Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 24 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 24

24

 

Albain quitte le domaine quelques jours plus tard, alors que Noël

approche. Les au revoir sont plutôt brefs. Pas de soirée arrosée.

Hippolyte est dans ses bagages. Il part deux semaines chez sa sœur, à

Pau, pour les fêtes de fin d’année. Le domaine ferme, ainsi que le

chantier. Il ne recevra pas de nouveaux volontaires avant le mois de

janvier. Cependant, il a autorisé Émile et Joanne à rester à l’annexe. Il

leur a conseillé de prendre des vacances pendant son absence. Il semble

soulagé de savoir que quelqu’un sera là pour prendre soin de son chien

Mystic, que sa sœur ne supporte pas dans son appartement. Il leur a

donné les instructions pour le nourrir et pour alimenter correctement la

cheminée de l’annexe. Il leur a donné les horaires de passage du

marchand ambulant, la Tut Tut. Puis il leur a remis les clés du domaine

avant de s’en éloigner, presque à regret. Visiblement Hippolyte n’aime

pas quitter trop longtemps ses montagnes.

 

Ce matin-là, ils se retrouvent donc complètement seuls au domaine.

Pok et Mystic ne sont que des ombres, qui vont et qui viennent dans les

étendues glacées, laissant des traces de pas dans la neige. Joanne et Émile

se retrouvent un peu déboussolés, dans cette annexe dont les trois autres

chambres sont vides, dans le silence le plus total. Il n’est pas question de

travailler sur le chantier. Hippolyte leur a fait jurer de ne pas s’y

aventurer pendant son absence, et puis le vent glacial qui souffle à

l’extérieur les en aurait de toute façon dissuadés. Ils se retrouvent devant

leur sobre repas de midi dans la petite cuisine vide, à regarder les flocons

virevolter dehors, emportés par les bourrasques.

« Qu’est-ce qu’on pourrait faire ? » demande Émile en jouant quelques

secondes avec ses petits pois, du bout de sa fourchette.

Joanne hausse les épaules.

« On ne peut pas sortir avec ce temps. »

Émile a vérifié ce matin : Hippolyte n’a pas de livres. Il n’y a même

pas de vieux journaux à feuilleter. Pas de télévision non plus, bien

évidemment. Il a déjà bien noirci les pages de son carnet, ces derniers

jours, écrivant à son père, à sa mère, à Marjo, à Renaud, pendant ce bref

répit où sa mémoire était intacte. Joanne se gratte la gorge en reposant sa

fourchette.

« Tu as une idée ? » demande Émile, plein d’espoir.

Elle hausse les épaules, hésitante.

« On pourrait faire comme tout le monde…

— C’est-à-dire ?

— Préparer Noël. »

Il est surpris et recule contre le dossier de sa chaise.

« Tu veux dire… comme les gens normaux, qui ont une famille et qui

ne s’apprêtent pas à mourir ? »

Il a lancé cela avec une pointe de cynisme et une pointe d’insolence

aussi, comme s’il espérait, au fond, la faire sourire.

« Oui, répond Joanne avec sérieux. Tu fêtais Noël avec ta famille,

non ?

— Bien sûr. On préparait ça des semaines à l’avance. Le sapin, la

crèche, les compiles des chants traditionnels… »

Joanne a un faible sourire, comme si cela lui rappelait des souvenirs

familiaux, elle aussi.

« Toi aussi, tu fêtais Noël ? demande Émile.

— Oui. Avec mon père, on fabriquait tout nous-mêmes. Les cadeaux,

la décoration, les guirlandes pour le sapin, les bougies parfumées. Ensuite

on faisait nos propres infusions à base d’écorces d’orange, de cacao amer

et de cannelle. »

Il ne peut s’empêcher de sourire. C’est comme s’il sentait l’odeur de la

cannelle lui chatouiller le nez. Comme s’il entendait les cloches et les

carillons, sur un fond de piano, sortant des haut-parleurs du salon. Il

perçoit presque les bruits en cuisine. Les voix de Marjo et de sa mère. Il

sent le fumet du beurre persillé des escargots qui se répand au rez-de-

chaussée. À Noël dernier, les jumeaux étaient arrivés avec des bonnets de

Père Noël, et Bastien avait sorti un nœud-papillon rouge. Personne

n’avait voulu commenter la mine fatiguée et absente d’Émile. Cela faisait

déjà cinq mois que Laura était partie et ils songeaient tous qu’il aurait dû

s’en remettre, déjà. Il n’avait pas été réellement présent. Maintenant il

réalise qu’il a gâché son dernier Noël. Son dernier vrai Noël en tout cas.

