Tout le bleu du ciel
Chapitre 4
4
« Voilà, ici on sera parfaitement bien. »
Chloé s’est laissée tomber sur une grosse pierre après avoir ramassé
des brindilles sèches. Émile les a regroupées et il s’applique à entourer le
petit tas de bois avec des pierres. Le feu prend sans trop de problème.
Émile part ramasser quelques bouts de bois supplémentaires tandis que
Chloé débouche la bouteille.
« Je n’ai pas pris de verre, s’excuse-t-il.
— On boira au goulot. »
Cette fois, tout est bon. Émile pose les branches à côté du feu. Ils ont
des réserves pour l’alimenter pendant plusieurs heures. Il s’asseoit à côté
de Chloé. Elle a allongé ses longues jambes musclées devant elle. Des
lueurs orangées dansent sur sa peau. Elle lève la bouteille, la porte à sa
bouche et la lui tend. Ça lui fait un bien fou d’être ici, au bord de ce
ruisseau, auprès d’un feu de camp, avec une fille qui lui sourit, qui lui fait
comprendre qu’il lui plaît, avec une fille qui déborde d’énergie. Après
ces premiers jours silencieux à ressasser le passé, cette soirée est une
véritable bouffée d’oxygène. C’est elle qui commence à l’interroger.
« Alors raconte-moi… C’est quoi, cette idée de voyage dans les
Pyrénées ? Comment tu as atterri là ? »
Mais il préfère la laisser commencer, il ne sait pas vraiment ce qu’il
racontera. Une version édulcorée de la vérité, plus ou moins réelle.
« Non, toi d’abord.
— Ah oui et pourquoi ?
— Parce que tu poses beaucoup trop de questions. »
Elle a un rire silencieux et renverse sa tête en arrière.
« Je te l’accorde. On me le dit souvent.
— Alors raconte-moi. Ce road trip sur le GR10 ?
— Bon, commençons par le commencement. J’ai… Je viens de lâcher
mon travail de factrice. »
Elle surprend le sourire étonné sur ses lèvres.
« Oui… Factrice. Ça explique ces belles jambes fuselées et ce teint
hâlé, n’est-ce pas ? »
Ils rient tous les deux sans retenue.
« Tu faisais les tournées à vélo ?
— Évidemment. J’ai toujours refusé la voiture.
— Tu aimes le sport, j’imagine.
— Je ne faisais que ça de mes week-ends.
— Encore du vélo ?
— Non. De la natation, de la course à pied, pas mal de randonnées.
J’ai toujours eu envie de partir faire un road trip en pleine nature.
— C’est pour ça que tu as quitté ton job ?
— C’est un peu plus compliqué que ça… »
Elle lui reprend la bouteille des mains et avale une longue gorgée.
« Pas mal, ce petit vin au fait. »
Elle lui lance un de ces regards appuyés qui en disent long. Elle est
venue le chercher jusqu’à son camping-car, cette nuit…
« Alors, ton départ ? reprend-il pour dissimuler son trouble.
— Oui, alors… effectivement j’avais cette idée de voyage qui me
trottait dans la tête. J’ai toujours voulu faire le GR10. Je devais partir le
faire avec mon petit ami de l’époque. Puis il y a trois ans, on s’est
séparés. C’était un abruti mais on devait se marier. »
Elle a une grimace de mea culpa.
« Oui j’ai failli me faire avoir. Mais tout est bien qui finit bien puisque
monsieur est parti avec une autre… »
Elle laisse planer un court silence.
« … pour faire le GR10. »
Émile étouffe un rire dans le goulot et manque de s’étrangler. Chloé ne
se vexe pas le moins du monde. Elle se met à rire elle aussi.
« Oui je sais… Encore et toujours ce satané GR10. Ma vie est une
comédie.
— Je vois que tu le prends bien. »
Le silence retombe, à peine troublé par le craquement du bois dans le
feu.
« J’ai donc laissé tomber cette idée de road trip. J’ai… j’ai un peu
perdu les trois années suivantes de ma vie à me laisser vivre. Boulot,
sport, quelques sorties avec les copines. Elles essayaient de me changer
les idées. J’étais la célibataire du groupe. Je le suis toujours. Alors elles
sont toujours en train d’essayer de me caser. C’est insupportable.
