Tout le bleu du ciel
Chapitre 26
26
« Émile ! »
La porte s’ouvre et la fille apparaît. Elle porte un grand chapeau noir à
large bord et un ensemble noir beaucoup trop grand pour elle.
« Tu es là », fait-elle avec une pointe de soulagement.
Il ne comprend pas son inquiétude.
« Oui.
— Viens, viens manger. J’ai fini le travail sur le chantier. »
Il étire ses jambes qui sont raides à force de rester repliées sur le
rebord de la fenêtre et il acquiesce.
« J’arrive. »
Il la regarde disparaître dans le petit couloir sombre et il saute au sol.
Avant que la neige ne fonde, lui aussi participait au chantier, avec elle et
avec les deux jeunes filles canadiennes. Il ne se souvient plus de leurs
prénoms. Et puis après, elle a refusé qu’il vienne travailler.
« Pourquoi ? a-t-il demandé en s’énervant.
— À cause des malaises. »
Il ne se souvient pas avoir fait des malaises. Pourtant Hippolyte et les
jeunes filles canadiennes confirment les paroles de Joanne. Il s’est
évanoui deux fois. « Chutes de tension », a précisé Joanne.
« Il faut que tu te reposes. »
Il s’ennuie un peu maintenant. Alors l’autre jour, Joanne lui a dit :
« Tu n’écris plus dans ton carnet ?
— Quel carnet ?
— On tient chacun notre carnet de voyage, tu sais…
— Ah bon ? »
Il ne voyait vraiment pas de quoi elle voulait lui parler. Elle a
acquiescé.
« Oui.
— Pour quoi faire ? »
Elle a hésité avant de répondre.
« Pour raconter à nos proches tout ce qu’on vit ici.
— Mmmh. »
Il était sceptique. Il n’avait jamais tenu de carnet de sa vie.
« On leur racontera après… »
Elle n’avait pas su que répondre à cela. Mais elle avait sorti son propre
carnet et s’était mise à écrire, en espérant peut-être qu’en lui montrant
l’exemple, il finirait par changer d’avis. Alors ce matin, il a attrapé le
carnet noir posé sur sa table de chevet, un peu pour lui faire plaisir. Parce
qu’elle se donne du mal à s’occuper de lui. Il a vu, avec étonnement,
qu’il avait déjà rempli des pages et des pages d’écriture, dans ce carnet. Il
a compris qu’elle disait vrai parfois, quand elle prétendait qu’il avait des
trous de mémoire, ou quand elle expliquait qu’ils étaient ici pour qu’il se
repose, pour l’air pur de la montagne, pour oxygéner son cerveau. Il n’a
pas lu les autres pages qu’il avait écrites. La constatation de ses pertes de
mémoire l’a beaucoup trop remué.
Il traverse la chambre et s’arrête sur le seuil, remarquant qu’une
nouvelle toile a rejoint l’exposition de la fille, sur le sol de leur chambre.
Elle peint beaucoup. Quand elle ne lit pas ou qu’elle n’écrit pas dans son
carnet, elle peint. Ce dernier tableau le trouble et il reste quelques
secondes immobile, incapable d’être certain qu’il s’agit bien de ce qu’il
pressent. La voix l’appelle de nouveau, dans le couloir :
« Émile ?
— J’arrive ! »
Il s’approche de la toile pour la détailler. Il y reconnaît immédiatement
leur chambre, ici à l’annexe. Le couvre-lit vert canard, le sommier en fer-
blanc, les murs dont la peinture crème s’écaille, la lumière faible qui
éclaire à peine la pièce. Quelqu’un est allongé sur le lit, dans une position décontractée, un genou replié, un bras derrière la nuque, l’autre tenant un
stylo. Un petit carnet noir, identique au sien, est posé sur le matelas à côté
de lui. Le jeune homme est plutôt grand, brun et on devine une barbe de
quelques jours à peine, sur son visage. Ce qu’on remarque tout de suite
c’est qu’il a l’air serein.
Émile reste là, figé, devant la toile. Il a l’impression que… Il se
demande si… Les yeux noirs en amande du jeune homme lui semblent
familiers. Il a du mal à détacher son regard de la toile. Depuis la cuisine,
il entend résonner les rires des jeunes filles canadiennes. Il entend le bruit
d’une casserole qu’on dépose sur la gazinière rouillée. Il se force à se
remettre en mouvement, lentement. Il jette un dernier coup d’œil à la
toile, avant de quitter la chambre. Il en est presque sûr maintenant…
C’est lui que la fille a peint sur cette toile… Quand ? Pourquoi ? À quelle
occasion ? Il ne parvient pas à identifier le malaise qui grandit dans sa
poitrine. Comme une impression d’incomplétude. Comme s’il manquait
de nombreuses pièces à son puzzle.
