Tout le bleu du ciel
Chapitre 16
16
« Émile ? » appelle Myrtille, assise devant la télévision.
Il est tout près, arrosant les plantes sur les petits escaliers menant à la
cour intérieure.
« Je suis là.
— Assieds-toi. »
Il est surpris mais il obtempère. Il tire une chaise encombrée de
prospectus de publicités, les fait tomber par terre d’un revers de la main
et s’y asseoit.
« Annie vient de partir…
— Je sais.
— Elle dit que Jean a retrouvé le vélo dans Eus, celui qu’elle t’avait
laissé. Il était dans une ruelle, apparemment… depuis plusieurs jours. »
Émile est embêté. Il ne sait pas si l’air soucieux de Myrtille est
provoqué par la perte du vélo et son silence à ce sujet. Il commence à
bredouiller quelque chose pour lui assurer qu’il en est désolé, qu’il
s’arrangera pour le réparer de nouveau, s’il le faut, mais la vieille dame
l’interrompt.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu as chuté ? »
Il secoue la tête.
« Non ! Non, ça n’est pas…
— Tu t’es perdu ? »
Elle caresse Canaille de façon mécanique, sans vraiment y penser.
Toute son attention est centrée sur Émile.
« Oui. Je me suis perdu. C’est ce fameux jour où vous nous aviez
proposé de nous faire des photos de mariés et où j’ai quitté la maison un peu vite. »
Myrtille hoche la tête. Elle a son regard profond qui sonde tout.
« Tu as disparu la journée entière, non ?
— Oui. J’ai… Je n’ai aucune idée de ce que j’ai pu faire… Quand j’ai
retrouvé ma lucidité, le vélo n’était plus là et je… j’ai eu un mal fou à
retrouver le chemin pour la maison. Je suis vraiment désolé pour la
négligence. Je n’avais vraiment pas l’intention de perdre ce vélo…
— Je m’en fiche du vélo, mon garçon ! C’est pour ça que tu ne sors
plus de la maison ?
— Je… »
Il a honte de se l’avouer mais c’est vrai. Depuis cet épisode, il invente
des tas d’excuses pour ne plus avoir à s’aventurer seul dans le village. Au
début, il attendait juste que Joanne sorte faire un tour pour l’accompagner
et s’échapper un peu, avec elle. Mais maintenant qu’elle aide cette amie
d’Annie, chez le glacier, à longueur de journée, il ne met plus un pied
dehors.
« Oui… J’essaie d’éviter de sortir… Je ne me suis plus perdu puisque
je ne sors plus.
— Et le reste ?
— La confusion ?
— Oui, la confusion… »
Il ne sait pas vraiment. Il ne s’est pas retrouvé dans une situation aussi
confuse que ce jour-là, dans les ruelles d’Eus, avec sa canette à la main,
mais il a connu de brefs épisodes perturbants. Il s’est retrouvé à ranger sa
brosse à dents dans le réfrigérateur, un matin. Un autre, il a réalisé que la
douche était en train de couler et qu’il avait oublié de l’éteindre une
heure plus tôt. Et ce matin, il a appelé Joanne « Marjorie ». Mais ça
n’était que de l’étourderie… En tout cas, c’est ce qu’il s’est dit sur le
moment. Il sait bien que c’est le processus normal de la maladie mais tant
que ça en reste à des étourderies et des bizarreries, il se dit que ça n’est
pas trop grave. Ce sont les black-out qu’il redoute par-dessus tout.
« Rien de très grave mais oui… j’ai eu quelques étourderies. »
Il est pris d’inquiétude tout à coup.
« Pourquoi ? Est-ce que Joanne vous a dit quelque chose ? »
Myrtille secoue la tête.
« Non… Elle ne m’a rien dit du tout. »
— Ça a l’air de la rendre heureuse, ce travail chez le glacier, non ? »
demande Émile en interrogeant Myrtille du regard.
Elle acquiesce.
« Oui, ça a l’air de lui faire du bien de sortir d’ici, un peu. »
Elle fait claquer sa langue contre son palais.
« Et tu devrais faire comme elle. »
Son regard se fait fuyant. Il fait mine de se concentrer sur la télévision
mais Myrtille n’est pas dupe.
« Ça n’est pas en restant cloîtré ici que tu vas ralentir l’évolution de
cette foutue maladie. Au contraire. Tu devrais t’aérer un peu. »
Il répond avec un air bougon :
« Vous n’allez pas me revoir pendant trois jours. Je risque de me
perdre dans une ruelle.
— Alors demande à Joanne de t’accompagner.
— Elle travaille.
— Elle ne travaille pas, elle donne un coup de main. Elle peut prendre
une matinée pour se promener avec toi.
— Je ne sais pas si elle en a envie. »
Myrtille se met à le gronder comme un petit garçon.
« Non mais tu t’écoutes un peu, Émile ! Quelle mauvaise foi ! Regarde
ce temps ! Il fait beau. Il y a un petit vent frais. Tu pourrais aller lui
rendre visite au glacier. Je suis sûre qu’elle serait contente. Et ne me dis
pas que tu vas te perdre ! C’est à peine à quatre minutes d’ici ! Je te
promets d’envoyer un hélicoptère faire un vol de reconnaissance si tu
n’es pas rentré dans une heure. »
Elle soulève Canaille de ses genoux et le pose par terre.
« Allez ouste ! »
Elle leur parle à tous les deux. Elle leur fait de petits gestes de la main
pour leur dire de déguerpir.
« Il fait beau ! Sortez prendre l’air pour moi ! »
Il y a deux semaines, Joanne revenait de son premier jour chez Coco
Glacier ravie et depuis, elle y file dès les premières heures du matin et ne
revient que le soir. Émile s’est étonné :
« Il y a autant de travail que ça ? »
Et Joanne a haussé les épaules.
