Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 21 sur 32

Pages du PDF

Tout le bleu du ciel

Chapitre 21

21

 

Il est près de minuit et Joanne n’est pas rentrée. Elle a disparu la

journée entière. Émile ne se souvient même pas l’avoir entendue se lever,

ce matin. Elle a dû quitter le camping-car à l’aube. Elle n’a pris aucune

affaire, pas même un sac à dos, c’est pour ça qu’il ne s’est pas inquiété

tout de suite. Il a pensé qu’elle était partie marcher un peu. Sauf que les

heures ont passé et que maintenant il est minuit moins dix. Elle n’a

jamais fait ça. D’habitude, quand elle part, elle laisse un petit mot et elle

indique quand elle rentrera. Elle n’a jamais disparu toute une journée,

encore moins jusqu’à presque minuit. Dehors il pleut à seaux, le vent est

violent. Le petit chauffage d’appoint semble s’épuiser à lutter contre les

courants d’air glaciaux qui s’infiltrent sous la porte. Pourquoi serait-elle

dehors à une heure pareille ? Sous ce déluge ? Pourquoi ne lui aurait-elle

rien dit ? L’angoisse a grimpé toute la journée, se faisant de plus en plus

sourde, de plus en plus pesante. Et pour ne rien arranger, il y a le

téléphone de Joanne qui vibre dans le placard, en permanence, depuis ce

matin. C’est un véritable harcèlement. À chaque nouvelle vibration,

Émile a un sursaut violent. Ses sens sont tellement en éveil, scrutant le

moindre bruit de pas au-dehors, qu’il pourrait faire un arrêt cardiaque si

ce foutu téléphone se remet à sonner. Comme pour se moquer de lui, le

vibreur se remet soudain en route et il fait tomber une des petites tasses

en porcelaine, qu’il était en train de laver, dans l’évier.

« Et merde ! »

Elle n’est pas cassée mais une belle brèche est apparue. Ils risquent de

se couper maintenant, en buvant. Vrrrrr. Vrrrrrr. Bon sang, mais qui peut

bien la harceler comme ça ? Léon probablement. Mais pourquoi aujourd’hui ? Cela fait des semaines qu’il n’appelle plus. À moins que…

Une idée vient de s’insinuer lentement dans sa tête. Une idée qu’il aurait

dû avoir, il y a déjà quelques heures. Et si c’était Joanne qui essayait de le

joindre ? Et si elle avait eu un problème et tentait, depuis ce matin, de le

prévenir ? Elle n’aurait pas d’autre moyen de le joindre qu’en appelant

sur son propre téléphone, resté au camping-car…

Il abandonne sa vaisselle et fonce tout droit sur le placard mural. Bon

sang, mais pourquoi il n’y a pas pensé avant ? Cela fait peut-être des

heures qu’elle essaie de l’appeler, depuis on ne sait où, blessée, arrêtée

par la police… Qui sait ? Il a des gestes fébriles et précipités. Il fait

tomber une bonne partie des vêtements de Joanne en voulant attraper son

téléphone. Ça y est, il l’a. L’engin infernal vibre toujours. L’écran indique

Numéro inconnu. Il hésite un instant. Et si ça n’est pas elle ? Mais la

certitude prend le dessus. C’est forcément elle. Elle a disparu depuis

presque vingt-quatre heures, sans prévenir. C’est forcément elle, depuis

une cabine téléphonique, un poste de police ou n’importe quel autre

endroit où elle est bloquée depuis des heures. Il a le souffle court quand il

décroche et son « allô » se perd dans sa gorge. La voix qui jaillit dans le

combiné n’est pas celle de Joanne. C’est une voix masculine, saccadée,

presque brisée par l’émotion.

« Joanne ! C’est moi ! J’essaie de te joindre depuis ce matin, sans

arrêt. J’ai… J’ai eu l’idée de t’appeler en numéro inconnu… J’ai pensé

que tu répondrais peut-être si mon nom n’apparaissait pas… »

La voix se brise et Émile se retrouve muet, pris de court. Il s’agit de

Léon. Et tout à coup il ne sait plus du tout ce qu’il convient de faire. Il ne

peut quand même pas raccrocher…

« Joanne ? » répète Léon.

Dans quel bourbier s’est-il mis en répondant à ce téléphone ? Quand

Joanne l’apprendra, elle va le tuer !

« Joanne, je t’en supplie, réponds-moi ! Je n’en peux plus de ton

silence ! »

L’homme a des accents douloureux dans la gorge. Émile se racle la

gorge et se décide à se jeter à l’eau.

« C’est… Enfin, ça n’est pas Joanne.

— Quoi ? »

La voix se brise dans le combiné. Émile déglutit difficilement.

« Elle est… Elle n’est pas là actuellement… »

Il a l’impression d’entendre un sanglot étouffé.

« Alors c’est vous… lâche l’homme.

— Pardon ?

— C’est pour vous qu’elle est partie ?

— Non !

— C’est pour ça qu’elle ne donne plus de nouvelles ? Elle a… elle est

avec vous maintenant ?

— Non ! répète Émile, aussi désemparé que Léon.

— Vous mentez ! »

Cette fois, Émile ne peut plus s’y tromper, l’homme pleure dans le

combiné. Il l’entend sangloter, de façon étouffée.

« Elle… Je l’ai juste ramassée sur une aire d’autoroute. Elle… elle

n’est pas partie pour moi. Je vous promets. »

Il fait ce qu’il peut pour calmer l’homme. Il ne sait pas s’il dit les bons

mots, s’il n’empire pas la situation.

« Non, hoquette l’homme. Elle n’est pas partie pour vous, ben sûr…

C’est à cause de moi. »

Il y a un temps de silence pendant lequel Émile entend l’homme

pleurer, en essayant de ne pas le montrer. Mais les sanglots dans la voix

ne trompent pas.

« Elle est partie à cause de moi. À cause de ce que j’ai fait à Tom. »

Émile se tend imperceptiblement, la main crispée sur le téléphone.

« Tom ? répète-t-il en sentant sa gorge se serrer. Tom Blue ? »

Léon émet un drôle de bruit, comme un hoquet de surprise où l’on

perçoit une touche de tendresse.

« Oh ! Elle vous a parlé de lui ?

— Elle… »

Il n’y comprend plus rien. Qu’est-ce que Tom Blue vient faire là-

dedans ? Quel est le rapport avec Léon ?

« Oui… Enfin… un peu… »

Léon semble suffoquer :

« Elle vous a dit comment c’est arrivé ? »

Émile secoue la tête. Il a l’impression que quelque chose lui échappe.

Il sent son cœur cogner contre sa poitrine, sa gorge se serrer.

« Comment c’est arrivé ? Qu’est-ce qui est arrivé ? Elle… Elle m’a

juste… Elle m’a juste raconté qu’il peignait du bleu… Tout le temps… Et

qu’il passait des heures à regarder le ciel. »

Le silence assourdissant, qui s’éternise au bout du fil, lui fait

comprendre que la réponse n’est pas celle que Léon attendait.

« Elle vous a dit qui il était ?

— Je… Non… Enfin si, je… »

Il n’est plus sûr de rien, tout à coup.

« Il… Il s’agit d’un élève de son école… non ? »

Il a la désagréable impression que ça n’est pas du tout le cas… Et la

réponse de Léon, sa voix blanche et étranglée ne vont pas le contredire.

« Ça n’était pas un élève.

— Non ?

— Non. »

Émile attend la réponse, avec une certaine appréhension. Il retient sa

respiration, ses doigts se crispent sur le combiné.

« C’était son petit. »

Il déglutit difficilement, secoue la tête pour tenter de comprendre.

« Qu-quoi ?

— Tom était notre fils. »

Émile répète avec un hébétement total les mots qui viennent de jaillir

de la bouche de Léon.

« Tom était… votre fils. Joanne a un… Joanne a un petit. »

Il n’est pas préparé à entendre ce qui suit.

« Il est mort il y a quinze mois. Il venait d’avoir trois ans. »

Il a l’impression qu’on vient de lui lâcher une chape de plomb au-

dessus de la tête. Qu’on vient de l’assommer brutalement. Il cherche l’air

autour de lui, il a du mal à respirer.

« Son… son petit, parvient-il à suffoquer. Mort… »

Léon a recommencé à parler, de l’autre côté du combiné, mais Émile

l’entend à peine.

« C’était un petit garçon tellement différent… Il était autiste. Il n’a

jamais réussi à apprendre à parler. Il était toujours muet mais il peignait

beaucoup. Joanne a tout laissé en plan pour s’en occuper, elle a

abandonné son travail à l’école pour être avec lui, à temps plein. »

Émile s’est agrippé à la porte du placard mural. Il ne sent plus sa main

tellement elle serre le téléphone. Léon poursuit, sans se préoccuper du

silence, de l’absence de réaction, il continue de parler, sans se soucier des

sanglots dans sa gorge.

« Elle habitait toujours dans l’école et elle faisait son possible pour le

mêler aux autres enfants… Tom était tellement différent, tellement à part.

Je n’arrivais pas à capter son regard. Il était hermétique à tout et à tout le

monde, sauf à ce foutu bleu… Et à Joanne. Elle était la seule à pouvoir le

toucher… »

Émile fait quelques pas et va s’asseoir sur la banquette où Pok est

roulé en boule. Il réussit à parler, le souffle court :

« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »

Il ne sait pas s’il veut vraiment le savoir. Il ne sait plus rien. Il est là,

figé sur la banquette, les jambes cotonneuses, le cœur prêt à exploser. La

voix de Léon se transforme en un râle douloureux.

