Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 2 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 2

2

 

 

Émile a le cœur qui bat étrangement fort, la gorge nouée. Il ne sait pas

vraiment ce qu’il fait. Il a du mal à conduire ce camping-car. Il n’en a

jamais conduit avant. Au feu rouge il se regarde dans le rétroviseur,

furtivement. Il a la tête des mauvais jours. Des cernes sous les yeux. La

barbe hirsute. Il monte le volume de la musique encore plus fort. Il ne

veut pas repenser à ce qu’il vient de faire, à ce qu’il vient de laisser ou

plutôt à ceux qu’il vient d’abandonner. Il l’a fait vite, très vite, avant de

changer d’avis. La veille encore il hésitait et ce matin il part.

Le feu passe au vert. Il suit le panneau qui indique l’autoroute, passe le

rond-point. La sortie 3 est en vue. C’est là qu’il a pris l’autoroute pendant

presque vingt-six ans, chaque été, avec ses parents et sa sœur, pour partir

dans le Sud. Il chasse les souvenirs. Il n’en veut plus. Plus pour le

moment. Il doit se concentrer sur ce qui va arriver.

Il baisse le volume de la musique en entrant sur le petit parking

d’entrée de l’autoroute. Il n’y a pas foule en ce lundi, à l’heure du

déjeuner. Il consulte l’heure sur le tableau de bord. Il est en avance de dix

minutes. Elle ne doit pas être arrivée. Le parking est désert. Qui va

l’emmener ? Un ami ? Un parent ? Que leur racontera-t-elle ? Il stationne

le camping-car et coupe le moteur au moment même où il aperçoit un

mouvement, au bout du parking. Il y a un arbre là-bas, tout au bout. Un

arbre unique qui a poussé dans un minuscule coin d’herbe, à l’entrée de

l’autoroute. La fille est là, assise au pied de l’arbre. Pas de doute, c’est

bien elle. Elle est assise en tailleur avec un chapeau noir à large bord sur

la tête. Elle a posé un gros sac à dos rouge contre l’arbre, à côté d’elle.

Elle l’observe en hésitant, la main en visière pour se protéger du soleil. Émile coupe le contact, ouvre la portière et la fille se lève, au loin sur le

parking. Elle porte une très longue robe noire, qui lui descend jusqu’aux

chevilles et masque ses formes. Il n’en est pas très sûr, car elle est encore

loin, mais elle lui semble mince, plutôt frêle, perdue au milieu de sa

grande robe. Il avance. Elle aussi. Il se sent un peu bête et maladroit.

Encore pire que lors d’un premier rendez-vous. La voilà devant lui. Elle

est frêle. Toute menue. Elle a des épaules fines. Il se demande comment

elle peut porter un sac à dos si gros. Sous son grand chapeau noir se

cachent un visage fin, des petits yeux marron sans éclat, des cheveux

châtain clair emmêlés, ni vraiment lisses ni vraiment ondulés. Elle doit

être belle quand elle le veut, quand elle peigne ses cheveux, quand elle

dessine un trait noir sur ses yeux, quand elle ne se noie pas dans des

vêtements trop grands et quand elle ne se cache pas dans l’ombre de son

chapeau. Mais là elle a simplement l’air petite. Petite et un peu terne. Un

peu négligée.

« Salut », dit-il, la gorge un peu nouée.

Elle lève la tête pour lui répondre. Elle doit à peine faire 1,57 mètre,

elle a raison.

« Salut. »

Elle n’ajoute rien de particulier. Il se trouve un peu pris au dépourvu. Il

se l’est imaginée autrement. Le ton de son premier message laissait

deviner une fille à l’aise, une fille légère, un peu désinvolte, un peu

dingue. Pas cette espèce de petit bout de femme mangée par son chapeau,

et tellement timide. Il se sent obligé de poursuivre car il sait qu’elle ne le

fera pas :

« Eh bien c’est moi. Je suis… Je suis Émile. »

Elle hoche la tête, esquisse un semblant de fragment de sourire.

« Moi Joanne.

— Tu… Tu es là depuis longtemps ?

— Deux heures.

— Oh ! Je ne savais pas… Je suis désolé !

— Ce n’est rien. On m’a déposée plus tôt que prévu. »

Elle a une petite voix qui porte très peu. Décidément, elle n’a rien à

voir avec la fille du premier message.

« Tu t’es fait amener en voiture ?

— J’ai fait du stop.

— Ah. »

Il ne trouve rien d’autre à ajouter. Elle est là, plantée devant lui avec

son énorme sac à dos rouge alors il ajoute :

« On… Tu es prête ? On y va ? »

Elle hoche la tête. Ils se dirigent tous les deux vers le camping-car. Elle

a une démarche lourde et légère à la fois. Lourde car elle semble porter

un lourd fardeau. Légère parce qu’elle semble flotter au-dessus du sol. Il

lui ouvre la portière. Elle jette à peine un coup d’œil à l’intérieur du

véhicule alors il lui dit quand même :

« Voilà le camping-car. Voilà où on vivra. »

Ça lui paraît étrange de prononcer ces mots. Voilà où on vivra. Il n’a

vécu qu’avec Laura. Et aujourd’hui il va partager ce minuscule véhicule

avec une parfaite inconnue. Elle balaie l’arrière du véhicule des yeux.

« Oh. Parfait. »

Il ne décèle aucune émotion particulière dans sa voix, aucun éclat dans

ses yeux. Elle semble être totalement indifférente à tout ce qui lui arrive.

Émile prend place sur le siège conducteur. Elle boucle sa ceinture. Elle

n’a toujours pas enlevé son chapeau. Il a l’impression qu’elle ne le fera

pas. Il se trémousse, mal à l’aise sur son siège, laisse échapper un rire

nerveux.

« Pour l’itinéraire, on… »

Le rire nerveux se termine en toussotement.

