Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 3 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 3

3

 

La veille ils se sont arrêtés sur ce terrain pour camping-cars, dans un

village nommé Pouzac, dans le département des Hautes-Pyrénées.

D’après le guide qu’ils ont acheté, ils sont à une vingtaine de kilomètres

d’un des plus beaux panoramas de la chaîne des Pyrénées : le pic du

Midi. Émile a déplié sa carte à la table du petit déjeuner. Joanne dort

encore. Il a sorti la table et une chaise. Il s’est fait du thé, une tartine de

confiture à la groseille et il mange distraitement, en parcourant la carte

des yeux. Il a du mal à croire qu’ils soient si près du pic du Midi, qui

culmine à 2 877 mètres. Le village de Pouzac n’a rien d’un village de

montagne. Il est plutôt plat. On n’y trouve que des champs et quelques

platanes. Les maisons sont banales, semblables à celles qu’on trouve

autour de chez Émile, à Roanne. Il a hâte de voir des chalets, des vieilles

bicoques en pierre, des sapins.

Il jette un coup d’œil à l’intérieur du camping-car. Pas un bruit, pas un

mouvement. Pourtant il a cru entendre quelque chose. Un son très discret,

comme un tremblement. Il reprend sa mastication, lisse du revers de la

main la carte. Ça reprend. Le bruit reprend. Ça ressemble à un vibreur de

téléphone. Pourtant il est certain de n’avoir pas rallumé le sien. Il sent

son cœur s’emballer. L’aurait-il fait ? Ça lui est arrivé pas mal de fois, ces

derniers temps, de se retrouver pris de court, ne se rappelant pas qu’il

venait de passer un coup de téléphone, d’éteindre son ordinateur ou de

débarrasser la table. Ça lui a fait un drôle d’effet de se retrouver là, ne

comprenant pas qu’il venait d’avoir un black-out.

Il renverse presque sa chaise tellement il se lève vite. Il espère, il prie

même pour qu’il n’ait pas rallumé son téléphone. Et qu’aurait-il fait de plus ? Aurait-il appelé ses parents ? Il entre dans le camping-car en

trombe mais s’arrête net, gagné par le soulagement. Le bruit ne provient

pas de son téléphone, posé sur le plan de travail et obstinément éteint,

mais du placard mural où sont entreposées les affaires de Joanne. Il tend

l’oreille. C’est bien un vibreur. Aurait-elle un téléphone ? C’est

étrange… Depuis qu’elle a grimpé dans le camping-car, sur cette aire

d’autoroute, il ne l’a jamais vue avec un téléphone. Il a pensé qu’elle

n’en avait pas, ou qu’elle s’en était débarrassée. Il s’approche doucement,

hésite, ouvre le placard en essayant d’être silencieux. Il ne voit pas le

téléphone mais le son est plus fort ici. Quelque chose vibre au milieu

d’un tas de vêtements. Il se raidit soudain. Il a entendu du bruit en haut,

sur la couchette. Joanne vient de gigoter. Il referme précipitamment le

placard et regagne la table du petit déjeuner, dehors. Il s’oblige à se

rasseoir, à reprendre sa tasse de thé fumante. Il entend l’échelle en corde

taper contre le mur. Joanne est en train de descendre. Il se replonge dans

la carte.

 

« Bonjour. »

Joanne a timidement passé la tête dehors, les cheveux encore enroulés

en turban dans le tee-shirt d’Émile.

« Bonjour. »

Il n’ajoute rien. Il ne dit pas qu’il a entendu son téléphone sonner, dans

le placard. Elle va s’enfermer dans la salle de bains et il essaie de se

recentrer sur la carte mais il n’y arrive plus.

Il y a quelqu’un qui appelle Joanne… Elle a caché son téléphone dans

une pile de vêtements pour ne pas l’entendre sonner mais elle l’a laissé

allumé et il y a quelqu’un qui l’appelle… Il y a une personne sur cette

Terre qui se soucie d’elle, qui veut savoir où elle est, comment elle va. Il

y a une personne sur cette Terre qui aime peut-être cette drôle de fille au

chapeau noir et aux sandales dorées et ça l’intrigue sacrément.

Émile ne se rend pas compte tout de suite qu’elle chuchote. C’est

quand il se lève pour laver sa tasse qu’il entend sa voix étouffée dans la

salle de bains. Elle a dû récupérer son téléphone dans le placard mural,

avant d’aller s’y enfermer. Il a du mal à saisir les mots. Il attrape

plusieurs « non », un « arrête » puis la conversation semble s’arrêter.