Dans la cuisine, devant la gazinière rouillée, Joanne laisse son regard
se perdre à travers la petite fenêtre crasseuse, sur le domaine d’Hippolyte
entouré de montagnes. Les vallons sont parfaitement visibles depuis
quelques jours, depuis que le printemps a décidé de s’installer et que le
voile nuageux, dans le ciel, s’est levé. Pourtant elle ne voit pas le
paysage. Ses pensées sont ailleurs. Elle repense à la toile, qu’elle a enfin
terminée cette nuit, très tard. Alors que l’annexe était totalement
endormie, elle s’est installée dans la petite cuisine, devant une tasse de
thé vert et elle s’est décidée à terminer cette toile, entamée il y a de cela
trois mois. Elle a laissé son regard se perdre sur le rebord de la petite
fenêtre, où trônent encore les minuscules sapins en brindilles qu’ils
avaient fabriqués, en attendant Noël. Ses yeux s’y sont attardés. Elle a
noté avec une pointe de tristesse que cette époque lui paraissait désormais
bien lointaine. L’odeur des oranges. Les papiers froissés des papillotes.
Le puzzle cinq cents pièces. C’est à cette époque qu’elle avait commencé le tableau d’Émile, allongé dans ce lit, en train d’écrire. Ils avaient fait
l’amour, cet après-midi-là. Elle avait abandonné son tableau à moitié
peint sur le rebord de la fenêtre. Et puis elle avait été incapable de le
terminer. Le réveillon de Noël était passé et alors, tout avait déraillé. Il
n’avait plus jamais été lui-même.
Joanne abandonne la fenêtre et les vallons du regard pour remarquer
l’arrivée d’Émile dans la petite cuisine. Il a l’air chamboulé. Il a souvent
l’air bouleversé depuis qu’il est bloqué là-bas, depuis qu’il essaie de faire
coller sa réalité aux choses qui l’entourent. Elle le regarde s’asseoir, à la
table en bois, et demander à Rebecca, l’une des deux jeunes filles
canadiennes :
« On est quel jour ? »
Son regard se perd de nouveau, au fond de la casserole de petits pois,
cette fois. Après Noël, les black-out passagers se sont transformés en de
véritables voyages, là-bas, dans son autre réalité, dans son autre espace-
temps, où des personnages du passé refaisaient surface. Il restait là-bas
des jours et des jours, parfois des semaines. En ces rares occasions où il
était revenu ici, il s’était montré perturbé, angoissé. Elle avait fini par lui
souhaiter de ne plus revenir, même si c’était douloureux pour elle, même
si son Émile, celui d’avant, celui qui était bloqué ailleurs, lui manquait.
La première fois qu’il était revenu, il avait paru serein et apaisé de la
revoir. C’était en pleine nuit. Au milieu du mois de janvier. Il avait
murmuré son prénom et elle avait cru défaillir de soulagement car cela
faisait des semaines qu’il la regardait sans la reconnaître.
« Joanne… »
Elle s’était retournée pour lui faire face, dans le lit, fébrile. Par la
fenêtre ouverte, un croissant de lune éclairait ses épaules, son cou, son
visage souriant. Il était heureux.
« On est toujours chez Hippolyte ? » avait-il chuchoté.
Et elle avait acquiescé, sans lui préciser que cela faisait des semaines
que Noël était passé et qu’il avait disparu là-bas. Il l’avait prise dans ses
bras et elle s’était laissée envelopper par sa chaleur. Ils étaient restés immobiles, dans les bras l’un de l’autre. Joanne avait été sur le point de
se rendormir, priant pour que demain matin, il soit encore là, avec elle,
quand sa voix avait retenti de nouveau :
« Toutes les instructions sont écrites sur une feuille. Dans le carnet
noir. Je l’ai glissé dans l’élastique de la couverture.
— Quoi ? »
Elle avait eu du mal à émerger du sommeil et à prendre conscience de
ses paroles.
« Les instructions pour ramener le carnet à mes parents. »
Elle avait songé qu’il avait peut-être senti, finalement, qu’il avait
disparu depuis longtemps, et qu’il risquait de ne plus revenir. Que c’était
pour cette raison qu’il lui parlait des instructions. Elle avait acquiescé :
« D’accord. Je garderai la feuille avec moi.