« Il était toujours obsédé par ce bleu. Par le ciel, par l’eau. Toujours ce

foutu bleu… Je l’avais emmené au lac. Joanne avait dû rester à l’école,

exceptionnellement, pour fermer les grilles après un banquet de fin

d’année. Elle disait qu’elle nous rejoindrait tout de suite après, qu’elle

prendrait sa bicyclette rouge. Elle nous avait préparé des sandwiches. C’était un lac sauvage… On ne voulait pas se baigner, juste profiter de la

fraîcheur des bois… »

Émile écoute, chaque cellule de son corps tendue.

« J’ai laissé Tom avec le sac à pique-nique et la petite couverture et je

suis allé attacher les vélos à une barrière. C’était à une dizaine de mètres,

en lisière du bois. J’ai… Je lui avais demandé de m’attendre sagement.

J’ai… J’ai eu quelques difficultés à attacher le vélo de Tom. Le cadenas

était rouillé… »

Léon doit s’arrêter, submergé par l’émotion. Émile sent l’horreur

grandir en lui. Il espère que ça n’est pas ce qu’il pressent. Ce bleu. Ce

foutu bleu.

« Je n’ai pas dû mettre plus de trois minutes. Peut-être quatre, le temps

de revenir jusqu’au panier de pique-nique et de me rendre compte que

Tom n’y était plus. »

Émile l’entend inspirer difficilement.

« J’ai tout de suite su. J’ai tout de suite compris qu’il était allé voir ce

foutu lac. Mais je pensais le trouver au bord, dans sa fichue position

accroupie dans laquelle il pouvait rester des heures. Je l’aurais soulevé et

je l’aurais disputé. Il se serait débattu parce qu’il ne supportait pas que je

le touche. Il n’y avait que Joanne qui pouvait le faire. »

La voix de Léon se brise mais il poursuit quand même :

« Je ne pensais pas… Je ne pensais pas le trouver comme ça… »

Il étouffe un nouveau sanglot et Émile lui laisse quelques secondes,

pour se reprendre.

« Il n’y avait que ses cheveux blonds et son tee-shirt qui dépassaient. Il

ne bougeait plus. Il flottait à la surface. J’ai cru qu’il me faisait une

blague. Je lui ai hurlé dessus. Je lui ai crié : “Ça n’est pas drôle ! Sors de

là tout de suite !” Je n’arrivais pas à bouger. Je n’arrivais pas y croire.

J’étais là, planté au bord du lac, incapable de faire un geste. Et puis,

quand j’ai réagi, quand je suis entré dans l’eau pour aller le chercher, je

me suis pris dans les algues, dans la vase, dans les branches qui flottaient, il y avait des trous d’eau… C’était un lac sauvage… Il était impossible

d’aller le récupérer ! Je ne pouvais pas le ramener sur le rivage ! »

Il semble se défendre contre des accusateurs invisibles et répète

encore :

« Je ne pouvais pas. C’était impossible. »

Un nouveau silence glacial s’étire, quelques secondes.

« Ce sont les policiers qui l’ont sorti de là. Des plongeurs. Joanne était

arrivée à bicyclette, entre-temps. Elle est à moitié morte sur ce rivage. Je

crois qu’elle est morte ce jour-là, sur le rivage, alors que je la retenais

pour qu’elle ne s’effondre pas. »

Il fait un effort pour surmonter la nouvelle vague de douleur qui le

submerge.

« J’aurais préféré qu’elle me tue à ce moment-là. J’aurais… J’aurais

préféré que ce soit moi plutôt que Tom. »

 

Le silence s’est prolongé pendant plus d’une minute. Léon sanglote.

Émile fait face à la stupeur. Il essaie de prendre la mesure de tout ce qu’il

vient de découvrir. Tom. Tom Blue. Le fils de Joanne. Elle avait pourtant

dit… Mais maintenant qu’il cherche à se souvenir, il s’aperçoit qu’elle

n’a jamais rien dit de précis. Elle s’est contentée de répondre à ses

questions.

« Il était dans l’école où tu travaillais ?

— Oui. Il était dans l’école. »

Elle n’a jamais dit qu’il était un élève. Elle a dit qu’il était dans

l’école. C’était vrai. Il vivait dans l’école avec elle. Et avec Léon. Elle

n’a pas menti. D’ailleurs elle avait ajouté :

« Mais il est parti. »

Elle n’a pas précisé où et comment il était parti, mais elle a dit qu’il

était parti. Peut-être aurait-il pu deviner… Il aurait pu comprendre qu’il

vivait dans le ciel. Elle avait donné quelques indices.

« Je me demande si je trouverai la bonne combinaison de bleus un

jour. Si je pourrais la peindre pour lui, et la lui donner, le jour où je le retrouverai…

— Tu sais où il est parti ? Tu sais comment tu feras pour le retrouver ?

— J’ai une petite idée. »

« Tu crois qu’il contemple le ciel en ce moment ?

— Je suis certaine que oui. »

S’il n’avait pas été persuadé que Tom Blue était un élève de l’école…

S’il n’avait pas été certain que ce petit garçon avait tout simplement

déménagé… Il secoue la tête. Non, il n’aurait pas pu deviner. Il n’aurait

jamais pu imaginer une horreur pareille. La voix de Léon, dans le

combiné, le fait sursauter :

« C’est la Toussaint aujourd’hui… Je suis sûr qu’elle a passé une

journée atroce. Je suis allé sur la tombe de Tom, avec mes parents. Vous

lui direz ? »

Léon n’attend pas de réponse, il poursuit très vite :

« Comment elle va ?

— Elle… »

Il n’ose pas lui avouer qu’elle a disparu depuis ce matin, très tôt, qu’il

n’a aucune idée de l’endroit où elle se trouve. Il préfère mentir un peu.

« Pas très bien, c’est vrai. »

Léon pousse un gémissement douloureux.

« Vous savez, elle a dit qu’elle partait avant d’avoir retrouvé la force

de me tuer. »

Émile ne trouve rien à répondre mais Léon poursuit, comme s’il ne

s’adressait qu’à lui-même :

« J’ai tué son petit. Elle a dit que c’était de ma faute, que j’aurais dû le

surveiller. Qu’il fallait le surveiller en permanence. Il n’avait pas

conscience du danger, vous savez. Elle a dit que j’aurais dû savoir qu’il

était obsédé par le bleu… Par l’eau… »

Des paroles reviennent à la mémoire d’Émile. Des paroles prononcées

une nuit, alors que Joanne hallucinait à cause de la fièvre, quand elle

l’avait pris pour Léon et enlacé. « Pourquoi tu l’as laissé y aller… Tu

savais comme il était… »

Et d’autres, prononcées plus tard, au cours de leur voyage : « On ne

devrait jamais laisser les petits garçons deux secondes sans

surveillance !

Il a fait quelque chose d’impardonnable. Je suis partie car je ne peux

plus vivre auprès de lui après ce qu’il a fait.

Peut-être que je rentrerai un jour. Peut-être pas. Si je rentre… je crois

qu’il me faudra des années. »

 

La voix de Léon poursuit :

« Et puis il y a eu l’enterrement… Je ne pensais pas qu’elle m’en

voudrait autant pour l’enterrement.

— Pour l’enterrement ? »

Léon sanglote de nouveau. Émile a l’impression d’être enseveli sous

des mètres d’horreurs. Chaque nouvelle annonce est pire que la

précédente.

« Elle était en maison de repos. Elle était sous cachets. Ils l’ont tout

juste autorisée à assister à la messe.

— Et qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— Elle disait qu’elle voulait qu’il soit incinéré. Elle répétait des choses

insensées à propos de ses cendres qu’elle voulait jeter à la mer… pour

qu’il puisse s’envoler… Mais elle était droguée de cachets et mes parents

ne voulaient pas entendre parler d’incinération… Je viens d’une famille

très catholique. C’était… C’était impensable et Joanne était, de toute

façon, trop droguée pour savoir ce qu’elle disait… »

Émile ne peut s’empêcher de ressentir une pointe de dégoût. C’est

involontaire. C’est plus fort que lui. Léon n’a quand même pas pu…

Mais la suite tombe :

« Alors on l’a fait enterrer et… ça non plus, elle n’a pas pu me le

pardonner. Elle est devenue dingue pendant la messe. On a dû la ramener

de force à la maison de repos. Elle n’a… Elle n’a jamais voulu aller sur

sa tombe. Elle a toujours décrété que ça n’était pas là que Tom se

trouvait. Pas pour elle en tout cas. »

Émile se relève. Tout à coup il ne supporte plus de rester assis. Il ne

supporte plus la voix de Léon, qui geint, qui se plaint mais qui a trahi

Joanne par deux fois. Léon qui répète qu’il aurait dû mourir à la place de

Tom mais qui n’a pas été fichu d’aller récupérer le petit garçon au milieu

du lac. Moi j’y serais arrivé. Il y a cette voix qui s’insinue dans sa tête. Si

Joanne avait porté mon enfant, j’aurais veillé sur lui plus que sur

n’importe qui. Je l’aurais ramené sur le rivage.

« Elle est restée en maison de repos pendant presque un an. Elle a

perdu sept ou huit kilos. Et quand elle a quitté le centre, elle n’a pas pu

supporter de se retrouver à la maison avec moi. Elle a préféré partir. »

Émile n’a plus envie d’en entendre plus. La panique vient de le gagner.

Une idée s’est insinuée dans son esprit. Il ne parvient presque plus à

respirer maintenant.

