poser les fenêtres d’Hippolyte. Mais Joanne
remonte son écharpe sur son visage et elle tente de se plonger ailleurs, à
une autre époque, dans une autre maison, à un moment où elle était plus
légère et innocente. Elle ne veut pas penser à la fuite d’Émile. Elle
préfère se retrouver à Saint-Suliac, dans la maisonnette en pierres.
Quelque part, dans les limbes des souvenirs de Joanne, Léon toque à la
porte de la salle de bains avec impatience.
« Tout va bien là-dedans ? Jo ? »
Elle est debout au milieu de la baignoire et elle contemple la traînée de
sang à ses pieds.
« Oui…
— Jo ?
— Oui ça va. Qu’est-ce que tu fais encore là ? Tu ne devais pas aller
dîner chez tes parents ? »
Elle fait couler un mince filet d’eau dans la douche, pour faire
disparaître ce sang. Elle ravale sa déception en silence. Les règles. Ça
signifie que le bébé n’est pas encore en route.
« Si, j’allais partir. Je voulais juste t’embrasser avant d’y aller.
— Bon… »
Elle coupe l’eau de la douche et attrape une serviette.
« J’arrive. Je me sèche. »
Elle s’enroule dans la serviette en grelottant. Dehors il fait déjà nuit
noire. Le mois de novembre est bien installé. Elle n’a pas vu filer l’été.
Le mois d’août a pris fin en même temps que les travaux. La véranda est
enfin terminée. Ils se sont occupés de la meubler et de la décorer. Puis la
rentrée des classes est arrivée. Léon a relancé cette idée de bébé. En
réalité ils y pensaient tous les deux. À cause de la véranda qui était
terminée. Dans leur esprit ça n’avait jamais été une véranda. Depuis que Léon en avait soulevé l’idée, cette véranda était devenue la chambre pour
le bébé.
« C’est bon ?
— J’arrive ! »
Elle s’essuie les pieds en vitesse, enfile son pyjama et se dirige vers la
porte de la salle de bains qu’elle ouvre sur un Léon inquiet.
« Ça va ?
— Oui. Je te l’ai déjà dit.
— Tu as une drôle de tête.
— Pas du tout. Je meurs de froid, c’est tout. »
Léon referme la porte derrière lui et elle retourne auprès du miroir
pour continuer à se sécher.
« Joseph a allumé un feu. Il fera meilleur d’ici un quart d’heure. »
Il continue de la regarder étrangement mais elle l’ignore. Elle essore
ses cheveux d’un mouvement énergique. Elle ne veut pas lui dire que ses
règles viennent d’arriver. Pas maintenant. La déception est encore trop
présente. Elle sait que c’est idiot. Ça fait à peine plus de deux mois qu’ils
essaient…
« Tu m’embrasses ? Je vais devoir partir. »
Elle abandonne la friction de ses cheveux et se tourne vers lui, pour
l’embrasser.
« Je ne serai pas long. »
Elle a cette même sensation amère, à chaque fois qu’il la laisse pour
aller dîner chez ses parents. Cette impression qu’il leur donne raison en la
laissant à part. Elle est restée la petite bâtarde. La fille de la putain. Et
pourtant, c’est bien avec elle qu’il veut faire un enfant. Elle essaie de
chasser ces pensées de son esprit. Elle déteste avoir ce genre d’idées en
tête. Surtout sur Léon.
« Tu dormiras peut-être quand je rentrerai…
— Peut-être.
— Alors bonne nuit. »
Il l’embrasse de nouveau mais elle a toujours cette lourdeur dans la
poitrine. À cause des règles ou à cause de ce dîner. Elle ne sait pas trop.
« Jo, ça va ? »
Elle retrouve Joseph dans le salon. Il est à table. Il l’attend. Le couvert
est mis et un potage bien chaud fume, devant lui.
« Oui, ça va. »
Il l’observe longuement pendant qu’elle s’assied en face de lui. Puis il
se racle la gorge.
« Léon n’est pas un mauvais gars, tu sais. »
Il fait référence à son absence ce soir, comme tous les lundis soir.
« Je sais.
— Il manque cruellement de courage. C’est tout. »
Il lui prend son assiette et lui sert une grande louche de potage.
« Ce n’est pas ça, papa.
— Ce n’est pas ça qui te donne l’air si triste ?
— Non. »
Joseph repose sa propre assiette de soupe devant lui et se penche en
avant, pour lui montrer qu’il écoute.
« Alors explique-moi si tu le veux.
— Léon et moi, on… »
Elle a du mal à poursuivre.
« Vous voulez avoir un enfant ? » demande doucement Joseph.
Elle reste béate devant la clairvoyance de son père.
« Oui… Oui, c’est ça. »
Joseph reste impassible, comme s’il s’attendait à cette nouvelle depuis
des mois.
« Tu ne sais pas comment m’annoncer que vous allez déménager ? »
demande-t-il avec la même douceur dans la voix.