Il reste toujours celui-ci avec Joanne, dans cette annexe vide. Joanne qui

est censée être sa femme… Ils sont censés être une famille après tout. Il

se redresse avec plus d’entrain que tout à l’heure.

« Tu as raison. On pourrait préparer Noël. »

C’est leur premier Noël ensemble, et probablement le dernier. Il ne

faudrait pas qu’ils passent à côté.

« On pourrait faire un tour au village après le déjeuner et voir s’ils ne

vendent pas des sapins. »

Joanne acquiesce, la bouche pleine.

 

Ils rejoignent le village à pied, sous les bourrasques de neige. Un

vieux, croisé au passage, leur indique qu’ils ne trouveront pas de sapin

ici, qu’ils feraient mieux d’aller le couper eux-mêmes en forêt, ce qui a le

don de faire briller les yeux de Joanne.

« Avec quoi veux-tu qu’on coupe un sapin ? réplique Émile tandis que

le vieux s’éloigne.

— Hippolyte a sans doute des outils dans sa cabane. Je suis sûre qu’il

y a des scies à métaux sur le chantier, qui feront l’affaire. »

Ils poussent leur route un peu plus loin, malgré le froid et le vent

glacial, afin de voir s’il n’existe pas, dans le bourg, au moins un bureau

de tabac où ils pourraient acheter quelques feutres, du ruban, du fil, pour fabriquer les guirlandes. Mais ils doivent rentrer bredouille. Le village,

recouvert de neige, est un authentique petit bourg, perdu en montagne. Ils

comprennent que leur seule chance de se faire livrer ce genre de choses et

d’avoir un lien avec l’extérieur du village est de faire appel à la Tut Tut.

L’autre option serait de prendre le camping-car mais la neige continue de

tomber et ce ne serait vraiment pas prudent.

Sur le chemin du retour, Joanne s’arrête à plusieurs reprises, pour

ramasser des pommes de pin ainsi que des branches de sapin. Elle

prétend avoir déjà mille idées de ce qu’elle pourrait en faire. Émile

l’attend en soufflant dans ses mains.

 

Il s’occupe de refaire partir le feu, dans la cuisine de l’annexe, pendant

que Joanne appelle la Tut Tut. D’après ce qu’il entend, elle tente de

négocier pour que tout soit livré dès la tournée du lendemain car sinon, il

leur faudrait attendre quatre jours de plus. Elle propose de payer un petit

supplément et cela semble faire fléchir l’homme car quand elle

raccroche, elle se lève pour faire du thé et, en attendant que l’eau chauffe,

elle entreprend de trier ses branches de sapin, avec un air satisfait.

« Il viendra demain ?

— Oui. »

Elle continue de trier les branches, arrache quelques aiguilles par-ci

par-là.

« Qu’est-ce que tu vas en faire ? demande Émile en apportant la

casserole d’eau chaude et les tasses sur la table.

— J’aimerais les accrocher en cercle, avec du ruban doré.

— Pour en faire une couronne de Noël ?

— Oui. Et avec les chutes, on pourrait faire des étoiles. Il suffirait

d’entrecroiser des petites branches et de les nouer avec du ruban. »

Ils boivent leur thé en silence, en regardant la neige tomber dehors. Le

jour commence déjà à décliner.

« On essaie d’aller se trouver un sapin après ça ? »

Joanne acquiesce.

Ce soir-là, ils sortent du camping-car le Monopoly offert par Myrtille

et ils jouent jusque très tard dans la nuit. Puis Émile se plante devant la

fenêtre obscurcie par la neige et il observe la flamme vacillante des

bougies, posées sur le rebord. Joanne avait raison avec sa fichue

méditation. Plus sa mémoire révèle ses failles, plus il ressent le besoin de

fixer une flamme, un nuage, n’importe quoi, de faire le vide en lui et de

se concentrer sur le silence. Il reste longtemps, immobile dans la petite

cuisine, à fixer les bougies qui s’éteignent une à une. Puis il rejoint

Joanne et Pok dans leur chambre et il s’endort d’un sommeil profond.

