Tout le bleu du ciel
Chapitre 10
10
« Émile… Émile, est-ce que vous m’entendez ? »
Bip. Bip. Bip. C’est un son régulier et assez agréable. Comme une
respiration. Ou un battement de cœur. Sauf que c’est un bip. Il y a des
mouvements à gauche. Un tissu qui se froisse. Des voix qui paraissent
lointaines ou qui chuchotent.
« … combien de temps ?
— … amené ce matin… inconscient depuis une heure… jeune fille
dans le couloir…
— … venir ?
— … doit trouver sa carte d’identité… »
Ça n’a aucun sens. Ce rêve est totalement incohérent. Il a du mal à
émerger, à se réveiller tout à fait. Il a l’impression d’être très lourd et
d’avoir mal partout mais c’est sans doute le sommeil qui lui fait cet effet.
« Émile… Émile… Vous m’entendez ?
— Il se réveille ?
— Je crois… Regardez ses paupières. »
Un aveuglement. Comme un flash violent. Il a essayé d’ouvrir les
yeux. Des murs blancs. Une lumière crue. Des personnes en blouse
blanche. Il sent ses yeux qui se révulsent à nouveau. Il va retomber dans
le noir. Il se sent déjà partir mais son cœur se serre. Qu’est-ce que
c’était ? Du blanc. Des blouses. Il sent son pouls s’accélérer. Où est-il ?
Qu’est-ce qu’il fait là ? Il ne devrait pas… Il essaie de lutter contre la
lourdeur qui l’envahit. Il essaie de se raccrocher aux bruits d’un chariot à
roulettes, à ceux d’instruments en métal. Il faut qu’il reste éveillé. Il ne
devrait pas être là. Qu’est-ce qu’on lui fait ? Son pouls s’accélère encore. Il suffoque. Il n’a pas rêvé quand même… Il était bien en montagne. Il
était bien dans les Pyrénées. Il n’a quand même pas imaginé son départ…
Il n’a quand même pas rêvé ce qui a suivi… Le camping-car… Les sacs à
dos… Le lac… La panique totale qui l’envahit l’aide à sortir doucement
de la lourdeur, de l’obscurité. Les sons se font de plus en plus distincts.
De nouveau il entend des voix.
« … genre de malaise…
— … cœur s’accélère…
— … prévenir la jeune fille… »
Deuxième flash. Deuxième aveuglement. Pour la seconde fois il a
ouvert ses paupières trop vite, mais cette fois il est moins surpris, moins
violemment agressé. Il sent qu’il essaie de parler mais aucun son ne sort.
Il y a deux personnes dans la pièce. Un homme avec une blouse blanche.
Une femme qui sort dans le couloir. Il se cramponne aux draps dans le lit.
Il est dans un lit. Il porte une chose étrange, on lui a retiré ses vêtements.
« Monsieur, calmez-vous. Tout va bien. Vous êtes à l’hôpital. On
s’occupe de vous. »
Le médecin semble parler au ralenti. Émile ouvre encore la bouche. Il
a rarement ressenti une frayeur aussi grande. Il avait refusé. Il avait
refusé de mourir branché à des machines. Qu’est-ce qui s’est passé ? Il
avait pris ses dispositions pour que ça n’arrive pas. Ses mains essaient
d’arracher les draps. Le médecin le maintient calmement dans le lit.
« Je sais que vous êtes déboussolé mais ne vous en faites pas. On
s’occupe de vous. On va retrouver votre fichier médical. Ma collègue est
partie chercher votre amie. »
La porte s’ouvre. La femme en blanc est de retour avec une autre
forme plus petite. Il essaie encore de parler mais rien ne se produit. C’est
comme dans les cauchemars. Quand la peur est trop grande et paralyse le
corps tout entier.
« C’est votre amie qui nous a appelés. Vous vous souvenez ? Vous
avez fait un malaise et vous avez chuté. »
Ses pupilles passent de droite à gauche à toute vitesse. Il a du mal à
fixer son regard sur quelque chose. La forme plus petite à côté de
l’infirmière. La forme en noir. Il essaie de toutes ses forces de concentrer
son regard là-dessus. Et quand il reconnaît la forme, quand il reconnaît
Joanne, il est encore plus désemparé qu’il ne l’était. Il ne rêve pas. Il n’a
pas rêvé son départ. Il n’est pas en train d’halluciner. Tout ce qui se passe
est réel. Il est bien parti avec Joanne mais maintenant il est dans un
hôpital.