Elle se récrie :
« Non ! Non, on veut rester ici. On avait prévu de transformer la
véranda en chambre de bébé. »
Le visage de Joseph s’illumine soudain.
« Joanne… murmure-t-il.
— Quoi, papa ?
— Tu as grandi si vite. »
Elle sourit en baissant les yeux dans son assiette.
« Est-ce que tu portes déjà cet enfant en toi ? »
Elle relève la tête doucement vers Joseph qui la regarde avec une
infinie tendresse.
« Non papa. Pas encore. Je pensais que ça arriverait vite. Plus vite que
ça. C’est pour ça que je me sens un peu vide ce soir. »
Le regard de Joseph est si doux qu’il lui donne l’impression de
recevoir une caresse sur ses joues.
« Tu sais ce que disait Bouddha. La patience… »
Elle termine la phrase à sa place :
« … est la plus grande des prières. Je sais. »
Ils se sourient avec complicité, chacun à un bout de la table.
« Ce ne sera plus seulement nous deux, alors… » murmure doucement
Joseph.
Elle se sent émue. Elle acquiesce, en baissant de nouveau les yeux vers
son assiette.
« Non. Plus seulement.
— Je suis heureux, Joanne. »
Un temps de silence passe. Un silence doux et léger meublé par le
crépitement du feu dans la cheminée. Puis la voix de Joseph s’élève à
nouveau :
« Tu feras une formidable mère. J’ai hâte de rencontrer ton enfant. Je
tâcherai, moi aussi, d’être patient. »
Elle lui sourit faiblement.
« Je suis heureux que tu veuilles l’élever ici », ajoute Joseph.
Elle se lève doucement et elle va le rejoindre de l’autre côté de la table.
Elle ne dit rien. Elle se contente de poser la tête sur son épaule, comme elle le faisait quand elle était gamine, et elle se laisse envelopper par ses
bras massifs, par l’odeur musquée de ses chemises.
Les guirlandes de Noël clignotent dans les ruelles de Saint-Suliac.
Joanne et Léon sont allés faire les courses pour la semaine. Joseph est
très fatigué en ce moment. Il a même délaissé son potager et le poulailler
qu’il a construit à la fin du mois de novembre. Les trois poules qu’il a
accueillies se trouvent être de vraies fainéantes. Ils ont à peine récolté
une dizaine d’œufs depuis qu’elles sont là. Joseph s’impatiente. Joanne
lui assure que c’est à cause du froid.
Ils se pressent tous les deux, dans les ruelles balayées par un froid
glacial.
« On peut s’arrêter à la pharmacie ? » demande Joanne alors qu’ils
voient apparaître devant eux l’enseigne verte qui clignote.
Léon la regarde étrangement, un sourire naissant au coin de ses lèvres.
« Est-ce que…
— Tiens, prends mon sac. J’en ai pour une minute.
— Joanne, attends ! »
Il la retient par le bras et elle ne cherche même pas à résister. Il voit
bien qu’elle essaie de masquer son sourire, elle aussi.
« Dis-moi que c’est vrai ! » chuchote-t-il d’une voix surexcitée.
Elle le fait taire en posant une main sur sa bouche.
« Je n’en sais rien du tout. Je veux faire un test justement.
— Mais…
— On verra après le test.
— Attends, Joanne, attends. »
Il la maintient, ses deux mains dans les siennes. Il a abandonné les sacs
de courses par terre. Il chuchote, tout bas, avec une certaine agitation :
« Tu n’as pas eu tes règles… dernièrement ? »
Elle jette un coup d’œil aux alentours, pour s’assurer qu’ils sont seuls
dans la ruelle.
« Non.
— Non ?
— J’aurai dû les avoir il y a trois semaines. »
Léon retient un cri et se met à applaudir en silence. Elle le fait taire
d’un regard noir.
« Non, arrête ! Je t’interdis de te réjouir tout de suite ! On va acheter ce
test avant. »
Il acquiesce, docilement mais son sourire ne disparaît pas pour autant.
« Dépêche-toi ! » dit-il en la poussant en avant.
Ils ne prennent pas la peine de porter les courses jusqu’à la cuisine,
quand ils rentrent dans la maisonnette en pierres. Ils lancent tous les deux
un « On est rentrés ! » à Joseph, qui lit dans le salon, et ils filent dans la
salle de bains. Léon pousse Joanne à l’intérieur.
« Dépêche-toi ! »
Elle fait mine de s’offusquer mais elle voit bien qu’il trépigne
d’impatience.
« Tu ferais mieux de te calmer. Si c’est non, la déception va être
grande… »
Mais il n’écoute pas. Il ferme la porte de la salle de bains et chuchote :
« Je t’attends ici. »
Lorsqu’elle rouvre la porte, quelques minutes plus tard, elle n’a pas le
temps de faire un pas dans le couloir que Léon est face à elle, à moins de
deux centimètres de son visage.