Ensuite il entend un drôle de son, comme un reniflement puis plus rien. Il

n’ose pas demander « ça va ? » à travers la cloison. Il sort vite pour ne

pas se retrouver en face d’elle quand elle quittera la salle de bains. Elle

n’aimerait probablement pas ça. Et lui ne saurait quoi lui dire.

Est-ce un homme ? Est-ce qu’elle a un petit ami ? Ça lui paraît

totalement fou et improbable. Un parent ?

 

Ils ont replié table et chaises, ils se sont habillés et ils ont repris la

route. Ce matin Joanne porte un débardeur et un bermuda noirs. Il se

demande si elle porte toujours du noir. Le bermuda est trop grand et lui

donne une allure de gamin de cours de récréation intrépide. Elle porte

encore son chapeau.

Émile a mis la radio et il a cru l’entendre chantonner très bas. Il n’en

est pas certain. Sa tête appuyée contre la vitre ballotte. Il est surpris de

l’entendre demander, au bout d’une dizaine de minutes : « Où on va ? »,

comme si elle semblait seulement s’apercevoir qu’ils avaient repris la

route. Émile n’a pas pris la peine de lui faire valider l’itinéraire du jour. Il

a l’impression qu’elle se moque totalement de l’endroit où elle se trouve,

pourvu qu’elle puisse s’asseoir en tailleur contre un arbre ou dans un

champ. Il met son clignotant, s’engage dans la rue à droite, avant de

répondre :

« Je pense qu’on va s’arrêter pour quelques jours dans un village

nommé Artigues. »

Elle acquiesce, n’ajoute rien et repose sa tête contre la vitre. Émile a

repéré la commune d’Artigues sur la grande carte, ce matin. C’est un

minuscule village de montagne d’une trentaine d’habitants. Ce sera un

parfait havre de paix pour une première escale, pour savourer leur arrivée dans les Pyrénées et préparer le début de l’aventure. Ils se laisseront un

jour ou deux pour se reposer, s’équiper, et puis ils prendront leurs sacs à

dos et ils poursuivront à pied. À proximité d’Artigues il y a le pic du

Midi, le pont d’Espagne, le cirque de Gavarnie, un ruisseau, des

cascades… autant de merveilles à découvrir. Ils prendront une tente, deux

duvets et ils joueront les randonneurs. Il suppose que Joanne suivra.

« On sera vite arrivés », ajoute-t-il.

Mais il a l’impression qu’elle s’est endormie.

 

Il ne sait pas vraiment où il va. Il roule au ralenti, dans les ruelles

d’Artigues pendant que Joanne dort contre la vitre. Il cherche un parking

où ils pourront stationner mais il profite surtout du paysage. Il est ravi.

C’est exactement ce qu’il cherchait. Des ruelles étroites, des maisons en

pierre ayant conservé des toits de chalet en bois. Il trouve dommage que

Joanne ne voit rien de tout cela. Il se demande si la vue des sommets, des

étendues vertes en contrebas et le charme des ruelles parviendront à lui

arracher un sursaut d’intérêt. Pour l’instant, il ne l’a jamais vue se

départir de son air légèrement hébété.

 

Il a les yeux partout, de peur de rater une fraction du paysage. Il

dépasse un groupe de voitures qui s’est arrêté pour prendre des

photographies et admirer la vue panoramique. Plus loin, il doit s’y

reprendre à deux fois pour s’insérer dans une ruelle sans faire frotter le

véhicule. Un parking se dessine. Il y a quelques voitures stationnées ici.

Ce doit être un départ de randonnée car un couple vient de s’extraire

d’une des voitures, bâtons à la main, sac sur le dos.

Émile poursuit afin de se garer tout au bout du parking, à l’écart des

autres véhicules, derrière les arbres. Il coupe le moteur. Il ne s’y est pas

trompé. Il y a un bruit d’eau. Le ruisseau passe ici, il longe le parking. Ça

va être agréable de dormir ici. Il jette un coup d’œil à Joanne. Elle dort

toujours. Il sort du véhicule et se dirige tout droit vers l’eau, se laissant

guider par le bruit. Il suffit de traverser le parking et de couper à travers une bande d’herbe. Le ruisseau est là, derrière les arbres. L’eau dévale

tranquillement, saute par-dessus les galets, les contourne, entraîne çà et là

une branche d’arbre… Un petit chemin de terre longe la rivière. Un

sentier de randonnée passe ici. Émile se demande où il mène. Il regardera

dans son guide, tout à l’heure. Pour l’instant il s’asseoit sur un gros

rocher, étend ses jambes, ferme les yeux quelques secondes.