« Émile ? Émile, essayez de vous calmer. Vous avez sans doute un
petit trou de mémoire. Ça n’est rien. C’est parfaitement normal après un
malaise. »
Joanne s’approche du lit. Elle a l’air anxieuse. Elle parle doucement,
comme si elle ne voulait pas que les médecins l’entendent :
« Tu te souviens de moi ? »
Il parvient à hocher la tête et il se rend compte qu’elle est à deux doigts
de défaillir de soulagement. Le médecin s’adresse à elle :
« Il nous faudrait ses papiers d’identité… »
Elle semble un peu perdue. Elle reste là, les bras ballants. L’infirmière
intervient :
« On a son sac à dos. Regardez là-dedans. »
Il voit les personnes s’activer. Il ne comprend pas pourquoi. Il sent que
son cœur ne parvient pas à reprendre un rythme normal. Tout ce dont il se
souvient, c’est qu’ils étaient au bord du lac. Le lac de Glères, avec ce
refuge si laid. Il essaie d’agripper le regard de Joanne. Avec ses lèvres, il
forme une question :
« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »
Le docteur a récupéré une carte jaune et verte dans son portefeuille. Sa
Carte Vitale. Il s’adresse à lui avec calme :
« Je vais faire rechercher votre dossier médical. »
Il quitte la pièce. L’infirmière lui dit :
« Je vais vous donner un calmant. Ça ira mieux. »
Il secoue la tête, essaie de s’asseoir dans le lit mais l’infirmière le
recouche de force.
« Vous ne bougez pas sinon on va devoir vous attacher. »
Il se tourne vers Joanne, essaie de nouveau d’interroger : « Qu’est-ce
que je fais là ? » mais aucun son ne sort. Puis l’aiguille se plante dans son
bras.
« Joanne… »
C’est le premier son qu’il réussit à produire. Il sent son corps se
détendre, presque instantanément. Il retrouve la parole en même temps.
« Joanne…
— Oui. »
Elle se penche au-dessus du lit. Derrière elle, l’infirmière range son
petit chariot rempli de matériel médical.
« On était au lac… »
Joanne fronce les sourcils.
« Quoi ?
— On était au lac.
— Quel lac ? »
Il sent son estomac se contracter. S’il n’y avait pas le calmant, il
pourrait recommencer à suffoquer. Est-ce qu’il a rêvé le lac ?
« Le lac de Glères…
— Quoi ? Non… »
Le visage de Joanne perd encore un peu de ses couleurs.
« On est partis du lac depuis trois jours. »
Il est pris d’un vertige, il tente de nouveau de s’accrocher aux draps
pour se relever mais son corps est amorphe. Il sent la fatigue l’envahir.
« Non…
— Si, Émile. On est partis du lac et… on a continué à marcher… »
Elle voit bien qu’il essaie de comprendre, de se raccrocher à ses mots.
Elle voit qu’il lutte pour ne pas laisser son esprit s’engourdir. Elle ajoute
de sa voix douce :
« Ça n’est pas grave. Ça te reviendra. On… on a marché. On s’est
arrêtés à Luz-Saint-Sauveur et à Gèdre… Tu ne te souviens pas ? »
Il secoue encore la tête.
« Il y avait des moulins à Gèdre. De jolis moulins en vieilles pierres…
et le torrent. »
Il secoue la tête, il la secoue sans s’arrêter. Elle ment. Ça n’est pas
possible. Ils n’ont pas pu bouger du lac. L’infirmière intervient :
« Ça suffit les questions-réponses. La mémoire lui reviendra plus tard.
Maintenant il faut le laisser se reposer. »
Elle pose une main sur l’épaule de Joanne.
« Si vous alliez marcher un peu dans le couloir ? »
Joanne secoue la tête. L’infirmière a une moue dubitative.
« Si vous restez là, vous le laissez se reposer. Vous ne répondez plus à
ses questions. Ça le perturbe énormément. Je ne voudrais pas qu’il
refasse un épisode de tachycardie comme à son réveil.
— D’accord.
— De toute façon, je reste dans le coin. »
Il la voit quitter la pièce en laissant la porte entrouverte. Il accroche le
regard de Joanne.
« Le carnet… »
Sa voix n’a été qu’un murmure mais elle a compris. Il la voit se baisser
pour fouiller dans son sac à dos. Il veut en avoir le cœur net. Si elle dit
vrai, il a forcément écrit des choses dans son carnet après la lettre à
Renaud. Elle se relève, le carnet à la main. Il tend le bras pour l’attraper
et c’est à ce moment qu’il s’aperçoit qu’on lui a mis un pansement au
coude.
« Qu’est-ce que…
— Tu t’es évanoui sur le chemin… au milieu des pierres… »
Il regarde son autre bras. Joanne comprend. Elle chuchote :
« Tu as eu quelques points de suture au coude et à la tête. »
Il lève un bras pour toucher son crâne. Il ne sent plus rien avec ces
calmants.
« Derrière la tête. Laisse. Ça saignait beaucoup. Ils t’ont recousu.