« Non mais j’aime bien rester derrière le comptoir et observer les
allées et venues du village. C’est apaisant. »
Il a l’impression de rajeunir de dix ans en une seule seconde lorsqu’il
se retrouve sous le doux soleil de septembre, les pieds battant le pavé.
Myrtille n’a pas tort. Il a eu raison de l’écouter. Ça fait un bien fou de se
remettre en mouvement, de sentir les rayons du soleil. Il a l’impression
que ça fait des années. Il a l’impression de retrouver la vitalité de ses
vingt ans. Les ruelles d’Eus lui paraissent désertes en ce milieu de
septembre, après l’agitation du mois d’août. Quelques touristes ici, un
groupe scolaire là, mais c’est relativement tranquille. Il se sent tellement
léger soudainement qu’il s’offre même un détour par la galerie d’Arts
avant de rejoindre le glacier indiqué par Myrtille. C’est une petite
boutique à la devanture rose bonbon et à l’écriture blanche qui indique
Coco Glacier, glaces artisanales et originales. La boutique est ouverte
sur l’extérieur. Quelques tables et chaises en plastique ont été installées
dans la ruelle et un couple de touristes s’y prélasse. Dans le comptoir
réfrigéré, une vingtaine de pots de glace, de toutes les couleurs, aguichent
le passant et derrière le comptoir, sous son grand chapeau noir, se trouve
Joanne. Elle semble agréablement surprise de le voir.
« Émile ! »
Il se plante devant le comptoir, un peu maladroit.
« Eh oui, je suis sorti.
— Tu as raison. Il fait doux aujourd’hui. »
Elle semble seule dans la boutique mais un bruit dans le fond de la
salle indique que Corinne, la patronne, doit faire du rangement dans une
réserve ou une chambre froide.
« Comment ça va, tu t’en sors ? »
Elle acquiesce.
« Oui. Je connais tous les parfums par cœur maintenant, et j’ai même
quelques habitués qui reviennent tous les jours. »
Une porte claque derrière Joanne et une femme blonde
d’une cinquantaine d’années fait irruption, un bandeau bleu dans les
cheveux et un bac en plastique à la main. Elle a l’air avenant. Elle a un
grand sourire et une voix chaleureuse quand elle le salue.
« Bonjour. Joanne s’occupe de vous ? »
Il va pour répliquer mais Joanne s’en charge.
« Non, Corinne, c’est Émile… »
La femme ne semble pas saisir et Joanne ajoute :
« Mon mari. »
Il a du mal à réprimer un tic en l’entendant prononcer mon mari. Il
espère que la dénommée Corinne ne l’a pas remarqué. Visiblement non.
Son sourire s’élargit encore.
« Oh ! Ravie de vous rencontrer, Émile ! Eh bien, passez commande,
ne vous gênez pas ! C’est offert par la maison.
— Oh c’est gentil mais…
— Vous m’en direz des nouvelles. On a un nouveau parfum sur lequel
j’aimerais beaucoup avoir des avis. »
Elle a un large sourire amical et bienveillant. Il comprend pourquoi
Joanne aime passer des heures ici. Elle doit être d’agréable compagnie.
« Ah ?
— La glace à la fleur de sureau.
— Oh… Ça, c’est… original.
— Joanne n’est pas très fan mais j’aimerais avoir un autre avis. »
Il a un haussement d’épaules amusé.
« Bon alors… S’il le faut. »
Corinne se tourne vers Joanne :
« Je te laisse servir ton mari ? J’ai encore des bacs à laver.
— Bien sûr. »
Elle disparaît aussi vite qu’elle est apparue et Joanne se retrouve les
bras ballants derrière le comptoir. Il laisse son regard vagabonder sur les
bacs, essayant de déchiffrer les parfums.
« Tu as quelque chose d’alcoolisé ? Je vais en avoir besoin pour me
remettre de la répétition traumatisante du terme mon mari dans une seule
conversation. »
Joanne se met à rougir, ce qui fait rire Émile.
« Je ne savais pas comment… je ne voyais pas comment… »
Elle a l’air vraiment embarrassée, ce qui le fait rire encore davantage.
« Ce n’est rien. C’est bien ce que je suis. Il va juste falloir que je m’y
habitue. »
Elle s’empresse de piocher dans le bac de fleur de sureau pour
masquer son trouble. Puis elle attrape un cornet et y dépose la boule.
« Et donc… avec… avec ça ?
— Tu ne m’as toujours pas dit ce que tu avais d’alcoolisé. »
Elle reste rougissante mais imperturbable, dans son rôle de vendeuse
de glaces. Elle garde la tête baissée sur ses bacs et énumère avec sérieux :
« Citron limoncello. Baba au rhum. Noisette amaretto. Irish coffee.
— Noisette amaretto.
— Noisette amaretto, d’accord. »
Elle s’applique à former une jolie boule qu’elle ajoute dans son cornet.
Elle lui tend la glace en esquivant encore une fois son regard.
« Combien je vous dois, madame ? »
Il s’amuse de la voir si sérieuse et si gênée.
« Rien. Tu as entendu Corinne.
— Bon… Eh bien merci. »
Il récupère la glace qu’elle lui tend et reste planté devant le comptoir
réfrigéré sans trop savoir ce qu’il doit faire, s’il doit partir ou la manger en face d’elle, de façon un peu idiote. Elle lui désigne les petites tables et
chaises en plastique.
« Assieds-toi ici. On n’a pas grand-monde aujourd’hui. Tu pourras
profiter de la terrasse. »
Le couple de touristes, installé ici, est justement en train de partir.