Il sent son esprit s’égarer, vagabonder au-dessus du cours d’eau. Il

repense au téléphone de Joanne, à l’appel qu’elle a reçu. Cela le trouble.

Pas seulement à cause de ce que cela suppose : quelqu’un l’attend

quelque part, la supplie peut-être de rentrer. Non. À cause d’autre chose.

À cause des appels qu’il doit recevoir lui aussi et qui terminent sur une

boîte vocale. À cause de la lettre qu’il va falloir écrire à ses parents, à sa

sœur, à Renaud pour leur expliquer… Expliquer quoi ? Il n’en sait trop

rien. Tout a été si rapide et si précipité. Lui-même a du mal à s’expliquer

son propre départ. Est-ce que c’est toujours comme cela quand on quitte

des gens ? Est-ce qu’on a du mal à comprendre les raisons qui nous y

poussent ?

Laura avait l’air parfaitement sûre d’elle pourtant, quand elle est

partie. Il la revoit encore, ce jour où elle est passée récupérer ses

dernières affaires à l’appartement. Elle s’était fait accompagner de sa

mère qui attendait en bas de l’immeuble, préférant leur laisser un peu

d’intimité pour ce dernier moment. Il s’était rarement senti aussi minable

et miteux. Elle était là avec son jean moulant, ses petites baskets blanches

en toile, un tee-shirt jaune qui faisait ressortir sa poitrine. Il y avait un

diamant qui brillait dans son cou. Elle aimait les bijoux. Elle avait

toujours un petit détail sur elle, une bague, un fin bracelet, des créoles…

Ce jour-là elle tenait son sac à main en bout de bras et ses cheveux,

toujours aussi lisses, toujours aussi bruns, retombaient sur ses épaules. Il

s’était senti indigne, dans son jean et son tee-shirt blanc. Il s’était senti

moche et sale, peu reluisant. Ils avaient déjà discuté de la rupture, trois

fois. Laura avait déclaré qu’il n’y avait plus rien à ajouter, qu’elle passait

juste chercher ses dernières affaires. Elle ne voulait pas parler. Et lui, il ne savait comment se comporter. L’appartement était vide. Laura avait

récupéré le canapé, la table basse et le sommier, qui étaient ceux de ses

parents. Il vivait au milieu du silence et du vide depuis deux semaines

déjà. Mais il restait encore les flacons de parfum de Laura, dans la salle

de bains, ses vêtements d’hiver dans le placard, ses romans de fille dans

le salon… Ça lui avait donné l’illusion que tout n’était pas fini. Sauf

qu’aujourd’hui elle venait tout récupérer. C’était la dernière fois qu’il la

voyait. Elle semblait pressée.

« Ma mère attend en bas. On a rendez-vous chez le coiffeur dans une

heure. Il ne faut pas qu’on traîne. »

Il la regardait faire : passer d’une pièce à l’autre, s’activer, plier,

entasser. Il avait l’air penaud, les bras ballants.

« Tu as besoin d’aide ? avait-il demandé d’une voix étrangement

brisée.

— Non, ne t’inquiète pas. Fais ta vie, j’en ai pour quelques minutes. Je

vais m’en sortir toute seule. Je te préviendrai quand je pars. »

Mais il n’avait pas bougé. Il n’avait pas pu s’arracher à la vision de

Laura indifférente et totalement étrangère désormais, qui empaquetait ses

affaires avec le même empressement que si elle partait pour un week-end

improvisé. C’était la dernière fois qu’il la voyait. C’était la dernière fois

qu’elle était là, avec lui, dans leur appartement. Il ne pouvait s’arracher à

elle. Il était resté à la porte du salon, la suivant des yeux. Il n’y a rien à

ajouter. Je passe juste chercher quelques affaires, vite fait. Il n’avait pas

osé lui parler. Elle avait été ferme là-dessus. Qu’aurait-il pu dire pour la

faire changer d’avis, pour la convaincre de rester ? Il avait l’impression

que tout était déjà décidé depuis longtemps, de son côté. Bien avant

qu’elle ne lui parle de rupture. Elle avait été patiente. Elle avait fait des

efforts de son côté mais c’était passé, c’était terminé. Elle en avait eu

assez. Elle était redevenue l’oiseau libre qu’il avait rencontré quatre ans

auparavant.

Elle était montée dans l’ascenseur avec ses trois sacs pleins et un

carton.

« Tu as besoin d’aide ? avait-il redemandé.

