Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 19 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 19

19

 

« Émile ! ÉMILE ! »

Joanne hurle à plein poumons dans les ruelles de Peyriac-de-Mer.

Ce matin, elle est partie rejoindre Sébastian qui pêchait près du port.

Émile dormait toujours. Elle n’a pas voulu le réveiller. Elle lui a

simplement laissé un petit mot sur la table, à côté de la tasse qu’elle lui

avait préparée.

 

Sébastian m’a invitée à aller pêcher avec lui. Je serai de retour à midi, au plus tard. On

sera à une centaine de mètres du port, en direction du magasin de canoës. Tu peux nous rejoindre quand tu te lèveras.

 

Elle a rejoint Sébastian. Elle a surveillé plusieurs fois qu’Émile

n’arrivait pas en scrutant les ruelles mais elle ne l’a pas vu.

« Tu n’es pas concentré », a noté Sébastian.

Alors elle s’est appliquée. Elle a un peu oublié Émile. Puis le clocher

de l’église a sonné midi et elle s’est dépêchée de rentrer au camping-car,

car elle lui avait promis de rentrer pour midi. Elle a senti que quelque

chose n’allait pas quand elle a vu la table et la tasse, toujours au même

endroit, comme si Émile n’avait pas pris de petit déjeuner. Puis la porte

du camping-car, restée grande ouverte… Elle a appelé « Émile ?

Émile ? », puis également « Pok ? ». L’intérieur du camping-car était

vide. Les placards avaient été ouverts, comme si quelqu’un avait fouillé à

l’intérieur mais rien n’avait été volé. La preuve : les téléphones portables

trônaient tous les deux sur le plan de travail, allumés. Un des albums

photos d’Émile était ouvert, par terre. Son propre portefeuille avait été ouvert et les papiers d’identité s’étalaient sur le sol. Elle a encore appelé

« Émile ? ÉMILE ? ».

Jamais il ne se serait éloigné en laissant le camping-car grand ouvert.

Jamais il n’aurait pu permettre que Pok se sauve ou se fasse écraser par

une voiture. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Elle a pensé à une attaque, à un cambriolage mais rien ne semblait

avoir été dérobé. Elle a décidé d’aller jusqu’au ponton. Émile n’y était

pas. En revanche, elle a retrouvé Pok, allongé de tout son long au soleil.

« Allez viens mon gros. On rentre. »

Elle l’a ramené au camping-car, en essayant de ne pas céder à la

panique. Elle parlait au chaton pour se rassurer :

« Tu ne sais pas où il est parti, toi ? »

Elle a vérifié s’il avait pris des affaires avec lui, avant de partir. Mais il

ne manquait rien. Elle a commencé à céder à la panique. Elle a refermé le

camping-car et elle est remontée dans le village, le cœur battant à tout

rompre. Elle s’est mise à dévisager tous les gens sur son chemin, pour

voir si aucun d’entre eux n’était Émile, errant dans les ruelles, en proie à

un nouveau black-out. Elle a commencé à l’appeler. Doucement. Puis

plus fort.

« Émile ! »

La peur lui comprimait les poumons. Elle revoyait leurs deux

téléphones portables, posés sur le plan de travail, allumés. Qu’avait-il

fait ? Avait-il eu un nouveau black-out ? Avait-il pu appeler quelqu’un ?

« Émiiiile ! »

Avait-il appelé ses parents ? Leur avait-il révélé où il se trouvait ? Elle

l’a déjà vu faire un black-out. Elle a déjà lu la confusion dans ses yeux.

Elle l’a déjà entendu suffoquer. Elle a vu dans son regard qu’il ne la

reconnaissait pas. Et si ça s’était reproduit ? Quelqu’un avait-il eu le

temps de venir le chercher ? Sa famille ? Un hôpital ? La police ?

Elle s’est à peine aperçue que des larmes avaient coulé sur ses joues.