Émile s’assied à la table la plus proche du comptoir et commence à
manger lentement, les jambes étendues au soleil.
« Tu ne t’ennuies pas ici toute la journée ? » interroge-t-il.
Elle secoue la tête.
« Non. J’étais en réserve avant. Je lavais les bacs et je refaisais les
étiquettes. Je suis contente d’être au comptoir maintenant.
— Tu médites en attendant les clients ? »
Joanne lève les yeux au ciel.
« Tu te moques de moi ?
— Pas du tout. »
Il attaque le cône avec appétit.
« C’est toi qui m’as dit que tu aimais la méditation… Rappelle-toi,
dans ton premier mail. »
Ils regardent une dame traverser la ruelle, promenant un chien en
laisse.
« Moi qui pensais que pour méditer il fallait s’asseoir en tailleur et
fermer les yeux… » ajoute-t-il.
Elle lui répond avec un air parfaitement sérieux :
« Pas forcément.
— Ah.
— Moi je pratique la méditation en pleine conscience… »
Il lève les yeux au ciel car ce qu’elle lui raconte lui semble être du
chinois.
« Désolé, je ne maîtrise pas toutes les subtilités de la méditation. »
Elle hausse les épaules. À ce moment, Corinne traverse de nouveau la
boutique, s’essuyant le front du plat de la main. Elle lance à Émile :
« Alors ?
— C’est délicieux. »
Elle a l’air ravie. Elle lève un pouce en l’air et déclare :
« Reviens demain, tu testeras d’autres parfums. »
« Tu devrais essayer de refaire quelques petits boulots à droite à
gauche…
— Je ne sais pas trop… Je verrai… »
Les petits boulots ne sont plus d’actualité. Il n’ose pas le dire
clairement à Myrtille mais il se demande bien en quoi il serait utile à
quiconque avec ses étourderies de vieux fou. Ce matin encore il a
retrouvé sa brosse à dents dans un endroit improbable : sous son oreiller.
Il s’en est amusé parce que Joanne était là et le regardait avec les sourcils
froncés mais ça ne le fait pas vraiment rire. Il se demande dans quel état
il va finir. Il se demande si le pronostic des médecins est le bon. Il a
l’impression que les choses s’accélèrent en ce moment. Ou bien la
sédentarité révèle davantage sa difficulté à s’organiser dans le quotidien.
Un des premiers signes de sa démence.
Maintenant, il a de nouvelles routines. Plus question de petits boulots.
Le matin il prend son temps, il traîne un peu dans le studio, il va discuter
quelques minutes avec Myrtille. Ensuite il s’occupe du petit Pok. Il joue
avec lui dans la ruelle ou dans la cour intérieure. Après le repas, il fait
une sieste puis il prend un thé bien noir avant de mettre le nez dehors. Il
fait un petit tour dans Eus, en essayant de ne pas trop s’éloigner. Il a peur
de se perdre de nouveau… Puis il s’arrête chez Coco Glacier et il déguste
sa glace en regardant les passants. Joanne pose ses coudes sur le
comptoir, son menton entre ses mains, et ils discutent de tout et de rien,
de l’orage qui s’annonce, des progrès de Pok, des parfums de glaces
qu’ils préfèrent. Émile en a testé une bonne dizaine maintenant mais son
classement ne fait que changer. La fleur de sureau a été détrônée par
l’ananas basilic, elle-même détrônée par la glace à la cacahuète. Joanne
reste plus constante, elle. Et extraordinairement simple. Son parfum
préféré est la pomme du verger. Émile se moque toujours d’elle.
« C’est bien la peine de travailler ici, avec tous ces parfums, pour
rester bloquée sur une glace à la pomme ! »
Joanne lève les yeux au ciel et ne répond rien.
Le soir ils se retrouvent au studio et ils dînent en écoutant la radio. Ils
ressemblent à un vieux couple mais ça leur convient.
« J’ai pris du poids, non ? »
Émile est debout devant le miroir. Joanne se brosse les dents, juste
devant lui, penchée au-dessus du lavabo.
« Hein ? fait-elle la bouche pleine de mousse.
— J’ai pris du poids. »
Elle a un haussement d’épaules qui n’augure rien de bon.
« Je devrais arrêter les glaces… Ou me remettre au sport. »
Il ne la voit pas, qui tente de contenir son amusement. Il réfléchit en
regardant son menton qui s’est arrondi, ses joues qui ont pris du volume,
les poignées d’amour qui apparaissent.
« Oui. Ça pourrait être une bonne idée de faire un peu de sport… Je
pourrai faire quelques pompes et abdos ici.
— Ça ira mieux quand on reprendra la route », dit-elle.
Ils ne se disent jamais quand ils reprendront la route. Ça reste flou et
lointain. Sans doute parce qu’ils n’ont pas envie de partir tout de suite.
En tout cas, pas Joanne. Elle est plus légère que jamais depuis qu’elle
vend des glaces.
« Je vais me remettre au sport… Mais tu aurais pu me dire que j’avais
grossi… »
Cette fois, Joanne sourit pour de bon. Elle n’arrive plus à se retenir.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demande Émile.
Elle s’éclipse en dehors de la salle de bains. Il lui crie :
« Tu penses qu’on ressemble à un vieux couple de retraités, c’est
ça ? »
Il la suit dans la pièce principale où elle est en train de chercher son
chapeau noir.
« C’est vrai ! On est censés prendre du poids quand on se marie, non ?
— Probablement.
— Alors on a un mariage plutôt réussi. »
Elle a trouvé son chapeau. Elle le pose sur sa tête et récupère son sac
bandoulière.