— Ce serait mieux. »
Il s’était tu, rassuré. Il avait joué quelques instants avec les mains de
Joanne, avec ses doigts qu’il trouvait minuscules, avec son alliance qu’il
faisait tourner autour de son annulaire. Il avait continué de jouer avec
l’alliance en souriant, dans la semi-obscurité de la chambre. Puis il s’était
endormi, l’air apaisé.
Les fois d’après, quand il était revenu, il n’avait jamais été lucide ni
aussi apaisé. Il s’était montré confus, agité, nerveux. L’un de ces retours
s’était soldé par une crise d’angoisse et elle en était venue à lui souhaiter
de ne plus revenir. Oui, tout avait vraiment déraillé après Noël, et Joanne
n’avait plus été capable de peindre cette toile représentant un Émile
apaisé, une époque où ils avaient partagé une dernière parenthèse tous les
deux, sans savoir que c’était la dernière. Il lui avait fallu du temps. Trois
mois. Comme un temps de latence et de deuil pour achever son œuvre, et
pour décider de quitter le domaine d’Hippolyte.
« Ça va ? interroge Rebecca, voyant que Joanne est bien silencieuse
devant son assiette.
— Oui, ça va. »
Rebecca et Emma sont deux jeunes Canadiennes de vingt et vingt et un
ans, venues faire un tour d’Europe avant de reprendre leurs études en
université de langues, à Toronto.
« On veut vous préparer une spécialité canadienne pour ce soir »,
déclare Emma avec son fort accent.
Joanne se force à sourire et acquiescer.
« Oh… Qu’est-ce que c’est ?
— Des pains de viande. »
Émile mange en silence, à côté d’elles. Il a du mal à participer aux
conversations depuis quelque temps. Il est souvent agité, dissipé. Il se
concentre rarement sur une tâche plus de quelques secondes. D’autres
signes de la maladie, sans doute.
« Qu’est-ce que c’est ?
— Un genre de rôti avec de la viande hachée, de la mie de pain
trempée dans du lait, des oignons et…
— Et des œufs, termine Rebecca. Avec une bonne dose d’épices. »
Joanne s’efforce d’avoir l’air enthousiaste.
« Ça a l’air bon. »
Personne ne semble jamais se rappeler qu’elle ne mange pas de viande.
Autrefois, Émile s’en souvenait. Il faisait énormément d’efforts pour lui
cuisiner des plats végétariens. Le nouvel Émile est bien souvent plongé
dans des rêveries, sans doute de vieux souvenirs qui déferlent. Il parle
peu. Il n’écoute plus vraiment les conversations. Les trois filles relèvent
la tête en le voyant se lever brutalement.
« Où tu vas ? » interroge Joanne.
Elle déteste devoir le surveiller comme ça, mais elle n’a plus le choix
depuis qu’il a disparu, la semaine dernière. Elle est rentrée du chantier et
il n’était plus là. Ils l’ont cherché tous les quatre pendant une bonne
heure avant de le retrouver dans le petit bourg d’Aas, complètement
ahuri.
« Je voulais rejoindre Renaud à la cafétéria », a-t-il déclaré.
Dans la cuisine, Émile se dirige vers la petite fenêtre crasseuse.
« Le chat est revenu », dit-il.
Elles ne comprennent pas tout de suite ce qu’il veut dire mais l’instant
d’après, il ouvre la petite fenêtre et Pok bondit au milieu de la cuisine.
« C’est Pok, lui indique Rebecca avec douceur.
— Je ne connais pas les noms de tous les chats errants des Pyrénées ! »
Les deux filles lancent un regard désemparé à Joanne. Elles ne sont pas
encore totalement habituées aux oublis d’Émile. Il a bien fallu les mettre
dans la confidence. Émile passait son temps à demander à tout le monde :
« Où on est ? », « Vous savez qui m’a amené ici ? », « Pourquoi on ne me
ramène pas à Roanne ? », « Vous êtes des amies de Marjo ? ».
Elles sont toujours gentilles avec Émile. Elles répondent à ses
questions, même les plus insistantes et les plus répétitives.
« Ce n’est pas un chat errant, explique Emma. C’est Pok. C’est ton
chat. »
Joanne fait signe, discrètement, aux deux filles de laisser tomber.
« Je le saurais si j’avais un chat », répond Émile en revenant s’asseoir
à table.