« Alors ? »
Il ne parvient pas à déceler quoi que ce soit sur le visage impassible de
Joanne. Rien, à part un léger trouble. Et peut-être un tremblement, au
coin de sa lèvre… Est-ce qu’elle va pleurer ? Il fronce les sourcils.
« Jo ? »
Mais la lèvre tressaute et il s’aperçoit qu’il s’agit d’un sourire.
« C’est oui ? » murmure-t-il, suspendu à son souffle.
Elle acquiesce et sourit tout à fait, cette fois, en posant un doigt sur ses
lèvres, pour lui faire signe d’être silencieux. Joseph est dans le salon, à
quelques pas de là. Ils ne peuvent pas lui annoncer, pas encore. C’est beaucoup trop tôt. Léon l’embrasse, en trépignant sur place, dans le
couloir. Il la soulève, la repose, l’embrasse encore. Ils rient, derrière leurs
paumes de main, pour ne surtout pas faire de bruit.
Ils ne garderont pas le secret très longtemps…
Les fêtes de Noël sont passées mais le vieux sapin est toujours là, et les
guirlandes clignotent. Joanne est recroquevillée dans le canapé, une
bouillotte posée sur l’estomac. Elle a des nausées depuis ce matin. Elle
ne peut rien avaler sans courir aux toilettes. Joseph a deviné ce qui se
tramait.
« Ça y est ? » a-t-il demandé en venant lui apporter un verre d’eau,
quelques heures plus tôt.
Et elle a été forcée de lui avouer.
« Je ne devrais pas l’annoncer déjà… C’est encore trop tôt. »
Ce qu’elle veut dire, c’est qu’elle a encore un risque de le perdre.
Tout à l’heure, Léon est rentré du travail et l’a trouvée dans le canapé,
toute blanche.
« C’est normal ? » a-t-il demandé tout bas à Joseph, tandis que Joanne
contemplait les flammes en silence.
Joseph a acquiescé en souriant.
« Oui. C’est normal. »
Maintenant, ils s’efforcent de dîner tous les deux, tandis que Joanne est
restée recroquevillée dans le canapé. Léon a l’air anxieux.
« Tu es sûre que tu ne veux pas un peu de purée ? demande-t-il en
s’adressant au dos de Joanne.
— Sûre. »
Elle pose la bouillotte sur l’accoudoir du canapé et se lève.
« Où tu vas ? demande Léon, inquiet.
— Le plus loin possible de cette odeur.
— Cette odeur ? Quelle odeur ? »
Joseph sourit de l’innocence de Léon.
« Elle va être sensible aux odeurs quelque temps, indique-t-il.
Certaines vont lui inspirer un véritable dégoût.
— Comme cette purée », ajoute Joanne avec une grimace.
Joseph lui sourit avec compassion.
« Va t’allonger. On t’amènera ce qui te fera envie, d’accord ? Qu’est-
ce que tu aimerais ? »
Elle réfléchit quelques secondes.
« De la compote de figues. »
Les deux s’empressent d’acquiescer.
« Très bien. Tu auras ta compote de figues d’ici une demi-heure. »
Ils la regardent s’éloigner vers la chambre. Léon semble mourir
d’inquiétude.
« Ça va durer longtemps ?
— C’est possible. C’est assez fréquent les trois premiers mois.
— Oh ! »
Après ça, Joanne entre dans sa chambre et elle n’entend plus ce qu’ils
racontent.
Ça avait duré deux mois entiers. Au début, elle avait refusé d’être
arrêtée par le médecin et elle s’était efforcée de continuer les petits
travaux dans l’école jusqu’à ce que Joseph tape du poing sur la table.
« Tu te reposes maintenant ! Tu ne manges rien ! Tu vas finir par faire
un malaise. »
Léon avait chaudement remercié Joseph de l’initiative.
« Moi, elle ne m’écoute jamais… »
Mais alors ça avait été long. Elle était fatiguée en permanence et dès
qu’elle se sentait plus en forme, et qu’elle recommençait à manger, les
nausées reprenaient. Elle passait ses journées à compter les heures. Lire
lui donnait le tournis. Cuisiner lui donnait la nausée. Heureusement il y
avait la musique. Joseph mettait du Miles Davis, du Beethoven, un peu
de Mozart.
« C’est très bon pour le développement neurologique de l’enfant »,
disait-il.
Un soir, elle les avait trouvés en plein conciliabule dans la cuisine.
Joseph revenait de la ville et il montrait à Léon un gros livre tout neuf.
« Ça pourrait rendre son début de grossesse plus amusant », disait-il.
Et Léon, qui commençait à feuilleter le gros bouquin, avait approuvé
vigoureusement.
On lui avait parlé de ce livre le soir même. Le titre était Rites et
traditions chamanes autour de la grossesse, des 4 coins du monde.
Joseph et Léon s’étaient assis dans le même canapé, le livre ouvert entre
eux deux. Joseph avait annoncé :
« On va te faire de la lecture. »
Ils s’étaient mis à lire à tour de rôle, ponctuant les extraits de
commentaires et l’incitant à donner son avis.