Laisse ça tranquille. »
Elle lui dépose le carnet sur le ventre et il l’ouvre avec précipitation. Il
a peur d’y lire la confirmation qu’il perd complètement la tête. Pourtant il
doit savoir. Il fait défiler les premières pages. 13 juillet, 23h50 Barèges,
en bordure de forêt, le long d’un sentier piéton. Puis 15 juillet, 21h et des
poussières (ma montre s’est arrêtée) Barèges, un peu plus loin dans la
forêt qui borde le sentier piéton. La lettre à Renaud en date du 16 juillet.
L’écriture continue ensuite.
17 juillet, 18 h
Luz-Saint-Sauveur, en bordure de sentier, au pied du château de Sainte-Marie
Le temps s’est couvert alors qu’on quittait le lac de Glère. Pourtant le lever du soleil avait
été splendide… On s’est vite retrouvés sous de gros nuages et on a dû s’arrêter près de deux heures en forêt, sous des pins, pour se protéger de la pluie. On est arrivés à Luz-Saint-Sauveur sous une nouvelle averse il y a une demi-heure et on s’est dépêchés de monter la tente. Nos vêtements sont humides. Les sacs à dos ont mal résisté à la pluie. Heureusement le carnet est intact. J’ai eu raison de l’enrouler dans la serviette en microfibres.
La pluie est en train de redoubler d’intensité. J’espère que notre tente tiendra le choc… Joanne a simplement fermé la moustiquaire de la toile de tente, comme ça, depuis
l’intérieur, on a une vue directe sur le château de Sainte-Marie. S’il y a des éclairs, le spectacle risque d’être à couper le souffle…
Il relève la tête vers Joanne. Elle a un air désolé.
« Je ne me souviens de rien…
— Ce n’est pas grave. »
Elle cherche à prendre un ton rassurant mais il se sent étouffer. Il
tourne la page. Il a de nouveau écrit le jour suivant. C’est effrayant de
découvrir ces lignes écrites de sa main, dont il n’a aucun souvenir. Il a
l’impression de devenir fou.
18 juillet, 21 h
Gèdre, campement improvisé au pied du ruisseau
Ce village est splendide.
Après une nuit à grelotter dans nos duvets humides, c’était génial de se remettre en route.
Les douze kilomètres sous la chaleur ont été difficiles. Joanne avait l’air épuisée. Mais quand
on est arrivés dans Gèdre, en fin de journée, on a oublié toute la difficulté de la journée. J’adore cet endroit. J’adore l’église de Gèdre, la fontaine sur la place du village, qui représente une femme assise caressant un loup, j’adore le ruisseau qui traverse le village et j’adore par-dessus tout ces petits moulins en vieilles pierres.
On a planté notre tente au bord du ruisseau, non loin des moulins, pour être bercés par le
bruit de l’eau. Je sens que je vais dormir comme un bébé.
Demain, direction le cirque de Gavarnie et ses cascades.
Émile relève brusquement la tête, essaie de ne pas céder à la panique :
« On est où maintenant, Joanne ? »
Elle n’est pas sûre de réellement comprendre sa question.
« On est… à l’hôpital…
— Oui, je sais, mais on est allés au cirque de Gavarnie ?
— On allait s’y rendre.
— Alors je suis tombé sur le chemin du cirque ? »
Elle hoche la tête, hésite un instant, s’humecte les lèvres.
« Tu n’as vraiment aucun souvenir ? »
La boule dans sa gorge l’empêche de répondre. Au même moment,
l’infirmière refait irruption dans la chambre. Elle n’a plus la même
expression que tout à l’heure. Elle a un air suspicieux désormais.
« Mademoiselle, est-ce que je peux vous parler ? »
Émile sent son pouls s’accélérer. Il voit Joanne qui hésite, il voit
l’infirmière qui essaie de l’entraîner à l’extérieur de la chambre. Il réussit
à lancer :
« Qu’est-ce qu’il se passe ? »
Il se rend bien compte qu’il crie. Le calmant donne à sa voix des
accents pâteux. L’infirmière ne lui répond pas. Elle entraîne Joanne
derrière elle et referme la porte de la chambre. Il crie encore :
« Qu’est-ce qu’il se passe ? »
Il essaie de ne pas céder tout à fait à la panique. Qu’est-ce qu’ils ont
fait ? Pourquoi le médecin est parti avec sa carte vitale ? Pourquoi
l’infirmière a cet air suspicieux ? Il tente de se relever, sent qu’il est
retenu par des fils. On lui a branché des électrodes sur la poitrine. Il
soulève la chemise de nuit qu’on lui a mise, retire les électrodes avec des mains tremblantes. Qu’est-ce qu’il se passe, bon sang ? Il se met debout,
sent que sa tête tourne mais il marche doucement, prudemment, jusqu’à
la porte. Il actionne la poignée, surprend des bribes de conversations de
l’autre côté. Joanne et l’infirmière.