— Je crois comprendre. »
Il a connu la même chose quand Laura est partie. Renaud était avec
Laëtitia, leurs quelques amis qu’ils voyaient encore se mettaient petit à
petit en ménage. Il était devenu l’homme à caser. Et aucun ne comprenait
qu’il ne veuille plus en entendre parler, que pour lui, le tour était passé.
Chloé poursuit :
« Et puis il y a deux mois ma mère est morte. Un cancer des ovaires.
Mon père a mis en vente la maison familiale. J’ai compris que c’était la
fin d’un cycle de vie, qu’il était temps de partir. On sent toujours ces
choses-là. Un dernier lien se coupe et on sait qu’on peut partir. Je n’ai pas
voulu poser de congés sans solde. J’ai démissionné. Je suis jeune, je
retrouverai bien autre chose, dans ce pays ou dans un autre. »
Elle lance un petit galet dans l’eau. Émile lui tend la bouteille.
« Tu iras où après les Pyrénées ?
— Peut-être en Espagne. Puis en Sicile. Après je ne sais pas encore.
— Et tes amies ? Elles iront avec toi ? »
Chloé secoue la tête. Le feu fait danser des flammes dans ses mèches
blondes.
« Non. Elles font juste une partie du GR10 avec moi. »
Elle replie ses jambes contre sa poitrine. Il aime bien comment elle le
regarde, avec la tête penchée sur le côté. Ça lui donne envie de passer
une main dans ses cheveux.
« Et toi alors ? demande-t-elle. Pourquoi tu es tout seul ? Enfin, sans
considérer l’autre folle que tu as ramassée au bord de la route… »
Il n’a pas eu le temps de préparer son petit mensonge. Il se trouve pris
de court.
« Je… J’ai moi aussi… »
Il déglutit. Chloé le regarde tranquillement, avec intérêt. Il n’a pas
envie de lui dire pour la maladie. Ce soir il veut être jeune et plein de vie,
comme elle. Il veut être un garçon à qui tout est promis.
« Moi aussi elle est partie, finit-il par lâcher.
— Qui ? Ta petite copine ?
— Oui. Elle est partie il y a un an. Contrairement à toi je n’ai jamais su
s’il y avait un autre. On… On n’allait pas se marier mais… elle avait
dans l’idée de faire un bébé et… elle était beaucoup plus prête que moi.
Je n’étais… Je n’étais encore qu’un gamin. »
Il est surpris de la façon dont c’est sorti. Car il ne s’agit nullement d’un
mensonge. C’est vrai, Laura voulait un bébé. Laura rêvait d’avoir un
bébé avec lui. Il avait fini par capituler mais il était déjà trop tard. Il ne
l’avait réalisé qu’après. Il a du mal à croire qu’il vient de le raconter à
Chloé car même Renaud ne le sait pas. Il n’a jamais pu en parler. Il n’a
jamais voulu comprendre le départ de Laura, l’accepter. Mais il a
toujours su que c’est là-dessous que se cachait le nœud du problème.
« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Vous n’avez pas essayé ? interroge
Chloé.
— À peine. Disons que… Quand j’ai fini par me décider, il était déjà
trop tard.
— Aïe.
— Oui. Elle est partie. Je… je pense qu’il y avait quelqu’un d’autre
mais je ne l’ai jamais su.
— Ça n’aurait rien changé au fait qu’elle te quitte…
— C’est vrai.
— Ça t’aurait peut-être permis de te décharger de tes responsabilités.
C’est juste en cela que c’est pratique.
— Comment ça ? »
Chloé fait rouler quelques cailloux entre ses doigts.
« Bah… C’est toujours plus simple d’accuser son rival d’être la cause
de la rupture. C’est beaucoup plus simple que de voir ce qu’on a raté. »
Il sait qu’elle a raison. Mais il n’a pas réellement envie de l’entendre.
Tout se cache sous cette envie de bébé, sous son immaturité… Il ne veut
plus y repenser maintenant. Il cherche à changer de sujet.