« On ne s’est pas mis d’accord. On ne sait pas où on va… »

La situation lui paraît tout à coup parfaitement absurde. Se retrouver

là, à l’avant de ce camping-car, avec cette fille totalement absente à elle-

même, sans même savoir où ils partent. La voix fluette s’élève :

« Ça n’a pas d’importance pour moi. »

Qui elle est et qu’est-ce qu’elle fout là ? Bon sang, qu’est-ce qu’elle

peut bien fuir pour se jeter dans le véhicule du premier type venu, sans se

soucier de son propre sort ? Ils ont décidé qu’ils prendraient la direction

des Pyrénées. Ils ne disent pas un mot sur le trajet. Émile essaie de lui

jeter des coups d’œil discrets mais il est sûr d’être tout sauf discret.

Pourtant il ne peut pas s’en empêcher. La phrase est tombée comme ça,

sans appel, sans détour, sans faux-semblant : ça n’a pas d’importance

pour moi. Et il sait qu’elle dit parfaitement vrai. Elle se moque d’où ils

vont, de qui il est, de la raison pour laquelle il part, de ce qu’il peut bien

lui arriver… Tout cela n’a aucune importance pour elle. Elle ne cherche

qu’à fuir. Qui ? Quoi ? Ça le rend dingue.

Il a compris maintenant. Il s’est fourvoyé. Le ton de son message,

totalement décalé… Il a pris cela pour du défi, de l’espièglerie. Il a cru

avoir affaire à une personnalité hors norme, un peu loufoque, un peu

extravertie. Il s’est trompé. Le ton était bien décalé oui, mais pour une

raison simple… Cette fille est à côté de la plaque, à côté de ses pompes, à

côté de sa vie. Elle est perdue. Elle est ailleurs. Elle doit être à peine

consciente d’être vivante.

 

Ils roulent, la musique est faible, presque en sourdine. La fille a les

yeux fixés sur la route. Elle est parfaitement immobile.

« Tu me dis si tu veux ouvrir la fenêtre…

— Oui.

— Si tu veux t’arrêter…

— Oui. D’accord. »

Les kilomètres défilent. Il commence à s’habituer au camping-car, à sa

conduite, au silence de la fille aussi. Il se dit que ça tombe bien, qu’il n’a

pas vraiment le moral ni l’envie de parler. Il a la gorge nouée, les larmes

au bord des yeux mais il se contient. Hier il était chez ses parents pour

leur ramener les dates de sa première session d’essai clinique.

« Maman, pour que tu le notes dans ton agenda… Si jamais tu veux

m’accompagner. »

Il a regardé « Question pour 1 000 euros » avec son père, quelques

instants, pendant que sa mère arrosait ses orchidées, à côté d’eux. Puis il

est passé chez Marjorie, pour l’aider à remplacer l’ampoule du lustre,

dans le salon.

« Mais Émile… Il ne fallait pas te déranger pour ça… Ça fait trois

mois que je fais sans… »

Elle a semblé surprise. Son mari, Bastien, travaille dur. Ça n’a pas été

facile avec l’arrivée des jumeaux. Ils ont du mal à joindre les deux bouts.

Bastien a peu de temps pour les petits travaux de la maison et quand

l’ampoule du lustre a rendu l’âme, trois mois plus tôt, Marjorie a

demandé à Émile s’il pouvait passer à l’occasion, pour la lui changer. Il

ne l’a jamais fait, bien sûr. Non qu’il n’aie pas le temps… Non, il a

repoussé cette tâche qui n’était pas si importante, trois mois durant. Mais

hier il y est allé. Il est passé acheter une ampoule en grande surface puis

il s’est rendu chez Marjorie. Bastien était au travail. Les jumeaux

prenaient leur goûter, après l’école. Marjorie nettoyait le plan de travail.

« Je viens pour l’ampoule », a-t-il annoncé.

Marjorie lui a installé un escabeau dans le salon. Les jumeaux se sont

postés en bas, pour observer, intrigués. Après ça, Marjorie lui a servi le

café, elle a insisté pour qu’il reste manger avec eux le soir mais il a

répondu qu’il ne pouvait pas, qu’il devait passer chez Renaud. Il a quand

même attendu que Bastien rentre du travail pour prendre un deuxième

café avec lui, parler de tout et de rien. Puis il est parti. Il a dit : « À

plus. » Il a filé vite, très vite, chez Renaud. Ce n’était pas le moment de

pleurer ou de se laisser aller. Il avait encore un adieu secret à faire, un

visage à imprimer avant de partir, demain. Alors il est allé sonner chez

Renaud, une boîte d’œufs à la main.

« Ma mère m’en a encore ramené ! Deux boîtes en une semaine ! Ils

vont pourrir. Je vous les amène pour que vous les fassiez rapidement. »

Renaud a voulu dire quelque chose. Il est devenu étrangement pâle.

Mais Laëtitia était à côté. Elle a dit :

« Oh c’est sympa ! Tu prends un apéritif avant de repartir ? »

Il a fait exprès de venir à cette heure-là car il savait que Laëtitia serait

là. Il savait que Renaud ne pourrait pas l’interroger, le prendre à part,

s’effondrer sur son épaule. Ça n’était pas très fair-play de le prendre

comme ça, à la traître, mais il ne voulait pas d’adieux. Il n’a jamais aimé

ça. Laëtitia lui a servi un Martini qu’ils ont bu tous les trois dans le salon.

Émile a pris Tivan dans ses bras, pour le faire crier un peu.

« Il m’aime toujours aussi peu ton morveux ! »

Renaud était pâle et silencieux. Il ne parlait pas. Il se doutait que

quelque chose clochait, que cette visite était peut-être la dernière. Au

moment de filer, sur le pas de la porte, Renaud a essayé de le retenir.

« Émile, attends… »

Laëtitia était repartie au salon après l’avoir salué.