« Pense à sortir Pok. Il ne fait que miauler sur le rebord de la fenêtre,
lance-t-elle.
— Oui chérie. »
Elle grimace, ce qui le fait sourire encore plus.
« À tout à l’heure… pour le goûter, lance-t-il en la suivant vers les
escaliers.
— Je croyais que tu arrêtais les glaces.
— J’ai dit que je me mettais au sport.
— Ah… Donc tu continues les glaces…
— Oui. Pas trop de changements d’un coup. »
Elle lève les yeux au ciel.
Les jours se suivent et se ressemblent, en apportant quelques touches
de nouveauté de temps à autre. Une balade dans la garrigue avec Joanne,
un dimanche. Un dîner chez Annie et son mari, en compagnie de
Myrtille. Le mois de septembre est déjà bien entamé. Les jours
raccourcissent. Les ruelles se vident. La chaleur se fait plus douce, plus
diffuse. La lumière blafarde a été remplacée par de jolies lueurs orangées.
Les arbres commencent doucement à perdre quelques feuilles. Pok est de
plus en plus indépendant. Canaille et lui se mettent déjà à se battre.
« Salut ! Tu dors ? »
Émile est affalé dans le canapé, à demi endormi. Il se redresse
brusquement, un peu honteux, et répond :
« Non, je… Je fermais juste les yeux. »
Joanne est de retour du travail. Elle dépose son sac sur la table basse et
ébouriffe ses cheveux mouillés par la pluie. Visiblement il pleut encore…
« Comment a été ta journée ? demande-t-il.
— Ça va. Et la tienne ?
— Corinne m’a dit de ne plus revenir.
— Quoi ? »
Il n’est pas sûr d’avoir bien entendu mais Joanne confirme d’un
hochement de tête.
« Il n’y a plus grand-monde à Eus. Plus beaucoup de clients. Elle s’en
sortira seule.
— Ah… »
Il sent la déception dans sa voix.
« Ça va te manquer…
— De toute façon, il va être temps de repartir, non ? »
Elle a repris une expression des plus neutres et elle le sonde. Il ne veut
pas l’influencer. Il meurt d’envie de reprendre la route mais il ne veut
rien lui imposer. Il n’est pas seul dans son périple et c’est le prix à payer.
Il esquive la question :
« Je ne sais pas… Tu veux partir, toi ?
— On est bien ici… Mais l’hiver va arriver… Après il fera trop froid
pour reprendre la route. Non ?
— C’est vrai.
— Et puis, j’ai eu l’impression que tu commençais à t’ennuyer ici… »
Il est surpris qu’elle l’ait remarqué. Il a fait son maximum pour ne pas
laisser transparaître son ennui et son manque d’entrain. Il ne voulait pas
entacher sa bonne humeur.
« Non… C’est que… Disons…
— Tu peux le dire. Moi aussi j’ai envie de reprendre la route. »
Il lui sourit avec soulagement. Ils sont sur la même longueur d’onde. Il
est rassuré. Pendant un temps ils gardent le silence, chacun perdu dans
ses pensées.
« Il va falloir l’annoncer à Myrtille… »
30 septembre, 23h
6 Carrero del Massador, Eus.
Bon sang, qu’est-ce que je suis soulagé de repartir d’ici ! Je ne voulais pas trop le montrer
à Joanne mais j’avais l’impression de m’enterrer vivant ! Eus s’est totalement vidé. Les ruelles sont désertes. La pluie me ronge le moral. Et je n’en peux plus d’être enfermé dans un trente mètres carrés toute la journée. Je sais que j’ai ma part de responsabilité dans tout cela, mais je sais que retourner dans l’action me fera le plus grand bien. J’imagine que pour freiner ce genre de maladie, il faut sans cesse être stimulé. C’est pour ça que les vieux finissent tous par dépérir dans les maisons de retraite. Ils n’ont plus de stimulations, plus rien qui leur donne une motivation de rester en vie. Ici ça aurait fini par arriver. Malgré Myrtille et Annie, malgré Joanne. Le quotidien m’aurait englouti.
Myrtille et Annie nous manqueront mais on ne pouvait pas rester indéfiniment. C’était la
règle, on le savait depuis le début en s’installant ici. D’ailleurs qui aurait pu penser qu’on resterait si longtemps ?
Le soleil est revenu sur Eus. Ils vident le studio de leurs affaires
personnelles. Myrtille veut à tout prix les aider à empaqueter leurs
affaires mais ils s’obstinent à refuser.
« On a presque fini, Myrtille. »
Ils l’ont aidée à descendre les petites marches qui mènent à la cour
intérieure et elle est assise sous le platane, enroulée dans un châle. Il fait
encore doux mais le vent est plus frais à cette époque. Les feuilles des
arbres ont bien roussi.
Myrtille et Annie ont absolument tenu à leur organiser une petite fête
de départ. Elle aura lieu ce soir, ici. Annie et son mari se sont chargés de
convier quelques amis du village. Corinne, par exemple, et des personnes
chez qui Émile a réalisé quelques travaux, pendant l’été. Elles ont
demandé à tout le monde d’amener un petit plat et une bouteille.
« Plus qu’un voyage au camping-car et c’est terminé ! » annonce
Émile en passant sa tête par la porte-fenêtre de l’appartement de Myrtille.
Ils ont déjà fait cinq allers-retours dans leur ancien véhicule. Le
camping-car sent le renfermé mais Émile a été heureux de retrouver son
volant, sa boîte de vitesses et le matelas de la couchette sous les toits. Ça
signifie la suite de l’aventure, un petit renouveau.
