Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 12 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 12

12

 

21 juillet, vers 13 h

Mosset, au bord d’un champ de lavande en contrebas du village.

 

Joanne devrait choisir nos destinations plus souvent. On n’est pas encore entrés dans le

village, on l’aperçoit seulement depuis ici, en contrebas. On peut voir ses murailles et ses maisons, juchées sur le gros rocher.

On s’est arrêtés dans ce champ de lavande pour manger un morceau et pour profiter de la

vue. Il n’y a pas seulement le village de Mosset à admirer. Il y a cette église en ruines. La chapelle Notre-Dame-de-Corbiac. Une vieille et grande église de l’époque romane. Un panneau à l’entrée indique qu’elle a été rachetée par un couple d’Anglais qui y entreprend des travaux de rénovation.

Après le repas, on entrera dans le village et on cherchera un parking où garer le camping-

car avant d’aller découvrir les ruelles…

 

Ils n’ont pas trouvé de parking où ils étaient autorisés à stationner le

camping-car. Ils ont fait deux fois le tour du village pour en être certain,

puis ils ont décidé de faire quelques courses dans une supérette avant de

redescendre en contrebas du village. Ils ont laissé le véhicule sur le bord

d’une minuscule route de campagne et ils sont remontés à pied, avec

leurs sacs à dos, pour explorer Mosset. Lorsqu’ils entrent dans le village,

la chaleur est déjà en partie retombée. Ils passent l’un des trois portails

qui permettent d’atteindre l’intérieur des murailles : le portal de Santa

Madeleina. Mosset a conservé une allure de village montagnard et féodal.

Les murailles, qui protégeaient le château des seigneurs, sont encore là,

ainsi que les portal de Coume Gelada et celui de França. Au sommet du

clocher de l’église, chose incroyable, se dresse un pin pluri-centenaire.

Cela semble être l’attraction des touristes. Ils s’enfoncent dans les

ruelles, à l’ombre du soleil. Ils s’arrêtent devant un grenier à grains, puis

devant une enseigne de menuisier sculptée dans la pierre, arborant fièrement son rabot comme blason. Un four à pain d’époque les laisse

béats. Plus tard, ils font une pause auprès d’un lavoir et Émile regarde

Joanne s’y tremper les pieds.

 

« Ça t’a plu ? »

La nuit est tombée. Ils ont regagné leur camping-car, en contrebas du

village, après avoir déambulé plusieurs heures dans les ruelles.

« Oui. J’adore ce village. »

Ils se sont attablés comme à leur habitude, sur la table pliante, devant

le camping-car. La route est très peu fréquentée. Ils ont bien fait de se

garer ici.

« On devrait marcher un peu moins, déclare Joanne en remplissant

leurs assiettes d’un ragoût à base de carottes.

— Pourquoi ça ?

— Il y a deux jours tu faisais un malaise. »

Il plante sa cuillère dans le ragoût et la porte à sa bouche.

« Oui, fait-il, la bouche pleine. Tu as raison. »

Il ne sait pas ce que c’est : de la purée ? une soupe ? un écrasé de

carottes ? Ça n’est vraiment pas mauvais. Ils ont acheté ces carottes à la

supérette, en haut.

« D’autant que la prochaine fois, je ne veux pas que tu me ramènes à

l’hôpital. »

Elle laisse tomber sa cuillère, surprise par sa déclaration.

« Quoi ? »

Il termine d’avaler sa bouchée.

« J’ai réfléchi. Je ne veux pas qu’on se marie. »

Elle reprend sa cuillère avec des gestes lents, hausse les épaules.

« D’accord. »

Il ne parvient à déceler aucune émotion sur son visage. Ni déception ni

autre chose. Bien sûr, tout cela lui est égal. Elle proposait de lui rendre un

service, rien de plus. Ils continuent de manger en silence, au milieu des

bruits des cuillères qui raclent leurs assiettes.

« Alors si tu tombes à nouveau, qu’est-ce que je fais ? »

Il se trouve incapable de répondre.