Elle ne s’entend pas non plus crier son prénom. Si cela s’est produit, s’il

a appelé quelqu’un, alors elle aura failli à sa promesse. Elle a juré de veiller sur lui, de le garder loin de ses proches, de l’hôpital… Si cela s’est

produit…

Elle ne comprend pas quand elle voit Sébastian surgir devant elle.

« Joanne… Joanne, ça va ? »

Elle réalise à peine que ses pas l’ont menée devant Jour de Pêche,

qu’elle est venue chercher son aide.

« Joanne, qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu pleures ? »

Elle s’efforce de se calmer, de prendre une voix mesurée.

« Émile a disparu.

— Quoi ?

— Émile n’est plus au camping-car. Toutes les affaires ont été

fouillées. Je ne sais pas où il est parti. »

Il la force à s’asseoir sur une chaise, en terrasse.

« Attends… Tu… Quelqu’un a cambriolé le camping-car ? »

Elle secoue la tête. Elle a bien la sensation que ses explications sont

confuses mais la panique l’empêche de se montrer plus claire.

« Il est parti. Je… Il a dû se perdre. »

Sébastian secoue la tête et s’efforce de ne pas sourire.

« Joanne, calme-toi. C’est un grand garçon. Il est simplement parti

faire une course. Il connaît la ville. Il ne se perdrait pas.

— Ce n’est pas ça.

— Qu’est-ce qui…

— Il perd la mémoire.

— Quoi ?

— Il faut qu’on le retrouve. Il s’est perdu. »

Elle en est certaine maintenant. S’il s’est réveillé, la mémoire effacée,

il a dû vouloir essayer de comprendre ce qu’il faisait là. C’est pour ça

qu’il a fouillé les placards. Il a trouvé son album photos. Il a trouvé le

portefeuille de Joanne et ses papiers d’identité qui indiquaient Joanne

Marie Tronier. Il s’est sans doute demandé qui elle était, ce qu’il faisait

là. Peut-être a-t-il trouvé le livret de naissance et leur acte de mariage,

qu’elle conserve dans son portefeuille. Ensuite il a dû vouloir allumer les téléphones, pour essayer de comprendre. Il a peut-être appelé

quelqu’un… Son sang se glace. S’il a appelé quelqu’un, c’est forcément

ses parents. Alors il leur a peut-être révélé où il se trouvait. À moins que

ça aussi, il l’ait oublié. Il a dû sortir, il a dû errer sur la nationale, dans les

ruelles, en proie à une panique totale, sans comprendre ce qu’il faisait là.

Sébastian a posé ses deux mains sur ses genoux pour essayer de la

calmer.

« Tu veux qu’on appelle les hôpitaux ? Le commissariat ? »

Elle hoche la tête frénétiquement.

« Oui. Oui, c’est ce qu’il faut faire. »

Elle voit un homme rejoindre Sébastian. Probablement son père. Il a

les cheveux grisonnants et un air sévère. Ils échangent des mots. Elle

entend Sébastian lui demander son téléphone. L’homme repart.

« On va appeler. Essaie de te calmer, Joanne. »

Elle a l’impression de partir en arrière, comme si sa tête basculait.

C’est à cause des mots. Essaie de te calmer, Joanne. Et de la panique en

elle. Elle a entendu ces mêmes mots par le passé, alors qu’elle était dans

ce même état de panique. Ils l’ont sorti de l’eau. Essaie de te calmer,

Joanne. La voix de Léon. La voix la plus haïe de tout son univers.

Elle revient à elle quand Sébastian pose une main fraîche sur sa joue.

« Joanne ? »

Elle cligne plusieurs fois des yeux. Sébastian la regarde avec

inquiétude.

« Tu as fait un malaise ? »

Elle secoue la tête et tente de se relever. Elle ne sait pas combien de

temps s’est écoulé. Elle a sans doute fait un malaise, c’est vrai.

« Tu as appelé ?

— Je viens de te le dire. »

Elle cligne de nouveaux des yeux.