« On retrouve deux croyances communes dans la plupart des ethnies
du monde : la femme et son fœtus sont fragiles car ils peuvent être
agressés par les mauvais esprits. Afin de les en protéger, des rites de
protection et d’interdiction doivent être mis en place. En Afrique, on fait
prendre aux femmes enceintes des bains de kaolin. »
Léon avait froncé les sourcils.
« Je n’ai aucune idée de ce que c’est… Un peu partout dans le monde,
on leur offre des objets de protection. Des talismans sont donnés par les
sorciers en Afrique et au Vietnam, contre le risque d’avortement. Au
Sénégal c’est une amulette avec un verset du Coran. Oh ! Et en Guyane,
chez les Ndjukas, on leur offre des cordelettes qu’elles doivent porter
autour du ventre. C’est un chaman qui doit leur offrir. »
Joseph et Léon se prenaient au jeu, encore davantage qu’elle.
« Le métal serait une excellente protection au Guatemala et au Togo,
chez les Ewés. Il protégerait des maléfices des sorciers et il servirait de
paratonnerre contre les mauvais esprits. »
Léon s’était frappé le genou du plat de la main.
« Oui mais c’est ça, Jo ! Il va falloir qu’on t’achète un bijou
paratonnerre ! »
Voyant qu’elle avait un léger sourire, ils avaient continué leur lecture
toute la soirée. Le lendemain, Léon lui ramenait un authentique talisman
musulman, trouvé chez un antiquaire de Saint-Suliac.
Un autre soir il avait été question de deviner le sexe du bébé à l’aide
d’anciennes croyances. Léon et elle étaient dans la chambre, dans
l’obscurité. Ils avaient allumé quelques bougies et Léon était penché sur
le livre acheté par Joseph.
« Est-ce que tu as rêvé d’un ours ou d’un dragon dernièrement ? »
avait demandé Léon.
Adossée à un gros coussin, Joanne avait secoué la tête.
« Non.
— Bon, avait fait Léon, déçu. Et à une vache ? »
Elle avait réfléchi puis secoué de nouveau la tête.
« Non plus.
— Alors peut-être une fleur ? Ou un soleil ?
— Non.
— Un bijou ? »
Elle avait levé les yeux au ciel. Il avait eu une moue de déception.
« Qu’est-ce que c’est censé signifier ? avait-elle interrogé en se
redressant un peu.
— En Corée, on prétend que si la future maman rêve d’un ours, d’un
dragon ou d’une vache, alors elle attend un garçon. Si elle rêve d’une
fleur, d’un bijou ou d’un soleil, alors ce sera une fille.
— Il n’a peut-être pas encore décidé », avait-elle conclu le plus
sérieusement du monde.
« On fait une pause ? lance Albain en reposant sur le sol perceuse et
chevilles.
— OK. »
Elle le suit dans la petite annexe, puis dans la cuisine. Elle ne veut pas
penser au fait que le camping-car n’est pas revenu. Albain s’active
devant une casserole dans laquelle il a versé une conserve de petits
légumes. Il lui tend le pain et le beurre.
« Tiens, tu peux commencer. Ça sera bientôt chaud. »
Elle n’a pas faim. Elle se sent encore nauséeuse. Elle s’efforce de vite
retomber dans la profondeur de ses souvenirs, dans la chaleur de sa
maison d’enfance, à Saint-Suliac.
Le printemps arrive. Le potager de Joseph commence à fleurir. Le
soleil est là. Le mois de mars démarre tout en douceur. Joanne a pu
reprendre le travail. Les nausées sont passées. La fatigue aussi.
Maintenant elle a un ventre rond. Un tout petit ventre rond. Léon et elle
sont allés à leur premier rendez-vous à l’hôpital et ils ont pu voir le bébé,
sur le petit écran. C’est un garçon. Joanne en est à quatre mois et demi.
Le médecin a dit que tout allait bien, qu’elle ne devait pas trop forcer au
travail mais qu’elle pouvait reprendre à temps plein. Elle est contente.
Elle a trouvé le temps long, ces dernières semaines, même si elle a eu
tout le temps de se plonger dans le livre de Joseph et Léon, celui des
traditions du monde autour de la grossesse. D’ailleurs, au milieu des
rites, tous plus loufoques les uns que les autres, elle a repéré une ou deux
idées qui lui ont parlé. Comme cette pratique africaine qui consiste à
s’attacher un pagne autour du ventre, nuit et jour, pendant toute la
grossesse, afin que le tissu s’imprègne pleinement de l’odeur de la
maman. À sa naissance, et pendant ses premiers jours, le bébé est ensuite
emmailloté dans le pagne, retrouvant l’odeur de sa mère. Dès qu’elle a
retrouvé la forme, elle est allée acheter un joli tissu orange vif. Elle y est
allée à pied, en profitant pour flâner dans les ruelles. Léon a eu l’air
inquiet quand il l’a appris, démesurément inquiet, et elle lui a assuré que
tout allait bien, qu’elle était encore largement autorisée à marcher.