« Je m’occupe de toi moi-même ? »

Dit comme ça, il songe qu’il est parfaitement égoïste, qu’il lui impose

une tâche énorme. Mais il est incapable de lui donner une réponse

logique et pertinente. Il ne peut pas lui demander d’être son infirmière, de

le rapatrier seule au camping-car, de le soigner… Il ne peut pas non plus

lui demander de passer son chemin et de le laisser au bord de la route. On

le trouvera. On le rapatriera à l’hôpital. Il finira au centre d’essai

clinique. Il sera de nouveau à la charge de ses parents. C’est ce qu’il

cherche à éviter à tout prix. Joanne attend toujours. Il tente de bafouiller :

« Il y a une autre solution… Je pourrais… Je pourrais prendre une

autre identité… C’est… C’est faisable ça, non ? »

Il est heureux qu’elle reste impassible, qu’elle ne fronce pas les

sourcils, qu’elle ne lève pas les yeux au ciel, qu’elle ne le regarde pas

comme quelqu’un de parfaitement ridicule.

« Je vais me renseigner. Demain je vais me renseigner. Si je prends une

autre identité, je pourrais me rendre à l’hôpital sans risques. »

Elle hoche la tête lentement.

« D’accord. »

Elle ne doit pas l’en croire capable une seule seconde. Comment ferait-

il ? Avec quels papiers ? Il n’en a aucune idée. Ils continuent de manger

en silence.

 

Plus tard, ils font la vaisselle tous les deux, dans le même silence

tendu. Il nettoie et elle essuie. Elle n’a rien demandé mais il le lui dit

quand même :

« Ça n’a rien à voir avec toi si je refuse cette idée de mariage. »

Il se retourne pour pouvoir voir son visage. Elle conserve une

expression neutre.

« Je sais », dit-elle.

Il lui tourne de nouveau le dos et recommence à frotter la casserole,

dans l’évier.

« C’est juste que… je ne peux pas imaginer me marier si c’est

totalement vide de sens. J’ai… »

Il s’interrompt, les mains pleines de mousse, au-dessus de l’évier.

« J’ai ce côté fleur bleue. Ça peut te paraître un peu dingue… J’ai

besoin que ce geste ait du sens. »

Il la sent acquiescer dans son dos. Quelques secondes passent. Quand

elle parle, c’est avec une douceur extrême dans la voix :

« Tu t’es imaginé que c’était totalement vide de sens ? »

Il est obligé de s’interrompre, de fermer le robinet d’eau, de poser son

éponge, pour se retourner et lui faire face.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Elle a les sourcils légèrement froncés.

« Ça n’est pas parce qu’on n’est pas amoureux que ce geste n’aura

aucun sens. Je ne le ferais pas non plus, s’il n’avait aucun sens à mes

yeux. »

Il continue de la fixer sans rien dire, les mains pleines de mousse.

« Ça a un sens. C’est une promesse que je te fais, ou plutôt… plutôt un

engagement que je prends… pour que tu sois certain que je suivrai tes

instructions jusqu’au bout, que je protégerai ta liberté coûte que coûte,

que je veillerai sur toi jusqu’à la fin… Ça n’est pas un mariage d’amour,

c’est vrai… Mais ça n’est pas totalement dénué de sens, non ? »

Il secoue la tête tout doucement. Non, bien sûr que non. Elle a raison.

« Non… C’est vrai… »

Se marier avec elle n’a pas la signification qu’il s’attendait à trouver

mais ça n’est pas quelque chose de vide. Il s’est trompé. Il lui faut

quelques secondes avant de pouvoir recommencer à parler.

« Et pour toi… quel sens ça a, tout ça ? Qu’est-ce que… Qu’est-ce que

tu y gagnes ? »

Une expression douloureuse traverse son visage. Un aveu de faiblesse.

C’est la première fois qu’il peut lire à travers ses traits lisses. Elle souffre. Énormément. Il ne sait pas pourquoi mais à cet instant il

comprend que c’est la raison pour laquelle elle s’est renfermée en elle-

même, la raison pour laquelle elle mime l’indifférence et n’exprime

aucune émotion. Il y a trop de douleur en elle. Si elle laisse échapper ne

serait-ce qu’une parcelle de cette douleur, un torrent la rattrapera et il ne

sait pas si elle y survivra. Elle a la voix lourde et profonde lorsqu’elle

répond :

« J’ai à nouveau une raison d’avancer. »

Il l’avait compris. Avant même qu’elle n’ouvre la bouche.