« Quoi ?

— Il est au commissariat. »

Elle a l’impression qu’on lui déverse un seau d’eau sur la tête. Elle ne

sait plus si elle est soulagée de le savoir en vie, au commissariat, ou si

elle est paniquée à l’idée des conséquences à venir. Vont-ils vouloir le

garder ? Le confier à un hôpital ?

« Je t’y amène », déclare Sébastian.

Elle ne cherche pas à résister.

 

Elle court dans le hall du commissariat, suivie de près par Sébastian

qui lui chuchote de ralentir. Émile est assis sur une chaise du hall, à côté

d’un policier. Au premier regard elle s’aperçoit tout de suite qu’elle a eu

raison. Il a fait un nouveau black-out. Ses yeux expriment une détresse

totale. Il a l’air absent à lui-même et en même temps, en proie à une

terreur sans nom.

« Je viens le chercher. Je suis sa responsable légale », lance Joanne au

policier, sans même songer à le saluer.

Elle lui tend son portefeuille et l’ensemble de ses papiers d’identité,

qu’elle a récupérés tout à l’heure sur le sol du camping-car. Émile lève la

tête vers elle et ses yeux la glacent. C’est toi que j’oublierai en premier.

Elle comprend que ça s’est produit. Ses yeux sont vides. Elle n’y

retrouve plus rien de ce qu’elle a appris à connaître pendant ces quelques

mois de voyage à deux. Il ne la reconnaît pas. C’est même pire encore,

car il a l’air paniqué en la voyant approcher et déclarer qu’elle est sa

responsable légale.

« Attendez, ma petite dame, l’interrompt le policier en se levant. C’est

vous qui m’avez appelé ?

— C’est moi, intervient Sébastian en se plaçant à côté de Joanne.

Elle… Il s’est perdu et… »

Joanne l’interrompt brusquement :

« Il souffre d’un Alzheimer précoce. »

Le policier les regarde alternativement tous les trois.

« Ce monsieur avait l’air confus, en effet. Il semblait croire qu’il avait

été kidnappé. »

Joanne ferme brièvement les yeux pour ne pas céder à la panique

nouvelle qui l’envahit. Malgré tout ce qu’elle pensait, elle n’est pas

préparée à ça. Qu’est-ce qu’elle est supposée faire si la mémoire ne lui

revient pas ? L’emmener de force avec elle ?

« Je… ça lui arrive… Il souffre de black-out, parvient-elle à bégayer,

la bouche sèche. Il… Il lui arrive de se perdre…

— Bon… »

Le policier saisit les papiers, que Joanne lui tend depuis quelques

secondes, à bout de bras.

« Et vous êtes… ?

— Sa femme. Nous sommes mariés. »

Elle voit les yeux de Sébastian s’agrandir de stupeur, à ces quelques

mots. Ceux d’Émile n’expriment rien d’autre qu’un profond effroi,

tellement grand qu’il semble en avoir perdu l’usage de la parole.

Le policier lui désigne un petit box vitré, dans le hall.

« On va aller régler ça dans mon bureau. »

 

À travers les murs vitrés du box, Joanne voit Émile, immobile, comme

en état de choc, muet, les mains crispées sur ses genoux. Sébastian s’est

assis à côté de lui. Il semble presque aussi perdu, à la différence près que

ses yeux expriment maintenant davantage l’incrédulité que l’effroi.

« Donc vous me disiez qu’il était suivi dans un centre d’essai clinique.

— Oui.

— Sur Roanne.

— Sur Roanne. »

Le policier récupère le double du certificat de mariage qui sort de la

photocopieuse.

« Et qu’il a décidé de mettre fin à cet essai. »

Elle hoche de nouveau la tête en essayant de déglutir.

« Suit-il encore des traitements ?

— Non. »

Le policier griffonne quelques mots sur son carnet.

« Il va falloir faire attention à lui, à l’avenir.

— Oui, je… je serai plus prudente.