« Il y a eu la rupture et… je me suis retrouvé le célibataire du groupe
moi aussi. Tous les autres autour de moi emménageaient en couple, mon
boulot m’ennuyait et puis mon meilleur ami est devenu papa. C’était
trop. C’était le moment de partir, comme tu l’as dit.
— Ça t’a pris comme ça ?
— Oui. D’un seul coup. J’ai acheté ce camping-car et je suis parti.
C’était… Je ne sais pas… Comme si je me réveillais après m’être
endormi dans une vie sans saveur pendant de longs mois. »
Là non plus il ne ment pas. Il s’entend parler, comme s’il était étranger
à lui-même et il est en train de se demander si la sentence de sa maladie
est bien la seule raison de son départ… Chloé porte la bouteille à sa
bouche, savoure le vin quelques secondes avant de répondre :
« J’ai eu exactement la même sensation. Il faut prendre garde.
— À quoi ?
— À ne pas s’endormir dans sa vie. On a tous tendance à le faire. Je
vais essayer d’y prendre garde à l’avenir. Et tu devrais faire pareil. »
Il hoche la tête. Il ne lui dira pas qu’il n’aura plus jamais le temps
suffisant pour s’endormir dans sa vie.
« C’était quoi, ton travail ? » demande Chloé en lui refaisant passer la
bouteille.
Ils ont terminé le vin. Ils ont parlé de leurs boulots puis de leurs
familles, de la vision qu’ils avaient mutuellement de la vie. Ils sont tous
les deux légèrement ivres. Ça fait un bien fou. Chloé s’est allongée dans
les galets, sa robe est remontée au-dessus de ses genoux. Lui, il s’est
rapproché d’elle mais il n’a pas osé la toucher, pas encore. Il regarde le
feu danser dans ses cheveux, sur ses jambes, au fond de ses yeux. Chloé a
la voix un peu pâteuse quand elle se relève sur un coude et déclare :
« Et si on rentrait dans ton camping-car ? »
Elle a une lueur déterminée au fond du regard. Il a très envie de
l’embrasser, de la sentir contre lui.
« Il y a Joanne.
— Elle dort en haut, non ?
— Oui…
— On sera silencieux. Je te promets que je serai silencieuse. »
Elle a un sourire coquin. Elle se relève en prenant appui sur les genoux
d’Émile et ce contact termine de faire tomber les dernières résistances.
« Silence total alors ! intime-t-il.
— À vos ordres… »
Elle lui frôle la hanche. Il agrippe sa main avec empressement et
l’entraîne à travers les arbres, en direction du camping-car.
« Viens. »
Ils trébuchent tous les deux à l’entrée du camping-car et Émile est
presque sûr qu’ils ont déjà dû réveiller Joanne mais il n’a pas le temps
d’ouvrir la bouche, Chloé est déjà contre lui, sa bouche est déjà contre la
sienne. Son haleine sent l’alcool et une note plus sucrée aussi. Cela lui
fait bizarre de sentir un corps si robuste contre lui. Laura n’était pas aussi
musclée, ni aussi vigoureuse. Elle était plus petite aussi. Il n’a jamais
connu une fille aussi énergique que Chloé. Elle l’empoigne, elle le
déshabille avec force, sans cesser de l’embrasser. Elle a des mouvements
sûrs et efficaces. Ils font tomber une casserole en s’appuyant sur le plan de travail et Chloé éclate d’un grand rire. Émile devient livide en levant
les yeux vers le plafond, où Joanne doit être réveillée.
« Allez, détends-toi, chuchote Chloé à son oreille. On ne va pas la
traumatiser. »
Elle ne le laisse pas répondre, elle plaque sa bouche contre la sienne.
Ils sont en sous-vêtements maintenant. Émile lui désigne en silence la
banquette, devant la table. Elle n’est qu’à un mètre d’eux mais ils mettent
un temps fou à l’atteindre. C’est elle qui le renverse sur la banquette, qui
lui grimpe dessus. Elle a un petit air sauvage, les yeux qui brillent. Il
s’attend presque à l’entendre rugir. Il pose une main sur sa bouche car
elle commence à souffler un peu trop fort. Mais quand il la pénètre, c’est
lui qui ne retient pas son soupir. Il a l’impression que ça fait des années.