« Vous prendrez le Scrabble avec vous… Et le Monopoly aussi, ajoute
Myrtille. Je n’y joue jamais. Ça vous fera un petit souvenir. »
Il sourit et désigne Pok qui s’étire, sous le platane.
« On en aura un autre de petit souvenir de vous. »
Les quelques invités de la fête de départ sont entassés dans la petite
cour intérieure de Myrtille. Annie a accroché des lanternes dans les
branches du platane. L’automne est bien installé. Il fait frais dehors et
tout le monde s’est emmitouflé dans des vestes polaires. Joanne a
définitivement abandonné son chapeau mais elle a accroché dans ses
cheveux le vieux peigne de Myrtille, sans doute pour lui faire plaisir en
cette soirée d’au revoir. Émile est accaparé par un des amis d’Annie, un
monsieur chez qui il a fait deux trois travaux dans l’été. Il s’enquiert de
leur destination et Émile est incapable de répondre.
« On va voir… On va rouler au hasard… »
Avant qu’ils ne s’installent à Eus, ils prévoyaient toujours leur
destination avant de partir. Mais pas cette fois. Émile a eu beaucoup de
mal à se replonger dans son guide des Pyrénées, comme si son cerveau
s’était ankylosé. Joanne a décrété qu’ils pouvaient rouler au hasard et
s’arrêter dès qu’un coin leur plairait et cela lui a semblé être une très
bonne idée.
L’homme connaît bien la région et tient à lui recommander quelques
petits villages pleins de charme. Émile en retient un qui se nomme
Casteil.
Tout le monde a joué le jeu et préparé de véritables plats de fête. Il est
gêné d’autant d’attentions. Il songe que deux mois en arrière, ils ne
connaissaient aucun de tous ces gens. Ce soir ils leur offrent un véritable
témoignage d’affection. Leur séjour ici n’a été qu’une parenthèse brève
mais une douce parenthèse.
« Tu n’as pas vu Joanne ? »
Myrtille vient d’intercepter Émile alors qu’il s’apprêtait à remplir son
verre, à la table sous le platane.
« Joanne ?
— Oui, Joanne… Ta femme », réplique la vieille dame en lui jetant un
regard soupçonneux.
Ça lui fait toujours un effet terrible d’entendre prononcer ces mots.
« Vous êtes saoul, jeune homme, ajoute-t-elle en plissant les yeux.
— Pas du tout.
— Regardez-moi ces joues rouges ! »
Il ne peut s’empêcher de sourire. Il ne sait pas s’il est saoul mais il a
extrêmement chaud maintenant. Le mari d’Annie l’a accaparé pendant
une bonne heure pour parler informatique et ils ont bu sans même s’en
rendre compte, sans rien avaler de consistant à côté.
« Ça fait un moment que je n’ai pas vu Joanne. Tu peux voir si tu la
trouves en haut ? »
Il acquiesce en abandonnant son verre sur la table.
« Oui bien sûr. »
Myrtille a sans doute raison. Il doit être saoul. Il titube dans les
escaliers.
« Joanne ! Hé, Joanne ! »
Elle n’est pas dans le studio. Seul Pok est là, profondément endormi
sur le canapé blanc, dans l’obscurité.
« Hé ho, Joanne ! »
Il jette un coup d’œil dans la chambre de Myrtille, entrouverte sur le
couloir, dans la salle de bains. Personne. Il s’apprête à retourner dans la
cour intérieure quand il songe qu’elle est peut-être dans la ruelle, devant
la maisonnette. Elle a peut-être eu envie de calme. Il manque de
trébucher en poussant la porte d’entrée et il se trouve devant une petite
forme noire. Joanne est assise sur le perron. Une assiette en carton,
remplie de fruits et d’une part de gâteau crémeux, est posée à côté d’elle.
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
Il referme la porte et s’assied à côté d’elle, sur le perron.
« Tu médites en pleine conscience ? »
Il a pris un ton moqueur pour la taquiner un peu mais elle lui répond
avec sérieux :
« Oui.
— Oh. Je… Je disais ça pour rire. »
Il a du mal à distinguer son visage dans l’obscurité. Il n’y a que son
peigne qui brille sous le fin quartier de lune. Ses traits, eux, restent dans
l’ombre.
« J’avais envie de m’isoler un peu pour savourer vraiment la fête…
Comme c’est la dernière soirée. »
Il fait un effort pour ne pas prendre un air moqueur ou trop incrédule.
« La savourer…
— Oui.
— Toute seule… Ici ? Plutôt que là-bas ? »
Elle hoche la tête.
« Qu’est-ce qui te surprend ? On est obligés d’être au milieu de bruits
et de l’agitation pour pleinement profiter ? »
Il se sent idiot et bafouille une réponse inintelligible.
« Ben… Je ne sais pas… J’imagine… »
Elle a une espèce de tic agacé.
« Écoute. »
Il s’exécute. Les voix des convives résonnent. On entend distinctement
un rire, une voix d’homme, le bruit de verres qu’on pose sur la table. On
reconnaît la voix de Myrtille, entre toutes les autres :
« Laissez cette branche d’arbre tranquille, Dominique ! Vous allez la
casser ! »
Une protestation puis :
« Je me fiche des lanternes ! Je tiens à mon platane ! »
Ils sourient tous les deux dans l’obscurité.
« Tu vois. On les entend encore mieux que si on y était », chuchote
Joanne.
Il jette un regard à l’assiette en carton posée à côté d’elle et prend de
nouveau un air amusé.
« Et pour ça, c’est pareil ? Le bruit t’empêche de déguster le gâteau ? »
Elle ne se laisse pas démonter le moins du monde. Elle garde un ton
parfaitement calme et assuré.