« Écoutez Léon, je vais devoir vous laisser… Joanne est toute seule,

dehors sous la pluie… Je ferais mieux d’aller à sa recherche.

— Quoi ? »

Il enfile son manteau d’une main, cherche les clés du camping-car, sur

le plan de travail.

« Pourquoi ? »

Faites que ça ne soit pas ce que je pense. Il tente de maîtriser la terreur

qui l’envahit à chaque seconde.

« Elle… Elle est allée faire un tour. »

Il met la main sur les clés du camping-car et parle de plus en plus vite.

« Je vais la chercher, d’accord ? Il faut vraiment que je vous laisse. Je

ne peux pas la laisser dehors sous la pluie. »

Léon perçoit la panique dans sa voix. Il tente de le retenir :

« Attendez ! Dites-lui que…

— Je dois vraiment vous laisser…

— Donnez-moi de ses nouvelles ! Je vous en supplie ! Je sais qu’elle

refusera de me répondre, mais vous, donnez-moi de ses nouvelles… »

Il a l’air tellement désemparé qu’Émile ne peut qu’acquiescer.

« Vous trouverez mon numéro dans son répertoire. Mon prénom, c’est

Léon.

— D’accord. C’est noté. Maintenant je dois filer. »

Il raccroche sans attendre de réponse. Le mauvais pressentiment

grandit en lui et il se jette à l’extérieur, sous la pluie torrentielle.

 

Il court, dérape dans les flaques, crie son prénom. Il n’a aucune idée de

l’endroit où il va. Tout ce qu’il sait, c’est qu’aujourd’hui c’est la

Toussaint, que Léon est allé sur la tombe de Tom mais que Joanne n’a

jamais considéré que son petit reposait sous une stèle de pierre. Pour elle,

il aurait dû s’envoler au-dessus de la mer. Un jour, au cours d’une partie

de Scrabble, elle avait déclaré : Je veux être incinérée. Comme ça, je

pourrai m’envoler. Aujourd’hui c’est la Toussaint. A-t-elle été chercher

Tom Blue dans la mer ? A-t-elle décidé de le rejoindre ? Son cœur se

serre à l’en faire venir les larmes aux yeux. Elle avait beaucoup peint ces

quatre derniers jours… Et si elle avait fini par peindre le bleu parfait ? Et

si elle avait finalement réussi à reproduire le bleu idéal… Si elle avait

décidé que la mission était remplie, qu’elle pouvait maintenant partir et

rejoindre Tom, avec son tableau sous le bras… Et si ça n’était que pour

ça, qu’elle avait entamé ce voyage ? Pour observer des centaines de cieux

différents et tenir la promesse qu’elle s’était faite à elle-même. Et s’il

était déjà trop tard ?

Émile se met à courir plus vite qu’il n’a jamais couru. L’eau dégouline

sur son visage. Sa voix se perd dans le fracas du vent et de la pluie.

« JOAAAANNNE ! »

Il fonce droit sur la plage aux chalets. Ils sont allés pique-niquer là-

bas, l’autre jour. Il s’agit d’une plage tout au long de laquelle s’alignent

des cabanes sur pilotis. Joanne a expliqué que les pêcheurs les avaient

reconstruites – à la base elles n’étaient destinées qu’au tourisme – et les

avaient transformées en cabanes de pêche sur pilotis. Elle avait lu ça sur

une pancarte, au bord de mer. Et dire qu’elle ne lui avait jamais semblée aussi vivante que ces derniers jours… Aussi souriante et légère. Était-elle

heureuse à l’idée de retrouver son petit Tom ? Comptait-elle les jours ?

« JOAAAANNNE ! »

La plage est en vue, au loin. La nuit est trop noire pour y distinguer

une silhouette. Les rafales balaient le sable. Il fonce, à toute allure, à bout

de souffle. Il repense au récit de Léon, il repense aux réactions de Joanne

tout au long de ce voyage.

Il comprend l’émotion soudaine qu’elle avait lorsqu’elle parlait de

Tom. Et le « Tout n’est pas beau dans mon monde… ». Il comprend la

douleur qu’elle essayait de contenir en permanence derrière un visage

impassible, son indifférence totale quand il l’a ramassée sur cette aire

d’autoroute, comme si elle n’avait plus rien à perdre. Et ce noir qu’elle

porte constamment. Il repense à la citation qui l’a émue l’autre jour,

qu’elle a voulu inscrire au-dessus de leur tête : Si nous pleurons parce

que le soleil n’est plus là, nos larmes nous empêcheront de voir les

étoiles.

Il accélère encore l’allure. Il est trempé jusqu’aux os mais il s’en

moque éperdument. Bon sang, faites qu’elle n’ait pas voulu rejoindre le

soleil. Faites que j’aie réussi à lui montrer quelques étoiles.

« JOAAAANNNE ! »

Il trébuche sur le sable, il avale quelques grains mais il se redresse car

il a cru voir une forme noire, au loin, sur la plage. Il hurle de nouveau :

« JOANNE ! »

Il se rue dans sa direction. C’est elle ! Son cœur manque d’exploser

dans sa poitrine. C’est elle, enroulée dans son châle noir, détrempée,

tremblante et frigorifiée, les yeux rouges et gonflés, les lèvres violettes.

Elle a le regard vide, fixé vers la mer.

« JOANNE ! »

Il tombe à genoux, à côté d’elle, à bout de souffle.

« Joanne, qu’est-ce que tu fais là ? »

Elle le regarde étrangement. Ses yeux semblent éteints. Elle a l’air

ailleurs.

« Viens là. »

Il la prend dans ses bras, il la serre un peu trop fort. Elle est glacée, elle

tremble. Lui n’a pas encore repris son souffle, son cœur bat à tout

rompre, prêt à exploser. L’émotion lui donne des tremblements dans la

voix.

« Joanne… J’ai cru que tu étais partie. Partie pour de bon. »

Il la serre encore plus fort. Ils sont balayés par le vent glacial et par la

pluie, dans l’obscurité la plus totale mais ils s’en aperçoivent à peine. Il

la frictionne, il passe sa main dans ses cheveux, il la berce d’avant en

arrière. Il murmure à son oreille, très vite, dans un souffle, en essayant de

ravaler sa panique :

« Ne te sauve plus, Joanne. J’ai cru mourir. J’ai cru que tu t’étais

envolée. Ne fais plus jamais ça. Je veillerai sur lui. Sur ton petit Tom.

Bientôt nous serons tous les deux réunis. Tu le sais, hein ? Je te promets

que je veillerai sur lui. Je lui dirai qu’on a compris pour ses dessins…

Pour l’immensité… »

Il sent qu’elle se met à sangloter contre lui.

« Il fait si froid ici. Viens, il faut qu’on rentre à la maison maintenant.

Tu vas prendre froid. J’ai eu tellement peur. J’ai cru… »

Il s’interrompt, juste le temps de reprendre son souffle.

« Ça n’étaient peut-être que des morceaux de papier et… et de fausses

alliances mais ça ne change rien, Joanne. J’ai fini par t’aimer. Tu ne peux

plus décider de partir. On a passé un pacte tous les deux. Tu t’es engagée

à rester près de moi. Et moi, je m’engage à prendre soin de Tom Blue, à

veiller sur lui quand je le retrouverai là-haut. »

Il sent qu’elle s’est immobilisée contre lui et il poursuit, très vite, car il

ne veut pas prendre conscience de ce qu’il est en train de dire, il ne veut

pas perdre le fil de ses paroles :

« Je t’en fais la promesse. Tu sais, peut-être que la vie nous a mis sur

le chemin l’un de l’autre juste pour ça. »

Elle ne bouge plus maintenant. Elle s’est figée. Elle murmure entre ses

lèvres bleuies :

« Comment tu as su… ? »

Elle relève la tête vers lui. Elle est revenue à elle, à leur monde. La

douleur inonde son visage, pourtant il ne l’a jamais trouvée si belle.

« Tu as vu le tableau ? Tu as deviné en voyant le tableau… c’est ça ? »

Il ne sait pas de quoi elle parle mais il ne veut pas lui avouer. Il

esquisse un vague haussement d’épaules.

« C’est lui que j’ai dessiné devant la mer. Avec son short bleu. »

Des larmes ruissellent sur son visage, se mêlant à la pluie. Elle a un

faible sourire, un sourire tremblotant qui provoque encore quelques

larmes.

« Il est beau, non ? »

Il acquiesce, sentant les larmes venir aussi.

« Oui. C’est le petit garçon le plus beau que j’ai rencontré. »

Il ne ment pas. Il n’a pas vu Tom Blue mais c’est le petit de Joanne…

Il est absolument certain qu’il a dit vrai.

Plus tard, ils se relèvent doucement, Émile soutient Joanne qui tremble

de tous ses membres. Ils se mettent en route, sous la pluie glaciale et le

vent de novembre. Ils ne sont que deux silhouettes noires, au milieu de la

tempête de sable, deux ombres mouvantes qui semblent errer. Pourtant

quelque chose de nouveau brûle en eux. Une petite flamme allumée par

une promesse. Une promesse qui concerne un petit garçon, là-haut, dans

le ciel.

 

Joanne est allongée sur la couchette. Elle tremble toujours. C’est à

cause de la fièvre, maintenant. Elle a dû prendre froid. Son visage est

perlé de sueur. Ses dents claquent. Émile monte régulièrement lui

apporter un gant humide et reprendre l’ancien. Il a déposé une tasse de

thé à côté de son oreiller mais elle n’y a pas touché. En bas, Émile est

assis sur la banquette, immobile. On n’entend que le ronron du chauffage

à gaz, le sifflement du vent qui tente de s’infiltrer sous la porte et les

claquements de dents de Joanne.