Le temps est doux. L’air marin s’infiltre dans chacune des ruelles de
Saint-Suliac. Joanne songe qu’elle a hâte de faire un pique-nique sur la plage. En août, quand le bébé sera là, ils pourront y aller tous les quatre.
Le marché n’est pas très peuplé en cet après-midi pourtant printanier.
Alors que Joseph part à la recherche de carottes, Joanne se laisse porter
vers le stand d’un fleuriste. Les roses sont merveilleuses. D’un beau rose,
d’un jaune profond et même quelques-unes d’un blanc pur. Elle les
regarde avec émerveillement quand la vendeuse, derrière son étal, lui
tend un bouquet de trois roses.
« Pour moi ? » demande-t-elle timidement.
La vendeuse acquiesce. C’est une dame au visage sympathique, avec
de jolis yeux verts et des cheveux gris noués en chignon.
« Oui, c’est pour vous et votre bébé. »
La dame désigne son ventre en souriant.
« Oh. C’est gentil.
— Il est attendu pour quand ? demande la dame.
— Pour août. »
Elles sont soudain interrompues par un bocal de verre qui chute au sol
et se brise, à quelques centimètres des pieds de Joanne. Elles sursautent
toutes les deux. Joanne lève la tête vers la maladroite qui vient de laisser
échapper son bocal et elle se trouve nez à nez avec Madame André, une
Madame André figée, les bras tombants, le visage défiguré par une
expression d’horreur sans nom. Joanne sent son estomac se contracter, sa
gorge se serrer. Elle entend à peine la vendeuse qui s’adresse à Madame
André :
« Bah alors, ma p’tite dame ! Il ne faut pas vous en faire. Ça arrive.
Attendez, je vais vous aider à ramasser. »
Madame André reste figée. Elle est pâle. Son regard passe du visage
de Joanne à son ventre, comme si elle ne pouvait croire ce qu’elle voit. Et
Joanne ne peut que constater la terrible vérité : Madame André ne savait
pas. Léon n’a rien dit. Malgré ce qu’il prétend depuis deux mois, Léon
n’a pas osé avouer à sa mère qu’il attendait un enfant de la petite bâtarde.
Et Joanne ne sait plus alors ce qui est le pire : la situation, l’expression de
dégoût sur le visage de Madame André ou la sensation de trahison.
« Ça ne peut pas être vrai », murmure Madame André en portant sa
main à son front.
Elle semble sur le point de s’évanouir, et la vendeuse, qui a fait le tour
de son stand, vient la soutenir.
« Tout va bien, madame ? Vous faites un malaise ? »
Madame André murmure très vite entre ses lèvres, sans lâcher Joanne
du regard.
« Ce n’est pas possible. Il n’a pas pu nous faire ça. Fricoter d’accord.
Mais lui faire un enfant. Il est devenu fou… Il n’a pas pu. »
Joanne est incapable de faire un geste. Elle a l’impression de se
décomposer sur place. Elle voudrait disparaître, se sauver très vite, mais
elle est incapable de bouger. Le mépris de Madame André la paralyse. La
vendeuse se tourne vers elle :
« Vous la connaissez ? » demande-t-elle en lui désignant Madame
André.
Joanne a une boule énorme dans sa gorge. Elle secoue la tête, déglutit.
« Non. »
Elle essaie de se remettre en mouvement. Elle se baisse lentement,
glisse le bouquet de roses dans son panier, cherche son père du regard
dans la foule. Léon n’a rien dit. Elle murmure à la vendeuse :
« Merci pour le bouquet. Au revoir. »
Et la phrase revient : Léon n’a rien dit. Léon a honte. Elle revoit sa
gêne, chaque fois qu’elle a abordé le sujet avec lui.
« Tu leur as dit ?
— Oui.
— Comment ils ont réagi ?
— Bah… Normalement.
— Tu veux dire qu’ils sont… contents ?
— Oui… Oui, ils sont contents. »
Il ne s’étendait pas sur le sujet, il passait vite à autre chose. Elle
pensait qu’il voulait éviter de lui répéter les horreurs que ses parents
avaient dites sur elle. Car ce devait être le cas. Il continuait de partir dîner seul, chaque lundi soir. Mais elle se trompait. La réalité était encore plus
affreuse. Il n’avait rien dit. Son ventre s’arrondissait, ils avaient eu leur
première échographie et il n’avait rien dit. Il avait continué de cacher ce
bébé à ses parents.
« Jo… Ça va ? »
Joseph l’observe curieusement quand elle le rejoint. Elle a envie de
pleurer. Elle a très chaud et très froid en même temps. Elle a envie de
vomir aussi. Elle se sent triste comme elle s’est rarement sentie aussi
triste.