— Non. Je remonte chercher mon sac à main et ce sera bon. »

Elle avait disparu dans l’ascenseur. Il était resté prostré dans le couloir

de l’appartement avec l’impression d’étouffer. Il avait lorgné son sac à

main, dans l’entrée. Il s’était fait violence. Il avait eu envie de vérifier

son téléphone… de vérifier si ses soupçons étaient fondés. Il était

persuadé qu’elle avait rencontré quelqu’un. Il avait fini par ouvrir le sac,

avait plongé la main à l’intérieur. Il avait trouvé le téléphone. Elle avait

mis un code. Il était verrouillé par un fichu code. Ça lui avait fait mal.

Elle n’avait jamais mis de code sur son téléphone en deux ans de vie

commune. Pourquoi y avait-il ce foutu code aujourd’hui ?

Il avait entendu l’ascenseur arriver et avait remis le téléphone dans le

sac. Elle était entrée dans l’appartement légèrement essoufflée. Sa

poitrine se soulevait sous le tee-shirt jaune, ses joues avaient rosi. Elle lui

avait lancé un sourire affreux parce qu’il était froid ce sourire, un sourire

amical, à peine familier, comme si Émile ne représentait qu’une vague

connaissance qu’elle avait côtoyée.

« Bon. C’est le moment de se dire au revoir je crois. »

Il n’avait rien répondu. Sa voix se serait brisée. Il avait guetté le signe

d’une émotion douloureuse sur le visage de Laura, son beau visage. Ou

un bref souffle de mélancolie… Il n’y avait rien lu d’autre que de

l’empressement et une certaine forme de soulagement. Il avait prié pour

s’effondrer de douleur quand elle partirait et ne plus jamais se réveiller.

Elle avait attrapé son sac à main, avait posé une main légère sur son

épaule, s’était levée sur la pointe des pieds pour lui faire la bise. La bise

avait claqué dans l’appartement vide. Elle avait ajouté, très vite, en

reculant :

« Je suis contente de… de ce qu’on a pu vivre ensemble. Je te souhaite

le meilleur, vraiment… je te souhaite le meilleur pour la suite. »

Puis elle s’était enfuie, très vite, pendant qu’il restait muet, transpercé

de douleur. Elle était partie pour un rendez-vous chez le coiffeur, comme

si la vie continuait.

Émile s’aperçoit à peine qu’il a la gorge nouée et l’impression

d’étouffer, comme cet après-midi de juin, il y a un an. Pourtant il est là,

au bord du ruisseau, caressé par un courant d’air léger. Rien n’est passé.

Les émotions sont toujours aussi présentes, à peine étouffées par les

longs mois écoulés. Il prend quelques secondes pour se remettre, pour

faire passer l’affreuse sensation dans sa poitrine et dans sa gorge. Il lance

quelques cailloux dans le ruisseau pour se décharger de sa colère. Il ne

comprend toujours pas. Ils ont été heureux ensemble. Ils ont été le plus

heureux des couples. Comment ça a pu se produire ? Ils n’étaient pas un

couple ordinaire, pas un de ceux qui se laissent pourrir par la routine. Ils

étaient à part. Mais elle était partie quand même…

 

Quand il regagne le camping-car, Émile est surpris de constater que

Joanne a sorti la table et les chaises, et qu’elle a mis le couvert.

« Joanne ? »

Elle est devant le plan de travail, penchée au-dessus de la planche à

découper.

« Désolé, tu dormais et… je suis juste parti marcher un peu. »

Elle a un haussement d’épaules qui signifie que ça n’est pas grave.

« Je m’en suis doutée.

— Qu’est-ce que tu prépares de bon ?

— Une salade de crudités. »

Elle lui désigne une branche de romarin, posée à côté d’elle.

« J’ai trouvé ça derrière le camping-car.

— Un plant sauvage ?

— Oui. »

Ils n’ajoutent plus rien. Il la regarde découper les tomates avec des

gestes lents et précis. Il se demande combien de temps il est resté au bord

du ruisseau. Une heure au moins. Il se gratte la gorge.

« Tu as besoin d’aide ? Je peux… faire quelque chose ?

— Ça ira.

— Je peux découper le pain.

— Si tu veux. »

 

Ils se mettent à table dans le silence, bercés par le bruit de l’eau.

« Il y a un ruisseau là derrière.

— Ah ?

— Oui. Il faudra que tu ailles voir. Il y a aussi un sentier de

randonnée. »

Elle hoche la tête en continuant de picorer. Il a l’impression qu’elle ne

mange que des fruits et légumes. C’est pour cela qu’elle est aussi frêle. Il

fera des pâtes ce soir, avec une bonne couche de fromage fondu et il

l’obligera à en manger un peu.