 

Deux jours ont passé sans qu’ils ne s’en aperçoivent vraiment. À la

fois très vite et très lentement. Émile s’est beaucoup reposé. Il a passé la

majorité de son temps à la petite table, devant le camping-car ou sous un

arbre, le long de la petite route. Il a fait des siestes, a écrit quelques lignes

dans son carnet, s’est essayé à la composition d’un gaspacho avec les

légumes que Joanne a ramenés du marché le deuxième jour… Joanne est

partie de longues heures dans Mosset et ses alentours. Elle s’est

promenée dans les ruelles pavées et dans les champs de lavande. Elle est

revenue avec des bouquets de lavande séchée, qu’elle a disposés sur le

plan de travail, dans le camping-car. Elle a déambulé sur le petit marché

de Mosset, a rapporté des légumes de toutes les couleurs. Ils n’ont reparlé

du mariage que le deuxième soir, alors qu’ils buvaient leur thé au bord de

cette petite route si peu fréquentée. Émile a dit :

« On ira à la mairie demain. »

Et Joanne a compris.

 

Ce matin ils marchent tous les deux sous un soleil de plomb pour

atteindre le village entouré de murailles. Ils sont heureux de constater que

la mairie est ouverte. Ils ne savent plus quel jour ils sont. Ils craignaient

d’être dimanche. Dans le hall, Joanne s’arrête longuement devant un

présentoir recouvert de prospectus. L’employée derrière son bureau finit

par s’impatienter, ne les voyant pas approcher et elle se racle la gorge.

« Bonjour. Je peux vous aider ? »

Joanne sursaute. Émile lui fait signe de le suivre et ils s’avancent tous

les deux devant le guichet d’accueil.

« Bonjour. »

Émile a la voix légèrement plus rauque que d’habitude.

« On… On vient vous voir car on aimerait se marier. »

Il a parlé d’une voix étrange, une voix sourde qui lui paraît étrangère.

L’employée de mairie s’attarde un instant sur leurs tenues de randonnée.

« Vous êtes résidents de la commune ? » demande-t-elle d’une voix

sans amabilité.

C’est Joanne qui répond, ce qui surprend Émile :

« Non. On est de passage. »

La femme produit un bruit étrange en claquant sa langue contre son

palais.

« Alors ça ne sera pas possible. »

Un silence plane dans le hall trop grand et froid de la mairie.

« Ah », fait Émile.

L’employée secoue la tête.

« Le mariage ne peut s’effectuer que dans la mairie de la commune de

résidence d’au moins l’un des époux. »

Ils échangent un regard rapide et embêté. Ils n’ont pas imaginé que

cela poserait problème. Émile ne sait que répondre. Joanne danse d’un

pied sur l’autre. Elle tente d’expliquer :

« C’est qu’on voyage beaucoup… On a… On n’a pas vraiment de

domicile fixe. »

L’employée s’enfonce dans son fauteuil avec un air entendu.

« Je vois. Dans ce cas… laissez-moi vérifier… »

Elle fait pivoter son siège de bureau et se lève pour aller fouiller dans

une grosse armoire, contre le mur. Elle en sort un lourd dossier qu’elle

pose sur le comptoir.

« Je vous demande quelques petites secondes… »

Ils hochent la tête tous les deux, avec précipitation. Ils la regardent

extraire du dossier l’une des feuilles plastifiées, ils suivent ses yeux qui

sautent d’une ligne à l’autre, sa bouche qui se pince puis s’étire en un

sourire de satisfaction.

« Oui, finit-elle par lâcher. Ça y est. J’ai l’information. »

Ils attendent, suspendus à ses lèvres.

« La commune de célébration du mariage doit être soit celle de

domicile, soit celle de votre résidence. »

Ils échangent un regard incertain. Ils ne comprennent pas vraiment la

nuance.

« Dans le cas où la commune est votre lieu de résidence et non de

domicile, il faut qu’au moins l’un de deux époux y soit établi depuis plus

d’un mois. »

Elle repose la feuille sur le comptoir, les regarde tous les deux. Joanne

fronce le nez. Elle est en train de réfléchir. Émile se gratte le menton.

C’est le geste qu’il fait toujours quand il est nerveux.

« Établi, finit-il par lâcher. C’est-à-dire ?

— C’est-à-dire que vous y vivez. »

Elle semble le prendre pour un idiot ou quelqu’un de très lent d’esprit.

« On est en camping-car, déclare-t-il.