— Il faudrait éventuellement penser à le placer en centre… Pour éviter

ce genre de désagréments. »

Elle a la gorge sèche mais elle tient bon.

« Je veillerai sur lui. »

Le policier fait tourner la carte d’identité de Joanne entre ses mains.

« Il n’a pas d’autre responsable légal ? Des parents ? »

Elle sent la peur lui comprimer la cage thoracique. Elle parvient tout

juste à parler, d’une voix sourde :

« Plus depuis que nous sommes mariés. »

Le policier acquiesce et repose la carte d’identité de Joanne sur son

bureau en produisant un bruit de succion avec sa bouche.

« Bien sûr. En toute logique. »

Elle ne peut s’empêcher de poser la question qui lui brûle les lèvres :

« Vous avez appelé quelqu’un ?

— Pardon ?

— Ses parents ?

— Non. On a reçu votre coup de téléphone alors qu’il venait d’arriver

au commissariat. »

Elle tente de masquer le soulagement qui l’envahit tout à coup. Elle

essuie ses mains moites sur son pantalon et déglutit de nouveau.

« Je vais… je vais pouvoir le ramener ?

— Bien sûr. »

Le policier se lève et rassemble les photocopies qu’il a faites. Il tend à

Joanne sa pièce d’identité et son certificat de mariage puis il la

raccompagne à la porte de son box.

« Faites attention à l’avenir…

— Oui. Je… Je suis désolée pour ce… ce désagrément.

— Je vous en prie, madame. »

Le premier visage qu’elle voit en se retournant vers le hall est celui de

Sébastian, qui s’est levé pour venir à sa rencontre. C’est un visage pâle et étrangement défait.

« Il a retrouvé ses esprits, je crois. »

Sébastian se décale légèrement et elle aperçoit Émile, les épaules

voûtées, la tête entre ses mains. Il semble sangloter.

 

Elle a posé une main sur son épaule, tout doucement, pour ne pas

l’effrayer, et il a levé sa tête vers elle. Il n’y avait pas de larmes sur ses

joues. Juste un mélange de tristesse et d’amertume. Il a entrouvert la

bouche et il a prononcé :

« Joanne ? »

Elle a acquiescé, luttant pour contrôler ses nerfs.

« Viens, on rentre à la maison. »

Il l’a suivie hors du hall, sous le regard des policiers. Sébastian

attendait sur le parvis baigné de soleil, à l’extérieur.

« Je ne sais pas ce qui s’est passé, a murmuré Émile.

— Ce n’est pas grave. »

Maintenant ils marchent tous les trois, dans les ruelles baignées de

soleil de Peyriac-de-Mer. Ils déambulent en silence. Sébastian est devant,

les mains dans les poches, ne sachant plus vraiment s’il doit rester avec

eux ou leur fausser compagnie. Émile et Joanne sont quelques pas

derrière. Joanne a l’air soulagée, même si son visage est encore

extrêmement pâle. Émile ne cesse de lui jeter des regards inquiets.

« Tu as pleuré, dit-il.

— Non.

— Si. Je t’ai fait peur… Et tu as pleuré. »

Cela semble le miner. Joanne choisit de changer de sujet.

« Je n’arrête pas de me dire, depuis qu’on est sortis de ce

commissariat… Si on ne l’avait pas fait… Si on ne s’était pas mariés… »

Ils n’ajoutent rien, tous les deux. Ils savent pertinemment ce qui se

serait passé.

Sébastian s’arrête au coin de la ruelle. Il désigne le restaurant de son

père au loin.

« Je vais… Je vais vous laisser… »

Il se balance d’un pied sur l’autre, mal à l’aise, les regardant tour à

tour.

« Donnez-moi des nouvelles… J’espère que ça ira, Émile… »

Émile acquiesce.

« Merci d’avoir aidé Joanne à me retrouver.

— Ce n’est rien. »

Sébastian se gratte la gorge et se balance encore plus rapidement d’un

pied sur l’autre, comme s’il voulait ajouter quelque chose.