Après Laura, il n’y a eu qu’une seule femme. Une seule fois. Une femme
mariée rencontrée sur un site. Il ne se souvient même pas pourquoi il a
fait ça. Peut-être pour avoir l’impression de se venger de Laura, de ravir
cette femme comme quelqu’un lui avait ravi Laura. Ça avait été rapide et
sans saveur. Après ça il avait décidé que c’en était fini, qu’il serait
toujours déçu désormais. Mais ce soir, c’est bon. C’est tout sauf
décevant. C’est comme une petite renaissance. Ils étouffent leurs soupirs
tant bien que mal. La banquette fait un bruit affreux, elle grince. Ils
terminent à bout de souffle, trempés, collés contre le simili cuir. Le
silence revient dans le camping-car et Émile n’a plus qu’une obsession :
guetter le moindre signe qui montrerait que Joanne est réveillée. Il prie
pour que ça ne soit pas le cas. Maintenant que l’excitation est
redescendue, il se sent honteux de lui avoir imposé ça. Ils se sont
comportés de façon odieuse. Il pousse doucement Chloé sur le côté et
chuchote sur un ton d’excuse :
« Je préfère qu’on ne reste pas là… Si Joanne… »
Il ne finit pas sa phrase, Chloé acquiesce et se relève brutalement.
« J’ai compris. »
Elle se rhabille avec des gestes rapides et un peu raides. Il craint de
l’avoir vexée. Il ne voulait pas la mettre dehors.
« On s’asseoit dehors ? Je nous fais un thé ? »
Elle s’interrompt, sa robe en travers de la poitrine. Son sourire revient.
« Volontiers. Mais un thé vert alors ! »
Quand il rejoint Chloé dehors, elle est en train de feuilleter le guide
des Pyrénées qu’il a laissé traîner sur la table.
« J’aurai pas mal de conseils à te donner, déclare-t-elle tandis qu’il se
laisse tomber en face d’elle.
— Ah oui ?
— Oui. Mais ça nous occuperait bien toute une soirée. Si tu es toujours
là demain soir, on peut prendre le temps ?
— Tu repars quand ?
— Après-demain.
— Alors on peut faire ça demain soir, oui. »
Pendant quelques secondes ils boivent leur thé en silence. L’air s’est
beaucoup rafraîchi. La nuit est bien entamée. C’est Émile qui brise le
silence.
« Je ne suis pas sûr d’être au point sur les équipements… pour partir à
pied, je veux dire.
— Je ne suis pas une pro mais… ça fait déjà dix jours qu’on marche et
qu’on alterne entre auberges et tentes. Je devrais pouvoir te briefer.
— C’est sympa. »
Chloé a un regard rieur.
« Non. C’est cette soirée qui était sympa. »
Il lui rend son sourire.
« C’est vrai. C’est… »
Il hésite sur la tournure de sa phrase. Il ne veut pas avoir l’air trop
niais.
« C’est sympa de rencontrer des gens comme toi.
— Je te retourne le compliment. »
Elle plante son regard droit dans le sien, murmure :
« Tu pourrais t’offrir une bien meilleure compagnie que la folle avec
son chapeau. »
Il essaie de n’en rien montrer mais la phrase de Chloé l’irrite. Elle lui
paraît injuste et mesquine. Il tente de prendre la défense de Joanne :
« Elle est juste un peu perdue… Mais elle est très gentille.
— Oui, réplique Chloé avec une moue. Gentille. »
Elle a un rire moqueur. Il ne répond rien. Il préfère se contenter de
boire son thé en silence.
Chloé lève le camp quelques minutes plus tard. Elle lui dépose un
baiser entre la lèvre et la joue puis elle disparaît dans les feuillages.
Émile n’ose pas rejoindre la couchette en haut, où Joanne est allongée,
peut-être encore réveillée par leurs ébats. Ce soir il se contentera de la
banquette. Après tout ce qu’il vient de se passer, il lui doit bien cette
marque de respect.