— Je crains que dans ce cas, cela ne fonctionne pas. »

L’employée de mairie attend une réaction de sa part. Il bredouille une

réponse vague :

« Bon… D’accord… On… On va voir comment faire… »

Elle hoche la tête.

« Si vous décidez de vous établir ici et de vous marier, pensez à en

avertir la mairie. Il y a un dossier de mariage à déposer en mairie avec un

certain nombre de pièces justificatives. Nous devons publier les bans et

les afficher pendant dix jours devant la mairie. Vous ne pourrez vous

marier qu’au onzième jour. Pensez à anticiper si vous décidez de vous

marier ici. »

Émile se gratte de nouveau le menton.

« Les justificatifs, c’est-à-dire… »

L’employée vérifie sur la feuille qu’elle a sortie du dossier.

« L’original et une photocopie de la pièce d’identité, un justificatif de

résidence, c’est-à-dire une facture quelconque, les informations sur les

témoins ainsi que leurs pièces d’identité et une copie intégrale de vos

actes de naissance. Et ce sera tout. »

Il recommence à se gratter le menton.

« Pour les témoins… »

Elle comprend immédiatement quelle est sa question.

« Vous n’en avez pas ? »

Ils secouent la tête tous les deux, dans un même mouvement. À ce

stade, elle n’a même plus l’air surprise. Elle doit les prendre pour un

couple de marginaux.

« Vous devez en avoir au moins deux. Les employés de mairie sont

autorisés à vous servir de témoins. »

Le silence retombe dans le hall de la mairie. L’employée lit le

soulagement sur leur visage. Un courant d’air chaud traverse le hall au

moment où, derrière eux, la porte vitrée s’ouvre. Une vieille dame

approche, courbée en deux. Ses pas résonnent sur le carrelage.

« Ça sera tout messieurs-dames ? » demande l’employée.

Ils acquiescent tous les deux.

« Oui. C’est parfait. Merci.

— Merci à vous. Au revoir.

— Au revoir. »

 

Ils redescendent les ruelles plus lentement qu’ils ne les ont montées.

Ils sont un peu découragés par tout ce qu’ils viennent d’entendre.

« Comment on va faire ? » interroge Émile.

Le petit visage de Joanne refait surface, sous son chapeau, quand elle

lève la tête vers lui.

« On va devoir s’installer quelque part pendant un mois. Prendre un

studio meublé, n’importe quoi…

— Oui…

— Soit ici, soit ailleurs. »

Il est toujours un peu découragé. Tout cela lui semble bien compliqué.

Joanne prend la chose beaucoup plus légèrement. Elle a un pas aérien,

insouciant presque.

« Si on doit se poser si longtemps à un endroit, il faut qu’on s’y sente

bien, ajoute-t-elle.

— Oui…

— Regarde ce que j’ai récupéré dans le hall… »

Elle lui tend un prospectus qui s’intitule « Eus. L’un des plus beaux

villages de France. Classé Monument historique  ». On y voit un village

ancien, composé de minuscules ruelles en pierres, perché sur un flanc de

montagne, entouré d’une végétation luxuriante et colorée. Ça semble

magnifique. Encore davantage que Mosset.

« C’est où ? interroge-t-il.

— À quinze kilomètres.

— Tu veux qu’on s’y installe ? »

Elle hausse les épaules.

« Je ne sais pas encore… »

Elle remonte son chapeau, tombé sur son front.

« Mais je veux bien voir comment on s’y sent.

— D’accord. On peut aller voir. »

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24 juillet

 

 

Renaud,

 

Une nouvelle étape sur notre chemin. Cet après-midi nous quitterons Mosset pour un

village nommé Eus.

Ce voyage est serein. Je ne m’attendais pas à trouver autant de sérénité et de paix

intérieure dans une déambulation sans but. Tu ne me reconnaîtrais pas ! D’ailleurs, regarde comme je parle ! « paix intérieure » ! Joanne doit me taper sur le système, définitivement !

Pourtant tu vois, je trouve du plaisir rien qu’en restant assis, rien qu’en regardant les

étoiles ou la course des nuages, rien qu’en m’allongeant à l’ombre des arbres. J’ai même pris du plaisir à me lancer dans la confection d’une gelée de lavande pour faire plaisir à Joanne ! Le pot refroidit, la gelée a l’air plutôt réussie. Tu vois, je me transforme. En mieux je crois… Je te laisse en juger :-)

Je me surprends à trouver du plaisir dans des choses insignifiantes, dans des gestes bateau

du quotidien. Mais ça n’est pas vraiment l’objet de ma lettre. Non, l’objet de ma lettre, c’est une grande nouvelle que je dois t’annoncer : je vais me marier Renaud.