« Oui. Tu serais surpris de constater à quel point les choses sont
meilleures quand on les déguste en pleine conscience. »
Il ne fait aucun commentaire car il a peur de passer encore pour un
idiot dénué de spiritualité. Ce qui est peut-être le cas… Il ne s’attendait
cependant pas à ce que Joanne renchérisse avec une voix proche de
l’enthousiasme.
« Ici tu vois, je peux regarder le gâteau. On ne regarde jamais vraiment
ce qu’on mange. Je peux passer plusieurs minutes à le regarder, à essayer
de deviner son parfum, quelle sera sa texture en bouche, si la couche
caramélisée sur le dessus sera croustillante ou fondante. Après je peux…
je peux fermer les yeux et me concentrer sur l’odeur. Tu sais,
l’expression j’en ai l’eau à la bouche… Ce n’est pas une blague. Ça se
produit vraiment quand tu regardes et que tu sens avec attention, quand tu
laisses l’envie s’installer. Moi, je laisse mon corps réclamer ce gâteau,
saliver suffisamment longtemps, jusqu’à ce qu’il soit prêt à recevoir le
goût, parce qu’alors je sais que tous mes sens seront en alerte. »
Il l’écoute avec attention maintenant mais il ne peut retenir sa petite
pique. Il est idiot, c’est comme ça.
« Et tu le manges, à un moment donné ? »
Elle ignore parfaitement ses sarcasmes et elle poursuit comme s’il
n’avait même pas parlé.
« Après je le porte à ma bouche et je me concentre sur sa texture
contre ma langue, sur la façon dont ma salive l’enrobe… Je le sens
fondre lentement, contre mon palais, je découvre les premiers arômes qui
se dégagent, mes papilles qui se réveillent. Ça fait comme des petites
bulles de bonheur qui éclatent sur la langue. Et puis il y a cette sensation
de bien-être dans tout le corps. Tu sais, le cerveau libère les hormones du
bonheur en détectant le sucre. Les souvenirs d’enfance qui peuvent
remonter en captant un arôme de fleur d’oranger ou de chocolat… »
Elle laisse planer une seconde de silence comme si elle était en train de
déguster le gâteau et pousse un petit soupir.
« Ensuite, je croque enfin dedans. Et alors c’est comme une grande
explosion… Une extase. Le bouquet final. »
Il est amusé de l’entendre parler ainsi. Ça semble être très sensuel. Il
retient avec peine le sourire immature qui naît sur ses lèvres.
« Il se passe tout ça quand on mange ? »
Elle hoche la tête. Il croit deviner un sourire, aussi, sur son visage.
« Oui. Il se passe tout ça quand on mange. Mais aussi quand on
respire, quand on marche, quand on fait l’amour… Il suffit d’y prendre
garde. »
Il acquiesce et quand il essaie de déglutir, il se rend compte qu’il a une
boule énorme dans la gorge. Tout à coup il se sent lourd et pataud. Il
réalise qu’il n’est qu’un mec complètement gauche. Un type banal qui
n’a jamais rien compris à rien. Un type qui n’a jamais tenu de carnet, qui
n’a jamais été foutu de comprendre la profondeur d’une citation ou de
déguster une part de gâteau en pleine conscience. Elle, elle a appris à
vivre. Son père lui a enseigné. C’est pour ça que tout est poétique dans sa
tête, que tout est beau et si simple.
Il la regarde, assise tranquillement sur la petite marche du perron, les
yeux rivés vers le ciel. Il se revoit à côté d’elle, quelques secondes plus
tôt, avec son sourire débile de garçon immature, quand elle a parlé
d’extase. Il se demande ce qu’elle fait avec un type comme lui, ce soir.
Pourquoi elle prend le temps de partager ce moment avec lui. Elle aurait
pu lui dire, simplement, qu’elle avait besoin de calme. Il serait reparti,
légèrement ivre, dans la cour intérieure et il aurait repris une discussion
un peu vide de sens avec un des convives. Pourquoi perd-elle son temps
avec lui ? Léon devait être différent. Il devait lire des livres, recopier des
citations, connaître des tas de fleurs par cœur, savoir réaliser des
infusions avec des orties. Il peignait peut-être. Il devait fermer les yeux
sur des airs de jazz et pianoter dans le vide. Peut-être même qu’il jouait
du piano. Il était forcément à la hauteur.
Un vent frais balaie la ruelle et ils restent silencieux, chacun perdu
dans ses pensées. Et lui, est-ce qu’il était à la hauteur des filles qu’il a
rencontrées ? De Laura ? Probablement oui. Ce n’étaient que des filles
banales, des filles qui feignaient de déborder de confiance en elles, qui
riaient très fort pour montrer au monde entier qu’elles étaient heureuses.
Des filles qui sortaient danser sans ressentir les vibrations des basses
dans leurs corps. Elles se contentaient de se dandiner en surveillant les
regards de désir ou d’envie qu’elles pouvaient faire naître sur la piste de
danse. Elles n’étaient jamais là pour être là, dans le moment présent.
Elles étaient là pour plaire, pour panser leur ego, pour oublier une
mauvaise journée, pour chercher du réconfort dans le regard de
quelqu’un, pour se prouver qu’elles étaient encore jeunes. Elles étaient
aussi pataudes que lui mais elles avaient la beauté et le charisme suffisant
pour le faire oublier.