« Jo, qu’est-ce qu’il se passe ? »
Elle pose ses mains sur son ventre, comme pour protéger le bébé de
toute cette horreur, de toute cette méchanceté et de tout ce mépris. Elle ne
veut pas que ça l’atteigne. Elle retient avec difficulté ses larmes. Joseph
ne comprend pas. Il scrute autour de lui. Il scrute la petite allée de
laquelle elle revient. Il aperçoit Madame André, soutenue par la vendeuse
et un autre commerçant. Elle semble sur le point de s’évanouir. Le
commerçant l’oblige à boire un verre d’eau. Joseph se redresse avec
colère.
« Qu’est-ce qu’elle t’a fait ? »
Il retrousse ses manches, répète avec colère :
« Jo, on ne va pas la laisser te traiter comme ça ! On ne laissera
personne te traiter comme ça ! »
Il est prêt à y aller, il est remonté mais elle le retient par un pan de sa
chemise.
« Ce n’est pas elle », dit-elle faiblement.
Joseph s’arrête brusquement et se retourne. Il ne comprend pas.
« Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— Elle ne savait rien. »
Ils ne disent pas un mot en remontant les allées de Saint-Suliac d’un
pas énergique. Joseph a le visage dur et déterminé. Joanne est encore
bouleversée. Ses mains sont toujours posées sur son ventre et elle marche vite, très vite. Joseph la laissera faire ce qu’elle veut faire, elle le sait. Il
la soutiendra jusqu’au bout et ensuite, quand elle se retrouvera toute
seule dans sa chambre, inondée de larmes, il viendra la consoler.
Léon est penché au-dessus de ses copies, dans le salon. Il sourit en les
entendant arriver.
« Ça va ? »
Joseph s’est aussitôt éclipsé dans la cuisine. Il ne reste que Joanne,
frêle et blanche, se cramponnant à la table.
« Ça va ? » répète-t-il.
Elle se met à pleurer. Tout à l’heure sur le marché, elle a réussi à
retenir ses larmes, mais maintenant, face à Léon, c’est trop difficile. Elle
aimerait ne pas avoir à détester ce visage qu’elle aime sincèrement. Mais
il n’a rien dit. Il a préféré cacher la grossesse.
« Jo, qu’est-ce qui t’arrive ? »
Il se lève et s’approche pour la prendre dans ses bras mais elle l’en
empêche. Elle recule d’un pas. Étrangement, sa voix est parfaitement
claire quand elle parle :
« J’ai croisé ta mère sur le marché. »
Elle voit à son expression qu’il sait exactement ce qui s’est passé.
D’ailleurs, lui revient tout à coup son inquiétude excessive, il y a
quelques semaines, quand elle lui a dit avoir été en ville, acheter le
pagne. Ça n’était pas sa santé qui le préoccupait, pas plus que celle du
bébé. C’était sa mère qu’il avait cherché à préserver en la mettant à
distance de la grossesse, de ce bébé de la honte.
« Quels étaient tes plans ? poursuit-elle, car Léon semble incapable de
parler.
— Je… »
Il rougit. Il baisse la tête, comme un enfant. Elle ignore les larmes sur
son visage et continue d’une voix claire :
« Tu comptais le cacher encore, quand il serait né ? »
Léon secoue la tête. Il tente de bafouiller :
« J’allais leur dire… »
Mais elle l’interrompt :
« Je ne veux pas de ça.
— Quoi ? »
Ses yeux écarquillés de petit garçon lui font de la peine, mais pas
suffisamment pour qu’elle s’interrompt :
« Je ne veux pas de ça pour mon enfant. Je ne veux pas d’un père qui
ait honte de lui, tellement honte qu’il préfère le cacher.
— Je ne l’aurais pas fait… tu le sais…
— Je ne veux pas d’un père qui soit incapable de le défendre contre le
mépris des autres.
— Jo…
— Tu as toujours été lâche et faible mais peu importait. Ça n’était que
moi. J’étais bien assez forte pour faire face.
— Jo…
— Il n’y a pas de place pour la honte ici. Papa et moi t’avons accueilli
les bras ouverts. Je veux que tu t’en ailles. »
La stupeur et l’horreur se dessinent sur le visage de Léon.
« Quoi ? »
Il tente de se cramponner à la table. Il tente de parler, de dire quelque
chose mais l’émotion l’en empêche. Joanne répète, parfaitement calme :
« Je veux que tu quittes la maison.
— Non… Jo ! Non ! Tu… Tu ne peux pas ! »
Il pleure maintenant et elle aussi, mais elle tient bon. Elle est calme
malgré les pleurs.
« J’en prendrai soin. Tu n’as pas à t’inquiéter. J’ai assez d’amour. Je
pourrai l’aimer pour deux. On s’en sortira. »
Il tente de l’agripper, de se raccrocher à elle mais elle s’éloigne. Elle
rejoint la cuisine où Joseph s’est réfugié. Elle sait qu’il saura dire ce qu’il
faut ou justement ne rien dire, mais il sera à ses côtés.
Depuis la cuisine, ils entendent les pleurs de Léon. Joseph n’a rien dit.
Il se contente de rester près d’elle. Son visage est fermé, inexpressif, comme un gros roc imperturbable.