Ne saute pas de joie. Ça n’est pas une blague mais ça n’est pas non plus exactement ce que

tu crois. Il ne s’agit pas d’un mariage comme celui que tu as connu avec Laëtitia… C’est une idée de Joanne. Elle est prête à faire ça pour pouvoir devenir ma responsable légale en cas d’hospitalisation ou de décision importante à prendre. Elle fait ça pour m’empêcher de finir en centre. Je pense que c’est justement parce qu’elle ne m’aime pas, qu’elle saura prendre les bonnes décisions.

On va entrer dans les préparatifs du mariage mais il ne s’agira pas de choisir le traiteur,

d’essayer des costumes ou de louer une superbe voiture d’époque pour arriver à l’église. Non. Il s’agira seulement d’une tâche administrative un peu pénible, qu’on sera bien soulagés d’avoir réglée.

Tu te rappelles, le jour de ton mariage, on avait du mal à croire que c’était bien toi, ce

gars en costume, que c’était à toi que ça arrivait. Tu m’avais dit une phrase qui ressemblait à « le gamin que j’étais ne m’aurait jamais cru si je lui avais dit qu’un jour, il serait là ». Tu ne pensais pas te trouver un jour devant l’autel aux côtés d’une Laëtitia. Tu n’as jamais cru qu’un jour, ta vie ressemblerait à ça.

Eh bien ça me fait un peu la même impression mais différemment. Quand j’étais gosse et

que je m’imaginais en marié, c’était un joli mariage que je voyais : une église en pierre, une jolie brune en robe blanche, des convives, la fête. Jamais je n’aurais cru que ça ressemblait à ça : des photocopies de papiers officiels à réunir et la hâte d’en finir. Je ne pensais pas que la mariée aurait déjà un amoureux, qu’il l’attendrait, quelque part, près de Saint-Malo.

Mais bon… Il faut croire que la vie nous réserve des surprises. Ce voyage par exemple, et

cette sérénité, c’est une bonne surprise ça…

Renaud, je vais maintenant devoir te laisser. Joanne est prête. Nous allons pouvoir

reprendre la route. Je te donnerai des nouvelles dès que nous serons installés à Eus.

Je t’embrasse. Je pense bien fort à vous.

Émile

 

Ils arrivent à Eus dans l’après-midi, sous une chaleur de plomb. On dit

d’Eus qu’il est le village le plus ensoleillé de France. La chaleur est

écrasante, en tout cas. Ils stationnent le camping-car sur un parking, juste

avant les murailles. Ils vont faire comme à Mosset : ils vont découvrir le

village à pied. À peine descendus du véhicule, ils restent immobiles de

longues secondes. Eus est là, devant eux, sur l’éperon rocheux qui leur

fait face. C’est un ancien village fortifié, accroché au flanc sud de la

montagne, construit en terrasse dans la garrigue entre la vallée de

Conflent et le mont Canigou. Le point culminant du village est le clocher

d’une cathédrale.

Émile tente de s’arracher à la contemplation.

« On prend les sacs à dos et on y va ? »

Joanne acquiesce.

 

Ils ont à peine franchi la muraille qu’ils sont interceptés par un vieil

homme.

« Vous êtes touristes ? »

Le vieux a des cheveux blancs clairsemés. Il porte un ancien gilet de

berger et un béret. De prime abord, il semble un peu fou. C’est Joanne

qui répond, surprenant Émile.

« Bonjour monsieur. Oui, on est touristes. »

Ils regardent le vieux approcher, avec des petits pas qui semblent lui

coûter un effort surhumain. Il sourit de sa bouche édentée.

« Bienvenue », lâche-t-il lorsqu’il se trouve enfin devant eux.

Joanne hoche la tête pour le remercier. Émile reste un peu en retrait. Le

vieux leur tend une main qu’ils serrent tous les deux, avec hésitation.

« Je peux vous faire visiter. Je connais ce village par cœur. »

Joanne se tourne vers Émile, attendant son accord. Il est méfiant. Elle,

pas du tout, pour une fois.