 

« Qu’est-ce qu’on fait là ? »

Joanne se retourne brutalement. Elle est en train de prendre son petit

déjeuner dans la cuisine en surveillant par la petite fenêtre l’arrivée de la

Tut Tut. Émile se trouve sur le pas de la porte et, à l’expression de son

visage, elle sait immédiatement qu’il fait un nouveau black-out. Elle

attend une seconde, puis deux. Elle espère que cela suffira à le faire

revenir à lui, à Aas, à ce qu’ils font là… Mais ça n’est pas le cas. Il

demande de nouveau :

« Qu’est-ce qu’on fait là ? »

Elle ne peut s’empêcher de noter que les notes dans sa voix ont changé

depuis ses premières pertes de mémoire. Ses premiers black-out étaient

synonymes d’effroi. Ils le plongeaient dans une angoisse sans nom. Elle

se souvient encore de cette fois où il suffoquait au réveil, allongé sur

l’herbe. Les premières fois, c’était comme s’il comprenait en partie qu’il

venait de perdre la mémoire. Il y avait l’effroi et puis il luttait pour

comprendre, pour reprendre pied. Mais l’autre soir, sur le chantier, c’était

totalement différent. Plus de panique, plus d’angoisse. À la place, cette

confusion des lieux, des personnes, du présent et du passé. Comme si

désormais, il était trop touché pour prendre conscience du fait même

qu’il perdait la mémoire.

Toujours sur le pas de la porte, Émile demande lentement :

« Où est maman ? »

Elle déglutit en reposant lentement sa tasse de café. Avant de pouvoir

lui répondre, elle aimerait savoir pour qui il la prend désormais. Ce ne

semble pas être Laura. Il est extrêmement calme avec elle.

« Je… Je ne sais pas. »

Elle songe que ce genre de réponse ne l’engage à rien et ne peut pas

empirer la situation. Elle le regarde, avec soulagement, entrer dans la

cuisine et tirer une chaise pour s’y asseoir.

« Elle a dû partir faire quelques courses, déclare-t-il. Et je suppose que

papa dort encore. »

Joanne reste figée, incapable de savoir quoi répondre. Elle n’ose faire

un geste. Émile, lui, attrape la cafetière et se sert une tasse, de façon

totalement paisible. Il n’est plus conscient un seul instant d’être en

décalage avec la réalité. Il est dans sa propre réalité. Une réalité

constituée de souvenirs et de suppositions. Elle ne sait pas ce qui est le

plus effrayant, finalement. L’angoisse des débuts ou cet oubli total.

« On est arrivés hier ? » reprend-il en portant la tasse à sa bouche.

Elle reste immobile, faisant de son mieux pour maintenir un air

impassible.

« Marjo ? »

Elle sursaute en entendant le prénom. Ainsi donc elle est Marjorie

aujourd’hui. Elle s’efforce de répondre en bredouillant :

« Oui… On… Oui. »

Émile attrape les branches de sapin que Joanne a laissées sur la table,

la veille et il fronce les sourcils.

« Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? »

Il ne voit pas le visage de Joanne qui blêmit.

« Je te parie que maman veut nous faire une déco maison. »

Il se retourne brutalement vers elle.

« C’est elle qui a voulu louer ce chalet pour les fêtes ? »

Pourvu qu’il revienne à lui. Pourvu qu’il revienne très vite à lui.

Joanne s’agite sur sa chaise, de plus en plus mal à l’aise. Elle déglutit, essaie de lancer d’un air détaché :

« Devine… »

Elle reconnaît à peine le sourire d’Émile, comme s’il appartenait à un

Émile d’une autre époque, qu’elle n’aurait pas connu. Ce devait être le

genre de sourire de connivence qu’il lançait à sa sœur, auparavant. Il

avale son café d’une traite et se lève.

« Où tu vas ? demande-t-elle, inquiète.

— Bah réviser ! réplique-t-il comme s’il s’agissait de quelque chose de

parfaitement évident.

— Ah…

— J’ai le bac blanc à la rentrée ! Je sais bien que c’est les vacances

mais j’ai un sacré retard ! »

Elle ferme les yeux lentement, priant pour que tout ça ne soit qu’un

mauvais rêve. Quand elle les rouvre, il a disparu de la cuisine et elle n’en

ressent qu’un immense soulagement.

 

« Émile ? Émile ? Tu es où ? »

Elle marche lentement. De tout petits pas dans le couloir. Elle a réussi

à avaler son café, puis elle a attendu, assise dans la cuisine, l’oreille aux

aguets. Elle s’est demandé s’il allait réapparaître et demander où maman

avait rangé ses cours de terminale. Mais il ne l’a pas fait. Elle n’a rien

entendu. Elle s’est alors décidée à se lever et à le chercher dans l’annexe,

avec appréhension. Elle a peur de le trouver délirant, de devoir encore

jouer une comédie dont elle ne connaît pas les règles. Elle appelle

encore :

« Émile ! »

Et la voix lui répond :

« Je suis là ! »

La porte de la petite salle de bains s’ouvre brutalement et Émile

apparaît, dans un peignoir, une serviette à la main.