« Joseph ! »
C’est la voix désespérée de Léon, qui a réussi à se traîner du salon
jusqu’à la porte de la cuisine. Il est sur le seuil, le visage ravagé de
larmes. Il ne s’adresse plus à Joanne mais à son père. Il cherche de l’aide
au fond de ses yeux.
« Joseph… Dites-lui qu’elle se trompe… Dites-lui qu’elle fait une
bêtise… Elle ne peut pas me demander de partir… »
Mais le visage de Joseph est dur. Joanne ne l’a jamais vu aussi froid et
en colère.
« Joanne ne reçoit d’ordre de personne. Elle est la mieux placée pour
savoir ce qu’il convient de faire pour elle… et pour son enfant. Je suis
désolé, Léon. »
Il semble recevoir une gifle en plein visage.
Les pleurs se poursuivent une bonne heure… Jusqu’à ce que Léon
quitte la maison, encore incrédule, encore sous le choc, un gros sac sur
son épaule.
Le soir, Joanne ressort ses vieux livres d’enfant du bas de son étagère.
Puis elle s’installe dans la véranda, à la lueur d’une vieille lampe à
pétrole et elle entame la lecture, d’une voix douce et fluette. Elle lit et
elle lit encore, pour elle et pour le futur petit Tom.
« Il y avait un homme… mais peut-être était-ce une femme ou un enfant, qui traversait le
désert. Oui, le désert, à pied. Et il pleurait, il pleurait, sans cesse, régulièrement, parfois doucement et parfois fort mais sans jamais s’arrêter, il pleurait au rythme de ses pas dans le sable.
Un jour, dans le grand désert, il croise un oiseau qui lui demande : « Que fais-tu seul dans le désert ?
— Je marche et je pleure… »
Et une grosse larme tombe de son œil qu’il ramasse aussitôt.
« Pourquoi es-tu si triste ?
— Je ne suis pas triste.
— Alors pourquoi pleures-tu ?
— Regarde. Mes larmes deviennent des perles, dit-il en saisissant la larme lisse et
brillante, j’en ai des milliers dans les poches. Veux-tu les voir ?
— Oui, oui ! »
L’homme plonge la main dans sa poche gonflée et en ressort une poignée scintillante. « Comme elles sont belles !
— Choisis-en une si tu veux.
— C’est pour cela que tu ne t’arrêtes jamais de pleurer, pour avoir de plus en plus de
perles ?
— Exactement. Allez, choisis !
— Je veux bien : celle-ci ! Ce n’est pas la plus grosse mais c’est la plus brillante. — Tu as bien choisi. Adieu !
— Adieu ! »
L’oiseau saisit dans son bec la perle devenue trésor et s’éloigne, léger, rapide, tandis que
celui qui pleure reprend de plus belle ses gémissements et sa marche lente. Plus loin, l’oiseau se pose et contemple la larme précieuse. Il se dit qu’il aimerait en avoir d’autres, oh, pas énormément, juste quelques-unes comme cadeaux, pour d’autres voyageurs ailés. Alors il rebrousse chemin vers celui qu’il a laissé, « l’homme qui pleure », et le voit de loin peiner, alourdi par ses deux énormes poches emplies de perles. Bientôt, il ne peut plus mettre un pied devant l’autre, il tombe à genoux, se traîne encore et pourtant, malgré tout, il continue à pleurer, à pleurer et à recueillir ces « larmes perles » qu’il met dans ses poches.
« Mais arrête de pleurer, ce sont tes larmes qui t’empêchent d’avancer ! — Je ne peux pas m’arrêter, je ne peux pas. »
Et deux grosses larmes tombent qu’il ramasse.
« Pourtant je suis épuisé mais j’ai trop pris l’habitude… Je ne peux pas m’arrêter, non… » Soudain, l’oiseau d’un coup de bec vif et acéré, fait une petite entaille dans la poche de
l’homme qui pleure, puis dans l’autre poche, « crac », une autre entaille. Il aide l’homme à se relever, à marcher à nouveau, debout. De son chant et de ses ailes, il l’encourage. Alors, des poches trouées, une perle tombe, puis une autre ; deux filets de perles sur le sable brûlant dessinent un chemin. Au fur et à mesure qu’il avance, l’homme est de plus en plus léger. Au fur et à mesure que ses poches se vident, traçant une route lumineuse, la source de ses larmes s’apaise et se tarit. Et quand ses poches sont enfin vides, alors, ses yeux sont enfin secs, son cœur à nouveau au bonheur et son pied si léger, si léger qu’il s’envole avec l’oiseau. Parfois, dans le grand désert, on peut voir un chemin de perles qui ne mène nulle part et si on lève le regard, on peut voir, auprès d’un oiseau, planer un homme… mais peut-être est-ce une femme, ou un enfant, qui sait ? »
Elle met quelques secondes à comprendre d’où vient le remue-ménage
autour d’elle. Les voix d’hommes. Il lui faut du temps pour se resituer à
Aas, dans le domaine d’Hippolyte et plus précisément dans la petite
cuisine de l’annexe. Elle revient à elle au moment où Émile se plante
devant elle, dans son manteau noir, ses cheveux bruns parsemés de neige. Elle reste figée, incrédule. Elle ne sait plus s’il est réellement parti ou si
elle a rêvé qu’il était parti.