Il a l’impression d’être fiévreux lui aussi. Son cerveau tout entier

bourdonne. Il ne parvient pas à assimiler tout ce qu’il a appris ce soir. Les

mots tourbillonnent dans sa tête et lui donnent le vertige.

C’était son petit. Tom était notre fils.

Un petit garçon tellement différent…

Je ne pouvais pas le ramener sur le rivage !

Il était hermétique à tout et à tout le monde, sauf à ce foutu bleu… Et à

Joanne.

Tu as vu le tableau ? Tu as deviné en voyant le tableau… c’est ça ?

Il est mort il y a quinze mois. Il venait d’avoir trois ans.

Ça n’étaient peut-être que des morceaux de papier et… et de fausses

alliances mais ça ne change rien, Joanne. J’ai fini par t’aimer.

Il était autiste. Elle était la seule à pouvoir le toucher…

J’aurais préféré que ce soit moi plutôt que Tom.

C’est lui que j’ai dessiné devant la mer. Avec son short bleu.

Il n’y avait que ses cheveux blonds et son tee-shirt qui dépassaient. Il

ne bougeait plus. Il flottait à la surface.

Elle est à moitié morte sur ce rivage.

Bientôt nous serons tous les deux réunis. Tu le sais, hein ? Je te

promets que je veillerai sur lui.

J’aurais préféré qu’elle me tue à ce moment-là.

J’ai fini par t’aimer.

Émile a fini par mettre la main sur le tableau dont parlait Joanne. Il l’a

trouvé dans son placard mural. On y voit la plage aux chalets, ses

cabanes sur pilotis, la mer, un goéland. Et dans le sable, un petit garçon

accroupi. Je pensais le trouver au bord, dans sa fichue position accroupie

dans laquelle il pouvait rester des heures. Le petit garçon a le visage

tourné vers Émile et le fixe, comme s’il le regardait à travers le tableau. Il

a des cheveux blonds et les sourcils froncés comme s’il était inquiet ou

qu’il réfléchissait beaucoup. Il porte un short bleu et il est pieds nus. Il

n’a jamais vu ce tableau auparavant. Elle a dû le peindre ces quatre

derniers jours. Les traits sont flous, un peu incertains et cela donne une touche lointaine au tableau, comme s’il s’agissait d’un très vieux

souvenir en train de s’effacer.

Il est immobile devant ce tableau, hermétique au sifflement du vent,

aux claquements de dents de Joanne. Il essaie de mémoriser les traits du

petit Tom. Ses yeux du même marron que Joanne, ses cheveux couleur

sable, la courbure de ses sourcils… Il faudra qu’il soit capable de le

reconnaître quand il le verra, quand il se retrouvera là-bas, lui aussi. Il

faudra qu’ils puissent se reconnaître tous les deux.

 

Joanne grelotte. Elle est brûlante et pourtant elle a si froid. Le

chauffage d’appoint est posé à ses pieds, pour lui faire une bouillotte

mais elle sent encore cette vague glaciale dans tout son corps. Son souffle

est saccadé, son cœur palpite. Ses pensées ont fui, elles s’en sont allées à

Saint-Suliac, six ans en arrière, alors qu’elle n’avait que vingt-trois ans.

Cela faisait trois ans qu’elle avait repris le poste de son père, au sein de

l’école. Son père et elle habitaient tous les deux dans cette maisonnette, à

l’intérieur de la cour d’école. Il était à la retraite et il consacrait ses

journées à entretenir un petit potager. Il cuisinait fièrement des soupes

avec tout ce qui daignait pousser. Le soir ils allumaient un feu de

cheminée, même l’été. Leur maisonnette en pierre était toujours froide.

Et puis, ils aimaient entendre le crépitement des flammes pendant qu’ils

lisaient.

Elle s’en sortait très bien, à réaliser tous ces petits travaux dans l’école,

même la peinture lui était d’une étrange facilité. Maryse, une enseignante

qui connaissait bien son père, était toujours étonnée de la voir grimper

sur un escabeau et porter de lourds seaux.

« Comment vous faites, mademoiselle Joanne ? Vous n’êtes pas plus

lourde qu’une brindille. »

Parfois elle ajoutait même :

« Tout de même, ça n’est pas un travail pour une femme. »

Joanne se gardait bien de lui dire que son père lui avait appris à

peindre alors qu’elle avait tout juste huit ans. C’était elle qui avait refait tous les murs de sa propre chambre, à son goût. Il l’avait laissée faire des

tourbillons de jaune, d’orange et de rouge, déborder sur le plafond, et

même faire d’affreuses fleurs un peu partout. Elle avait été tellement

fière d’elle et de cette jolie chambre qu’elle s’était créée… Elle se

souvient encore de ce sentiment de satisfaction totale comme si c’était

hier.

 

Léon était arrivé dans l’école un 1 septembre. Il n’avait que vingt-er

quatre ans à l’époque. C’était son premier poste en tant qu’instituteur, il

venait de terminer ses études. Il était né à Saint-Suliac mais il était parti

étudier à Nantes après son baccalauréat.

« Vous étiez aussi élève ici ? avait-il demandé à Joanne un soir, alors

qu’elle refermait le lourd portail de l’école.

— Oui.

— Moi aussi. Nous devons avoir à peu près le même âge… J’ai vingt-

quatre ans.

— J’en ai vingt-trois.

— Alors nous avons dû nous croiser dans la cour, à l’époque. »

C’était la première fois qu’ils se parlaient. Jusqu’à maintenant, ils

s’étaient contentés de se croiser et de se saluer poliment.

« Je m’appelle Léon. Léon André. Mes parents sont les André qui

tiennent le bureau de tabac. Vous les connaissez peut-être. »

Elle avait retenu avec peine l’expression de dégoût que lui inspiraient

les André du bureau de tabac. Ils étaient extrêmement imbus de leur

personne, à la limite de la prétention, et ils n’avaient jamais été très

respectueux avec le père de Joanne. Elle les avait entendus de

nombreuses fois chuchoter : « Voilà le vieux garçon » lorsque son père et

elle allaient acheter des timbres. Elle, elle était la « petite bâtarde ». Les

André aimaient relater les rumeurs, ils s’en nourrissaient. Joanne était

persuadée qu’ils avaient été les premiers à propager la nouvelle de sa

naissance, à chuchoter avec excitation qu’elle était née d’une putain et du

simplet du village.

« Et vous, vous êtes qui ? Vos parents sont du village ? »

Elle avait soutenu le regard de Léon avec une fierté teintée de

provocation.

« Je suis la fille du gardien. »

Elle n’avait lu qu’un étonnement enfantin dans son regard, pas de

malveillance.

« Ah, c’est vous.

— Oui, c’est moi. »

Elle se souvenait maintenant, les André parlaient toujours de leur fils

si brillant, parti étudier dans une grande ville, pour devenir instituteur.

Elle l’avait devant ses yeux. Il n’affichait pas l’air arrogant et suffisant de

ses parents. Elle n’aurait pas pu deviner qui il était. Il avait l’air d’un

jeune homme tout droit sorti de la fac. Des cheveux blonds virant sur le

châtain, des mèches tombant devant ses yeux. Il s’était efforcé de se faire

une raie au milieu, sans doute pour se donner l’air d’un adulte qu’il

n’était pas encore vraiment. Des yeux noisette. Une chemise un peu trop

grande pour lui. Des souliers bien cirés.

« Vous avez repris son poste ?

— Oui.

— Vous vivez avec lui, là-bas ? »

Il désignait la maisonnette en pierres, au fond de la cour, entourée de

lilas et de pensées.

« Oui.

— Ça a l’air charmant. »

Elle avait acquiescé.

« Papa a la main verte. »

Ils s’étaient regardés quelques secondes sans savoir qu’ajouter. Joanne

balançait les grosses clés du portail du bout de ses doigts et Léon jouait

avec un caillou de la pointe de son soulier ciré.

« Bon eh bien… À demain », avait fini par dire Léon.

Ils s’étaient séparés avec un sourire timide, sans trop savoir que penser

l’un de l’autre.

Joanne sent une présence à côté d’elle. On lui retire le gant sur son

front. On passe une main dans ses cheveux.

« Ça va ? »

Elle acquiesce. Son esprit est déjà reparti.

 

Elle est devant le portail, avec ses grosses clés, et Léon danse d’un

pied sur l’autre.

« Alors c’est le week-end…

— Oui, dit-elle.

— Vous faites quoi dimanche ? »

Ni l’un ni l’autre ne s’est encore dit qu’ils pouvaient peut-être se

tutoyer.

« Papa veut m’emmener marcher jusqu’à l’oratoire de Grainfollet.

— Ah, fait Léon comme s’il était ennuyé.

— Et vous ?

— Je me disais que je pouvais peut-être vous inviter à un pique-nique

sur la plage. Mais vous êtes prise. »

Elle a un haussement d’épaules et semble réfléchir quelques instants.

« Vous voulez venir avec nous, à l’oratoire de Grainfollet ?

— Avec votre père ? »

Il semble surpris.

« Oui. Je ne crois pas que ça l’embêtera. »

Léon se balance encore d’un pied sur l’autre.

« Vous êtes sûre ? »

Elle acquiesce.

« Bon… alors… D’accord. »

Il sourit avec une sincérité qui la touche. Elle a voulu s’assurer de sa

bonne foi. Mais il n’est pas comme ses parents visiblement. Il a l’air

sincèrement heureux de faire la connaissance de son père dimanche.