« C’est quoi, cette histoire d’œufs ? Ne me prends pas pour un con ! »

Renaud l’a regardé avec une douleur profonde au fond des yeux. Émile

a répondu :

« Je dois vraiment y aller, vieux. »

Il lui a donné une accolade et il s’est mis à dévaler les escaliers à toute

vitesse. Renaud a hurlé de toutes ses forces, dans la cage d’escalier :

« ENFOIRÉ ! »

Car il avait bien compris. Il savait qu’Émile fuyait comme un voleur

sans lui dire adieu. Émile a entendu Laëtitia sortir sur le perron,

demander à Renaud :

« Qu’est-ce qui te prend ? »

La porte de leur appartement s’est refermée. Émile n’a plus rien

entendu. Il est passé prendre son sac à dos chez lui, il a fermé à clé. Il a

dormi dans le camping-car cette nuit-là, sur le parking en centre-ville,

pour être sûr de ne pas être dérangé. Pour être sûr que Renaud ne se

pointerait pas, et ne défoncerait pas la porte. Il a fait une nuit blanche. Il

n’a pas pu fermer l’œil de la nuit.

Il essaie de chasser tout ça. C’est encore trop douloureux. Il n’a jamais

fait ce genre de choses. Il se demande si c’est aussi douloureux pour

Joanne, si c’est pour cela qu’elle ne décroche pas un mot et qu’elle a l’air si perdue. Peut-être. Ça n’est pas si mal finalement, qu’ils gardent le

silence tous les deux, qu’ils respectent l’un et l’autre ce moment difficile.

 

Ils s’arrêtent sur une aire d’autoroute pour se dégourdir les jambes.

Joanne reste plantée à côté du camping-car. Émile fait quelques pas en

direction de la boutique. Il a compris beaucoup de choses en quelques

heures. Des choses qu’il ignorait. Il ne savait pas que ça pouvait être

aussi doux et aussi précieux de changer une ampoule, de voir sa sœur

sourire, de regarder « Question pour 1 000 euros » à côté de son père, de

sentir sa mère s’activer autour de ses orchidées, d’entendre pleurer le

morveux pendant que Laëtitia faisait couler le Martini dans son verre,

pendant que Renaud regardait par la fenêtre. Il ne savait pas que ça valait

cher. Il a cru qu’il n’avait plus rien quand Laura est partie, qu’il ne lui

restait que du vide et des choses insignifiantes. Il n’a pas vu ce qui lui

restait, des petites choses de rien du tout qui font qu’on se sent aimé

quand même, qu’on reste en vie.

Il ravale ses larmes tandis qu’il passe les portes vitrées de la boutique

de l’aire d’autoroute. Il n’a pas faim mais l’après-midi est déjà bien

avancé et il faut qu’il achète quelque chose en prévision de ce soir. La

faim finira bien par arriver. Il choisit un sandwich dans la vitrine

réfrigérée, puis il déambule dans les rayons. Il ne sait pas si Joanne a

quelque chose à manger. Il décide de prendre un paquet de chips au cas

où et deux compotes. Il attrape une boîte de conserve de petits pois et une

autre de lentilles. Au cas où… Cela constituera quelques réserves. Arrivé

à la caisse, il ajoute une bouteille d’eau à ses courses et tend sa carte

bleue.

« Seize euros quarante-six, s’il vous plaît. »

Sur le parking, il fait une chaleur étouffante. Le soleil de juillet est

brûlant. Joanne s’est assise dans un petit coin d’herbe qui borde le

camping-car. Elle a étendu ses jambes devant elle, dévoilant quelques

centimètres de ses tibias. Ils sont pâles, elle n’a pas dû beaucoup prendre le soleil dernièrement. Émile la rejoint, son petit sachet en plastique à la

main.

« Tu veux manger ? Je nous ai pris quelques provisions. »

Elle lève la tête vers lui et la secoue de gauche à droite.

« Ça va, je te remercie. Pas pour le moment. »

Elle semble avoir repris un peu de vie. Ses phrases sont plus longues.

Alors il s’asseoit à côté d’elle, sur le coin d’herbe, et demande : « Ça

va ? » comme s’ils se connaissent bien. Elle hoche la tête.

« Ça va. »

Elle hésite, puis ajoute :

« Tu sais où on passe la nuit, ce soir ? »

Émile hausse les épaules.

« Non. Je comptais m’arrêter au hasard, quand j’aurais sommeil. Mais

si tu as une envie précise…

— Oh non ! Je demandais comme ça… »

Le silence retombe. Une question intrigue Émile tout à coup. Il ne peut

se retenir de la poser :

« Comment tu es tombée sur mon annonce ? »

Le visage de Joanne disparaît sous son chapeau car elle baisse soudain

la tête. Elle se donne une contenance en arrachant quelques brins d’herbe.

« J’avais décidé de partir. J’avais besoin d’une voiture. Je consultais

les petites annonces pour en trouver une. »

Émile attend la suite. Il n’y en a pas.

« Et tu es tombée sur mon annonce comme ça ?

— Elle était sur la page d’accueil. Je… je crois que tu as dû avoir pas

mal de vues car elle apparaissait dans les plus consultées les dernières

vingt-quatre heures.

— Ah oui ? »

Il a un sourire mi-amusé mi-triste.

« Il faut dire qu’elle était un peu surprenante cette annonce, non ? »

Joanne hausse les épaules.

« Oui, sans doute. »

Visiblement, elle ne l’a pas trouvée surprenante, elle. Ou elle est trop

ailleurs pour s’en rendre compte.

« Je pensais que ça effraierait une femme, une annonce pareille. »

Il insiste un peu, pour provoquer une réaction.

« Oh… Non… Pas moi. »

Il comprend qu’il n’obtiendra pas de réponse plus précise. Il se relève

avec des mouvements lents, lui demande :

« Tu veux aller aux toilettes ? Te dégourdir encore un peu les

jambes ? »

Elle secoue la tête.

« Non ça va.

— On repart alors ?

— D’accord. »

 

Il fait plus frais dehors. Le soleil décline à l’horizon. Ils ont roulé

plusieurs heures encore. Et puis Émile a cru qu’il allait s’endormir sur le

volant. Avec la nuit blanche, les émotions… Ça faisait beaucoup à

endurer pour aujourd’hui. Il a décidé de s’arrêter. Il a stationné le

camping-car au bord d’une nationale, à proximité de Brive-la-Gaillarde.