Lorsqu’il se réveille le lendemain, il est frappé d’un mal de crâne
féroce. Il se dit que c’est bien fait pour lui, que c’est le bon Dieu qui le
punit. Le soleil est déjà haut dans le ciel. Il doit être près de midi. Joanne
doit être levée. Il a honte pour hier soir, encore davantage maintenant
qu’il se trouve en plein jour. Il a dormi sur la banquette, avec une veste
en guise de couverture. Il se force à se lever, à faire un pas au-dehors. Pas
de trace de Joanne. Il est soulagé dans un sens. Puis il est pris d’une
inquiétude à l’idée qu’elle ait pu partir, l’abandonner. Mais ses affaires
sont là. Il se dit qu’il va prendre une douche et ensuite il préparera un bon
repas pour se faire pardonner. Il ne lui fera que des crudités. Elle sera
contente.
Avant cela, il se force à faire quelques pas dehors, à l’abri des arbres,
pour calmer le mal de tête. Il se dirige vers le ruisseau. Tremper ses pieds
dans l’eau glacée lui fera du bien. Il s’interrompt brutalement à quelques
pas du ruisseau, car Joanne est là, assise sur un gros rocher. Elle a un
téléphone contre l’oreille et elle parle. Elle ne chuchote pas comme l’autre jour. Elle a une voix assurée qu’il ne lui connaît pas vraiment. Pas
une voix forte mais une voix claire.
« Non. Il faut que tu arrêtes d’appeler… »
Elle marque un temps de silence. Malgré le bruit du ruisseau, Émile
surprend une voix d’homme qui résonne dans le combiné. Une voix assez
jeune.
« Tu … Non… Arrête de pleurer comme ça… Tu disais que tu
respecterais mon choix… J’ai… Je ne sais pas. Je te l’ai déjà dit… Un
mois, six mois, un an… J’ai besoin de ce temps… Non… Arrête… »
Elle marque une pause plus longue comme si elle avait besoin de se
contenir ou de reprendre son souffle.
« On était d’accord… Je reviendrai quand je serai prête. Je te l’ai déjà
dit… Tu ne peux pas continuer à m’appeler comme ça… J’ai besoin de
calme. J’ai besoin d’espace. »
Elle se prend la tête entre les mains. Il s’écoule quelques secondes.
Quand elle reprend, sa voix est irritée.
« Oui on s’est aimés, mais ça ne change rien… Non, je ne sais plus
maintenant. J’ai besoin de temps pour savoir si c’est encore le cas…
Arrête de pleurer. C’est comme ça. »
Émile reste figé quelques secondes puis il réalise qu’il ne devrait pas
être là. Il recule en silence, essaie de ne pas écraser de branches mortes.
Cela ferait un bruit affreux et Joanne le surprendrait. Elle saurait qu’il
sait. Ni l’un ni l’autre ne saurait gérer cette situation. Il regagne le
chemin du camping-car le plus vite possible. Il est fixé maintenant. C’est
un homme qui l’appelle. Un homme qui pleure son départ, un homme
qu’elle a aimé un jour mais qu’elle n’est plus sûre d’aimer.
La table est prête. Il l’a dressée. Il a cuisiné une omelette aux
champignons en priant pour qu’elle mange des œufs, une salade verte, et
un peu riz qu’il a fait cuire avec une branche de romarin. En l’attendant,
il a sorti sa feuille blanche et son stylo mais ça n’est visiblement pas le
jour pour écrire sa lettre. La migraine est là, elle cogne contre sa boîte crânienne. Les images de la nuit sont encore trop présentes. Les mots
qu’ils ont prononcés au bord du ruisseau. Elle avait dans l’idée de faire
un bébé et… elle était beaucoup plus prête que moi. Il ne sait pas
pourquoi il s’est confié. Pourquoi à cette fille ? Est-ce que c’est plus
simple d’avouer ses erreurs à des inconnus ? Émile avait rencontré Laura
à l’université. Il s’ennuyait en cursus de commerce. Il ne faisait pas
grand-chose. Le strict minimum. Laura était dans la classe au-dessus de
lui. Elle était venue leur présenter son stage qu’elle avait effectué dans
une agence immobilière, pour encourager d’autres étudiants à postuler. Il
l’avait trouvée belle et insolente. Ils s’étaient croisés à une soirée
étudiante le soir même. Il l’avait attrapée par l’épaule, dans la foule, avait