Personne n’insiste. Il reprend son repas et quelques minutes plus tard,
quand il a terminé, Joanne récupère son assiette et lui intime doucement :
« Va te reposer un peu. Je te réveillerai en rentrant. »
Dans la petite cuisine de l’annexe, les trois filles font la vaisselle en
silence.
« Alors vous partez… je veux dire… pour de vrai ? » interroge
subitement Emma.
Joanne fronce les sourcils sans comprendre.
« Oui. Pour de vrai. »
Elle ajoute, sur la défensive :
« Pourquoi ? »
Emma a un mouvement d’épaules impuissant.
« On pensait que vous resteriez avec nous jusqu’au mois de mai.
— Oui, confirme Rebecca. On s’était habituées à vous. »
Joanne ne peut s’empêcher de sourire devant leurs deux mines
déconfites.
« Et puis Hippolyte avait l’air inquiet… avec les malaises d’Émile… »
ajoute Emma.
Joanne se souvient des longues discussions entre deux portes de
l’annexe, avec Hippolyte, lorsqu’elle lui a annoncé qu’ils comptaient
repartir. « Vous n’êtes pas plus fine qu’une brindille. Qu’est-ce que vous
ferez s’il tombe ? » Pourtant, il le faut bien. Émile est épuisé, les malaises
se multiplient et il ne peut plus participer à l’avancement du chantier. Il
passe ses journées enfermé dans sa chambre, à tourner en rond, et elle
craint chaque minute de la journée qu’il ne s’échappe et ne se perde
encore. Elle ne peut pas l’avoir à l’œil en permanence. Elle doit travailler.
Sa présence ici, cette petite chambre pour deux et cette nourriture
qu’Hippolyte leur offre, ne trouvent de sens que parce qu’elle s’efforce
de travailler pour deux sur le chantier. Or, elle s’affaiblit, elle aussi.
C’est Hippolyte qui lui a donné l’adresse de cet « éco-hameau », à
Lescun, dans les Pyrénées. Un de ses amis bergers est à l’origine du
projet : rénover d’anciennes cabanes de bergers pour en faire des
habitations répondant à des critères écologiques. Ce petit hameau d’une
cinquantaine d’habitants essaie maintenant de développer un grand
potager en permaculture afin de rendre l’éco-hameau auto-suffisant en
fruits et légumes. Hippolyte prétend que la communauté est toujours en
recherche de volontaires pour prêter main-forte.
« Vous pourriez donner des cours de peinture aux enfants, a-t-il
déclaré. Tenez, je suis sûr que ça leur plairait drôlement ! »
Joanne s’est laissé séduire tout doucement par cette idée. Hippolyte l’a
aidée à construire un itinéraire pour se rendre là-bas. Il a posté un
courrier à son ami berger. Il semble rassuré de les savoir là-bas, au milieu
d’une communauté, et pas seuls, livrés aux malaises d’Émile. Il y aura
toujours quelqu’un pour garder un œil sur Émile, a songé Joanne.
Dans la cuisine, Rebecca et Emma semblent déçues et un peu tristes,
de les voir partir si tôt.
« On sera dans cet éco-hameau… C’est Hippolyte lui-même qui nous a
donné l’adresse. Il est persuadé qu’on sera bien là-bas. »
Les deux jeunes filles sont sceptiques.
« Vous repartirez avec Pok ? » demande Emma.
Joanne acquiesce et la moue d’Emma s’accentue encore.
« Lui aussi va nous manquer. »
Joanne sourit aux deux filles qui lui paraissent tout à coup beaucoup
plus jeunes qu’elles ne le sont.
« Les vrais départs, les plus tragiques, sont ceux qui n’auront jamais
lieu1 », déclare-t-elle avec un petit air énigmatique.
Elle les voit froncer les sourcils, échanger des regards. Son sourire
s’élargit encore et elle quitte la cuisine sur ces mots.
Les gravillons crissent sous les pas de Joanne, alors qu’elle se dirige
avec lourdeur vers le camping-car. Cela fait déjà plusieurs jours qu’elle
se prépare, non sans appréhension. C’est un rituel. Après le travail sur le
chantier, elle quitte le domaine et grimpe dans le camping-car. Elle
s’oblige à rouler quelques minutes, sur les lacets de montagnes. Elle n’a
plus le choix. La portière s’ouvre avec un léger grincement et Joanne se
hisse à l’intérieur, derrière le volant. Elle a toujours cette fichue
impression d’être minuscule et incapable de diriger l’engin.