« Vous étiez au courant de son état ? »
La voix de Joanne est hésitante :
« Oui… il m’a dit de quoi il souffrait…
— Vous pourriez être poursuivie. Le centre dans lequel il était suivi est
formel. Il n’est pas apte à prendre des décisions. Pas avec sa
pathologie. »
Il sent une vague glaciale l’envahir. Il se rend à peine compte qu’il
ouvre la porte. Il se retrouve face à l’infirmière. Il ne sait même pas ce
qu’il pourrait lui dire pour se tirer de cette impasse.
« Je… »
Elle ne lui laisse pas le temps de poursuivre. Elle le prend par le bras et
s’adresse à lui avec un horrible ton doucereux.
« Hop hop hop ! Qu’est-ce qu’on a dit ? Si vous ne tenez pas en place,
je vais devoir vous attacher au lit. »
Elle lui parle comme s’il était débile. Ou totalement sénile. Il essaie
d’accrocher le regard de Joanne qui hoche la tête lentement, comme pour
lui faire comprendre de ne pas faire de vagues pour le moment.
« Je suis parfaitement sain d’esprit, essaie-t-il de se défendre. J’ai juste
quelques trous de mémoire. »
Les calmants le font parler au ralenti. On dirait qu’il est saoul. Ça
n’arrange pas son cas.
« Il faut vous reposer, Émile. On parlera de tout ça tout à l’heure. »
L’infirmière le traîne jusqu’au lit. Il tente de résister.
« Je vous ai entendues parler. Vous avez tort ! Je ne sais pas ce qu’ils
vous ont dit mais je suis parfaitement capable de prendre des décisions.
Je suis parfaitement sain d’esprit ! »
Il crie de plus en plus fort. Derrière, il voit bien que Joanne lui fait les
gros yeux. Pourtant il ne peut plus se contrôler.
« Lâchez-moi ! Foutez-moi la paix ! »
L’infirmière commence à paniquer un peu, il le sent.
« Émile, vous allez vous calmer tout de suite ! »
Elle n’aura pas la force de le retenir et elle le sait. Il hésite, il se
demande s’il ne devrait pas ramasser son sac à dos et courir, crier à
Joanne de courir derrière lui. Le problème, c’est qu’il est pieds nus, en
chemise de nuit et bourré de calmants. Il a des gestes beaucoup trop lents.
« Qu’est-ce qu’il se passe ? »
Le médecin est de retour dans la pièce, le téléphone vissé sur l’oreille.
L’infirmière se tourne vers lui.
« C’est bon, je gère. »
Émile s’aperçoit seulement qu’elle vient de lui passer une sangle
autour du poignet et qu’il est attaché à la barre métallique de son lit.
Pendant qu’il réfléchissait à une possible fuite, elle l’a attaché. Les
calmants l’ont complètement ankylosé, il avait raison.
« Si ça ne suffit pas à vous calmer, je vous attache l’autre main ! »
Elle le gronde comme un petit garçon. Le médecin a repris sa
conversation au téléphone. Joanne est en retrait, près de la porte. Il se
demande s’il n’est pas réellement devenu fou. Il aimerait se réveiller.
« Oui… Oui… Il devait suivre cet essai clinique donc… jamais
présenté à la première séance ? »
Le médecin parle en lui jetant des coups d’œil en biais.
« Oui, il a été amené suite à un malaise… Non… Rien de grave
mais… Vous attendez que je demande ? »
Le médecin interroge l’infirmière comme s’il n’était pas là, dans la
même pièce.
« Dites, il a des souvenirs d’avant sa chute ? »
Elle secoue la tête.
« Et du jour précédent ?
— Non. Il est assez confus. »
Émile tente d’intervenir mais il voit Joanne s’approcher de son lit.
L’infirmière et le médecin continuent de chuchoter. Joanne se penche au-dessus de lui.
« Arrête. Si tu continues, ils vont t’attacher et on ne pourra plus te tirer
de là. »
Il ne sait même plus quoi répondre.
« J’ai l’impression de devenir fou.
— Tu n’es pas fou. Ta mémoire a buggé, c’est tout.
— Tu es sûre ? »
Il a un doute maintenant. Et s’il était vraiment fou ? Pourquoi il a crié
comme ça tout à l’heure ?
« Oui. Calme-toi. Ils ont eu accès à ton dossier médical avec ta Carte
Vitale. Ils ont appelé le centre où tu étais suivi pour l’essai clinique.
— Et ?
— Et ils demandent à ce que tu y sois transféré en urgence. Ils leur ont
dit que tu souffrais d’un Alzheimer précoce et que par conséquent, tu
étais inapte à prendre des décisions. Ce sont tes tuteurs légaux qui
doivent décider pour toi.