Émile se redresse légèrement. Il ne sait pas pourquoi il se sent aussi
bête et aussi triste en ce moment. Sans doute l’alcool qu’il a ingurgité. Ça
et les mots de Joanne… Il s’apprête à se lever et à lui demander : « Tu
veux que je te laisse seule ? » mais elle le devance. Elle parle avant lui :
« Regarde le ciel. On ne le distinguait pas dans la cour. Il était caché
par le platane. Ici on peut le voir. On a rarement une lune comme ça. »
Son doigt est tendu vers la voûte céleste, illuminée de milliers de
petites étoiles. La lune n’est qu’un mince croissant phosphorescent au
milieu de ce bleu profond. Émile acquiesce et se racle la gorge.
« C’est un joli bleu. »
Il sait que Joanne a compris où il voulait en venir mais il ajoute quand
même :
« Tu crois qu’il le contemple en ce moment ? »
Elle hoche la tête.
« Je suis certaine que oui. Il n’aurait jamais manqué un spectacle
comme ça. »
Il pose ses coudes sur ses genoux et son menton entre ses mains.
« Qu’est-ce qu’il préférait dans tout ça, à ton avis ? La profondeur du
bleu ? Il semble si sombre qu’il pourrait tout aussi bien être noir. Pourtant
il reste bleu. Un bleu vraiment unique. Tu crois que c’est ça qui
l’intriguait autant ? »
Elle réfléchit quelques instants.
« Oui… Il y avait de ça. C’est vrai qu’on ne retrouve ce bleu nulle part
ailleurs. Mais il n’y avait pas que ça. Il dessinait aussi les mouvements
dans le bleu. Les contrastes. Les traînées, les creux, les rides, les
miroitements… »
Il se passe quelques secondes avant qu’Émile ne parle de nouveau.
« Tu as dit qu’on ne savait jamais s’il dessinait le ciel ou la mer ?
— Oui c’est vrai. Je crois qu’il dessinait les deux à la fois. Le ciel, la
mer, ça ne faisait pas grande différence pour lui. Ce qui importait,
c’étaient le bleu et les mouvements qu’on devinait dans tout ce bleu. »
Ils restent silencieux de longues secondes, côte à côte sur le perron de
la maisonnette, dans la ruelle déserte. Ils regardent le ciel.
« Peut-être que… »
Joanne sursaute en entendant la voix d’Émile. Il se gratte la gorge.
« Peut-être que ça n’était pas le bleu qui l’intriguait… »
Elle le regarde sans comprendre.
« Comment ça ?
— Ça n’était peut-être pas la couleur si particulière qui l’obsédait, ou
les mouvements en eux-mêmes… C’était peut-être juste l’immensité et la
profondeur qu’ils renvoyaient. »
Joanne reste incrédule de longues secondes. Il se demande s’il a dit
quelque chose qu’il ne fallait pas. Elle finit par parler dans un hoquet :
« Tu crois qu’il essayait de reproduire l’immensité sur ses feuilles à
dessin ? »
Elle semble totalement abasourdie, comme si elle n’y avait jamais
songé. Émile hausse les épaules.
« C’est ce qu’ont de commun le ciel et l’eau, non ? »
Elle semble avoir des difficultés pour déglutir.
« Bon sang… Et moi qui pensais pendant toutes ces années qu’il
vouait une obsession à la couleur bleue… »
Elle secoue la tête. Il sent bien que les larmes sont là, bloquées dans
ses yeux.
« Il essayait de percer le mystère de l’immensité. Il essayait de la
représenter, de la recréer. »
Joanne semble à deux doigts de perdre totalement ses moyens. C’est
étrange de la voir ainsi. Elle qui garde toujours le contrôle de ses
émotions et de ses traits.
« Il était beaucoup plus intelligent que je ne le pensais. »
Émile n’aime pas vraiment la voir aussi bouleversée. Il ajoute d’une
voix hésitante :
« Tu sais, je disais juste ça comme ça… Ça n’était peut-être pas
vraiment ce qu’il dessinait… »
Mais elle secoue la tête avec vigueur.
« Non. C’était… C’était le plus intelligent de tous les petits garçons
que j’ai connus. »
Il n’ose plus rien répondre. Il se demande pourquoi cet enfant a tant
bouleversé Joanne, si c’est parce qu’elle s’est reconnue en lui, en son
silence, sa particularité, en ce petit univers solitaire et poétique qu’il
s’était forgé. Il n’ose plus rien ajouter.
« Tu m’apprends à déguster un gâteau ? »
Il l’a fait pratiquement sursauter. Les minutes ont défilé. Elle a dû
oublier sa présence, perdue dans la contemplation du ciel.
« Quoi ?
— J’aimerais que tu me montres comment déguster ce gâteau en pleine
conscience.
— Ah oui ? »
Elle semble surprise par sa requête. L’émotion de tout à l’heure est
passée. Elle a retrouvé son calme et sa sérénité. Émile acquiesce.
« Oui.
— Vraiment ?
— Oui ! Dans ton monde tout semble beau. »
Elle a un haussement d’épaules et un léger froncement de sourcils. Elle
réplique :
« Tout n’est pas beau dans mon monde…
— Si. En tout cas, plus beau que dans le mien.
— Comment tu peux en être sûr ?
— Je le devine… Dans ta façon de parler. »
Elle a un nouveau haussement d’épaules peu convaincu.
« Tu sens des choses que je ne sens pas. Et tu vois des choses que je ne
vois pas. J’aimerais que tu m’apprennes. Dans mon monde les choses
sont plus brutes, moins colorées, il n’y a pas de nuances. »
Il ajoute avec sérieux :
« Il n’y a pas de mouvements dans mon bleu. C’est juste du bleu. Du
bleu basique. Tu vois ce que je veux dire ? »
Il réussit à lui arracher un faible sourire.
« Je crois.
— Montre-moi. Pour le gâteau. »
Elle hoche la tête. Les voix des convives résonnent toujours.