« Je pensais qu’on pourrait se reposer un peu ici. Un jour ou deux. Et

puis on abandonnera le camping-car quelque temps. Il y a des tas de

choses à voir. On pourra prendre le sac à dos et partir pour une semaine

ou deux. »

Elle hoche la tête de nouveau. Émile poursuit :

« J’ai une tente, un réchaud, un sac de couchage.

— J’ai aussi un sac de couchage.

— Tu as des tenues chaudes ? Il fera quelques degrés là-haut, pas plus.

Et il te faut des chaussures de marche, pas des sandales. »

Elle a un temps d’hésitation. Il ajoute :

« On ira t’en acheter avant de partir, si tu veux.

— D’accord. »

Il songe qu’il leur faudra de bonnes gourdes aussi, une trousse à

pharmacie, des sachets de nourriture déshydratée…

 

Après le repas, ils font la vaisselle. Ils ont mangé en silence, en

écoutant l’eau et le chant des oiseaux. Quelques randonneurs ont traversé

le parking pour rejoindre le sentier au bord du ruisseau. Des voitures sont

arrivées et d’autres sont parties. Ils sont au calme, masqués par les arbres.

« Je vais rester au camping-car cet après-midi, annonce Émile en

rangeant les assiettes sous l’évier. J’ai un courrier à faire. »

Il a décidé qu’il devait se lancer et écrire sa lettre. C’est mieux de s’en

débarrasser maintenant, avant de partir avec son sac à dos en pleine

montagne. S’il lui arrivait quelque chose… C’est mieux de le faire

maintenant, pour pouvoir commencer l’aventure de façon apaisée, sans

repenser à tout ce qu’il laisse derrière. Il ira s’installer à table, avec une

tasse de thé. Il aura tout l’après-midi pour trouver quoi écrire.

Joanne hoche la tête.

« D’accord. Je serai au ruisseau. »

Ils continuent de frotter, d’essuyer, de ranger pendant un instant. Émile

pose enfin le torchon. La vaisselle est terminée.

« Ce soir tu devrais faire le tour du village. Le panorama est à tomber.

— Ah ?

— Oui. On ira ensemble si tu veux.

— D’accord. »

 

Joanne est partie après le repas avec une petite serviette sous le bras,

des lunettes de soleil et un livre, comme si elle allait à la plage. Émile a

fait chauffer du thé, il a sorti son cahier et un stylo, s’est installé à la table

pliante, dehors. C’était il y a trois heures. Il n’a pas écrit une ligne. Il a

commencé par boire son thé, ensuite il a eu très envie d’aller aux

toilettes, il a commencé à écrire la date sur sa lettre, puis s’est perdu dans

ses pensées. Il a eu sommeil, est allé s’allonger sur le matelas, dans le toit

dépliant. Ensuite il s’est refait un thé et il a décidé de se mettre pour de

bon à sa lettre. Mais il a repensé au chemin de randonnée qui longe le

cours d’eau et il est allé vérifier dans son guide des Pyrénées de quoi il

s’agissait. Il a découvert que c’était un sentier qui menait aux cascades

d’Arizes, en deux heures trente aller et retour. Ensuite il ne sait plus

vraiment ce qu’il a fait, jusqu’à maintenant, jusqu’à ce qu’une voix

féminine le sorte de ses rêveries. Une voix totalement différente de celle

de Joanne.

« Bonjour ! »

Il renverse un peu de son thé sur la table, surpris par la présence. Il ne

répond pas tout de suite. La femme s’approche de derrière les arbres. Elle

est vêtue d’un attirail complet de randonnée et porte des bâtons. Elle doit

avoir trente ans, pas plus. Elle a des cheveux blonds attachés en chignon,

des traits un peu durs mais harmonieux. C’est une sportive. Elle a des

mollets musclés et des épaules larges.

« Bonjour », répond-il enfin, quand il retrouve l’usage de la parole.

C’est seulement maintenant qu’il s’aperçoit que la femme n’est pas

seule, qu’un couple l’attend, de l’autre côté des arbres, à l’écart.

« Je ne voulais pas te déranger. J’ai été intriguée par le camping-car.

Tu fais le GR toi aussi ? »

Il ne comprend pas trop ce qu’elle raconte. Il fronce les sourcils. Il doit

avoir l’air d’un idiot.

« Le GR ?

— Le GR10.