déclaré être très intéressé par l’entreprise dans laquelle elle faisait son
stage. Elle n’avait pas été dupe et avait éclaté de rire. Il avait adoré son
rire. Il était à moitié tombé amoureux d’elle à ce moment-là. Ils avaient
passé la soirée à discuter, accoudés au bar. Ils s’étaient embrassés en
partant. Ils s’étaient donné rendez-vous le lendemain pour prendre un
goûter en centre-ville. Ça avait commencé comme ça, sur les chapeaux
de roues. Ils ne s’étaient plus jamais lâchés. Elle venait dormir dans son
petit studio étudiant. Il allait dîner dans sa colocation. Parfois il y restait
coucher. Elle pouvait décider de sonner chez lui, en pleine nuit, juste
pour sentir son odeur avant de s’endormir. Ou elle venait le chercher à la
pause, devant son amphi et elle déclarait : « Viens, on va au cinéma ! » Il
abandonnait les cours et il la suivait. Elle était impulsive. Elle respirait la
vie. Elle n’aimait pas rester longtemps au même endroit. Elle se lassait
vite. Elle pouvait quitter une soirée au bout d’une heure en décrétant que
ça sentait le moisi. Elle décidait de partir en week-end à la mer le mardi
soir et il n’avait qu’à la suivre s’il en avait envie, car elle, elle partait. Et
il la suivait car il savait qu’elle disait vrai : elle serait partie sans lui. Elle
aurait pris sa vieille voiture, un maillot de bain, une brosse à dents et elle
serait partie. Ça avait été ça, le début de leur relation : tout en
rebondissements, tout en passion. Il la savait libre et il l’aimait d’autant
plus qu’il savait qu’elle pouvait partir à tout moment.
Après ça, ils s’étaient calmés. Ils avaient fréquenté la fac plus
assidûment (papa et maman râlaient, des deux côtés). Ils s’étaient
installés ensemble, après deux ans d’allées et venues incessants entre
leurs logements respectifs. Laura avait terminé ses études et trouvé un
emploi, elle avait arrêté de s’inventer des week-ends improvisés à tout
va, elle avait commencé à s’inquiéter quand il ne rentrait pas à l’heure
prévue. Il avait senti qu’elle était moins libre. Il avait arrêté de la
considérer comme un oiseau fou. Il avait cru qu’elle était devenue un bon
vieux matou, qu’elle resterait toujours là.
Alors oui, ça aurait été difficile d’avouer à Renaud qu’il avait foiré,
qu’il avait voulu faire patienter Laura, qu’il avait considéré son idée de
grossesse comme un caprice. Il était censé être le plus doué d’eux deux,
le modèle, celui qui savait, qui connaissait les femmes, qui n’était pas
maladroit ou angoissé. Pourtant c’est Renaud qui avait réussi. Il avait su
combler Laëtitia. C’est lui qui avait un bébé aujourd’hui.
C’est toujours plus simple d’accuser son rival d’être la cause de la
rupture. C’est beaucoup plus simple que de voir ce qu’on a fait foirer.
C’est sans doute ce qu’il a fait en se persuadant que Laura était partie
pour un autre. Il n’y a probablement pas d’autre. C’est son rêve, sa liberté
que Laura est partie retrouver.
Il entend les pas de Joanne sur les gravillons du parking avant de la
voir arriver. Il se redresse un peu trop vivement.
« Bonjour.
— Bonjour. »
Elle ne semble pas lui en vouloir pour la nuit dernière. Elle a juste l’air
ailleurs, comme à son habitude. Elle se laisse tomber sur sa chaise sans
même prendre la peine de cacher son téléphone portable. A-t-elle
vraiment envie de le cacher, au fond ?
« J’ai préparé le repas. On devrait manger… Le riz va être froid. »
Elle porte son éternel chapeau noir et un ensemble sarouel tee-shirt
noir. Elle ne porte donc que du noir. C’est une certitude maintenant. Il lui
remplit son assiette pendant qu’elle laisse son regard planer dans le vide.
Sa conversation avec l’homme, au téléphone, semble l’avoir déracinée.
« Tu… Tu étais au ruisseau ? »
Il joue les idiots pour l’obliger à parler, à se sortir de son état
apathique.
« Oui. »
Il ne trouve rien à ajouter. Il lui tend son assiette mais elle ne fait pas
de mouvement vers ses couverts.