Quelqu’un prononce le prénom de Joanne. Ils doivent la chercher.
Myrtille a dû leur dire qu’Émile était parti à sa rencontre. Dans la ruelle il
n’y a pas un mouvement. Joanne récupère l’assiette en carton et la pose
sur ses genoux avec des gestes lents, puis elle récupère un morceau de
gâteau, du bout de ses doigts.
« Tu fermes les yeux ? »
Il s’exécute.
« Oui. »
Il sent quelque chose lui frôler le nez, puis la seconde d’après, il sent
les parfums lui chatouiller les narines. Il a du mal à les percevoir tous.
Cela lui semble sucré et acidulé. Il n’est pas totalement certain. Il les
respire encore. Bon sang, pourquoi est-il aussi nul ? Il est incapable de deviner les parfums. Il a vécu toutes ces années sans s’apercevoir qu’il
avait un odorat aussi défaillant.
« Ouvre la bouche », intime Joanne.
Il tressaille quand le doigt de Joanne frôle sa lèvre. Puis il sent la
texture crémeuse du gâteau qu’on dépose sur sa langue. Il sent la salive
dans sa bouche, comme Joanne le lui avait décrit. La salive qui englobe
le gâteau, qui le fait fondre doucement.
« Tu peux refermer la bouche… Prends tout ton temps. »
Il sent le gâteau se ramollir sur sa langue, contre son palais. Des mots
lui viennent à l’esprit. Crémeux. Moelleux. Fondant. Sucré. Doux. Il a
envie de l’avaler, de l’engloutir très vite mais il écoute les consignes de
Joanne. Il laisse son palais et sa langue s’emplir des arômes. Il devine la
vanille. C’est le premier arôme, le plus présent. Mais ce n’est pas le seul.
La vanille est mêlée subtilement à de d’orange. Ou est-ce du citron ?
Non, c’est bien de l’orange. Cela lui évoque Noël, les feux de bois,
l’odeur du sapin dans le salon, la sensation des pantoufles fourrées sous
ses pieds, le bruit des pétards qu’on trouve dans les papillotes. Il ne
mâche toujours pas. Il perçoit alors un zeste de cannelle. Mami Alice !
Mami Alice et ses pains d’épices. Elle en préparait pour le 1 janvier. er
Marjo et lui l’avaient renommée Mami Pain d’épices. Il se rappelle
l’odeur, dans la vieille maison au sol en terre battue. Il se laisse emporter
plus loin, hors de la maison de sa grand-mère, car maintenant il perçoit le
fondant du beurre. Il le laisse couler dans sa bouche. Puis il n’y tient plus.
Il engloutit le gâteau. Il l’avale tout entier et il pousse un soupir de
satisfaction sans même s’en apercevoir. Maintenant, il n’a plus de gâteau
dans la bouche mais les arômes sont toujours là, dans ses papilles. Il les
déguste lentement. Il ressent le bien-être dont Joanne a parlé. Cette
volupté. Cette quiétude. Cette presque jouissance. Bon sang, elle avait
raison. C’est incomparable. Il a du mal à rouvrir les yeux. Il tète dans le
vide pour attraper chaque arôme, chaque miette. Il n’avait jamais
remarqué que le délice continuait en bouche, bien après que l’aliment a
été englouti, que le plaisir perdurait.
« Alors ? »
Il rouvre les yeux. Joanne l’observe avec intérêt.
« C’est… C’est le meilleur gâteau que j’ai jamais mangé », déclare-t-
il.
Elle a un sourire ravi.
« C’était… C’était orgasmique ! »
Elle se met à rire et il l’imite avec une agréable légèreté. L’allégresse
provoquée par le gâteau s’est propagée dans tout son corps. Ils continuent
à rire comme deux enfants pendant quelques secondes. Quand Émile
reprend son sérieux, il n’a plus qu’une envie :
« Je peux ? » demande-t-il en désignant la part de gâteau dans
l’assiette de Joanne.
Elle lève les yeux au ciel.
« J’en étais sûre. Vas-y. Il est à toi. »
Il attrape l’assiette en carton avec avidité. Il a réussi à mettre un pas
dans son monde. Un tout premier pas. Et c’était beau. C’était doux et
sucré, fondant et légèrement acidulé. Mais pas seulement. C’était rempli
de sensations, de souvenirs, de bruits, d’odeurs.
3 octobre, 1 h 30 du matin
6 Carrero del Massador, Eus.
La fête s’est terminée. Les invités sont partis. On a aidé Myrtille et Annie à débarrasser et
tout ranger. C’était une belle soirée. Je suis touché qu’elles nous aient organisé tout ça, que toutes ces personnes soient venues nous dire au revoir.
Au moment d’éteindre la petite lampe de chevet et d’aller me coucher, l’instant de cette
soirée qui me revient en tête est celui passé avec Joanne, dehors, sur le perron. J’avais l’impression d’être lourd et pataud la seconde d’avant et puis je lui ai parlé de Tom Blue et alors j’ai eu l’impression d’être moins lourd et pataud. J’ai dit des mots qui l’ont émue. C’est ce que j’aime particulièrement avec Joanne. Elle me rend plus léger, plus spirituel. Elle me transforme en quelqu’un de bien. En quelqu’un de mieux. Sans même le vouloir.
Il y a cette chanson, que j’aimais bien fredonner à l’époque. Cette chanson de Paolo
Nutini, « Better man ». Et maintenant les paroles me reviennent, alors que je suis en train d’écrire.
That girl makes me wanna be a better man
She’s fearless, she’s free
She is a real live wire
And that girl, she’s got me feeling so much better
Elle pourrait parler de Joanne cette chanson. Elle lui irait à merveille.
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