« Tu es déjà levée ? » demande-t-il.

Une seconde lui suffit à se composer un masque totalement impassible,

à prendre un air détaché. Elle acquiesce.

« Oui, je suis levée.

— Tu as fait du café ? »

Visiblement il est revenu à lui. Il ne s’est même pas aperçu qu’il était

parti faire un petit tour dans le passé, du côté de ses dix-huit ans. Joanne

est tellement soulagée de le voir de nouveau dans sa réalité qu’elle

préfère ne rien dire, faire comme si rien d’étrange ne s’était passé.

« Oui. La cafetière est sur la table. »

Un bruit de moteur se fait entendre à l’extérieur et Émile fronce les

sourcils.

« Qu’est-ce que c’est ? »

Joanne sursaute et se presse de courir au bout du couloir pour enfiler

un manteau. Elle avait presque oublié !

« Ce doit être le livreur.

— Chouette ! Je m’habille et j’arrive. »

Elle est tellement soulagée qu’elle sort dans la neige en chaussettes et

il lui faut plusieurs mètres pour s’en apercevoir.

 

Tout est là, étalé sur la table devant eux. Six cagettes pleines de

provisions, de boissons, de petit matériel pour s’atteler aux décorations.

En quelques secondes, l’agitation regagne l’annexe. On range les

provisions, on déballe les peintures, les rubans, les bombes de paillettes.

Joanne nettoie la table et fait de la place pour l’atelier fabrication de

guirlandes. Émile la regarde faire avec attention, piochant dans le paquet

de papillotes. Oublié la confusion du matin et l’étrange malaise. Pour un

temps au moins.

« Cet après-midi… tu penses qu’on aura fini les décorations pour le

sapin ? » demande Émile, la bouche pleine.

Joanne est appliquée à passer du fil transparent autour des branches de

sapin afin de les maintenir entre elles, en cercle. Puis elle découpe du ruban doré et elle forme des petits nœuds qu’elle accroche, de part et

d’autre de la couronne. Le résultat est plutôt joli.

« Mmh, fait-elle pensive. Je ne sais pas… Pourquoi ?

— Je me disais… ça fait longtemps qu’on n’a pas fait de séance de

méditation… »

Elle relève la tête, surprise.

« Vraiment ? J’avais l’impression que ça t’ennuyait. »

Émile secoue la tête mais termine d’avaler sa bouchée de chocolat

avant de répondre.

« Je crois que ça m’aide… tu sais quand je ne sais plus très bien ce que

je fais à tel endroit ou… ou pourquoi je suis déjà habillé alors que je suis

persuadé que je viens de me lever… Eh bien je fais comme tu m’as dit.

Je me concentre sur le moment présent et je vide mon esprit. »

Elle sourit avec une pointe de tendresse.

« C’est bien… »

Elle reporte son attention sur les nœuds dorés. Elle ne veut pas

repenser à la scène de ce matin, qu’il a totalement oubliée. Elle veut

croire que ça n’était qu’un black-out isolé et pas le début de la

dégénérescence.

« Alors tu es d’accord ? »

Elle relève la tête, avec cette affreuse sensation d’avoir la poitrine

comprimée.

« Hein ?

— Pour la méditation.

— Ah, oui bien sûr ! »

Elle le regarde se lever, jeter un coup d’œil par la fenêtre.

« Je vais nourrir Mystic. Je reviens. »

Elle acquiesce. À travers la petite fenêtre recouverte de buée, elle le

voit avancer dans la neige et elle voit Mystic accourir vers lui. Il

s’accroupit, forme une boule de neige entre ses mains et la lance au loin.

Mystic se met à aboyer et à chercher tout autour de lui. Émile lui parle.

Elle croit attraper au vol quelques mots : « Cherche ! », « Où elle est ? ». Joanne se replonge dans la confection des petits nœuds dorés avec cette

sensation, toujours présente, d’avoir la poitrine prise dans un étau.

Saint-Suliac. Elle s’efforce de revenir à Saint-Suliac…

 

« Papa ! »

La voix de Joanne a résonné avec force dans toute la maison de pierre

et Joseph accourt dans sa chambre, anxieux.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Il la trouve assise sur son lit, un livre ouvert sur les genoux, les mains

plaquées sur son ventre, de plus en plus rond chaque jour.