L’oratoire est en vue, à quelques mètres devant eux. C’est le père de

Joanne qui mène la marche. Il avance de cette drôle d’allure qui donne

l’impression qu’il ne sait pas où il va, qu’il se laisse porter au gré du

hasard. Joanne et Léon sont derrière. Ils sont partis de la baie de Saint-

Suliac puis ils ont emprunté le chemin qui passe par la plage. Il s’agit de

cette plage où l’on peut observer dans la roche les vagues pétrifiées

d’anciennes coulées de lave. Le père de Joanne s’est arrêté pour les leur

montrer. Léon ne les avait jamais remarquées. Puis ils ont grimpé le

sentier qui mène tout en haut de la falaise, celle qui surplombe Saint-

Suliac. C’est là-haut qu’est niché l’oratoire.

Ils s’arrêtent devant le monument en pierre. La vue est splendide.

L’oratoire en anciens blocs de granit et quartz, encadre une vierge

blanche. Les herbes grimpantes s’accrochent à la vieille pierre, autour du

socle. Derrière l’oratoire, la mer et l’anse de Saint-Suliac, le petit village

blotti dans le vallon.

« Il faut venir ici en fin de journée », déclare le père de Joanne en

posant une main sur l’oratoire.

Léon ouvre des yeux étonnés.

« Ah oui ? Pourquoi ?

— Parce que le soleil est bas et le village se teinte de couleurs

chaudes. »

Léon semble s’émerveiller de tout ce que le père de Joanne raconte ou

montre.

« Raconte-lui l’histoire de l’oratoire, lui dit Joanne. Je ne crois pas

qu’il la connaisse. »

Elle pourrait le faire elle-même mais elle aime mieux quand c’est son

père qui la raconte. Il a la faculté de fasciner, avec sa voix étonnamment

grave. Alors il raconte à Léon l’histoire de l’oratoire, l’histoire de marins

qui partaient chaque année pour la grande pêche pendant huit à neuf mois

et qui avaient fait une promesse : s’ils revenaient tous sains et saufs, ils

construiraient un sanctuaire en l’honneur de la Vierge, à l’endroit où leurs

femmes attendaient l’arrivée des bateaux.

« Leur vœu fut exaucé et ils tinrent leur promesse ! Pendant plusieurs

semaines, à dos d’ânes et à dos d’hommes, les blocs de pierres furent

amenés ici. »

 

Léon a l’air triste de devoir repartir en fin de journée. Ils sont

redescendus par la plage et ils ont lancé quelques galets dans la mer.

« Alors à demain, dit Léon à Joanne. À bientôt monsieur », ajoute-t-il

en se tournant vers son père.

Son père l’interroge, sur le chemin du retour :

« Est-ce que tu aimes ce garçon ? »

Elle secoue la tête.

« Non. Je le connais peu. »

Mais elle ajoute quand même :

« Il m’a invitée à pique-niquer dimanche prochain. »

Son père reste silencieux quelques mètres puis il déclare :

« Tu es en train de devenir une adulte. »

Elle hausse les épaules. Elle n’en est pas vraiment certaine. Ça n’est

pas parce qu’elle est invitée par un garçon qu’elle va tout à coup se

transformer en adulte. Il y a bien eu un garçon, l’été dernier. Elle n’a pas

l’impression que cette idylle l’ait beaucoup changée. Ils ne se sont pas

connus longtemps, c’est vrai, mais tout de même…

« Un jour tu seras amoureuse.

— Je ne sais pas.

— Il vaudrait mieux que je t’offre cette citation tout de suite. »

Elle lève un regard ravi vers lui. Elle a toujours aimé sa façon de

considérer que les mots étaient des cadeaux qu’il offrait.

« Quelle citation ? »

Il s’arrête dans la ruelle en pierres. Ils sont dans une des petites rues

typiques de Saint-Suliac, une de celles où les fleurs poussent entre les

pierres de granit des maisons. Le village a été parfaitement préservé,

c’est ce que Joanne aime particulièrement ici. On y trouve encore les anciennes salines, les moulins à marée et même un ancien menhir,

nommé Dent de Gargantua.

« Tu es prête à écouter ? »

Elle acquiesce. Son père a des brindilles dans la moustache et jusque

dans ses sourcils. Elle ne sait jamais comment il fait pour en avoir

toujours dans des endroits improbables.

« Elle parle de la maternité.

— Papa !

— Quoi ?

— Je ne suis pas prête à faire un enfant !

— Mais un jour tu le seras. »

Elle bougonne un peu. Elle a l’impression de n’être encore qu’une

petite fille.

« La citation dit : Il faut, avant de donner la vie, l’aimer et la faire

aimer. »

Il a un air tellement sérieux. Il a toujours cet air tellement sérieux,

même quand il a des brindilles dans les sourcils.

« Je me suis appliqué à le faire avec toi. »

Elle hoche la tête.

« Je sais.

— Tu garderas ceci toujours en tête, d’accord ?

— D’accord.

— Et si tu aimes ce Léon un jour, tâche de lui faire aimer la vie autant

que je te l’ai fait aimer. »

Ils se remettent à marcher le long de la ruelle.

« Il semble être un garçon curieux, c’est bien… Pourtant il a l’air de

n’avoir encore rien appris.

— Il est instituteur !

— La vraie connaissance ne se mesure pas aux diplômes, Joanne. Ni

au nombre de livres qu’on a ingurgités d’ailleurs. Montre-lui les étoiles,

les plantes qui naissent et qui meurent, la beauté d’un coucher de soleil.

Fais-lui sentir les lilas et écouter les relents de la mer.

— Papa ! Il connaît déjà tout ça ! »

Le visage bourru, aux traits marqués, se tourne vers elle.

« Tu en es vraiment certaine ? »

Et elle doute, tout à coup.

« Est-ce que tu crois que ses parents lui ont appris ceci ? »

Elle ne peut réprimer un frisson écœuré en se remémorant les André et

elle secoue la tête.

« Non. Peut-être pas. »

Son père a un sourire un peu triste.

« Moi aussi, je les entendais chuchoter, Joanne. Mais il ne faut pas lui

en vouloir d’être le fils de ses parents. Au fond ce n’est qu’un pauvre

garçon. Il a grandi dans la misère. »

Elle s’offusque :

« Ses parents possèdent un bureau de tabac !

— Joanne, es-tu ma fille ? Parfois je me le demande. »

Elle ne peut s’empêcher de sourire.

« Les rumeurs prétendent que oui.

— Je te parlais d’une autre forme de misère.

— Ah.

— Toi aussi, tu as encore besoin d’apprendre.

— Et toi ? ne peut-elle s’empêcher de répliquer, piquée au vif.

— Moi aussi Joanne, moi aussi. On a toujours besoin d’apprendre. »

 

Le dimanche suivant, Léon et Joanne s’embrassent pour la première

fois sur la plage, après avoir observé un des plus beaux couchers de soleil

de Saint-Suliac.

 

Le camping-car s’est remis en route. Joanne est malade depuis deux

jours. La fièvre ne baisse pas. Émile lui a donné des médicaments qu’il

est allé chercher à la pharmacie. Il lui a préparé des bouillons, car il n’y a

que ça qu’elle mange.

« On est où ? »

Ce matin, elle va mieux et elle est descendue de sa couchette avec

prudence.

« On est arrivés tout près d’Aas, dans les Pyrénées-Atlantiques. »

Il est assis sur la banquette, devant une tasse de café fumante.

« Ça va mieux ? Tiens, assieds-toi. »

Il lui fait de la place et fait glisser une feuille de papier griffonné vers

elle.

« Qu’est-ce que c’est ?

— J’ai eu Myrtille au téléphone. »

Les yeux de Joanne s’agrandissent.

« Oh !

— Je ne savais plus quoi faire pour faire baisser ta fièvre. J’ai… Je lui

ai demandé des conseils.

— Tu aurais dû me la passer. J’aurais aimé lui parler.

— Tu dormais comme un bébé. »

Joanne ravale sa déception.

« Alors, quels conseils elle t’a donnés ?

— De foncer tout droit chez elle pour qu’elle te soigne correctement. »

Il savait que ça la ferait sourire.

« J’ai dit que je me débrouillerai avec la pharmacienne.

— Et cette feuille, c’est quoi ? interroge Joanne en essayant de

décrypter les gribouillis.

— Elle a dit que, puisqu’on ne voulait pas revenir chez elle avant

Noël, elle devait au moins s’assurer que je te mette au chaud jusque-là. »

Joanne fronce les sourcils sans comprendre.

« Elle m’a donné un contact. Ce monsieur est berger. »

Joanne décrypte un nom et un prénom en haut de la feuille. Hippolyte

Bernard.

« Il a pour projet de rénover un vieux domaine en pierres, dans la

vallée d’Aas. Il reçoit des volontaires de la France entière, et parfois de

toute l’Europe, tout au long de l’année. Les gens s’arrêtent deux jours, une semaine, un mois, et en échange de quelques heures de travail sur le

chantier, il offre le gîte et le couvert.

— Oh ! »

Cette idée a l’air de lui plaire.

« Tu veux rappeler Myrtille ? » propose Émile en lui tendant son

téléphone.

Mais Joanne est encore très pâle. Elle hésite. Elle n’est visiblement pas

encore prête à avoir une conversation avec quelqu’un.

« Je ne sais pas…

— Non, oublie. Ça ne presse pas. Je vais d’abord te préparer un encas,

d’accord ? Ça fait trois jours que tu n’as rien avalé de consistant. »

Il se dirige vers le plan de travail et s’active, avec dans l’idée de lui

faire une salade de fruits.