— Oh ! »

Il l’a lu dans son guide. Le GR10 permet de traverser toutes les

Pyrénées. Artigues se trouve sur l’itinéraire.

« Non. Je… je suis arrivé ce matin.

— Tu ne vas pas faire le GR alors ?

— Non… Je compte bien partir quelque temps avec le sac à dos et la

tente pour découvrir les alentours mais… je ne pense pas suivre un

itinéraire précis.

— Tu vas rester ici quelques jours ?

— Oui. Le temps de préparer mon itinéraire et tout le matériel…

— Tu vas faire le pic du Midi ? »

Elle ne se départit pas de son sourire. Ça lui change sacrément de

Joanne !

« Oui, entre autres.

— Alors j’ai quelques conseils à te donner. Nous, on en revient. Je te

recommande vivement le sentier des Muletiers. C’est nettement plus long mais c’est sensationnel… Dire que des hommes faisaient le chemin en

plein hiver, dans la neige, en portant jusqu’à quarante kilos ! »

Elle a un enthousiasme qui est communicatif. Émile acquiesce, en

souriant à son tour.

« On va aux cascades aujourd’hui, poursuit la jeune femme. On a

décidé de se poser ici quelques jours avant de reprendre la route. On en

profite pour découvrir les alentours. »

Elle remet une mèche échappée de son chignon derrière son oreille,

s’humecte les lèvres.

« Allez, je ne vais pas te déranger plus longtemps, tu as l’air occupé.

Tu écris un bouquin ? »

Il secoue la tête, sourit.

« Non. Une lettre.

— Oh ! Tu as l’air en panne d’inspiration. »

Elle louche sur sa feuille blanche. Il s’esclaffe.

« Oui un peu.

— Tu devrais nous rejoindre ce soir. On est pas mal ici à faire le

GR10. On loge tous au gîte d’étape. Hier on a fait un feu. Ce soir on

risque de recommencer. Le couple d’Allemands repart à l’aube. On fête

leur départ. Amène du vin, si tu peux. »

Elle a un sourire pétillant qui contraste avec ses traits plutôt durs. Il

répond :

« Oui, je verrai. »

Derrière la fille, le couple d’amis a l’air de s’impatienter. L’homme lui

fait signe, discrètement, de se dépêcher. Elle reprend ses bâtons qu’elle

avait plantés dans le sol.

« Si tu viens, demande “Chloé”… Si jamais je suis à la cuisine, ils te

guideront jusqu’à moi. »

Émile hoche la tête, sourit encore.

« Ça marche. Merci.

— Mais je t’en prie. Alors à plus… peut-être !

— Oui. À plus ! »

Elle disparaît d’un pas vif, et son image s’efface derrière les arbres.

Cette fois il ne peut plus se remettre dans sa lettre, c’est terminé. Il se

laisse aller contre le dossier de la chaise, étend ses jambes. Il se demande

s’il ira ce soir. Il en a plutôt envie. La présence de Joanne est agréable

mais un peu trop silencieuse. Il aurait bien besoin d’une soirée avec du

vin, des gens, des discussions, des sourires… Il y a une bouteille de

rouge sous l’évier, qu’il a embarquée au moment de sa fuite. Il pourrait

l’amener à la veillée. Mais il y a Joanne… Est-ce qu’il peut la laisser

seule ici ?

 

Le jour est en train de décliner. Joanne n’est pas rentrée. Émile a pris

une rapide douche et fait chauffer l’eau des pâtes. Il a jeté les spaghettis

dans la casserole et il surveille l’heure. Qu’est-ce qu’elle fait ? Il décide

d’aller voir au bord du ruisseau si elle est là. Le sentier de randonnée est

désert et il n’y a pas de Joanne à l’horizon. Il décide de faire quelques pas

dans une direction, puis dans l’autre, pour voir s’il l’aperçoit. En vain.

Cela le met un peu en rogne. Il a faim et il y a autre chose qui le

contrarie. Cette veillée au gîte d’étape… Si Joanne ne rentre pas, il ne

pourra pas y aller.

Il l’attend encore un peu puis se rappelle soudainement qu’il a oublié

les pâtes et l’eau qui bout. C’est trop tard. Le camping-car est enfumé, la

casserole est noire. Il n’y a plus d’eau au fond. Les pâtes sont

carbonisées. Il a du mal à contenir son irritation et il se met à jurer, en

claquant les portes des placards. Il lui faut bien dix minutes pour

récupérer le fond de la casserole et dix autres pour refaire chauffer des

pâtes. Il fait presque nuit quand il se met à table dehors.