« Je… »

Il ne sait pas ce qu’il doit dire, s’il doit préciser au vieux qu’ils n’ont

pas de monnaie sur eux… Mais une voix retentit à leur gauche et ils

découvrent la fenêtre d’une maison, ouverte, et à l’intérieur, une dame

d’une cinquantaine d’années portant un tablier jaune.

« Ne vous en faites pas, jeunes gens ! C’est Jean. Il est la mémoire de

ce village. »

Elle parle avec un sourire amusé.

« Ça fait des années qu’il guide le moindre touriste qui entre ici. »

Ils lui adressent un sourire poli.

« Ah… D’accord. »

La dame ajoute :

« Vous apprendrez beaucoup plus avec lui qu’avec n’importe quel

bouquin. »

Le vieux les attend, les mains croisées derrière le dos.

« Alors… vous venez ? »

Et Émile acquiesce.

« Oui. On vous suit. »

 

Ils ont bien fait d’accepter. Outre le fait qu’ils ont peur d’épuiser le

vieux, à grimper les ruelles pavées sous ce soleil de plomb, ils sont ravis

d’avoir accepté son invitation. Jean parle beaucoup, même lorsqu’ils

gravissent les ruelles escarpées. Il ne s’essouffle jamais. Il leur raconte

l’histoire de la cathédrale Saint-Vincent, qui domine le village et d’où

partent toutes les ruelles pavées du village. L’église a été érigée sur les

ruines de l’ancien château. D’ailleurs, leur explique-t-il, derrière l’église,

on peut trouver encore quelques-unes de ces ruines. L’église a été

construite, raconte-t-il, par les habitants du village eux-mêmes. Les plus

riches ont donné l’argent alors que les plus pauvres ont offert des

journées de travail.

« Les hommes montaient les murs. Les femmes portaient les pierres.

Elles pesaient environ cent cinquante kilos chacune. »

Jean explique que les pierres étaient tellement lourdes à porter et que

la tâche demandait un tel effort, que de nombreux bébés n’avaient pu voir

le jour.

« Les enfants et les femmes moins vigoureuses apportaient des paniers

de terre pour monter un échafaudage naturel à l’intérieur des murs. »

L’église Saint-Vincent est appelée église « haute » en opposition à

l’église « basse », une chapelle romane qui se trouve au bas du village.

Ils bifurquent dans les ruelles escarpées, passent sous les arcades

d’époque, s’arrêtent devant les vestiges de l’ancien chemin de ronde. De

nombreuses maisons ont un renfoncement arrondi assez étrange. Jean

leur explique qu’il s’agit de fours à pain individuels de l’époque, parfois

encore utilisés de temps à autre. Ce vieux bâtiment massif est le

presbytère. Les petites boutiques ouvertes, qui attirent les touristes, sont

pour la plupart des boutiques d’artistes : sculpteurs de marbre et de

pierres, peintres de vitraux, joaillier, couteliers, dessinateurs… Joanne est

aux anges. Émile voit ses yeux s’illuminer devant chaque enseigne. Jean

poursuit inlassablement son chemin, sans cesser de parler.

Ils arrivent enfin au point culminant d’Eus : la cathédrale Saint-

Vincent. Jean leur désigne la végétation en contrebas, qui entoure le

village.

« Vous n’en verrez nulle part ailleurs, des mélanges de cactus et de

mimosas comme ceux-ci. »

Il se tourne vers le nord, leur désigne quelque chose au loin.

« Si vous continuez dans cette direction, vous arriverez dans un ancien

village dont il ne reste aujourd’hui que des ruines. Il s’appelle Cômes.

Là-bas il ne reste plus que des pierres… et une église. »

 

Jean est parti. Il leur a faussé compagnie de façon aussi surprenante

qu’il les a abordés tout à l’heure. Il a disparu avec son béret et son gilet

de berger en les saluant d’un geste de la main. Ils en sont restés circonspects et un type, qui fumait une cigarette devant une boutique de

vieux couteaux, leur a lancé en souriant :

« C’est une légende ici. »

Ils se sont approchés de l’homme. Émile a demandé :

« Il est là depuis toujours ? »

L’homme a dodeliné de la tête.