— Quoi ? Mes… quoi ?
— Tes parents. »
Il recommence à s’agiter dans son lit. Elle lui fait les gros yeux.
« Ils les ont appelés ?
— Non je ne crois pas. Pas encore. Ils sont toujours avec le centre. »
Ils se taisent car l’infirmière et le médecin ont arrêté de parler et ils ne
veulent pas attirer l’attention sur eux. L’infirmière s’approche, son air
suspicieux n’a pas totalement disparu.
« Alors Émile, ça va mieux ? »
C’est Joanne qui lui répond :
« Oui, c’est bon. Il s’est calmé. »
Ils la regardent s’activer autour du lit, replacer les électrodes sur sa
poitrine en grognant :
« Qu’est-ce que vous m’avez fait, Émile ? »
Ils attendent qu’elle s’éloigne un peu puis Émile chuchote de nouveau,
très vite, avant qu’elle ne revienne :
« Qu’est-ce qu’on fait ? »
Elle bouge à peine les lèvres lorsqu’elle répond.
« Il faut s’enfuir. »
Il la regarde avec intensité.
« Tu es sûre ? »
Il a bien entendu l’infirmière, tout à l’heure. Vous pouvez être
poursuivie. Il n’est pas certain qu’elle soit prête à aller jusque-là, que
cette rupture avec Léon justifie de prendre ce risque.
« Je peux m’enfuir tout seul. »
Elle réplique entre ses dents serrées :
« J’ai promis que je suivrai tes instructions. »
Elle fait référence à ces mots échangés près du ruisseau.
Je ne veux pas que tu me ramènes. Quoi que je fasse… même si je
supplie. D’accord ?
Ils n’ajoutent plus rien, l’infirmière est de retour auprès d’eux.
Il conserve le silence pendant que le médecin s’entretient avec le
centre de l’essai clinique. Ils discutent de son transfert. Il est également
question de prévenir ses parents. L’infirmière revient vérifier plusieurs
fois qu’il est calmé et il fait semblant de s’endormir, pour être sûr qu’elle
lui fiche la paix. Lorsqu’elle quitte la chambre, quelques minutes plus
tard, il rouvre les paupières. Le médecin a disparu. Il ne reste que Joanne,
nerveuse, qui danse d’un pied sur l’autre. Il passe en position assise. Il se
sent déjà un peu moins ankylosé.
« Comment on fait ? chuchote-t-il en gardant le regard fixé sur la
porte.
— Ils vont revenir… Le médecin est simplement parti appeler tes
parents depuis son bureau.
— Et l’infirmière ?
— Je ne sais pas. »
Joanne est nerveuse.
« Tire-toi.
— Quoi ? »
Il répète entre ses dents :
« Tire-toi. On se fera moins repérer si on part chacun de notre côté.
Commence à partir et je suivrai dès que je peux.
— Mais… »
Elle fixe du regard la sangle à son poignet.
« Desserre-la mais laisse-la attachée. Si jamais elle revient, elle ne
verra peut-être pas… »
Joanne est sceptique. Il se voit obligé de la brusquer.
« Joanne, desserre-moi ça et tire-toi.
— Comment on se rejoindra ?
— Je ne sais pas… Il n’y a pas un café dans les rues alentour ou des
toilettes publiques, n’importe quoi pour qu’on se donne rendez-vous ? »
Il a toujours le regard rivé sur la porte. Joanne murmure :
« Oui, il y a un petit parc en face de l’hôpital.
— Parfait. Je t’y retrouve dès que je peux. »
Elle est toujours hésitante. Elle desserre la sangle avec des gestes mal
assurés.
« Tu devrais peut-être partir d’abord… »
Il secoue la tête avec fermeté. Il a retrouvé tous ses esprits maintenant.
« Non. Si je disparais et que tu es là, ils sont capables de te faire
arrêter.
— Tu crois ?
— Si c’est toi qui pars, je n’aurai qu’à dire que tu es partie t’acheter à
manger ou… ou boire un café. Je réussirai à filer ensuite. »
Des bruits de pas se font entendre dans le couloir et Joanne se redresse
vigoureusement.
« D’accord. »
Les bruits de pas s’éloignent. Ils attendent quand même quelques
secondes pour recommencer à chuchoter.
« Je prends ton sac, déclare Joanne.
— Quoi ? Non…
— Tu marcheras plus vite si tu n’as pas ton sac. »
Il veut protester mais il se rend compte qu’il lui fait perdre son temps
en discutant.
« D’accord, mais laisse-moi une tenue. Je ne peux pas partir avec cette
chemise de nuit. »
Elle acquiesce. Elle s’agenouille, commence à fouiller dans son
énorme sac à dos, en extirpe un tee-shirt noir et un short beige.