« On sera à Aas d’ici la fin de journée. Avec la neige sur la route, je

préfère… »

Mais il ne termine pas sa phrase. Joanne s’est levée et elle a tiré d’un

coup sec le rideau, devant la petite fenêtre au-dessus de la banquette. Ses

yeux stupéfaits découvrent la neige. Elle ressemble à une enfant.

« Il neige…

— Oui, il neige.

— Depuis quand ?

— Depuis qu’on a regagné les Pyrénées. »

Il la regarde, le nez collé à la vitre. Il se demande à quoi elle pense, si

son petit Tom aimait la neige, si c’est lui qu’elle voit, dans les étendues

blanches, accroupi en train de faire un bonhomme.

 

Les champs et les monts enneigés défilent. De temps en temps,

quelques arbres aux branches nues font irruption dans leur champ de

vision. Émile est à l’avant, au volant. Joanne est restée agenouillée sur la

banquette, le nez collé à la vitre. Elle est enroulée dans son plaid, ses

cheveux sales sont collés à son front et ses lèvres sont crevassées par le froid. Elle n’a pas encore manifesté l’envie de faire sa toilette mais au

moins, elle a mangé sa salade de fruits.

 

Un trousseau de clés teinte dans la petite cour pavée de l’école

élémentaire de Saint-Suliac. Joanne et Léon sont assis à la petite table, au

milieu du potager du père de Joanne. Elle leur a servi deux limonades et

ils profitent des derniers rayons du soleil du mois d’octobre. Le père de

Joanne revient, avec son gros trousseau de clés. Il est allé faire quelques

courses au village et comme d’habitude il a disparu pendant près de deux

heures.

« Ça va, les enfants ? »

Joanne acquiesce tranquillement. Léon s’empresse de lancer :

« Bonjour monsieur. »

Le père de Joanne retire son gros chapeau de paille et le pose sur la

table.

« Qu’est-ce que tu as ramené ? interroge-t-elle en lorgnant son panier.

— Des artichauts, quelques betteraves, une aubergine et des figues. »

Joanne s’est mise à fouiller dans le panier. Son père se laisse tomber

sur une chaise, à côté d’eux.

« Le potager a donné la première courge de la saison, annonce-t-il.

— Ah ? fait Joanne en relevant la tête.

— Une spaghetti. »

Ils entendent tous les deux le rire de Léon et se retournent, surpris.

Léon se met à bafouiller.

« J’ai cru… Ça n’était pas… »

La grosse voix bourrue du père de Joanne l’interrompt :

« Non. Aucune nouille ne pousse dans le jardin, pour le moment… Je

n’ai pas encore trouvé le moyen de les faire croître… C’est

malheureux. »

Joanne éclate de rire et le pauvre Léon pique un fard spectaculaire.

« C’est une courge, ajoute le bonhomme. Une variété de courge. »

Il se lève brutalement, ce qui fait sursauter Léon.

« Allez, viens, je vais te montrer ça. »

Ils se retrouvent tous les trois accroupis autour de la toute première

courge de la saison.

« On dirait une pastèque jaune… ou un melon allongé », fait

remarquer Léon.

Joanne acquiesce.

« Quand j’étais petite, j’appelais ça une maman citron. »

Son père se met à sourire, à l’évocation de ce souvenir.

« Et tu n’arrivais même pas à la porter jusqu’à la maison… Tu

mesurais à peine un mètre dix. »

Il se redresse et frotte ses mains pleines de terre sur son pantalon

beige.

« Si tu restais dîner à la maison, Léon, tu pourrais apprendre à cuisiner

une courge spaghetti. »

Léon a du mal à cacher sa surprise et sa joie. Il sourit un peu

niaisement et demande :

« C’est vrai ? »

Le bonhomme acquiesce.

« Joanne pourra t’apprendre. Elle fait d’excellents gratins. »

Joanne confirme, d’un geste de la tête.

« Et papa pourra nous faire une compote aux figues. Il y met des noix.

Tu verras, c’est délicieux. »

Léon a l’air aux anges. Il ne cesse de sourire, en répétant :

« Bon alors… Oui… Je veux bien… Je… merci de l’invitation…

j’aime beaucoup les figues. »

Le père de Joanne l’interrompt de sa voix bourrue :

« Le téléphone est dans l’entrée, si tu veux prévenir tes parents. Et

ensuite, en cuisine, les enfants ! »

 

Joanne et son père ont retrouvé chacun leur place respective : elle, à la

table bancale de la cuisine, perchée à genoux sur une chaise, devant la

planche à découper. Lui, debout devant l’évier, en train de rincer les figues, ses ustensiles posés bien à plat sur le plan de travail. Ils cuisinent

toujours comme ça. Chacun a son espace. Léon se tient maladroitement à

la droite de Joanne, l’observant avec attention.

« Voilà. Je l’ai coupée en deux. Maintenant on va l’enduire d’huile

d’olive, de sel et de poivre et la passer au four.

— On va la cuire comme ça ? Avec la peau ?

— Bien sûr. Tiens, passe-moi l’huile s’il te plaît. »

Le père de Joanne ne dit rien. Il les observe du coin de l’œil, l’air

amusé.

« Voilà, tu règles à cent quatre-vingts », explique Joanne alors qu’ils

sont accroupis devant le four.

Elle lui confie la cuisson des oignons et de l’ail, dans une poêle

brûlante d’huile d’olive puis elle y ajoute les tomates découpées en dés.

Ils remuent et surveillent le feu, tout en discutant de l’école, des vacances

de la Toussaint qui arrivent, du séjour prévu par Léon, avec ses parents,

au mont Saint-Michel.

« Tu n’y es jamais allée ?

— Non, répond Joanne.

— Un jour il faudra que je t’y amène. »

Joanne semble réfléchir à la proposition.

« Oui. Pourquoi pas », déclare-t-elle avec une moue.

Le vieux bonhomme les regarde effriter la courge spaghetti qui sort du

four, puis y intégrer la préparation à base de tomates, d’ail et d’oignon.

« Ensuite, tu remets tout ça au four. »

Léon suit Joanne docilement et il semble faire l’effort de mémoriser

chacune des informations qu’elle lui donne.

« Tu ne cuisines jamais chez toi ?

— Non. Jamais des choses comme ça en tout cas.

— C’est-à-dire ?

— Ma mère dit qu’elle n’a pas le temps de cuisiner. Elle ne fait que

des surgelés qu’elle réchauffe au four à micro-ondes. »

Joanne a une grimace de dégoût qui n’échappe pas à Léon, ni à son

père, qui les écoute, plus loin dans la cuisine, en remuant sa compote au-

dessus du feu.

Plus tard, les voilà installés tous les trois autour de la table du salon.

Le père de Joanne a allumé un feu dans la cheminée. Léon regarde avec

curiosité les inscriptions qui tapissent les murs du salon. Des citations,

des extraits de romans, des réflexions personnelles. Une des inscriptions

a dû être écrite par Joanne lorsqu’elle n’avait qu’une dizaine d’années.

Aujourd’hui il fait du soleil. On dirait que le ciel sourit. Au-dessus de la

phrase tremblotante, elle a dessiné un petit soleil bleu.

« Alors Léon, qu’est-ce que tu apprends aux enfants, toute la journée ?

demande le père de Joanne en leur remplissant leurs assiettes.

— Oh, plein de choses. L’écriture, le calcul. L’histoire de France. Mais

aussi le corps humain et la biologie.

— C’est bien. Du temps où j’étais gardien, j’avais proposé à la

directrice de créer un grand potager pour apprendre aux gamins à cultiver

leurs propres légumes.

— C’est une très bonne idée », approuve Léon.

Le père de Joanne pousse un grommellement contrarié.

« Ça m’a été refusé. Elle ne voyait pas l’intérêt.

— C’est dommage…

— Tu vois, je suis sûr que la plupart des gamins ne connaissent pas les

courges spaghettis. »

Léon est à deux doigts de rougir mais le bonhomme l’interrompt :

« Tu pourrais le leur apprendre. »

Léon acquiesce. À côté, Joanne picore en silence.

« Tu sais Léon, si ça t’intéresse, tu pourrais les faire venir de temps en

temps dans mon potager. Une heure par semaine. Ils pourraient arroser

les plantes. Apprendre leurs variétés. »

Léon a l’air sincèrement enthousiaste.

« Vous croyez que je peux ?

— Tu as bien des heures prévues pour l’éducation civique ?

— Oui.

— Alors tu es libre de choisir ce que tu veux leur apprendre durant ces

heures. Je ne crois pas que la directrice puisse dire quoi que ce soit.

Réfléchis-y, d’accord ?

— Promis. »

Un morceau de Miles Davis résonne dans le petit salon. Joanne

chantonne et marque la mesure de la pointe de son pied, sous la table.

Son père s’est renversé dans son fauteuil, l’air repu. Encouragé par les

questions du vieux bonhomme, Léon leur parle de sa classe, de la

réticence de certains élèves à l’égard de la lecture, des difficultés qu’il

rencontre.

« Tu devrais instaurer un temps de lecture le matin, suggère Joanne. Il

faut qu’ils assimilent ça à de la détente et du loisir. Lis-leur une histoire

le matin, et laisse-les s’allonger au sol, avec leur nounours, un petit plaid.

Laisse-les se réveiller doucement avec une histoire.

— Tu crois ? »

Le vieux bonhomme acquiesce.