« Qu’est-ce qui se passe ? demande Joseph avec crainte. Il y a un

problème avec le bébé ? »

Joanne a les yeux écarquillés, elle est figée, comme si elle se

concentrait sur quelque chose, comme si elle cherchait à entendre

quelque chose.

« Joanne ? » l’appelle Joseph avec douceur.

Elle semble retrouver doucement ses esprits car un demi-sourire se

forme lentement sur son visage.

« Il bouge… »

Joseph pousse un soupir de soulagement et vient s’asseoir à côté

d’elle.

« C’est la première fois ? »

Elle acquiesce. Elle semble plongée en plein ravissement, ses mains

crispées sur son ventre. Son sourire ne s’adresse à personne en

particulier. Joseph lui laisse quelques secondes avant de demander, avec

douceur :

« Tu veux que j’appelle Léon ?

— S’il te plaît. »

Léon ne tarde pas à se présenter à la porte de la maisonnette, fébrile et

impatient.

« Elle est où ? demande-t-il à un Joseph à l’air grave.

— Dans sa chambre. »

Il accourt presque. Il s’agenouille auprès du lit et saisit les mains de

Joanne en murmurant :

« Jo… »

Elle le regarde sans manifester une quelconque émotion.

« Jo, je suis désolé, tellement désolé. »

Elle secoue la tête pour l’empêcher de poursuivre.

« Le bébé bouge », annonce-t-elle, placide.

Les yeux de Léon passent du ventre rond de Joanne à son visage. Il

semble hésiter. Qu’est-ce qui compte le plus pour le moment ? Le bébé ?

Obtenir le pardon de Joanne ? Finalement il vient coller son visage contre

le ventre de Joanne, tout en continuant à murmurer :

« Je suis content que tu m’aies fait appeler. Je te promets que je ferai

tout pour me faire pardonner. Jo… »

Il s’interrompt soudain, les yeux écarquillés.

« Jo, il… Jo ! »

Il se redresse, pose ses deux mains sur le ventre de Joanne. Ses yeux

sont ahuris. Il répète encore :

« Jo, il… »

Elle sourit enfin. Le premier sourire qu’elle lui adresse depuis leur

dispute.

« Je sais.

— Il bouge !

— Je sais. »

Elle ne peut s’empêcher de sourire devant le ravissement de Léon. Il

ne tient plus en place. Il pose ses mains sur son ventre, y colle son oreille,

puis sa bouche, pour crier :

« Salut ! Eh salut là-dedans ! C’est… »

Il se redresse et ils échangent un sourire ému. La fin de la phrase

tombe, dans une exclamation incrédule :

« C’est papa ! »

Joanne rit, de grosses larmes de crocodile lui coulent sur ses joues.

Léon embrasse son ventre. Elle lui caresse les cheveux. Le bébé gigote. Elle ne veut plus jamais qu’il parte.

 

« Tu penses à quoi ? Tu souris toute seule. »

Elle sursaute en entendant la voix d’Émile. Elle est de retour dans la

petite cuisine d’Aas, dont la fenêtre est obscurcie par la neige.

« Tu es déjà revenu ? »

Elle le regarde s’asseoir et déposer devant lui une dizaine d’oranges.

« Qu’est-ce que tu fais ? demande-t-elle, surprise.

— Je vais éplucher les oranges et puis je ferai sécher les écorces sur le

rebord de la cheminée… pour faire une de tes infusions. »

Elle sourit avec étonnement.

« C’est vrai ?

— Oui. C’est comme ça qu’il faut faire, non ? »

Elle se lève et cela fait grincer sa chaise sur le sol en dalles de la vieille

cuisine.

« Oui. Je vais t’aider. »

La cuisine sent l’orange et le feu de bois. Les épluchures

s’amoncellent sur la table et Émile désigne le saladier dans lequel ils ont

déposé les oranges nues.

« Il va falloir manger tout ça, maintenant. »

Il engloutit un quartier. Joanne se lève et va déposer les épluchures

d’oranges, bien à plat, sur le rebord de la cheminée.

« Tu pensais à quoi, tout à l’heure, quand tu souriais ? » demande

Émile.

Il la regarde aplanir avec ses paumes chaque peau d’orange. Elle lui

tourne encore le dos. Il ne sait pas s’il a bien fait d’insister, de demander

encore. Pourtant elle répond :

« Je pensais à Saint-Suliac. »

Il ne sait pas si elle a un air triste ou heureux en disant cela, il ne voit

que son dos.