« Je… »

Il hésite un instant.

« Je ne savais pas que tu étais malade… »

Puis la suite tombe, à son tour :

« Je ne savais pas que vous étiez mariés. »

Il a l’air triste et déçu. Joanne répond d’un ton un peu distant :

« Ça n’avait aucune importance, que tu le saches ou non. »

Puis elle ajoute, avec un peu plus de douceur :

« Il va rentrer se reposer. À un de ces jours.

— Oui… À un de ces jours. »

 

« Tu lui as brisé le cœur. »

Émile se surprend à tenter de plaisanter. Il n’a pas vraiment envie de

rire. Il essaie juste de rendre les choses moins lourdes et pénibles.

« Il s’en remettra », déclare-t-elle avec un étrange détachement.

Joanne a l’air sacrément secouée. Ils sont livides tous les deux quand

ils s’asseoient à la table pliante, devant le camping-car.

« Je te fais un thé ? » propose Émile.

Elle secoue la tête.

« Tu devrais te reposer.

— Je n’ai pas sommeil. »

Il se lève et va remplir la bouilloire. Il se sent coupable de lui infliger

tout ça. Dans le plan initial, tout était plus simple. Ils partaient tous les deux. Il perdait la mémoire et ne s’en émouvait pas. Il était prêt à ça. Il

avait fait ses adieux à tout le monde en quittant Roanne. Elle se

débrouillait pour le maintenir éloigné de sa famille. Elle était d’accord

sur les termes.

Oui mais voilà, il s’est écoulé plus de quatre mois, depuis. Qu’ont-ils

fait pour que tout change à ce point ? Tout paraissait si simple… Elle

n’était pas censée pleurer à l’idée de l’avoir perdu… Et lui n’était pas

censé dépérir à l’idée de l’oublier.

Peut-être que… Il prépare le thé avec des mains légèrement

tremblantes. Une petite voix s’insinue dans sa tête. Peut-être qu’ils

n’auraient pas dû se marier. Peut-être qu’ils n’auraient pas dû emménager

dans ce studio ensemble, adopter un chat, dormir dans le même lit et

partager une part de gâteau en pleine conscience…

Peut-être qu’ils auraient dû se contenter d’être des inconnus l’un pour

l’autre. Elle avait raison l’autre jour, sur l’îlot de la Nadières. Au début il

était heureux et puis il s’est éteint ces derniers temps… mais pas pour les

raisons qu’elle imagine.

Il avait pris la route, en n’ayant absolument plus rien à perdre, plus

personne à qui se raccrocher. Il avait accepté l’idée de quitter ses parents,

sa sœur, son meilleur ami. Sa vie s’était à demi éteinte quand Laura était

partie. Et puis, la faible torche qui continuait de trembloter depuis son

départ s’était définitivement évanouie à l’annonce de la maladie. Il était

monté dans ce camping-car serein, puisque cette fois-ci, il n’avait plus

rien. Il s’était résolu à l’idée de partir définitivement. Il n’avait plus qu’à

profiter de quelques bribes de bonheur que lui offrirait encore la vie,

avant de disparaître. Le deal était clair. Mais au lieu de partir tout seul, il

avait fallu qu’il poste cette stupide annonce… Il avait ramassé cette fille

totalement égarée sur cette aire d’autoroute et alors, au lieu de s’effacer à

la vie petit à petit, il s’y était accroché avec encore plus de force. À cause

d’elle. Parce qu’elle lui avait montré toute la beauté du monde, toute la

pureté des sentiments, toute la bonté qui pouvait émaner des êtres. Il

avait appris à la voir sourire, chaque jour davantage, à la regarder écrire dans son carnet, veiller sur Pok, observer le ciel et s’asseoir en tailleur

sur un ponton.

Il ravale avec difficulté la boule qui lui obstrue la gorge. Il s’éteint,

c’est vrai. Il se laisse engloutir par l’angoisse et la peur, de jour en jour.