Dans le jour qui décline derrière les vallons, la portière claque et les
phares s’allument tandis que Joanne met le contact. Avant de quitter le
petit chemin gravillonné, elle jette un coup d’œil vers l’annexe, dont la
petite fenêtre de la cuisine est allumée. Rebecca et Emma sont en pleine
préparation de leur repas d’au revoir. Émile n’est pas là. Il est resté dans
sa chambre. Elle a lancé aux filles, en sortant :
« Jetez un coup d’œil sur lui… J’en ai pour vingt minutes, pas plus. »
Le camping-car quitte le chemin lentement. Elle a toujours du mal à
passer la deuxième. Elle n’a jamais vraiment conduit. À Saint-Suliac, elle
se déplaçait toujours à pied ou à vélo. Joseph avait insisté pour qu’elle
passe son permis car à l’époque, ils ne savaient pas encore qu’elle reprendrait le poste de gardien, à l’école. Il pensait qu’elle aurait besoin
d’une voiture pour chercher du travail. Elle l’avait obtenu mais elle
n’avait jamais conduit. Ils n’avaient pas de voiture là-bas. Aujourd’hui
pourtant, elle est bien forcée de s’y remettre. Les réflexes d’Émile sont
de plus en plus lents, et puis il y a ses malaises qui peuvent survenir au
volant. Elle s’élance avec prudence sur la petite route de montagne. Elle
est crispée derrière le volant mais elle sent qu’elle progresse, qu’elle est
déjà moins tendue. Sa conduite est devenue plus souple. Elle se répète
quelques mots, que son père lui disait quand elle était gamine. Puisqu’on
ne peut changer la direction du vent, il faut apprendre à orienter les
voiles. C’est une phrase de James Dean. Elle aime se la rappeler quand
elle a besoin de croire en elle, quand les choses lui paraissent difficiles.
Ça sonne comme un encouragement. S’adapter, c’est s’en sortir. Il faut
savoir réorienter ses voiles. Toujours.
« C’est pour qui, cette carte ? »
Ça y est, ils ont quitté le domaine, Hippolyte, Emma et Rebecca. Avant
de prendre la route en direction de Lescun, ils se sont arrêtés dans le petit
centre-ville d’Aas. Centre-ville est un bien grand mot car en réalité, Aas
ne compte pour tout commerce qu’un tabac-presse. Joanne a pris soin de
choisir une carte postale représentant une jolie cabane de bergers dans
une vallée recouverte de neige. Elle s’efforce de la rédiger, sur le
comptoir du commerçant, afin de pouvoir la poster d’ici, avant de
reprendre la route. Le commerçant les observe étrangement. Sans doute à
cause d’Émile qui jette des coups d’œil partout et semble un peu
déboussolé.
« C’est pour Sébastian, répond Joanne sans lever le nez de sa carte
postale.
— C’est qui Sébastian ? »
Il est en train de passer la main au milieu des magazines et Joanne lui
fait les gros yeux car le commerçant les observe d’un œil mauvais.
« Un ami.
— Pourquoi tu lui écris ? »
Elle tente de reprendre son écriture, tout en lui répondant.
« Je lui ai fait la promesse que je lui écrirais depuis chaque endroit où
l’on irait. »
Émile se penche par-dessus son épaule pour essayer de décrypter ses
mots.
« Tiens, dit-elle en lui tendant la carte. Tu ne voudrais pas signer en
bas ? »
Il la regarde étrangement.
« Pourquoi je signerais ? Je ne le connais pas…
— Ça n’est pas grave. Il sait que je voyage avec toi.
— C’est pour ça que tu lui parles de moi, dans la lettre ?
— Oui, c’est pour ça. »
Elle lui met le stylo entre les mains.
« Tiens, signe en bas. Ça serait gentil de ta part. »
Il s’exécute de bonne grâce. Cet Émile-ci est doux, comme l’autre.
Le carillon tinte lorsqu’ils poussent la porte du petit tabac-presse.
« Au revoir monsieur, lance Joanne.
— Au revoir. Bonne journée. »
Ils se retrouvent sur le trottoir, le camping-car est stationné juste
devant.
« Joanne… demande Émile.
— Oui ? »
Elle déverrouille les portières et se tourne vers lui, les clés à la main.
« Je crois que j’ai des trous de mémoire. »
Elle tente de prendre un air désinvolte et léger. Toujours rester légère.
C’est la règle. C’est ainsi qu’Émile traverse sa maladie sans trop
d’angoisses.
« Ah oui ?