« Ton village te manque ?

— Parfois. »

Elle ne semble pas vouloir s’appesantir sur le sujet. Elle se retourne,

frotte ses mains sur son pantalon et déclare :

« Il faudra attendre qu’elles soient sèches. Ensuite on les réduira en

miettes et on les mettra dans un filtre à thé. On y ajoutera la cannelle et la

badiane. Je crois que j’ai commandé tout ça, non ? »

Il se penche par-dessus les cagettes posées sur la table. Il a compris

qu’elle voulait passer à autre chose. Il soulève un paquet de sucre et la

bouteille d’huile, mais reste perplexe.

« Ça ressemble à quoi, la badiane ? »

Elle lève les yeux au ciel mais c’est pour la forme.

« Laisse-moi chercher. Je vais te montrer. »

 

Il n’en fallait pas plus pour que la lourdeur de la matinée s’envole et

que l’esprit de Noël s’infiltre dans l’annexe vide. Pok est roulé en boule

sur la petite chaise en bois, à côté de la cheminée. Des paillettes volent

un peu partout. Joanne vérifie d’un œil expert ses petites pommes de pin

qui ont pris une jolie teinte dorée. Elle en fixe une dernière au sapin.

Émile se pique les doigts en essayant de finaliser la couronne de Noël. Il

a découpé, dans l’emballage carton d’une boîte de pâtes, des petites

étoiles rouges qu’il a accrochées aux branches, comme il le pouvait. En

suçotant son doigt douloureux, il observe son chef-d’œuvre.

« Qu’est-ce que tu en penses ? »

Les étoiles rouges portent encore les lettres de l’emballage de pâtes.

Sur l’une, on peut lire la moitié d’un mot. Itali… Sur une autre, on

décrypte le « g » de « 500 g ». Joanne conserve un air impassible et tout à

fait sérieux en déclarant :

« C’est très joli. »

Plus tard, ils décident de boire un thé, et en voulant chercher un petit

tamis, dans un tiroir de la table en bois branlante, Joanne tombe sur un

vieux puzzle cinq cents pièces. Ce puzzle, qui représente un paysage

d’automne en forêt, les occupe jusqu’à très tard dans la nuit. Ils en oublient de manger autre chose que des oranges, et Joanne finit par

s’endormir, la tête sur la table, au milieu des minuscules pièces.

 

« Il neige encore ? » bougonne Émile en s’étirant, les paupières

lourdes de sommeil.

Joanne est déjà levée et elle est assise sur le rebord de la fenêtre, dans

leur petite chambre. Pok est couché sur le lit, à côté d’Émile. Elle colle

son visage contre la vitre.

« Oui.

— Beaucoup ?

— Oui. On va finir par être ensevelis…

— Heureusement qu’on a commandé toutes ces choses… Je ne sais

pas si la Tut Tut passera avec cette neige. »

Elle acquiesce. Il l’a portée jusqu’à leur lit, cette nuit. Elle ne pesait

pas plus lourd qu’une plume. Elle n’a pas bronché, pas même un soupir.

« Tu fais quoi ? Tu peins ? »

Il vient de s’apercevoir que Joanne avait une toile, posée sur les

genoux. Il se redresse dans le lit, en ramenant la couverture sur son torse.

Il fait un froid de canard, malgré la cheminée.

« Oui. J’aimerais commencer un nouveau tableau.

— Et tu peindras quoi ? »

Elle hésite et mordille le bout de son pinceau. La toile est encore

blanche, visiblement.

« Peut-être toi ? »

Ils échangent un sourire.

« Moi ?

— Oui.

— Mmmh, fait-il. Pourquoi pas… Est-ce qu’il faudra que je prenne

une pause particulière ? Tu ne comptes pas faire un nu, quand même ? »

Il s’amuse de la voir lever les yeux au ciel.

« Je ne suis pas contre un nu, tu sais… »

Elle se lève et dépose la toile vide sur le rebord de la fenêtre. Elle porte

des énormes chaussettes en laine verte, ce matin, et son éternel châle noir.

« On verra ça plus tard.

— Tu vas où ?

— Faire du thé. »

Elle disparaît dans le couloir et Pok se lève, lui emboîtant le pas.

« Et ma méditation ? » crie-t-il.

Mais tout ce qu’il entend, à travers les cloisons, c’est la déception de

Joanne quand elle constate :

« Oh non… Tu as fini le puzzle sans moi ! »

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