Il est à peine dix-huit heures mais il est affamé maintenant. Ils ont sorti

une table pliante et deux chaises d’un placard mural à l’intérieur et ils les

ont posées au bord de la route, s’improvisant un coin terrasse.

« Tu veux manger quoi ? »

Joanne a lorgné les chips, le sandwich, les compotes. Elle a choisi une

compote.

« C’est tout ?

— Je n’ai pas très faim. »

Elle a mangé sa compote debout, sans prendre place à table avec lui.

Ensuite elle a demandé si elle pouvait prendre une douche, si le réservoir

d’eau était rempli.

« Vas-y. J’ai vérifié ce matin. On a encore cinquante litres. On le

remplira demain. On essaiera de trouver une aire de service pour camping-cars… »

Elle a hoché la tête et disparu à l’intérieur. Maintenant il est là, assis à

la table pliante, au bord d’une nationale, mangeant son sandwich sous-

vide. Son téléphone, éteint, est posé à côté de lui. Il ne le rallumera plus

jamais. Ou pas avant très longtemps. Il n’a pas laissé de mot, à personne.

Il le fera plus tard. Il écrira une lettre et il la postera à ses parents. Ils

feront suivre à Renaud et à sa sœur.

De temps en temps, une voiture passe. Quand elle s’éloigne, le silence

retombe. On n’entend plus que l’eau de la douche. Il note encore

l’absurdité de la situation. Lui qui mange sur le bord de la nationale.

Joanne qui prend sa douche à quelques mètres. Ce soir ils vont s’allonger

côte à côte, sur le matelas double, dans le toit relevable du camping-car.

Il espère qu’elle n’est pas claustrophobe. L’endroit est étroit… Peut-être

refusera-t-elle de dormir à côté de lui… Peut-être préférera-t-elle

s’allonger sur la banquette, devant la table, en bas.

Ils se diront « bonne nuit », rien d’autre, car ils ne parlent presque pas.

Ils pourraient être un vieux couple, voyageant ensemble.

 

Le bruit de la douche s’arrête. Émile engloutit les dernières bouchées

de son sandwich et se renverse en arrière sur sa chaise pliante. Il ne va

pas tarder à aller s’allonger sur le matelas. Il se sent épuisé. Il pèse des

tonnes. Il entend des bruits sur le gravillon. Joanne s’approche, enroulée

dans un peignoir. Elle a les cheveux mouillés qui dégoulinent sur son

visage. Il la reconnaît à peine comme ça. Elle a l’air embêtée.

« Émile… »

Cela lui fait étrange de l’entendre prononcer son prénom. C’est la

première fois. Il va devoir s’y habituer.

« J’ai terminé le réservoir d’eau… Je suis désolée… Je ne pensais pas

que ça allait si vite… »

Il a un geste désinvolte de la main.

« Ce n’est rien.

— Oui mais… si tu voulais te laver…

— On verra ça demain. »

Elle ne semble pas plus soulagée. Elle a toujours cet air embêté, la tête

rentrée dans les épaules.

« Est-ce que tu crois que je pourrais emprunter le placard mural…

pour ranger mes affaires ? »

Il lui adresse un sourire rassurant.

« Oui. Bien sûr. Tu peux ranger quelques trucs sous l’évier aussi…

— Et tes affaires ?

— Il y a d’autres rangements sous la banquette. Ce sera mon coin.

— D’accord. Merci. »

Elle repart vers le camping-car. Émile s’étire, se lève.

« Je laisse la table et les chaises dehors ? » demande-t-il fort, pour

qu’elle l’entende depuis l’intérieur.

La tête de Joanne apparaît dans l’encadrement de la porte.

« Pourquoi ?

— Je vais me coucher. J’ai quelques heures de sommeil à rattraper.

— Ah… Oui, laisse-les. Je les plierai avant d’aller dormir. »

Il récupère l’emballage du sandwich qu’il froisse dans sa main, son

téléphone toujours éteint, et regagne l’intérieur du véhicule. Joanne est

agenouillée devant son sac à dos. Elle en extrait des tas de vêtements,

avec des gestes lents. Elle se lève, ouvre la porte du placard mural, là où

étaient stockées la table et les chaises pliantes. Il y a de quoi ranger pas

mal d’affaires. Ils ne seront pas trop à l’étroit.

« C’est à toi ? » demande-t-elle.

Elle vient de découvrir un carton, tout en bas du placard. Elle s’apprête

à le prendre mais Émile l’interrompt, un peu trop brusquement :

« C’est à moi, laisse ! »

Elle stoppe net son geste. Il ne sait pas s’il l’a froissée. Elle n’en

montre rien. Elle recommence son rangement. Ce sont des photographies

qu’il a empilées dans le carton. Des années et des années de

photographies. Émile se radoucit :

« Je vais déplier le toit. C’est là-haut qu’on dormira. »

Il lui indique la petite échelle en corde, dans le fond du véhicule, qui

permet d’accéder au toit et à la couchette.

« D’accord. »

Il n’a jamais relevé un toit de camping-car. Il se bagarre avec le

mécanisme pendant dix longues minutes. Quand Joanne passe la tête

pour demander « Tu t’en sors ? », il vient de terminer.

« Tout est bon. »

Il regarde sa montre. Il est dix-neuf heures.

« Bon, je vais me coucher… Si tu veux rester un peu dehors, il y a des

bougies sous l’évier. Et un briquet.

— D’accord. Merci.

— S’il y a quoi que ce soit, n’hésite pas à me réveiller… ou à fouiller.

Fais comme chez toi.

— D’accord, répète-t-elle.