« Tu ne manges pas ?
— Je n’ai pas très faim. »
Elle semble secouée, hagarde. Il se demande pourquoi elle a quitté
l’homme du téléphone. Comment elle l’a quitté. Pourquoi il continue
inlassablement d’appeler. On était d’accord… Je reviendrai quand je
serai prête. Ça n’a pas l’air d’être une rupture nette. Ça ressemble à un
break. Qu’est-ce qu’elle cherche en fuyant, en fuguant avec le premier
type venu, en s’éloignant coûte que coûte de son petit ami ? Est-ce
qu’elle veut se prouver quelque chose ? Et lui d’ailleurs, qu’est-ce qu’il
cherche ? Sa lettre est toujours là, à côté de son assiette, obstinément
blanche. Il est incapable de trouver quelque chose à écrire. En partant il a
cru qu’il avait une explication toute simple. Aujourd’hui Émile comprend
que c’est plus compliqué. Il y a ces bribes de passé qui ressurgissent et
qui remettent tout en relief, qui apportent un éclairage nouveau. Il n’y a
peut-être pas qu’une raison évidente à son départ…
Joanne porte une bouchée de tomates à sa bouche. Elle se force à
manger. Ça lui semble être bon signe, il se dit qu’il peut peut-être lui
parler, qu’elle peut peut-être l’éclairer. Elle est partie elle aussi, après
tout… Il se gratte la gorge.
« J’essaie d’écrire cette lettre depuis hier… »
Il a une voix mal assurée. Elle relève la tête de son assiette. Il lui
désigne la feuille blanche.
« Une lettre pour quoi ? »
Elle n’a pas demandé « une lettre pour qui » mais « une lettre pour
quoi ». Et elle a parfaitement raison. Cette lettre ne s’adresse à personne
en particulier. Pas plus à ses parents qu’à Renaud, ou qu’à lui-même.
C’est une lettre pour expliquer. Ou peut-être simplement une lettre pour
comprendre. C’est sans doute pour cela qu’il n’arrive pas à l’écrire.
« Une lettre d’adieu… Pour mes proches. Pour annoncer mon départ. »
Joanne repose sa fourchette et hoche la tête avec un petit air
douloureux.
« Ils ne savent pas encore que tu es parti ?
— Non. Je… je suis parti comme ça, un peu comme un voleur. Ils…
Ils doivent se douter que je suis parti, ils ont dû trouver mon studio fermé
à clé, ils ont dû essayer de m’appeler. Seul Renaud sait… Mon meilleur
ami… il a peut-être vendu la mèche maintenant… Ça fait quatre
jours… »
Elle recommence à manger des petites bouchées, sans se presser.
« Pourquoi tu ne leur as pas dit que tu partais ?
— Ils n’auraient pas voulu le comprendre. Renaud c’est différent mais
mes parents et ma sœur, ils n’auraient pas compris… Il y avait cet essai
clinique. Ce protocole pour étudier la maladie, faire des tests, essayer de
la ralentir. Ils voulaient que je l’intègre. »
Joanne termine d’avaler sa bouchée avant de demander de son ton
poli :
« C’était voué à l’échec ?
— L’essai clinique ?
— Oui.
— Ça ne m’aurait pas guéri. Ça n’a jamais été le but. »
Joanne prend le temps de formuler ses questions, choisissant chaque
mot avec application :
« Ils se sont persuadés que ça pouvait te guérir ?
— Ils se sont arrangés avec la vérité, je crois. »
Nouveau silence. Joanne prépare ses mots.
« Tu aurais simplement pu refuser cet essai clinique.
— C’est-à-dire ?
— Tu n’avais pas besoin de partir aussi loin. Il te suffisait de refuser
l’essai.
— Je… C’est plus compliqué que ça. »
Elle attend calmement. Elle a cessé de manger. Elle a posé sa
fourchette et elle le regarde. Pour une fois, elle le regarde dans les yeux.
C’est rare et il a du mal à trouver ses mots.
« J’allais devenir sénile… Je veux dire, je vais devenir sénile. Je… Je
n’avais aucune envie qu’ils me voient comme ça. Je voulais… Je voulais
rester dans leur mémoire comme… Comme moi, le vrai moi… Pas
comme un vieillard sénile.