Et tout ça, c’est à cause d’elle. Totalement à cause d’elle. Parce qu’elle

l’a réveillé à la vie d’une façon totalement inattendue. Et aujourd’hui il se

sent plus vivant que jamais… Aujourd’hui, grâce à elle, il ne veut plus

quitter le monde. Cette idée le terrifie. Et l’idée de la voir disparaître de

ses souvenirs lui est devenue insupportable.

Il tente de ne pas suffoquer en saisissant la bouilloire et en versant de

l’eau dans les tasses.

« Ça y est, prononce-t-il d’une voix étranglée. Ça arrive. »

 

Ils sirotent leur thé en silence, en reprenant un semblant de couleurs.

Joanne a une voix sourde quand elle demande :

« Les téléphones… ils étaient allumés… Tu as appelé quelqu’un ? »

Il répond, le nez dans sa tasse.

« Je ne connaissais plus mon code PIN… Mon téléphone est resté

verrouillé… »

Elle ferme les yeux, de soulagement, et elle demande encore :

« Et le mien ? Le mien n’a pas de code PIN… »

Elle semble craindre sa réponse.

« Non, je… je n’ai reconnu aucun nom dans le répertoire. Ça m’a…

Ça m’a rendu dingue… Alors je suis sorti et j’ai tout laissé comme ça. »

Elle comprend à sa voix fuyante qu’il ne veut plus en parler. Ils se

remettent à boire leur thé lentement, les yeux fixés dans le vide.

« On devrait quitter Peyriac, non ? » murmure Joanne au bout d’un

instant.

Il hausse les épaules. Il a un peu perdu la notion du temps. Un autre

des symptômes de la maladie qui le tue à petit feu.

« Ça fait longtemps qu’on est ici ? demande-t-il.

— Deux semaines. »

Il ne sait pas si celui lui paraît long ou non. Il veut bien partir,

reprendre la route, mais Joanne avait l’air si bien ici, en compagnie de

Sébastian et Lucky. Pourtant elle ajoute :

« Tu ne voudrais pas voir la mer ? »

Elle le sonde. Il ne cille toujours pas.

« On n’est plus très loin maintenant… »

Il a l’impression qu’elle en a envie, elle aussi, alors il acquiesce.

« Oui. On pourrait aller voir la mer. »

 

Il ne sait pas s’il fait particulièrement froid, cette nuit-là, dans le

camping-car, ou si c’est l’angoisse qui le fait grelotter comme ça. Il

tremble de tous ses membres. Il a la mâchoire raide, ses dents claquent. Il

a du mal à respirer comme si un étau l’enserrait, comme s’il allait mourir

cette nuit, asphyxié par sa propre angoisse.

« Émile ? »

Il a prié pour ne pas réveiller Joanne mais c’est trop tard.

« Émile ? » répète-t-elle dans un murmure.

Au bout du lit, il voit Pok, roulé en boule, profondément endormi.

C’est bien le seul d’entre eux.

« Quoi ? dit-il, feignant de ne pas savoir pourquoi elle chuchote en

pleine nuit.

— Ça va ? »

Elle ajoute d’une voix précipitée :

« Tu fais un nouveau black-out ? »

Il se tourne vers elle pour lui faire face. Dans l’obscurité il parvient

quand même à deviner les traits de son visage et ses cheveux, sur

l’oreiller.

« Non. Ça va. Je me sens juste un peu oppressé. »

Il voit deux petits plis se former sur son front.

« Ce n’est rien. Rendors-toi, Joanne. »

Une heure a passé peut-être. Pok a changé de position deux ou trois

fois mais Joanne est restée immobile. Émile sait qu’elle ne dort pas. Il en

a l’intime conviction.

« Joanne… »

Le chuchotement n’aurait pas pu la réveiller. Pourtant ses deux yeux

sont grands ouverts et le fixent.