— Bonne nuit. »

Il disparaît au bout de l’échelle, sous le toit. Le matelas est confortable

mais peu large. Il ne faudra pas trop bouger. Il se déshabille comme il

peut, en position couchée. Il n’y a pas assez de hauteur pour se tenir

assis, ici. Il garde juste un tee-shirt et son caleçon, dépose ses vêtements

sales au niveau de ses pieds. Il se laisse tomber sur l’oreiller avec

soulagement. Il ne mettra pas longtemps à s’endormir ce soir.

 

Il doit être trois heures du matin, peut-être plus. Il met une longue

minute à réaliser où il se trouve. Peut-être parce qu’il ne reconnaît pas

l’endroit. Peut-être à cause de sa mémoire qui fiche le camp. Il ne sait pas

pour combien de temps encore il est capable de se rappeler qui il est, qui

il était, pourquoi il est là. Les médecins sont incertains.

« Cela peut durer des mois avant que la mémoire ne se dégrade

vraiment. Ou cela peut aller très vite. On n’en sait rien. »

Il est le second cas en Europe. Ils n’ont pas assez de recul.

Le camping-car est baigné d’une lumière blanche. La lune. Tout est

silencieux autour. La forme immobile de Joanne se découpe dans cette lueur blanchâtre, tout près de lui. Elle dort sur le côté. Elle lui tourne le

dos. Elle avait raison, elle ne ronfle pas. Il ne peut observer que son dos,

frêle, et ses cheveux, éparpillés sur l’oreiller. Dans la pénombre on

distingue mal les couleurs et ses cheveux ne paraissent plus si clairs. On

pourrait croire qu’ils sont bruns maintenant. Et lisses. On pourrait croire

qu’elle est Laura.

Émile a un tic nerveux sur le visage. Un rictus qui ressemble à un

sourire. Il sait que c’est ridicule, que ça ne rime à rien mais pour

quelques minutes, il veut l’observer dormir en imaginant qu’elle est

Laura. Il se rapproche imperceptiblement, jusqu’à avoir le nez dans ses

cheveux. Ils ne sentent pas Laura et ils n’ont pas le même aspect mais

son imagination fera le nécessaire. Il l’écoute respirer, il ne bouge pas. Il

s’imagine Laura. Ses jambes musclées, ses cheveux parfaitement lisses

qui recouvrent ses épaules, son cou qu’il a toujours trouvé si sensuel, ses

épaules rondes, juste charnues comme il faut, ses seins, comme deux

belles pommes, pas très gros mais parfaitement dessinés. Et son ventre…

Son ventre délicieux… Un peu mou, ça la faisait râler, mais tellement

moelleux… C’est là qu’il préférait l’embrasser : sur le ventre. Ses lèvres

rebondies. Ses fesses… Il ferme les yeux, essaie de calmer l’emballement

dans sa poitrine. Les épaules de Joanne sont trop fines. Laura n’était pas

comme Joanne. Elle était toute en formes, toute en courbes. Charnue

mais musclée. Elle n’était pas cette petite chose fragile. Non, elle était

pleine, elle respirait la vie.

Joanne pousse un soupir dans son sommeil. Émile se prépare à fermer

les yeux, pour faire semblant de dormir, si jamais elle se retournait, mais

elle ne bouge pas. Elle continue de dormir, toujours de dos. Il se

concentre sur les cheveux, juste les cheveux. Ils pourraient être ceux de

Laura. Et ça marche. Laura est là. Laura dort tout près de lui. Elle est

venue avec lui pour son ultime escapade. Ils sont tous les deux, rien que

tous les deux dans ce camping-car. Elle restera là, elle ne partira pas. Ils

se sont retrouvés. Il est sûr qu’elle a son sourire taquin et légèrement

insolent, qu’elle fait semblant de dormir, juste pour le narguer, juste pour lui donner envie de passer une main autour de son ventre et une autre

dans son cou, puis sur ses seins. Ensuite elle ne pourra plus faire

semblant de dormir. Elle poussera un petit soupir et il collera sa bouche

dans ses cheveux, contre son oreille. Il se plaquera contre son dos, elle lui

dira : « Tu as envie de moi ? » Elle adore qu’il ait envie d’elle. Elle le lui

fait répéter, sans cesse. « Dis-le-moi, dis-le que tu as envie de moi. »

Une voiture passe à côté du camping-car à toute vitesse, et Émile sort

de sa rêverie, brutalement. C’est violent. C’est la douche froide. Il tire la

couverture à lui, avec brusquerie, se retourne. Il a les sourcils froncés,

une boule dans la gorge. C’est de sa faute aussi. C’est Joanne. Elle est là,

elle dort à côté de lui et elle a ses cheveux sur l’oreiller… De quel droit

elle fait ça ?

 

Ils n’ont pas échangé plus de deux phrases ce matin. À cause de

l’épisode de cette nuit, sans doute. Émile se sent encore de mauvaise

humeur. Il sait que c’est idiot et qu’elle n’y est pour rien mais il ne peut

pas s’en empêcher. Et puis il l’a trouvée ce matin en train de manger des

lentilles, à même la boîte de conserve, et ça l’a foutu en rogne. Il ne sait

pas pourquoi. Il n’arrête pas de songer qu’il n’aurait pas dû l’amener,

qu’il aurait été bien mieux tout seul. Mais voilà, elle est là… Il ne sait pas

s’il pourra s’en débarrasser et de quelle façon.

« Tourne ici », indique Joanne.

Ils roulent depuis neuf heures. Ils sont à la recherche d’une aire de

service pour camping-cars pour remplir leur réservoir d’eau. Ils en auront

besoin pour la douche et la vaisselle. Il faut qu’ils vident leurs WC

chimiques aussi.

« Tu es sûre ? » demande-t-il avec mauvaise humeur.

Joanne ne se laisse pas perturber.

« Ils l’indiquent là. »

Il tourne sur la route qu’elle lui désigne. Elle a raison. L’aire de service

est bien là. Ils sortent du véhicule. Le soleil matinal est déjà brûlant.

Émile s’agenouille sous le véhicule, pousse un soupir de découragement.

« Je n’ai jamais fait ça… »

Joanne reste à côté de lui, les bras ballants. Elle a remis son large

chapeau qui lui cache le visage.