« Presque. C’est un ancien berger. Quand il est venu s’installer au

village, il est allé rencontrer les anciens et il les a interrogés pendant des

heures sur l’histoire du village et la vie de l’époque. »

Émile est resté perplexe face à l’homme.

« On ne lui a rien donné en échange… »

Et le type a ri.

« Il ne veut rien. Il fait ça en toute générosité. »

Ils se sont assis au pied de la cathédrale Saint-Vincent et ils ont regardé

le soleil se coucher tout doucement sur Eus. Les pierres se teintent de

lueurs dorées qui glissent le long des ruelles. Les toits rougeoient. Un fin

liseré rose orangé se dessine à l’horizon. Au-delà des murailles, la

végétation s’assombrit. Ils n’arrivent plus à parler, ils n’arrivent plus à

s’arracher à la contemplation du spectacle. Cette journée a été comme

une journée hors du temps. Jean, les pavés, les pierres chargées

d’histoire…

« Émile… »

Joanne a parlé dans un souffle, ses yeux n’ont pas quitté le

rougeoiement du soleil sur le toit des maisons.

« Oui.

— Je crois bien qu’on va s’installer ici… »

Elle le regarde maintenant. Son visage d’ordinaire si pâle et inexpressif

est chargé de lumière et d’émerveillement. C’est comme s’il reprenait

vie, comme s’il se réchauffait.

« Oui », dit-il simplement.

Il ne sait pas s’il aura les mots pour décrire ce qu’il a vu aujourd’hui,

dans son carnet.

Ils récupèrent la gelée de lavande à même le pot, avec leurs doigts. Ils

raclent bien les rebords afin d’être sûrs de ne pas en perdre une bouchée.

Ensuite ils se lèchent le doigt goulûment en fermant les yeux. Le pot est

déjà à demi entamé. Émile parie qu’ils le finiront ce soir. Sa gelée de

lavande est réussie. Joanne a les yeux qui pétillent. Il est heureux de la

voir comme ça. Ils ont sorti la table et les chaises pliantes et ils se sont

installés à côté du camping-car, sur le parking qui fait face aux murailles.

Ça n’est pas le meilleur endroit où ils ont campé mais ça n’a pas

d’importance. Demain ils chercheront un petit appartement où s’installer

pour un mois. Ils abandonneront le camping-car sur ce parking, ils

signeront un bail et ils emménageront tous les deux.

Il y a un mois, Émile apprenait qu’il était condamné, qu’il passerait ses

deux dernières années enfermé dans un centre d’essai clinique.

Aujourd’hui il mange une délicieuse gelée de lavande face au plus beau

village qu’il ait jamais vu. Demain il s’installera avec Joanne. Dans

quelques semaines ils se diront oui à la mairie. La vie n’en a jamais

terminé. Il l’a bien compris. Tant qu’il décidera qu’il n’est pas mort, elle

continuera de lui jouer de drôles de tours. Et il n’est pas encore mort. Au

contraire. Il ne s’est jamais senti aussi vivant.

 

Joanne est une tornade ce matin. Elle fait des allers et retours au

camping-car tandis qu’Émile essaie de dormir tant bien que mal. Il

l’entend entrer et sortir, prendre une tasse sous l’évier, faire chauffer de

l’eau, laver une cuillère. Elle part un long moment. Presque une heure. Il

a juste le temps de se rendormir, puis elle revient et fait de nouveau

couler de l’eau. Elle fouille dans le placard, fait tomber quelque chose.

Émile finit par se lever. Il comprend qu’il ne pourra pas dormir davantage

avec tout ce bazar.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? On est déjà en plein déménagement ? »

Il saute au bas de l’échelle en corde. Joanne est en train de replier la

banquette sur laquelle elle dort, en bas.

« Salut, dit-elle se relevant. Je t’ai réveillé ?

— Un peu…

— J’ai croisé Jean à l’entrée d’Eus. Je voulais commencer à repérer les

rues et les appartements à louer… »

Il se frotte les yeux, étouffe un bâillement. Il n’a aucune idée de

l’heure qu’il est. Il pensait avoir peu dormi mais vu la position du soleil,

il ne doit pas être loin de midi.

« Il est toujours planté à l’entrée du village ? demande-t-il pour la

forme.