« Tu en fais une tête », dit-il en lui souriant.
Elle n’arrive pas à produire de son. Il se laisse tomber à côté d’elle, à
la petite table.
« Tu n’as pas eu mon mot ?
— Hein ?
— Le mot, sur la table de chevet… »
Elle secoue la tête. Elle n’a même pas songé à regarder sur sa table de
chevet.
« Je te disais que je serai rentré à midi. Que j’étais juste parti poster
une lettre. »
Elle doit encore avoir l’air déboussolée car il sourit, en passant une
main sur son genou, discrètement, sous la table, comme pour lui dire :
Tout va bien, je suis rentré.
Elle prend alors seulement conscience qu’Albain est installé à table, en
face d’elle et qu’il lui a servi son assiette. Elle s’aperçoit également
qu’elle respire mieux et qu’elle a faim, tout à coup. Elle lui jette encore
un regard, avant de saisir sa fourchette, un dernier regard pour s’assurer
qu’il est bien là, qu’elle n’a pas rêvé, qu’il est revenu. Puis elle se jette
littéralement sur la bouillie de petits légumes. Bon sang, ce qu’elle a
faim.
« Tu es allé où ?
— À Pau. »
Ils parlent la bouche pleine, sans se soucier d’Albain, qui est de toute
façon plongé dans la lecture d’un journal.
« C’était… »
Elle hésite :
« C’était pour tes parents, cette lettre ? »
Il hoche la tête en continuant de manger.
« Oui… Quelques instructions. »
Elle songe qu’il doit s’agir de la décision qu’il a prise l’autre jour, celle
de se faire incinérer. Alors, elle n’insiste pas davantage. Mais quelques
minutes plus tard, alors qu’Albain quitte la table, elle demande :
« Tu te souviens de ce qui s’est passé hier soir ?
— Hein ? »
Il continue de manger, ne fixant que son assiette.
« Sur le chantier… »
Il attrape un verre d’eau et déglutit avant de boire.
« Ah, Hippolyte et Albain ont dit que j’avais dû faire une chute.
Apparemment tu n’as pas voulu m’amener chez le médecin. »
Elle le scrute avec attention pour voir s’il plaisante mais il a l’air tout à
fait sérieux.
« Tu… Tu ne te souviens pas ? insiste-t-elle.
— Non.
— Non ? »
Il se tourne vers elle et secoue enfin la tête.
« Non. C’est de pire en pire en ce moment. Ça s’accélère…
— Comment ça ?
— J’ai des trous. Je ne sais pas toujours ce que j’ai fait la veille ou…
Ou quel jour on est. »
Ils essaient l’un et l’autre de faire comme s’ils ne s’en formalisaient
pas, comme si c’était normal, comme s’ils prenaient la chose avec
légèreté. Ils se remettent à manger mais Joanne intervient encore,
quelques minutes plus tard :
« Tu m’as prise pour quelqu’un d’autre. Je crois que tu m’as prise pour
Laura. »
Elle voit ses sourcils se froncer même s’il s’obstine à garder les yeux
rivés sur son assiette.
« Est-ce que j’ai… Je n’ai rien fait d’embêtant ou… ou de mal ? »
Elle hausse les épaules.
« Tu étais très en colère contre moi. »
Elle ne s’attend pas à le voir rire, d’un rire nerveux, au-dessus de son
assiette.
« Ça ne m’étonne pas ! »
Elle le regarde sans comprendre.
« Ah ? »
Il répond, en riant toujours :
« Oui, c’était une sacrée emmerdeuse ! Elle avait un don… Un don
exceptionnel pour me mettre en colère ! Tu ne l’aurais pas aimée, je
crois… »
Joanne se met à sourire elle aussi, un peu timidement.
« Ah non ?
— Elle était insolente et provocante. Elle n’a jamais vraiment plu à
mes parents… ni à ma sœur. »
Il est surpris d’évoquer Laura avec autant de légèreté, d’en rire, et de
voir Joanne sourire en retour. Sa surprise grandit encore quand il la voit
reposer sa fourchette, et déclarer, un sourire au fond des yeux :
« Léon était un fils à papa qui manquait cruellement de courage. Tu ne
l’aurais pas aimé non plus. »
Il en perd ses mots et son sourire se fige un instant. Elle n’a jamais
parlé de Léon. Jamais d’elle-même. Et quand elle y était forcée, elle avait
le ton grave et douloureux. Mais pas aujourd’hui. Il tente de se reprendre,
très vite, pour ne pas laisser s’installer de malaise :
« Tu vois… On n’est pas si mal, tous les deux. »
Elle acquiesce, avec les yeux qui brillent.
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