« Moi non plus. »

Il se relève avec mauvaise humeur, regarde autour de lui. Un couple de

cinquantenaires vient de se garer à quelques mètres de là. Ils ont un

camping-car du même modèle.

« Tiens, appelle-nous ce type là-bas. Il doit bien savoir comment

faire. »

Il regarde Joanne obtempérer et s’éloigner, dans sa robe noire qui lui

tombe jusqu’aux pieds. Il se dit qu’elle est bien trop gentille. Laura

l’aurait envoyé promener. Elle l’aurait regardé avec son sourire insolent

et elle aurait répondu : « Toi, va voir ce type. Moi j’ai toute ma journée. »

Elle se serait allongée dans l’herbe. Elle aurait refusé de se relever tant

qu’il ne se serait pas excusé de lui avoir parlé sur ce ton. Ensuite elle

aurait consenti à l’aider mais en gardant une petite moue boudeuse et il

aurait eu envie de lui dévorer le cou.

« Bonjour. »

Les deux cinquantenaires sont là, de retour avec Joanne.

« Apparemment vous avez besoin d’aide ? »

Joanne est cachée dans l’ombre de son chapeau. Émile serre la main de

l’homme et fait un signe du menton à la dame.

« Bonjour. Oui… Disons que je viens de l’acheter… Je ne sais pas

encore comment il fonctionne.

— Vous voulez faire quoi ? Remplir le réservoir d’eau ?

— Oui…

— Et pour les toilettes, vous savez comment ça marche ? »

Émile hésite.

« Plus ou moins… »

L’homme a un sourire amusé qui signifie qu’il n’est pas dupe.

« Allez, ce n’est pas grave. Il faut bien débuter un jour. »

Il remonte ses manches et s’agenouille.

« Allez, venez voir, ce n’est pas sorcier. »

 

Émile regarde repartir le couple de cinquantenaires avec un élan de

reconnaissance. Ils viennent de lui sauver la vie. Dire qu’il est parti en

camping-car sans même savoir en vider les toilettes ! Il est vraiment idiot

parfois. Joanne l’a surpris. Elle a remonté sa robe au-dessus des genoux

et elle s’est mise à la tâche. Elle a des bras minuscules – il est sûr qu’il

peut en faire le tour avec deux doigts – mais elle a porté le réservoir

d’eau avec lui, puis elle est allée vider le bac des toilettes chimiques et l’a

remis en place. Elle ne rechigne pas à la tâche. Elle n’a pas l’air si fragile

quand on la voit travailler. Ça lui a rappelé une phrase de son mail : Je

mesure 1m57 à peine, mais je suis capable de porter un sac à dos de

20 kilos sur plusieurs kilomètres. Il a souri et ça l’a adouci. Il a été injuste

avec elle ce matin. Il ne peut pas lui reprocher de l’avoir fait replonger

dans le souvenir de Laura, cette nuit…

« On fait une pause avant de reprendre la route ? » propose Émile alors

qu’elle s’apprête à remonter dans le véhicule.

Elle se retourne vers lui, hausse les épaules.

« Comme tu veux.

— Il y a un petit ruisseau derrière l’aire de service », ajoute-t-il.

Ils se dirigent tous les deux vers le petit ruisseau. Il est presque midi.

Le soleil tape fort. Ils s’installent sous les arbres. Émile retire ses

chaussures, ses chaussettes. Il s’approche de l’eau et y trempe ses pieds

en poussant un soupir de soulagement.

« Tu devrais venir, ça fait un bien fou ! » lance-t-il à Joanne.

Elle s’est assise en tailleur sous un arbre. Il s’attend à la voir refuser

poliment, mais il se trompe. Elle se relève lentement et le rejoint au bord

de l’eau. Émile regarde les têtards filer entre ses doigts de pied. Joanne

s’accroupit pour retirer ses sandales dorées.

« Un peu d’eau fraîche, un peu d’ombre et c’est parfait », déclare-t-il.

Il a envie de se rattraper de sa mauvaise humeur de ce matin. Il ne sait

pas si cela fonctionne car Joanne est toujours aussi inexpressive. Il la regarde entrer un pied dans l’eau, puis un second. Elle ferme les yeux,

sans doute de plaisir.

« Après ça, on ira faire les courses ? demande-t-il.

— Oui. »

Le silence retombe et ils restent là, debout, les deux pieds dans le

ruisseau, profitant de la fraîcheur des arbres.

Il observe le dos immobile de Joanne. Il songe que ça ne change pas

grand-chose, qu’elle soit là ou non. Elle parle peu. Elle ne tient pas de

place. Elle respire à peine. Mais elle est là, elle ferme les yeux au contact

de l’eau fraîche, elle agite ses doigts quand un rayon de soleil la caresse

et ça fait une présence, une présence douce.

 

Le soleil décline doucement. Ils ont garé le camping-car sur un petit

terrain mis à disposition par la municipalité. Il y a d’autres voyageurs sur

ce terrain. Émile et Joanne les ont salués, de loin. Ils se sont arrêtés à

l’ombre, dans l’herbe. Ils ont installé la table et les chaises pliantes sous

les arbres. Joanne a proposé de sa voix frêle de préparer une salade et elle

s’est assise à la table pour découper les tomates et les poivrons. Émile

s’est assis en face et il a sorti son guide de voyage. Cet après-midi, quand

ils ont fait les courses, ils ont acheté un guide de voyage pour les

Pyrénées. Il y a une carte géante, des photos des plus beaux points de vue

et des itinéraires de randonnées. Les aires de service pour camping-cars

sont annotées. Émile est penché au-dessus de la carte géante, qu’il a

dépliée. Il se frotte le menton, entoure un nom de ville de temps en

temps. Joanne continue de découper les tomates, indifférente. Quelques

mètres plus loin, des enfants jouent avec un ballon en criant. Une dame

se fait bronzer devant son camping-car. Un chien jappe. Eux, ils sont

silencieux.