— Tu penses qu’ils t’auraient considéré comme un vieillard sénile ?
— Ça avait déjà commencé. Leur regard avait changé. Leur
comportement aussi. »
Joanne baisse le regard sur son assiette, hoche la tête
imperceptiblement.
« Alors je comprends. »
Quelques secondes s’écoulent. Émile finit par se servir un verre d’eau
et Joanne recommence à picorer, tout doucement. On n’entend plus que
le bruit du ruisseau, au lointain, le chant des oiseaux et le bruit des
couverts.
« J’ai toujours eu envie de voyager », ajoute Émile, la bouche à moitié
pleine.
Le visage de Joanne refait surface lorsqu’elle lève la tête de son
assiette.
« Oui ?
— Oui. Renaud et moi, on voulait partir après la fac. On voulait
prendre nos sacs à dos et partir en montagne.
— Vous ne l’avez pas fait ?
— Non. On a rencontré nos petites amies puis on n’a plus voulu
partir. »
Joanne a l’ombre d’un sourire au coin de la bouche. C’est la première
fois qu’il la voit manifester un semblant d’émotion. Est-ce que l’appel
téléphonique l’a secouée au point de la faire sortir de sa léthargie ?
« Où est-elle ? interroge Joanne.
— Qui ?
— Ta petite amie.
— Oh ! Elle est partie depuis un an. Elle est sans doute la petite amie
de quelqu’un d’autre à l’heure qu’il est. »
Elle a un mouvement du menton, comme un acquiescement discret.
C’est une des premières fois qu’ils ont une vraie discussion alors il veut
en profiter pour ajouter, très vite :
« D’ailleurs ce qui s’est passé hier soir c’était… C’était idiot… Je ne
fais pas souvent ce genre de choses. Je ne voulais pas que ça se passe
comme ça… »
Elle a un mouvement de la main comme si elle voulait l’interrompre,
l’empêcher de continuer ou lui signifier que ça n’a aucune importance,
qu’elle ne veut pas en parler.
« Elle fait le GR10 avec ses amis et elle a quelques conseils à nous
donner… Sur les itinéraires et les équipements… »
Il poursuit, très vite, comme pour se débarrasser de ce sujet qui le met
mal à l’aise :
« D’ailleurs elle devrait revenir ce soir pour nous aider à préparer notre
départ. Elle devrait venir au camping-car. Tu seras là ?
— Je pense.
— Bon. »
Il ne voit rien d’autre à ajouter. Maintenant que l’information est
passée, il se sent plus léger. Il attrape sa fourchette et se met à manger
avec appétit. Ça n’est pas mauvais. Le riz est froid mais il est légèrement
parfumé par le romarin.
« Je n’étais pas sûr que tu mangeais les œufs… en tant que
végétarienne, dit-il la bouche pleine, en la voyant entamer l’omelette.
— Si. Je mange des œufs.
— Ça fait longtemps que tu… que tu ne manges plus de viande ?
— Depuis gamine.
— Ah oui ? »
Elle acquiesce, pioche dans le tas de riz et s’interrompt.
« Tu as trouvé le plant de romarin ? » demande-t-elle.
Il relève la tête vers elle. Elle s’est arrêtée de mâcher. Elle a un air
légèrement surpris sur le visage.
« Oui. Je… J’en ai mis dans le riz… Tu aimes ?
— Oui. »
Mais elle ne reprend pas sa mastication. Elle reste immobile.
« Alors tu as trouvé le plant de romarin ? »
Cette information semble sacrément la perturber et il ne comprend pas
pourquoi. Il répond, mal assuré :
« Oui… Derrière le camping-car. »
Il se demande s’il a fait quelque chose de mal. Mais alors, il voit se
dessiner sur son visage un sourire. Un vrai sourire. Le premier en quatre
jours. Comme un rayon de soleil. C’est inattendu. Elle sourit à cause du
romarin… Il en reste sans voix, sa fourchette à la main. Il tente de
prendre la mesure de ce qui vient de se passer mais il n’y arrive pas. Bon
sang, elle sourit à cause du romarin… et elle est sacrément jolie comme
ça !
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