— Oui.
— Et pourquoi tu penses cela ?
— Ce Sébastian… »
Il la regarde avec des yeux pleins d’interrogations.
« Je suis censé le connaître, non ? »
Elle hausse les épaules.
« Tu crois ?
— Oui, je crois. Et toi aussi, non ? Je suis censé te connaître ? »
Il a un regard de petit garçon, un regard plein d’attentes et de
questions, et elle lui ébouriffe les cheveux avec affection.
« Peut-être bien mais tu sais, ça n’a aucune importance. »
Elle l’encourage à monter dans le camping-car mais il reste figé.
« C’est sûr ? » demande-t-il.
Elle acquiesce, toujours avec douceur. Elle aime ce nouvel Émile, ce
petit garçon qu’il est en train de redevenir. Elle l’aime tout autant que
l’autre, celui qui est coincé là-bas. Au fond, sont-ils vraiment deux Émile
différents ?
« C’est sûr. Je te promets. Allez, monte. On a de la route à faire. »
Il obtempère de bonne grâce. Il a l’air rassuré.
« On va où, Joanne ? »
Ils ont repris la route. La carte routière des Pyrénées-Atlantiques est
étendue sur le tableau de bord, et Joanne y jette des coups d’œil réguliers.
« On va à Lescun. Tu sais, c’est ce petit hameau dont Hippolyte a
parlé… »
Il hausse les épaules, il ne se souvient pas.
« Tu vas voir. On sera bien là-bas.
— On va y faire quoi ?
— On va habiter avec d’autres gens et on les aidera à faire vivre la
communauté. On pourra participer à la mise en place de la permaculture
ou à d’autres tâches. »
Il tourne un regard anxieux vers elle.
« Et après, on rentrera à Roanne ? »
Elle hoche la tête.
« Oui. Après on rentrera à Roanne.
— Quand ? »
Elle déglutit et reporte son regard sur la route. C’est plus facile pour
réfléchir à une réponse à lui donner.
« Quand tu te porteras mieux.
— On est là pour l’air pur de la montagne ? Pour mon cerveau ? »
Il lui repose régulièrement ces mêmes questions, comme pour
s’assurer qu’il a bien compris, qu’il n’a pas oublié. Tout doit être
tellement confus dans sa tête. Il a besoin de s’entendre répéter les choses.
« C’est exactement ça, Émile. »
Elle a réussi à le rassurer. Il se renfonce dans son siège et laisse
ballotter sa tête contre la vitre.
« Hippolyte m’a parlé d’un endroit où l’on pourrait s’arrêter, avant
d’arriver à Lescun. Disons pour deux ou trois jours. Un endroit tout près
d’ici.
— Ah oui ?
— Dans la vallée d’Osseau, qu’on est en train de traverser, il y a une
réserve naturelle et il s’agit d’un des plus grands repaires de vautours. Il
paraît que si on monte tout en haut de la pène de Béon, on peut voir
tournoyer dans le ciel des vautours fauves et des percnoptères
d’Égypte. »
Elle a réussi à obtenir son intérêt. Il la regarde, avec un regard
incrédule.
« Ah bon ? »
Elle confirme d’un hochement de tête.
« Alors, ça te tente ?
— Oui. Ça ma tente.
— Super. On y va. »
Pendant quelques secondes, le silence emplit l’habitacle et puis la tête
d’Émile se tourne de nouveau vers elle.
« C’est quoi, un truc’optère d’Égypte ? »
« Un percnoptère d’Égypte.
— Comment ?
— Percnoptère. P.E.R.C.N.O…
— Et ptère.
— Voilà ! »
Ils sont en train d’installer leur petite table pliante et leurs deux chaises
devant le camping-car. Ils n’ont pas mis plus d’un quart d’heure pour
atteindre le village d’Aste-Béon, véritable repaire des vautours. Ensuite
ils ont trouvé un petit chemin de terre et de cailloux, qui s’enfonçait dans
un pré laissé à l’abandon. C’est là qu’ils ont décidé de stationner leur
camping-car.
« Je fais un thé ? propose Émile.
— Volontiers. »
Joanne en profite pour sortir les draps encore humides, qu’elle a mis à
laver avant leur départ, dans la machine à laver de l’annexe, chez
Hippolyte. Elle les tend entre deux chaises, en équilibre précaire. Elle
espère qu’un souffle de vent ne les fera pas voler. Ils sentent encore le
savon de Marseille et une petite touche plus fruitée. En attendant, Pok
fait le tour du camping-car en reniflant.