Émile referme la carte en s’étirant. Il a l’air presque surpris de voir

Joanne en face de lui, à la table. Il ne peut s’empêcher de lui sourire

quand elle relève vers lui son visage, à moitié mangé par son grand chapeau. Elle ne lui rend pas son sourire car elle baisse la tête très vite et

se remet à découper ses tomates. Émile se lève.

« Je vais me doucher. »

 

Il rêve d’une douche fraîche mais l’eau du réservoir a subi la chaleur.

Elle est tiède. Il fait attention à ne pas la laisser couler trop longtemps. Ils

n’ont qu’un réservoir de cent litres. Ce n’est pas beaucoup. Le miroir de

la salle de bains est minuscule et il songe qu’il va avoir du mal à

entretenir sa barbe. Peut-être qu’il la laissera pousser librement. Il est là,

songeur, à s’observer dans le miroir embué de la salle de bains. Il se dit

que cette deuxième journée a été moins étrange que la précédente, que la

présence de Joanne dans ce camping-car, à ses côtés, lui semble déjà

moins absurde. Peut-être qu’ils vont finir par prendre leurs marques tous

les deux…

Quand Émile ressort du camping-car, torse nu, la chaleur est encore

étouffante. Joanne est affairée à mettre la table. Elle dispose les couverts,

à côté des assiettes. La salade est prête. Elle a dû préparer une sorte de

vinaigrette car il y a un petit bol, au centre de la table, dans lequel est

disposée une cuillère.

« Oh, lâche-t-il surpris. Merci d’avoir préparé tout ça… »

Elle ne semble pas comprendre pourquoi il la remercie. Elle hausse les

épaules et s’asseoit, avec des gestes lents. Elle attend patiemment qu’il

essuie ses cheveux dans sa serviette.

« Tu aimes cuisiner ? » demande-t-il en prenant place à table.

Elle ne répond pas tout de suite. Elle remplit d’abord leurs assiettes.

« Oui… Enfin… Des choses simples… Des salades, des gratins… »

Elle attrape deux petits morceaux de tomate au bout de sa fourchette et

les picore. Elle mange comme un oiseau. Émile se sent un peu pousser

des ailes. Il l’interroge :

« Tu faisais quoi avant ? »

Elle a un air méfiant :

« Avant ? Avant quoi ?

— Avant notre départ. Tu travaillais, non ?

— Non. Je ne travaillais pas. »

Il hausse les sourcils, surpris.

« Tu n’as jamais travaillé ?

— Si. Bien sûr. »

Elle n’a pas l’air décidée à en dire plus alors il se lance, pour

l’encourager :

« Moi, je mettais en relation des hôtels et des sites de réservation. Je

touchais une commission dès qu’ils concluaient un contrat. C’était nul. Il

fallait sans cesse harceler les hôteliers… Eux, ils étaient toujours

débordés alors ils ne se gênaient pas pour m’envoyer promener. Tu vois

le truc… Je suis content de m’être tiré. »

Elle ne sourit pas. Elle recommence à picorer. Il est surpris quand il

l’entend répondre :

« Moi, j’étais gardienne, dans une école primaire. »

Il s’interrompt dans sa mastication.

« Gardienne ? C’est… C’est étonnant ça.

— Ah ?

— Tu n’as pas une carrure de gardienne… » ajoute-t-il pour se

justifier.

Elle termine d’avaler sa bouchée avant de répondre.

« Je ne faisais pas de la sécurité…

— Non ?

— Non. J’ouvrais la grille de l’école le matin et les salles de cours, le

gymnase, le local à vélos… Je refermais tout le soir. Je faisais un peu de

ménage et je… je ramassais les feuilles mortes ou les détritus dans la

cour. Je donnais des coups de main pour repeindre une salle de classe ou

accrocher un tableau… Je surveillais que personne ne s’introduise dans

l’école le soir ou les week-ends. J’appelais la police municipale si cela se

produisait. Ça n’est jamais arrivé. J’arrosais les plantes aussi… Je traçais

des marelles sur le sol… Ce n’était pas grand-chose mais c’était sympa. »

Émile s’est mis à sourire en l’entendant parler. C’est la première fois

qu’elle se montre aussi bavarde. Il croit presque deviner une expression

au fond de ses yeux mais il n’en sait trop rien, car elle a son immense

chapeau.

« Tu vivais dans l’école ?

— Oui.

— Vraiment ?

— Oui. J’avais une petite maison de fonction, dans la cour. »

Il l’imagine avec sa robe longue et son large chapeau noir, au milieu

d’une cour d’école. Il l’imagine avec un long râteau, en train de déblayer

les feuilles mortes puis avec un arrosoir, s’occupant d’un buisson de

géraniums. Il la voit marcher tranquillement, un grand trousseau de clés à

la main, vers une lourde grille en métal… Ça lui va bien finalement…

Gardienne d’école primaire.

« Tu as fait ça longtemps ?

— Presque huit ans.

— Tu as démissionné ? »

Elle a un mouvement de tête qu’il n’est pas sûr de comprendre. Ce

n’est ni un oui, ni un non. Il décide de ne pas insister. Il ne veut pas la

faire fuir avec ses questions.

« C’est super bon, en tout cas », ajoute-t-il.

 

Ils terminent le repas en silence. Ils écoutent les bruits de leurs voisins

de camping. Les gamins crient, le chien jappe, les adultes ont mis la

télévision au loin, ou la radio. Il y a de la musique de temps en temps,

comme un jingle. La nuit tombe tout doucement. Émile débarrasse la

table et sort deux bougies.

« Tu veux du melon ? demande-t-il à Joanne.

— Non, ça va. »

Elle n’a presque rien mangé. Quelques morceaux de tomates et de

poivrons mais elle a laissé l’essentiel. Émile n’a plus faim non plus, mais c’est parce qu’il a avalé les trois quarts de la salade. Il se rasseoit, allume

les bougies, étend ses jambes.