Il est encore furieux. Joanne vient de ficher en l’air sa soirée. Qu’est-

ce qu’elle fait ? Il ne sait pas s’il devrait s’inquiéter de son absence ou

seulement rester en colère. L’autre nuit, elle s’est bien endormie dans un

champ… C’est sans doute ce qui s’est produit. Elle reviendra dans la

nuit, hébétée, et lui, il aura perdu sa soirée.

Il termine son assiette de pâtes, s’en sert une deuxième qu’il asperge

de fromage. Il commence réellement à s’inquiéter. Et s’il se met à

pleuvoir ? Si l’eau se met à monter ? Si elle ne retrouve plus son chemin

dans la nuit ? Émile abandonne son assiette, récupère une lampe torche

dans le placard sous l’évier et part à sa rencontre, en direction du

ruisseau. Elle est là. La voilà qui revient dans son bermuda trop grand,

son livre et sa serviette à la main. Elle a un pas tranquille et cela le met

littéralement hors de lui.

« Qu’est-ce que tu fiches ? » crie-t-il à sa silhouette qui approche.

Elle n’a même pas l’air de presser le pas en l’entendant.

« Je commençais à m’inquiéter ! Il va faire nuit ! »

Elle arrive devant lui et elle a un air surpris, comme si elle ne

comprenait pas sa colère.

« Tu devrais prévenir !

— Désolée, je n’ai pas vu qu’il était si tard… »

Sa petite voix désolée ne le calme pas.

« Il fait nuit !

— J’étais dans mon bouquin… dit-elle d’un ton d’excuse.

— Et tu n’as pas vu qu’il faisait nuit ? »

Il s’arrête tout à coup car il s’aperçoit qu’il a un visage dur. Elle ne lui

doit aucun compte. Elle est adulte et parfaitement capable de se gérer

toute seule. Mais c’est bien le problème… En est-elle capable ? Elle est

tellement ailleurs, en permanence.

« Désolé, c’est juste… Je commençais à m’inquiéter. »

Elle a un haussement d’épaules indifférent.

« Comme tu t’es endormie en plein champ la nuit dernière, j’ai eu

peur… »

Elle le prend un peu de court en l’interrompant :

« Je rentrerai avant la nuit désormais. »

Et il ne trouve rien d’autre à ajouter qu’un « Je t’ai préparé des pâtes »,

un peu bredouille.

Ils regagnent le camping-car en silence. Il n’a plus aucune envie

d’aller à cette veillée désormais. Il allume des bougies sur la petite table

et se replonge dans son guide des Pyrénées pendant que Joanne mange.

Elle a pris un coup de soleil aujourd’hui. Elle a le nez tout rouge. Aurait-

elle enlevé son chapeau ?

« Ça va, c’est encore chaud ? demande-t-il en levant son nez du guide.

— Oui.

— Il est un peu tard pour faire le tour du village maintenant… On ira

demain…

— Oui. »

Le parking est désert à cette heure-ci. Il n’y a plus un chat. Il sursaute

en entendant un bruit dans le feuillage, derrière lui. Il plisse les yeux,

croit discerner une silhouette. La seconde d’après, quelqu’un apparaît,

une branche d’arbre dans les cheveux. Émile a un soupir de soulagement

en reconnaissant la jeune femme de cet après-midi, Chloé.

« Ah c’est toi ! Je me demandais qui rôdait ici ! »

À côté de lui, à table, Joanne lève la tête en l’entendant parler et

découvre Chloé, plantée devant eux. Elle ne semble pas manifester le

moindre étonnement. Chloé, elle, a l’air tout à coup gênée. Elle marque

un temps d’arrêt.

« Désolée, je voulais… je pensais… Il y avait la veillée… »

Elle a un geste troublé, comme si elle avait envie de disparaître sous

terre. Émile se lève et l’invite à le suivre plus loin, en direction du

ruisseau. Chloé hésite un instant, puis le suit, après avoir lancé un furtif

« bonsoir » à Joanne. Ils font quelques pas puis Émile s’arrête.

« Je voulais venir, dit-il. Mais Joanne n’était pas rentrée du ruisseau. Il

commençait à faire nuit. Je voulais l’attendre, être sûre qu’elle rentrait

saine et sauve. Mais après ça, il était vraiment tard. »

Chloé n’a pas l’air de l’avoir écouté, elle a le regard fixé sur le

camping-car et sur Joanne, qui prend son repas entourée de bougies, son

chapeau noir toujours sur la tête.