« Ça ira ?
— Oui.
— Tes chaussures sont là…
— Merci. Tiens, remets mon carnet dans le sac. »
Elle s’exécute.
« Et ton sac à toi ? »
Elle semble réfléchir quelques secondes.
« J’ai dû le laisser dans la salle d’attente, en bas. »
Il est pris d’un certain malaise.
« Tu es sûr que ça va aller ? Je peux m’occuper de mon sac. Sauve-toi
et récupère le tien. C’est le plus urgent…
— Non c’est bon. »
Elle se relève, accroche le sac sur son dos.
« Je file.
— Oui. Tire-toi vite.
— Le parc, Émile… »
Elle a peut-être peur qu’il oublie.
« Le parc. »
Il la regarde disparaître de la chambre, son énorme sac sur le dos.
Le parc. Le parc. Le parc. Il est mort de trouille à l’idée d’oublier. Il se
le répète en boucle, inlassablement. Le parc. Le parc. Le parc. Qu’est-ce
qu’il va se passer s’il oublie leur lieu de rendez-vous ? S’il oublie qu’il
doit se sauver ? Non, c’est impossible. Sa mémoire a buggé oui, mais
maintenant il a récupéré tous ses esprits. Il est alerte. Il n’oubliera pas.
Malgré tout, il se répète Le parc. Le parc.
Il ferme les paupières très fort quand l’infirmière entre dans la
chambre. Il essaie d’adopter une respiration lente et tranquille. Il espère
qu’elle ne verra pas la sangle desserrée, ni le petit tas formé par ses
vêtements, sous la couverture. Elle fait le tour du lit, replace une de ses
électrodes sur sa poitrine. Il entend le médecin l’appeler depuis le
couloir :
« Alice ?
— Oui !
— Vous pouvez venir ? »
Elle soupire.
« J’arrive. »
La voix du médecin ajoute :
« Ses parents veulent savoir comment il va. »
Son cœur remonte dans sa poitrine. Maintenant ! La vague de panique
le submerge. Ses parents au bout du fil. L’infirmière qui va revenir. Ils
voudront lui parler. Non. C’est maintenant ou jamais. Le parc. Le parc.
Le parc. Il arrache les électrodes, attrape les vêtements sous la
couverture. Le parc. Il n’a pas le temps de s’habiller. Il enfile le short,
chausse ses baskets. Tant pis pour la chemise de nuit. Il l’enlèvera
dehors. Le parc. Son cœur cogne contre sa poitrine. Ses mains sont
moites. Il passe la tête par l’entrebâillement de la porte. Il faut qu’il parte
de toute façon. Il voit une forme, au bout du couloir. Il ne sait pas s’il
s’agit de l’infirmière. Il fonce. Le parc. Le couloir, le panneau qui
indique l’ascenseur. Il marche en s’efforçant de ne pas avoir l’air de fuir.
Il s’exhorte au calme et à la lenteur. Il faut qu’il ait l’air naturel. La forme
au bout du couloir a disparu dans une chambre. Il accélère le pas. Le
parc. L’ascenseur met une éternité à arriver. Il a chaud. Il se sent étourdi.
Ding. L’ascenseur s’ouvre. Il est vide. Il appuie sur le zéro plusieurs fois.
Les portes se referment. Il en profite pour enfiler son tee-shirt noir par-
dessus la chemise de nuit. Avec ses mains tremblantes, il rentre les pans
qui dépassent dans son short. Ding. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Niveau 2. Il se trouve face à un couple. Il se retient pour ne pas avoir l’air
totalement irrité :
« Vous montez ou vous descendez ?
— On descend. Au rez-de-chaussée.
— Moi aussi. »
Le couple monte. Les portes de l’ascenseur se referment. Dans le
miroir il aperçoit son visage livide, le pansement blanc qui recouvre une
bonne partie de son crâne. Ding. Rez-de-chaussée. Enfin. Le hall est
bruyant. Il y a du mouvement. Il fonce à grandes enjambées vers la porte
vitrée. Le parc. Le parc. Le parc. La chaleur extérieure lui coupe le
souffle. Il est aveuglé par la lumière du soleil. Il doit être midi. Le soleil
est haut dans le ciel. Il traverse devant un taxi, essaie de regarder tout
autour. Il voit la route, le feu tricolore, un restaurant en face, le parking
de l’hôpital… Il ne voit pas de parc. Une voiture le klaxonne. Un homme
crie :
« Vous pourriez regarder avant de traverser ! »
Il atteint le trottoir d’en face et aperçoit enfin une tache verte. Des
arbres là-bas…
Il a presque atteint la grille du parc lorsqu’il entend la voix de Joanne
derrière lui.