« Tu t’en sors ? » demande-t-elle en passant la tête par la porte du
camping-car.
Les dernières fois qu’Émile a voulu faire de la cuisine, chez Hippolyte,
ou simplement chauffer de l’eau, il a fini par oublier le feu et Joanne est
arrivée à temps pour éviter la catastrophe. Mais cette fois-ci, Émile est
concentré devant la bouilloire. Ses yeux suivent le mouvement des bulles
à travers le plastique blanc. Joanne se hisse sur la pointe des pieds pour
récupérer la jolie théière, ainsi que deux authentiques tasses en
porcelaine, qu’ils ont achetées un matin de novembre, en bord de mer, à
Gruissan. Puis elle récupère la petite boîte en fer dans laquelle elle a
stocké le thé vert aux amandes, acheté également à Gruissan. Elle
s’active devant le plan de travail, quand la question d’Émile tombe, un
peu brutale :
« Tu as été mariée ? »
Elle ne comprend pas tout de suite d’où lui vient cette question, puis
elle surprend son regard étonné, posé sur son annulaire.
« Tu as été mariée deux fois ? demande-t-il de nouveau, avant qu’elle
n’ait pu répondre.
— Pardon ?
— Tu as deux alliances… »
Elle a leurs deux alliances à son annulaire, effectivement. Un matin de
janvier, à l’annexe, elle a trouvé celle d’Émile sur le sol. Il avait dû la
retirer en se demandant ce que ce semblant d’alliance en acier faisait à
son doigt. Il avait dû la poser sur sa table de chevet d’où elle avait dû
chuter. Elle l’avait récupérée sur le sol et elle l’avait mise à son doigt, au-
dessus de la sienne.
« Ah… non… répond-elle en ne pouvant s’empêcher de sourire de la
question. Non… Je n’ai pas été mariée deux fois.
— Pourquoi tu as deux alliances ?
— Parce que… »
Elle verse l’eau dans la théière en cherchant une réponse qui
conviendrait.
« Parce que mon mari la perd tout le temps… Alors je suis obligée de
la porter à sa place. »
Elle le voit, du coin de l’œil, qui acquiesce.
« Pourquoi il la perd ? demande-t-il.
— Oh, il est un peu tête en l’air.
— Ah. »
Elle repose le petit couvercle en porcelaine sur la théière et la dépose
sur un plateau. Elle s’apprête à lui suggérer de prendre les tasses et de la
suivre au dehors, quand la voix d’Émile retentit de nouveau :
« Il a des trous de mémoire lui aussi ? »
Elle repose le plateau sur le plan de travail et lui sourit.
« Oui. Lui aussi.
— Il n’a pas oublié que vous êtes mariés quand même ? »
Il a des petits yeux ébahis et horrifiés.
« Il faut espérer que non, répond-elle avec un haussement d’épaules
désinvolte. Bon… On le prend, ce thé ? »
Le village d’Aste-Béon est surplombé par la pène de Béon. Cette
falaise abrite une colonie de vautours, déclarée espèce protégée. C’est
dans les creux et renfoncements de la roche que ces derniers trouvent
refuge et c’est là qu’ils se rendent, cet après-midi, avec leurs sacs à dos et
deux gourdes. Joanne freine régulièrement l’allure galopante d’Émile :
« Ne t’épuise pas. Va moins vite, on a le temps. »
Elle a peur de le voir s’effondrer sur le chemin, d’une nouvelle chute
de tension brutale. Ils grimpent sous une douce chaleur, s’arrêtant de
temps à autre pour observer les vallées, en contrebas, les troupeaux de
moutons ou de vaches qui paissent, les lacets caillouteux qui serpentent
dans la verdure. Une fois là-haut, ils attendent près d’une heure avant de
pouvoir assister à l’envol du premier vautour. Assis patiemment sur
l’herbe, les jambes croisées, Émile s’impatiente et arrache des brins.
Joanne lui apprend à faire un bracelet de pâquerettes mais elle voit bien
qu’elle l’ennuie. Et puis enfin, ils entendent ce claquement sec dans l’air,
ce bruit d’ailes gigantesques qui se déploient. Ils assistent, ébahis, à
l’envol majestueux d’un immense rapace, à quelques mètres d’eux. Il
leur faut plusieurs minutes pour arracher leur regard du ciel où, du
rapace, il ne reste qu’un minuscule point noir. Joanne parle en premier.