« Je crois que c’est une excellente idée. »

Léon se lance alors, un peu timidement :

« En voyant ces mots sur vos murs… Je viens de penser… c’est peut-

être un peu idiot… Ils sont encore jeunes mais… je pourrais leur laisser

une grande toile blanche… une grande toile ou… ou un drap sur lequel

ils pourraient noter toutes leurs inspirations du jour… Leurs humeurs

ou… tout ce qui leur passerait par la tête. Ça pourrait les familiariser

avec l’écriture de façon… d’une façon un peu plus libre qu’une

dictée… »

En voyant les hochements de tête souriants de Joanne et son père, les

épaules de Léon se redressent doucement.

 

Le soir, alors que Léon est reparti, après que Joanne et lui se sont

embrassés devant le portail de la maisonnette, Joseph la rejoint dans la cuisine. Elle fait la vaisselle. Il prend un torchon et vient se planter à côté

d’elle, récupérant les assiettes qu’elle lui fait passer.

« Tu sais Joanne, je crois que ce Léon est un bon garçon.

— Je crois aussi. »

Le silence s’éternise quelques secondes.

« Il veut me présenter à ses parents, annonce Joanne. Il m’invitera à

dîner chez lui pendant les vacances de Noël. »

Le vieux bonhomme digère la nouvelle en silence, sans rien laisser

paraître. Il continue d’essuyer les assiettes.

« Alors tu iras. Et tu garderas la tête haute. Tu leur montreras avec

dignité qu’ils n’auraient jamais dû chuchoter sur ton passage. C’est

compris, Joanne ?

— J’ai toujours fait comme ça, réplique-t-elle.

— Je sais. Mais parfois on laisse nos sentiments nous affaiblir.

L’amour, le vrai, devrait toujours nous faire sentir plus grand. Jamais

l’inverse.

— Je sais papa. »

Elle ne voit pas qu’il la regarde tendrement.

« Tu vois, tu deviens une adulte. Je n’ai plus grand-chose à

t’apprendre. »

Ils sourient, tous les deux, sans se retourner. Juste pour eux-mêmes. Le

sourire de Joanne a des allures de fierté. Celui de son père se fait un peu

mélancolique.

 

Les André se sont montrés polis et courtois pendant tout le dîner. Un

peu méprisants mais c’est leur nature profonde. Joanne est venue en

traînant des pieds. Léon était ravi, comme s’il n’avait pas conscience de

ramener chez ses parents « la petite bâtarde » du village, la « fille de la

putain ». Il semblait surexcité et il avait dessiné une jolie raie au milieu

de ses cheveux.

Joanne est presque en train de se détendre, dans son haut fauteuil, face

aux André. Le père a parlé pendant une heure de leur bureau de tabac et Joanne a fait mine de s’y intéresser. Elle est presque sauvée. Il ne reste

que le dessert et elle pourra filer.

« Et voici », annonce Madame André en posant la tarte aux fruits sur la

table.

Joanne se demande s’il s’agit d’une tarte surgelée ou si, pour faire

honneur à la petite bâtarde qu’elle est, Madame André a cuisiné. Elle en

est là dans ses réflexions quand la question tombe, avec une affreuse voix

mielleuse :

« Alors Joanne, Léon m’a dit que tu avais repris le poste de ton père,

alors que tu n’avais que vingt ans ? »

Elle repense à son père et à ses conseils et elle s’efforce de garder la

tête bien haute.

« Oui. C’est ça. »

Madame André esquisse un sourire qui manque cruellement de naturel

en faisant glisser vers elle son assiette.

« Et avant cela, que faisais-tu ? Je ne crois pas que tu aies étudié, non ?

— J’ai… »

Elle se racle la gorge.

« J’ai passé mon baccalauréat et puis après ça j’ai commencé à

travailler avec mon père. Il savait qu’il partait à la retraite dans deux ans

et… la directrice avait déjà pensé à moi pour le remplacer. Alors il a

commencé à m’apprendre le métier. »

Autour de la table, tout le monde est servi et on n’entend que le

raclement des cuillères dans l’assiette.

« Mmh, susurre Madame André. C’est fort dommage. »

Joanne essaie d’avoir l’air poli :

« Dommage ?

— Une jeune fille comme toi, qui n’a rien connu d’autre que le

village… Tu aurais pu partir étudier en ville… voir un peu de pays… »

Madame André replace une mèche derrière son oreille.

« Bien sûr, en tant que gardien, ton père n’en avait peut-être pas les

moyens. »

La mère de Léon et ses cheveux figés par des années de brushing la

dévisage. Joanne s’efforce de garder un ton poli, et surtout les épaules

droites.

« Ça n’était pas une question de moyens. J’ai… Je me sentais bien ici.

Je me sentais bien dans l’école. Je n’ai jamais eu envie d’aller vivre en

ville.

— Mmh », susurre-t-elle à nouveau, comme si elle était persuadée que

tout ça n’était qu’un tissu de mensonges.

Léon garde le visage obstinément fixé sur son assiette, comme s’il

espérait qu’on ne le prenne surtout pas à témoin.

« Mon mari et moi avons toujours pensé, à titre personnel bien sûr,

qu’il était essentiel que notre fils puisse connaître autre chose que Saint-

Suliac. Pour son ouverture d’esprit, vois-tu. Il y a tellement de gens

intéressants à rencontrer, ailleurs. »

Cette fois, Joanne ne peut retenir son air sceptique.

« Je n’ai jamais rencontré de gens intéressants au lycée de Saint-

Malo. »

Elle ponctue sa phrase d’un haussement d’épaules. Le silence se fait

lourd autour de la table. Mais Madame André revient à la charge.

« Bien sûr, tu n’es peut-être pas le genre de personne à… comment

dire… à vouloir se sociabiliser.

— Les contacts que j’ai à l’école me suffisent. Je m’entends très bien

avec les instituteurs et la directrice. »

Madame André boit une gorgée d’eau sans pouvoir, pour autant,

desserrer les lèvres.

« Oui bien sûr. Mais toute jeune fille a besoin de camarades de son

âge, j’imagine. »

Joanne s’efforce de respirer lentement et de mâcher sa tarte aux fruits

trop cuite. Elle devrait simplement acquiescer à chaque phrase de

Madame André. Ce serait la meilleure option pour écourter cette

discussion au plus vite. Mais Madame André est déjà en train de

poursuivre :

« Vois-tu, Léon, lui, a adoré la vie à Nantes, ses années d’études. Il a

rencontré des tas de gens intéressants, à l’université. N’est-ce pas,

Léon ? »

Léon acquiesce vaguement, le nez toujours fixé dans son assiette.

Madame André pousse alors un hennissement qui semble lui tenir lieu de

rire, en ajoutant :

« Il avait même rencontré une jeune fille là-bas. Elle s’appelait Estelle.

Je crois bien qu’ils sont restés ensemble presque deux ans…

— Maman ! »

Léon a tapé du poing sur la table et il s’est redressé. Sa mère fait mine

de s’apercevoir de sa gaffe et elle plaque une main sur sa bouche.

« Bien sûr… Je ne voulais pas mettre les pieds dans le plat, c’était…

C’était juste pour souligner le fait que tu te plaisais là-bas. »

Elle se tourne vers Joanne et se confond en excuses tout aussi

mielleuses et fausses les unes que les autres.

« Cela n’a rien à voir avec toi. Je ne voulais pas te mettre mal à l’aise.

Loin de moi cette idée. »

Léon semble furieux et il tapote nerveusement des doigts sur la table,

pour indiquer à ses parents qu’il compte bien écourter le repas et

raccompagner Joanne chez elle. Mais Madame André, après avoir bu une

nouvelle gorgée d’eau, recommence son numéro.

« Il a vraiment aimé Nantes, c’est un fait. En troisième année, il est

parti faire un stage en Angleterre. Il a également adoré Londres. Il a dans

l’idée d’y retourner un jour, d’ailleurs. Bon, il est bien entendu qu’en tant

que tout jeune enseignant, juste diplômé, Léon avait tout intérêt à se faire

une expérience dans un endroit où les gens étaient… Disons… moins

exigeants en termes d’éducation… Moins ambitieux. C’est pourquoi il a

choisi Saint-Suliac. »

Le visage de Léon est en train de s’empourprer. Ses doigts se sont

figés sur la table. Madame André n’a d’yeux que pour Joanne, qu’elle

fixe avec délectation.

« Bien sûr, il nous a toujours confié, à mon mari et à moi – et nous le

comprenons tellement ! –, qu’il ne resterait pas s’enterrer ici, dans ce

gouffre culturel… Non, il souhaite se laisser deux ans. Peut-être trois

maximum. Ensuite il cherchera du travail sur Saint-Malo ou sur Nantes.

Il songeait également à s’installer à Londres. Ce sont de beaux projets.

Léon a toujours eu ce petit côté ambitieux. Hein chéri ? »

Joanne essaie de rester imperturbable et de ne pas ciller. Elle refuse de

regarder Léon et encore davantage de l’interroger du regard. Elle ne veut

pas donner cette satisfaction à l’autre sorcière. Elle préfère acquiescer.

« Oui. Ce sont de beaux projets. »

 

Léon essaie de rattraper Joanne dans la nuit. Elle marche d’un pas vif,

dans la ruelle pavée.

« Attends ! Je te raccompagne ! Joanne ! »

Elle consent à ralentir pour qu’il puisse arriver à sa hauteur. Pourtant,

elle répond calmement :

« Je peux rentrer toute seule.

— J’aime mieux te raccompagner.

— Moi, j’aime bien marcher seule. »

Il reprend doucement son souffle en essayant de rester à sa hauteur.