« Émile ! »
Il se retourne brusquement. Joanne arrive en courant, derrière lui, un
sac sur le dos, un autre accroché sur le devant, à sa poitrine.
« J’étais derrière toi.
— Qu’est-ce que tu as fait tout ce temps ?
— J’ai dû passer aux objets perdus pour récupérer mon sac.
— Bon sang ! »
Il est à deux doigts de défaillir de soulagement en la voyant devant lui,
avec leurs deux sacs. Ils ont réussi. Tous les deux. Mais ils ne doivent pas
rester plantés là. Il vaut mieux qu’ils s’éloignent. Il lui reprend son sac à
dos.
« Viens, on s’arrêtera discuter plus loin. »
Ils marchent au hasard dans la ville, d’un pas vif. Le but est de
s’éloigner de l’hôpital. Pour le reste, ils n’ont aucune idée de leur
destination.
« On est où ?
— Je ne sais pas exactement…
— Comment ça ?
— On a été rapatriés en hélicoptère.
— Tu plaisantes ?
— Non. On était en pleine montagne… »
Il essaie de ne pas perdre pied. Il a été inconscient tout ce temps. Ça a
bien dû durer deux ou trois heures. Il ne s’est même pas aperçu qu’on le
transportait en hélicoptère. C’est complètement dingue. Il se retourne
pour essayer d’apercevoir l’hôpital, sa devanture. Il a de bons yeux,
heureusement. Il parvient à lire. Centre hospitalier de Bagnères-de-
Bigorre.
« Je crois qu’on est revenus au point de départ. »
Joanne tourne la tête vers lui, interrogatrice.
« Comment ça ?
— On doit être à une vingtaine de kilomètres d’Artigues et du
camping-car. »
Il n’arrive pas à sonder son visage, à savoir si elle est soulagée par la
nouvelle ou au contraire déçue. Il ajoute :
« Je suis désolé. Je ne voulais pas écourter notre escapade avec sac à
dos.
— Tu plaisantes, ce n’est rien.
— On repartira. »
Elle secoue la tête.
« Pas tout de suite. Il faut que tu te reposes maintenant. »
Ils passent devant ce restaurant grill qui propose des burgers
américains. Il y a cette odeur de viande grillée et de friture, il y a l’air
climatisé de la salle qui vient leur lécher les pieds, sur le trottoir. Émile
est toujours pâle. Joanne n’est pas certaine qu’il tiendra très longtemps avec son gros sac à dos s’il ne mange pas quelque chose. Ils échangent un
regard et ils comprennent qu’ils sont d’accord.
« On entre ?
— Oui. »
Ils s’asseoient dans le fond de la salle, dans un espace masqué par un
paravent. Ils commandent une double ration de frites. Joanne choisit un
croque aux légumes, Émile un hamburger à deux étages. En attendant
leurs plats, ils ne disent rien. Ils sont aussi épuisés l’un que l’autre. Émile
se demande s’ils n’ont pas trop marché ces derniers jours. Lorsque les
plats arrivent, ils se jettent dessus et se mettent à parler, la bouche pleine.
« Les médecins ont dit pourquoi j’avais fait ce malaise ?
— Ils ont parlé de l’altitude, de la fatigue physique… Mais ils ne
savaient pas pour ta maladie. Tu crois que ça peut être la maladie ?
— C’est possible.
— Tu en avais déjà fait ?
— Oui. »
Il en a fait plusieurs avant que sa mère ne réussisse à le traîner à
l’hôpital. Mais jamais d’aussi important. Il reprenait connaissance au
bout de quelques minutes.
« Je n’ai jamais été inconscient aussi longtemps.
— La fatigue a peut-être aggravé les choses.
— Peut-être.
— On va rester quelque temps au même endroit, non ? »
Il la regarde manger goulûment. Elle se lèche les doigts. On dirait
qu’elle a été affamée pendant des jours. Ils n’ont peut-être pas mangé
assez…
« Oui, c’est possible…
— Le temps que tu te reposes.
— Oui. Tu as raison. »
Le serveur vient retirer leurs plats. Ils ont mangé comme deux
goinfres. Ils acceptent cependant de voir la carte des desserts et
choisissent des glaces.
« Et pour mes points de suture ? reprend Émile en plantant sa cuillère
dans sa coupe glacée.
— Oui ? »
Elle a des petites traces de glace à la fraise au coin des lèvres.
« Tu sais si j’en ai beaucoup ? Si on va devoir les faire enlever ? »
Elle s’essuie la bouche avec sa serviette.
« La blessure au coude n’est pas trop grave d’après ce qu’ils disaient.
Trois ou quatre points. À la tête, c’est plus important. »
Il la regarde avec anxiété.
« Tu pourras t’occuper de ça ? »
Elle hausse les épaules puis hoche la tête.