Il se sent bien ce soir. La journée d’hier et la matinée d’aujourd’hui

n’ont pas été faciles mais ce soir il se sent apaisé. Il se demande à quoi ils

vont bien pouvoir occuper leurs longues soirées, Joanne et lui, pendant

tous ces mois… Joanne se gratte la gorge, elle se lève doucement. On

dirait qu’elle est toujours au ralenti. Elle a des gestes précis mais calmes,

tranquilles, comme si rien, absolument rien, ne pouvait la troubler.

« Je vais… Je vais marcher un peu. »

Il lui sourit.

« D’accord. »

Il la regarde s’éloigner dans l’herbe, sa démarche est lourde et légère.

Derrière le camping-car, un champ totalement grillé par le soleil s’étend

sur plusieurs centaines de mètres. Elle semble errer sans trop savoir où

elle va. Il la voit bifurquer derrière une botte de foin, poursuivre en

direction d’un bosquet d’arbres, s’arrêter quelques secondes et repartir.

Émile s’étire, se relève. Cet après-midi ils ont acheté une bouilloire. Il

a envie de se faire un thé. La chaleur ne l’a jamais empêché de se faire un

thé. Il s’active dans le camping-car, sort les sachets, remplit la bouilloire,

l’écoute siffler, adossé contre le minuscule plan de travail. Il regarde son

téléphone portable posé sur la table, songe qu’il doit déjà contenir des

dizaines de messages vocaux étranglés d’angoisse. Pourtant, Émile est

bien ce soir. Il ressort, sa tasse fumante à la main, reprend sa place à la

petite table pliante. La nuit est bien tombée cette fois. Les bougies

produisent une lueur tremblotante. Certains camping-cars aux alentours

se sont déjà éteints. La lune n’est qu’un mince croissant ce soir. Elle

éclaire faiblement le champ et les bottes de foin. Il plisse les yeux.

Joanne est là-bas, en plein milieu du champ. Elle s’est assise en tailleur.

Elle est immobile. Il voit son chapeau noir, à large bord, qui se découpe

dans l’ombre, et son visage, tourné vers le ciel, qui semble parler aux

étoiles. Je ne parle pas beaucoup, j’aime la méditation, surtout quand je

suis plongée dans la nature.

Un sourire s’échappe de ses lèvres. Il n’était pas si étrange son

message, finalement… Elle a dit l’essentiel. Rien de plus.

 

Il est réveillé dans la nuit par du bruit. C’est Joanne qui grimpe à

l’échelle en corde. Mais ça n’est pas le seul bruit. Ça tambourine contre

le toit du camping-car. Il y a des flashes lumineux aussi. Il se redresse sur

un coude.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? »

Mais il comprend avant qu’elle n’ouvre la bouche car elle est arrivée à

son niveau, en rampant sur le matelas, et il peut voir qu’elle est trempée.

Ses cheveux dégoulinent sur ses épaules. Elle tremble.

« Il y a un orage de chaleur.

— Mince… Tu t’es fait surprendre ?

— Oui. »

Elle se glisse sous la couverture, se met à se tortiller pour enlever sa

robe là-dessous, sans qu’il ne la voie. Émile retombe sur l’oreiller avec

lourdeur. Il a encore très sommeil. Il doit être le milieu de la nuit…

« Il est quelle heure ?

— Deux heures. Ou trois. »

Il lève un sourcil étonné.

« Et tu étais toujours dehors ?

— Je me suis endormie.

— Dans le champ ?

— Oui.

— Ça t’arrive souvent ?

— Parfois. »

Elle est toujours aussi imperturbable. Elle retire enfin sa robe noire

trempée sous la couverture. Émile lui tend un de ses tee-shirts, resté sur

le matelas.

« Tiens, tu le veux pour t’essuyer les cheveux ? »

Elle hoche la tête. Un nouvel éclair zèbre le ciel. Il la regarde procéder

avec ses mouvements tranquilles : elle se redresse en maintenant bien la couverture sur sa poitrine, elle rassemble ses cheveux au sommet de son

crâne, enroule le tee-shirt en turban, autour de sa tête. Elle ne semble

même pas s’apercevoir qu’il l’observe. Elle se recouche, se tourne sur le

côté, remonte la couverture sous son menton.

« Bonne nuit, murmure-t-elle.

— Bonne nuit. »

Il regarde quelques secondes les éclairs illuminer le toit du camping-

car, le matelas, leurs habits, en tas, de part et d’autre du matelas. La pluie

a redoublé d’intensité. Il l’entend grelotter à côté de lui. Ses dents

s’entrechoquent. Il reste ainsi allongé, à écouter les bruits de l’orage

pendant de longues minutes. Le sommeil ne vient pas. À côté de lui,

Joanne aussi s’agite. Elle ne tremble plus mais elle se retourne de temps

en temps. Cela lui fait dire qu’elle ne trouve pas le sommeil non plus. Il

hésite, se racle la gorge :

« Tu ne dors pas ? »

Elle cesse de bouger, laisse passer une seconde, puis deux.

« Non.

— Tu as peur de l’orage ? » demande-t-il pour tenter de plaisanter.

Il est surpris par sa réponse :

« Oui. »

Émile reste quelques secondes interdit, incapable de trouver quoi

répondre.

« Tu veux… que je monte une bougie ici ?

— Non. Ça va aller. »

Il n’a jamais rencontré personne comme cette fille. Elle porte un

réservoir d’eau, elle grimpe dans un camping-car avec le premier venu,

mais elle a peur de l’orage. Il ne peut s’empêcher de sourire.

« Bonne nuit Joanne. »

Ça lui fait étrange de s’entendre prononcer son prénom, comme ça,

dans l’obscurité de la couchette. Il va devoir s’y habituer.

« Bonne nuit », murmure-t-elle.

Il se tourne sur le côté lui aussi, de sorte qu’ils se tournent le dos tous

les deux. Il ferme les yeux, se laisse bercer quelques minutes par le

clapotis de la pluie, le grondement du tonnerre, puis il sombre sans même

s’en apercevoir.

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