« C’est ta petite amie ? Je ne savais pas que tu étais là avec ta petite

amie… »

Il suit le regard de Chloé qui va jusqu’à Joanne et secoue la tête en

riant.

« Non… Non ça n’est pas ma petite amie ! »

Joanne vient de reposer sa fourchette. Elle a maintenant le visage levé

au ciel. Elle ne bouge plus. On ne sait pas ce qu’elle fait, si elle regarde

les étoiles, si elle prie. Chloé chuchote :

« Elle a l’air étrange. »

Ce qui fait rire Émile.

« Elle est complètement dingue, oui !

— Alors qu’est-ce qu’elle fait là ? Pourquoi elle voyage avec toi ? »

Il n’a pas envie de tout lui raconter. La maladie, la sentence, la petite

annonce…

« Je l’ai récupérée sur le chemin. »

Chloé écarquille les yeux.

« Quoi ? »

Il cherche vite quelque chose à inventer.

« Elle faisait du stop, je l’ai récupérée sur une aire d’autoroute. Elle est

un peu perdue… Je… Je lui ai parlé de mon voyage dans les Pyrénées et

elle a voulu venir. »

La surprise arrondit la bouche de Chloé.

« Mais tu ne la connais pas ?

— Non.

— Tu l’as récupérée quand ?

— Il y a trois jours.

— Sans la connaître ?

— Sans la connaître.

— Elle est peut-être folle… je veux dire une vraie folle, une malade

psychiatrique ou… Elle est peut-être en cavale. Elle est peut-être

recherchée ! »

Il hausse les épaules.

« Elle n’a pas l’air dangereuse. »

L’ahurissement dans les yeux de Chloé lui fait réaliser qu’il est peut-

être aussi fou que Joanne finalement, qu’ils se sont bien trouvés.

« Tu es complètement dingue toi alors ! »

Elle se met à rire, et il l’imite, heureux qu’elle laisse tomber cet air

horrifié.

« C’est ça, l’aventure, non ?

— Mmmh… fait Chloé, je ne sais pas.

— Tu es partie avec qui, toi, sur ton GR10 ?

— Je suis avec mes deux meilleures amies et leurs petits copains.

Enfin, je devrais dire maris mais je ne suis pas encore prête pour ça. Ça

me fait sentir vieille. »

Ils échangent un sourire.

« Je crois comprendre… mon meilleur ami vient de devenir papa et il

cherche une maison. »

Elle a une grimace de dégoût qui le fait rire.

« Quelle plaie ! Il aurait plutôt dû t’accompagner ici !

— Je crois que ça lui aurait plu.

— C’est madame qui a exigé la maison et les enfants ? »

Il réfléchit une seconde.

« Je crois que oui mais ça le rend vachement heureux.

— Alors c’est l’essentiel. »

Le silence retombe. Émile remarque que Chloé a détaché ses cheveux

ce soir. Ils tombent au niveau de ses épaules. Elle a troqué sa tenue de

randonnée pour une robe d’été vert pomme et des sandales à talons

compensés. Elle est aussi grande que lui. Un centimètre de plus et elle le

dépasserait.

« Alors, tu viens à cette veillée ? On peut proposer à ta copine folle de

venir. »

Elle a un sourire malicieux. Ils regardent tous les deux Joanne se lever,

récupérer son assiette et ses couverts et regagner l’intérieur du camping-

car.

« Je crois qu’elle va se coucher, déclare Émile.

— Oui… On l’abandonne ici ?

— On peut.

— Ou on peut s’asseoir là, au bord du ruisseau. C’est juste que je n’ai

pas amené de vin… »

Émile lui adresse un sourire.

« J’ai du vin là-dedans. Et du feu. On peut faire la veillée ici. »

Chloé lui donne une tape ravie sur l’épaule :

« Vendu ! »

 

Il retrouve Joanne à l’intérieur du camping-car, en train de faire la

vaisselle. Il se plante à côté d’elle, un peu gêné.

« J’ai rencontré cette fille cet après-midi. Elle partait en randonnée

avec ses amis. »

Joanne ne réagit pas. Elle continue de frotter son assiette.

« On va faire une veillée au bord du ruisseau, tu veux venir ? »

Elle secoue la tête.

« Non ça va.

— Tu vas te coucher ?

— Oui.

— Bon… À plus tard alors…

— À plus tard. »

Il ouvre le placard sous l’évier et récupère la bouteille de vin rouge, le

tire-bouchon et le briquet. Il sent les yeux de Joanne posés sur lui quand

il sort du camping-car et il se demande si elle a encore son regard hébété

et perdu.

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