« On reviendra demain ? J’emporterai mes toiles. »
Émile acquiesce et demande, fébrile :
« C’était un percnoptère d’Égypte ? »
3 mars,
Aste-Béon, soleil tout doux de printemps.
Au camping-car, assis à la banquette.
Je n’ai jamais vu des rapaces d’aussi près. Quand il s’est envolé, juste à côté de moi, tout
à l’heure, c’était plus impressionnant que tout ce que j’ai jamais vu ! Ces oiseaux sont immenses, ils pourraient presque nous briser la nuque d’un seul coup de bec. La fille dit que non, mais je ne pense pas qu’elle soit spécialiste des vautours…
J’adore ce village et surtout la falaise aux vautours ! La fille dit qu’il y a un musée sur les
vautours, dans le bourg et qu’on pourrait y aller demain. Elle dit qu’après ça, je serai sans doute capable de reconnaître un percnoptère d’Égypte (elle m’a dicté le nom, je ne me souvenais plus comment l’écrire).
En tout cas, j’ai hâte d’être demain !
Ils ont repris le chemin de la pène de Béon, après le repas. Ils y sont
depuis près de deux heures, maintenant. Joanne a déjà peint le ciel, les
vallées en contrebas. Elle fait une pause avant de se lancer dans la tâche
la plus compliquée : peindre un vautour fauve. Elle repose son pinceau et
lève le visage de sa toile. Émile est juste à côté d’elle, un gros volume en
joli papier glacé sur les genoux. Ce matin, ils sont allés, comme elle le lui
avait promis, à l’Espace muséographique « La Falaise aux Vautours ».
Émile, qui a des difficultés à se concentrer depuis Noël, est resté
parfaitement calme pendant deux heures trente, les yeux rivés sur les
immenses photographies exposées. Dans la boutique de souvenirs, elle
lui a acheté un beau volume aux pages de papier glacé, regroupant les
principales espèces de vautours. Depuis, il ne le lâche plus. Elle ne peut
s’empêcher de songer qu’il lui fait penser à son petit Tom, quand il est
absorbé dans ses images de rapaces, comme maintenant. Il lui fait penser
à son petit Tom quand il peignait son bleu.
Ce soir-là, Joanne décide de ressortir le vieux Monopoly de Myrtille.
Émile a l’air surpris en voyant la boîte abîmée et cornée et le sigle en
Francs.
« Comment tu as eu ça ?
— Une amie me l’a donné.
— Une vieille amie alors… »
Elle acquiesce. Émile la regarde sortir le plateau de jeu et l’étaler sur la
table, devant la banquette.
« Marjo détestait ce jeu. Elle n’aurait jamais joué à ça avec toi. »
Joanne hausse les épaules en continuant d’installer les billets, qu’elle
trie par couleur.
« Mais toi, tu aimes jouer. »
Il fronce les sourcils.
« Comment tu le sais ?
— Je le sais.
— Tu es un genre de devin ?
— Peut-être bien. »
Il consent enfin à prendre place sur la banquette, à côté d’elle, pendant
qu’elle pose deux pions, un jaune et un vert, sur la case départ.
« Marjo ne veut jouer qu’aux Dominos, indique-t-il en se saisissant du
dé.
— Ah bon ?
— Tu le sais, puisque tu es son amie. Non ? »
Il la sonde. Elle acquiesce.
« Oui, bien sûr.
— Vous êtes dans la même école ?
— Pardon ?
— Marjo est en CM2. Et toi ? »
Elle lui désigne la case pour qu’il avance son pion. Il a fait trois.
« Ah… Eh bien, moi aussi, je suis en CM2. »
Quelques jours en arrière, il prétendait avoir rendez-vous à la cafétéria
de la fac’ avec Renaud. Ce soir, le voilà qui retombe à l’école primaire.
« Émile… murmure-t-elle quelques secondes plus tard.
— Oui ?
— Il va falloir qu’on parte demain… Pour rejoindre le petit hameau
dont Hippolyte nous a parlé. »
Elle s’attendait exactement à cette déception sur son visage, c’est
pourquoi elle a préféré le prévenir dès ce soir.
« Il y aura des vautours là-bas ?
— Je ne crois pas…
— Je n’ai pas vraiment envie d’y aller.
— Alors on peut faire un deal.
— Quel deal ?
— On retourne à la falaise aux vautours demain, et ensuite on part. »
Elle le voit acquiescer et relancer le dé.
« D’accord. Et après on rentre à Roanne. »
Elle préfère ne rien répondre.
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