« Je crois. »
Il prend un ton plus léger pour demander :
« Tu dois bien avoir quelques remèdes à base de plantes ? »
Et ça fonctionne, elle esquisse un sourire.
« Oui. Et puis… j’ai déjà retiré pas mal de points. »
Il n’ose pas lui demander pourquoi.
Ils reprennent la route l’estomac lourd mais l’esprit plus léger. Joanne
lui fait mettre une casquette pour protéger son crâne et masquer son
pansement. Il retire sa chemise de nuit aux couleurs de l’hôpital quelques
mètres après le restaurant et la jette dans une poubelle. Il ressort son
guide des Pyrénées.
« Tu sais où on va ? interroge Joanne.
— Oui. C’est bon. »
Ils ont vingt kilomètres à parcourir mais l’après-midi est déjà entamé
et vu l’état de santé d’Émile, ils décident qu’ils s’arrêteront pour la nuit
dans un petit village du nom de Beaudéan. Le guide indique qu’il compte
392 habitants et que l’altitude y est de moins de six cents mètres. Ça sera
parfait pour se rétablir un peu.
Le chemin est agréable, en descente et plutôt ombragé. Ils traversent
de nombreux petits villages et hameaux et parviennent à remplir leurs
gourdes. Cependant, quand ils entrent dans Beaudéan à peine deux
heures plus tard, Émile est épuisé.
Beaudéan est un minuscule village en cœur de vallée, entouré de
verdure. La majorité des maisonnettes sont construites en pierres. Une
petite église surplombe le village. C’est une église gothique, à l’allure
étrange, comme ils n’en ont jamais vu. Le clocher d’ardoise est encadré
de quatre clochetons et coiffé d’une flèche en éteignoir. Elle ressemble
davantage à un petit château de conte de fées.
Ils doivent traverser le village et s’égarer un peu dans la verdure pour
trouver un coin tranquille pour établir leur campement, à l’ombre des
arbres. La tente est rapidement montée et Joanne décide de partir faire un
tour, en quête de quelques plantes pour les plaies d’Émile.
Il s’adosse à un arbre et ouvre son carnet noir.
17 juillet, 18 h
Luz-Saint-Sauveur, en bordure de sentier, au pied du château de Sainte Marie
Le temps s’est couvert alors qu’on quittait le lac de Glère. Pourtant le lever du soleil avait
été splendide…
Il n’a toujours aucun souvenir de ces trois derniers jours. Il a pensé que
ça reviendrait dans l’après-midi, lorsqu’il aurait repris ses esprits, lorsque
la peur panique de son réveil se serait totalement dissipée, en même
temps que les calmants… Mais non. Rien. C’est toujours le même trou
noir. Ils étaient assis au bord du lac, ils allaient replier leurs affaires et
partir. Puis plus rien.
18 juillet, 21 h
Gèdre, campement improvisé au pied du ruisseau
Ce village est splendide.
Après une nuit à grelotter dans nos duvets humides, c’était un bonheur de se remettre en
route.
Pourquoi est-ce que ses souvenirs se sont bloqués ce matin-là, au bord
du lac ? Que s’est-il passé après ?
J’adore l’église de Gèdre, la fontaine sur la place du village, qui représente une femme
assise caressant un loup, j’adore le ruisseau qui traverse le village et j’adore par-dessus tout ces petits moulins en vieilles pierres.
Il a beau relire ces lignes qu’il a écrites lui-même, rien ne revient. Ça
risque d’être le cas de plus en plus souvent. Ça risque d’empirer. Il faut à
tout prix qu’il continue de tenir son carnet. Il faut à tout prix qu’il écrive
toutes ces petites lettres à ses parents, à Marjo, à Renaud, avant de les
oublier tout à fait.
Il ne se rend pas compte tout de suite qu’il a envie de pleurer. C’est
tellement inhabituel pour lui de pleurer… C’est l’épuisement, sans doute.
C’est d’être adossé contre cet arbre, avec ce foutu carnet à la main et ce
trou noir qui ne s’éclaircit pas. C’est l’ironie de la situation. Parce qu’il
en a adressé des prières silencieuses pendant des mois et des mois, à un
Dieu, à des anges, à des forces occultes, à n’importe qui. Il en a adressé
des prières qui disaient Si je pouvais tout oublier. Si je pouvais oublier
qui je suis… Laura était partie et il avait l’impression que son existence
prenait fin. Il ne voyait qu’une façon de pouvoir continuer à vivre :
l’oublier, oublier qu’il l’avait aimée. Alors il avait répété ces prières. Si je
pouvais tout oublier… Aujourd’hui il aimerait pleurer comme un enfant,
tout seul contre un arbre. Il n’a plus envie d’oublier. C’est trop tard.
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