« Oui ? »

Il a longuement hésité mais il se dit qu’après ce qu’ils viennent de

vivre ensemble ce matin, cela lui semble naturel.

« Tu crois que… »

Il déglutit.

« Tu crois que tu pourrais… venir là… »

Il termine dans un souffle :

« … contre moi ? »

Il voit la silhouette fine de Joanne soulever la couverture et se

rapprocher en silence. Elle pose sa tête sur son épaule et une de ses

minuscules mains sur son bras. Il n’ose pas la serrer trop fort, de peur de

la briser.

« Merci », murmure-t-il dans ses cheveux.

 

17 octobre, 18h50

Sur le ponton. Dernier coucher de soleil sur l’étang du Doul.

 

Nous partons demain pour Bages, le village que nous avait recommandé Sébastian pendant

la virée en bateau. Après Bages, nous irons à Gruissan, pour voir la mer.

L’automne est bel et bien installé. En plus des arbres, qui se sont colorés de lueurs

orangées, le froid est arrivé. Le chauffage d’appoint commence à tourner à plein régime.

Joanne a passé l’après-midi au port, puis sur la plage aux dunes, pour immortaliser sur

ses toiles les derniers instants à Peyriac-de-Mer. Je sais que Sébastian était là aussi, qu’il a voulu passer un dernier moment avec elle. Je ne sais pas ce qu’elle lui a raconté à propos du mariage. La vérité probablement.

Ce soir on l’a invité à dîner au camping-car, pour le remercier de son accueil à Peyriac et

lui dire au revoir. J’ai préparé un gratin de légumes d’automne (qui aurait cru que je sois capable de cuisiner des trucs pareils un jour ?). Comme j’avais un peu de temps avant que Sébastian n’arrive, j’en ai profité pour venir m’installer sur le ponton. Je suis donc face au tout dernier coucher de soleil sur l’étang du Doul. Les flamants roses sont là, ainsi que les

scintillements des rubis dans l’eau. Je regretterai ce ponton et ces couchers de soleil. J’aime me dire que les suivants seront tout aussi exceptionnels.

 

Ils sont tous les trois serrés autour de la table, sur la banquette du

camping-car, le chauffage d’appoint posé à leurs pieds. Malgré cela,

Joanne est emmitouflée dans un large gilet noir et Émile porte une

écharpe autour du cou. Seul Sébastian semble s’accommoder de la

température fraîche de la mi-octobre. Il a amené un panier rempli

d’oranges. « Pour le dessert », a-t-il précisé. Ils ont mangé le gratin

pendant qu’il s’enquérait de leurs futures destinations. Chacun essaie de

faire au mieux pour ne pas évoquer l’épisode du commissariat et la

maladie d’Émile. Sébastian a demandé s’ils pourraient lui envoyer des

cartes postales des endroits où ils iraient, pour qu’il puisse « voyager un

peu avec eux » et ils ont acquiescé de bon cœur.

Maintenant Joanne amène le panier d’oranges sur la table et Émile la

bouilloire et les trois tasses. Sébastian joue avec Pok, avec un morceau de

lacet qu’il a arraché de sa chaussure.

« Ça va être bien calme ici, soupire-t-il. L’hiver à Peyriac, c’est plutôt

morne. »

Il explique qu’il n’y a pas de neige, en général, et que les touristes ne

sont pas nombreux. Son père et lui ferment souvent le restaurant entre

janvier et mars. Puis Joanne se lève et fouille quelques instants dans le

placard mural avant de revenir avec deux toiles qu’elle dépose sur la

table, devant Sébastian.

« C’est pour toi. »

Il a l’air d’avoir du mal à réaliser ce qu’elle lui dit.

« Moi ? Pour moi… ?

— C’est un cadeau. »

Son visage s’illumine. Il devait être drôlement amoureux le gamin,

songe Émile.

« Tu pourras le mettre dans le restaurant de ton père si tu veux… Ou

dans ton futur chez-toi. »

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