« Je suis désolée pour ma mère… Elle est toujours comme ça.

— Comme ça, comment ?

— Désagréable. »

Joanne hausse les épaules. Son visage reste imperturbable, ce qui

trouble Léon.

« Elle n’avait pas à parler d’Estelle.

— Je me fiche de ça. »

Il la sonde pour essayer de voir si elle dit vrai. Effectivement elle a

l’air à dix mille lieues d’accorder de l’intérêt à cette histoire avec Estelle.

Elle continue pourtant de marcher très vite, la tête haute, sans lui jeter un

regard.

« C’est cette histoire de déménagement à Londres qui t’embête ? »

Il n’ose pas la regarder en face. Il redoute un peu sa réponse.

« Non. Ça n’est pas ce qui m’embête. Rien ne m’embête, à part l’idée

de te faire perdre ton temps.

— Quoi ? »

Il lui attrape le bras, la forçant à s’arrêter.

« Qu’est-ce qui te fait dire des choses pareilles ? »

Elle a ce regard calme et tranquille qui lui donne l’impression d’avoir

dix ans de plus.

« Je n’ai jamais considéré que je vivais dans un gouffre culturel.

J’aime ce village et je ne considère pas l’école dans laquelle je travaille

comme un institut pour enfants privés d’ambition.

— C’est… Je n’ai jamais…

— Je ne partirai jamais de Saint-Suliac. J’aime chaque endroit ici. Et

je ne quitterai jamais mon père. »

Léon bafouille, il secoue la tête. Joanne reste parfaitement sereine et

maîtresse d’elle-même.

« Je ne voudrais pas que tu perdes ton temps à t’enterrer ici. Ta mère a

raison, tu as de beaux projets. Il ne faudrait pas les compromettre en

restant avec la mauvaise personne. Être en couple, c’est fait pour

s’élever, pas pour se figer. »

Elle s’arrête une demi-seconde, juste le temps de reprendre son souffle.

« Ta mère a été parfaitement désagréable, c’est vrai. Mais elle a raison.

Nous ne sommes pas faits pour être l’un avec l’autre. »

Elle se remet en marche brutalement. Léon met une seconde à réagir et

elle est déjà loin.

« Attends ! Joanne ! »

Il court derrière elle, tente de lui attraper de nouveau le bras, mais elle

le repousse.

« Tu sais bien que c’est faux ! Tu sais bien que ce ne sont pas mes

mots ! Ce sont leurs mots ! Je n’avais pas envie de revenir ici, c’est vrai.

J’avais perdu contact avec tous mes amis d’enfance. J’avais peur de m’y ennuyer. Mais je n’ai jamais prétendu que Saint-Suliac était un gouffre

culturel ou… ou qu’on s’y enterrait ! »

Joanne continue de marcher à grands pas, sans le regarder.

« Et puis, ça, c’était avant de te rencontrer. »

Elle avance de plus en plus vite. Léon court presque pour rester à sa

hauteur.

« Ce sont les mots qu’ils avaient envie de m’entendre dire ! À vrai dire

je les ai toujours déçus. Ils ont dû me traîner jusqu’à Nantes, après le

lycée. Moi, j’avais la trouille de me retrouver tout seul en ville. Et ce

stage en Angleterre, ils me l’ont carrément imposé ! Je ne suis pas le

garçon ambitieux qu’ils voulaient avoir. Ils voulaient me voir avocat.

Mais moi, c’était professeur que je voulais être. Pas avocat. C’est la

première fois que je leur ai tenu tête. D’ailleurs ils m’en veulent encore. »

Il s’interrompt quelques secondes pour reprendre son souffle. Joanne

semble avoir ralenti l’allure, ce qui l’encourage à poursuivre.

« Je n’aimais pas spécialement l’idée de revenir chez mes parents à

Saint-Suliac, c’est vrai… Mais ça, c’était avant que je te rencontre, avant

que ton père me montre l’oratoire, les coulées de lave, avant qu’il me

raconte l’histoire des hommes qui partaient pour la pêche… On ne m’a

jamais fait aimer Saint-Suliac. »

Joanne finit par ralentir tout à fait. Elle se tourne vers Léon et

maintenant elle a un l’air légèrement triste.

« C’est vrai ? »

Léon est tout essoufflé. Il acquiesce.

« Oui c’est vrai. J’adore Saint-Suliac depuis que je te connais. J’adore

dîner chez ton père et découvrir toutes ces variétés de légumes, discuter

de mon atelier potager qui se met doucement en place, des poèmes que je

fais découvrir aux élèves… Personne ne s’intéresse à mon travail chez

moi. Il n’est qu’une étiquette pour eux, la marque d’une ascension sociale

correcte. Mais j’aime ce que je fais, l’école, les élèves et par-dessus tout

votre maisonnette dans la cour. J’aime savoir que tu es là-dedans, tôt le

matin, en train de te préparer pour ouvrir le portail. Te voir apparaître, à huit heures trente sonnantes, avec ce trousseau de clés qui est plus gros

que tes mains. J’adore ta façon de marcher, de saluer les enfants,

d’arroser les plantes. Ce que tu me fais sentir quand tu me regardes. Je

me sens plus fort, plus grand. J’ai l’impression d’être quelqu’un

d’important. Je n’ai jamais rencontré une fille comme toi à Nantes. Je ne

veux plus partir loin de toi. S’il faut rester à Saint-Suliac, je resterai à

Saint-Suliac. »

Elle semble touchée par ses paroles mais elle reste distante, comme si

elle l’évaluait, comme si elle cherchait à déceler la sincérité au fond de

ses yeux.

« Qu’est-ce que je pourrais faire pour que tu me croies ? finit par

demander Léon avec découragement. Qu’est-ce que je pourrais t’offrir

pour te le prouver ? »

Joanne a les yeux qui brillent légèrement. Elle prend quelques

secondes pour réfléchir, en jouant avec un petit caillou du bout de son

pied. Enfin, elle finit par parler, relevant le visage vers lui :

« Si tu aimes tellement notre petite maison, tu pourrais venir y

habiter. »

Elle ne semble pas remarquer la stupéfaction qui se peint sur le visage

de Léon, sa brusque pâleur.

« Papa avait pour projet d’agrandir ma chambre et d’y installer une

petite véranda qui donnerait sur le potager… Pour que j’aie mon

autonomie… Si tu venais vivre avec nous, on pourrait y aménager notre

espace personnel. Casser des murs ne me pose pas de problème. Et puis

j’ai quelques notions pour m’occuper des fondations de la véranda. »

Elle s’interrompt en prenant conscience de l’air ahuri de Léon, de sa

bouche entrouverte, de ses paupières qui clignent frénétiquement.

« Quoi ? demande-t-elle. Qu’est-ce qu’il y a ? »

Léon secoue la tête. Il a l’air d’avoir reçu un coup violent sur le crâne.

« Tu… Tu ne peux pas faire ça », réussit-il tout de même à murmurer.

Joanne ne comprend pas. Elle fronce les sourcils.

« Qu’est-ce que je ne peux pas faire ?

— Je t’ai demandé ce que je pouvais t’offrir pour te prouver ma

sincérité…

— Je sais…

— Et c’est toi qui m’offres quelque chose… »

Il semble avoir du mal à le réaliser, même maintenant.

« Tu m’offres de venir habiter avec toi ! Avec ton père et toi ! »

Elle hoche la tête et un sourire très léger se forme au coin de ses

lèvres.

« Accepter de recevoir est un geste de générosité, tu sais… Peut-être

encore davantage que le fait de donner. »

Léon la regarde, plein d’incompréhension.

« Tu connais Paulo Coelho ? »

Léon hoche légèrement la tête.

« Oui… Oui, j’ai lu quelques-uns de ses livres. J’ai lu L’Alchimiste

et… et Brida aussi. »

Le sourire de Joanne se fait plus flou, plus diffus tandis que

l’incompréhension de Léon grandit.

« Dans un de ses livres, il dit quelque chose à propos du fait de donner

ou de recevoir. Et je suis assez d’accord avec lui.

— Ah… ?

— Il dit que recevoir est un acte de générosité. En acceptant de

recevoir, tu permets à l’autre de te rendre heureux… et tu le rends

heureux à son tour. »

Elle lui sourit, sereine et tranquille et il met quelques secondes à

pouvoir retrouver l’usage de la parole.

« Alors… Alors ce que tu veux que je t’offre… pour te prouver ma

sincérité, c’est… C’est d’accepter de recevoir ce cadeau de ta part… »

Un petit rire cristallin s’échappe de la gorge de Joanne.

« Ça n’était pas aussi tordu que ça dans ma tête. Je me disais juste que

ça me rendrait heureuse si tu venais vivre à la maison. »

Léon est désarçonné par sa spontanéité et la simplicité avec laquelle

elle amène les choses. Sa bouche a du mal à savoir si elle veut rester ouverte ou fermée, si elle veut parler ou non. Il bégaie sans réussir à

produire le moindre mot. Joanne semble inquiète tout à coup. Elle fronce

les sourcils, s’apprête à dire quelque chose mais Léon ne lui en laisse pas

le temps. Les mots jaillissent en torrent de sa bouche, des mots qui

s’exclament, qui montent dans les aigus, qui crient presque :

« C’est oui ! C’est d’accord ! Je veux venir ! Je veux habiter avec

toi ! »

C’est un des plus beaux baisers qu’ils s’échangent, ce soir, là, dans la

ruelle de Saint-Suliac illuminée de décorations de Noël.

OceanofPDF.com