— Oui. Il était avec cette dame au tablier jaune… La même qui était là

hier. »

Il se souvient de cette dame d’une cinquantaine d’années qui leur a

parlé depuis sa fenêtre. Il acquiesce et se dirige vers le plan de travail

pour se préparer un thé.

« Elle m’a saluée et m’a demandé pour combien de temps on était là.

Je lui ai dit qu’on cherchait à s’installer pour quelque temps dans le

village. Elle m’a dit que l’appartement au-dessus de chez sa mère était

libre. »

Il s’interrompt, la bouilloire à la main, et se tourne vers Joanne.

« Quoi ?

— En fait c’est un seul et même appartement… Sur deux étages…

Mais sa mère a quatre-vingt-quatre ans et beaucoup de mal à se déplacer.

Ils ont réaménagé l’appartement pour qu’elle puisse vivre uniquement au

rez-de-chaussée. Ils ont fait installer une baignoire et un cabinet de

toilette en bas. Ça fait deux ans que l’étage du haut est inoccupé.

— Oh. »

Il se dit que c’est une sacrée coïncidence.

« Elle n’a pas pu le louer en deux ans ? »

Joanne a une moue qu’il ne parvient pas vraiment à déchiffrer. Une

moue contrariée.

« En fait, elle propose un échange de bons procédés en contrepartie de

la moitié du loyer… »

Il ne comprend pas mieux. Il voit que Joanne marche sur des œufs,

qu’elle guette sa réaction.

« C’est-à-dire ? interroge-t-il.

— Elle cherche des personnes sérieuses, capables de veiller sur sa

mère en contrepartie, la moitié du loyer est offerte. »

Il fronce les sourcils.

« Ce n’est pas une arnaque, ce truc ?

— Il suffirait de passer plusieurs fois dans la journée pour s’assurer

qu’elle va bien et lui tenir compagnie. Elle a déjà une femme de

ménage… Il s’agirait juste de veiller un peu sur elle. »

Joanne attend sa réaction avec une certaine anxiété.

« Qu’est-ce que tu en dis ? »

Il repose la bouilloire sur le plan de travail.

« Je ne sais pas… On vivrait chez elle ?

— Plus ou moins… Disons juste au-dessus. Mais on aurait un escalier

indépendant pour monter à l’étage. »

Il ne peut s’empêcher de froncer encore les sourcils.

« Je ne sais pas… M’occuper d’une vieille… Ce n’est pas vraiment

mon truc… »

Joanne tente une nouvelle carte, avec un nouveau regard anxieux :

« On aurait accès à sa cour intérieure… Elle dit que sa mère n’y va

jamais… C’est une jolie cour ombragée avec un grand platane.

— Mmmh. »

Il se remet à la préparation de son thé. Il ne sait pas quelle idée cette

femme a mise dans la tête de Joanne mais visiblement, ça a pris. Pendant

quelques secondes, Joanne ne dit plus rien. Elle le regarde faire bouillir

l’eau, la verser dans une grande tasse, y plonger un sachet de thé. Puis

elle le suit à l’extérieur quand il s’installe à la table pliante.

« On aurait nos noms sur le bail ? »

Après tout, c’est la seule raison pour laquelle ils cherchent à louer un

appartement dans le village.

« Oui. Elle me l’a certifié. Mais ça n’est pas tout… »

Il la regarde se pencher au-dessus de la table avec un air sérieux.

« Elle ne réclame ni garants, ni contrat de travail… »

Il se retrouve un peu pris au dépourvu.

« On n’y a pas réfléchi hier… Mais c’est un point qui risque de poser

problème… »

Elle a raison. Ils se sont emballés hier. Ils n’ont pas pensé à tout. On ne

conclut pas un bail comme ça. Il y a des conditions à respecter. Or ils

n’ont ni garants, ni contrat de travail, ni sources de revenus régulières à

justifier…

« Et merde », lâche-t-il avec une certaine mauvaise humeur.

Joanne fronce les sourcils.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu as raison… On est bloqués… »

Elle dodeline de la tête. Il a cru qu’elle était emballée par l’idée d’aider

une vieille dame, mais non. Elle a simplement compris qu’ils n’avaient

guère le choix.

« Ça ne t’a pas semblé être une arnaque ? demande-t-il en s’enfonçant

dans sa chaise.

— Pas vraiment.

— On peut visiter l’appartement ?

— Oui. Elle propose de nous le faire visiter cet après-midi.

— Bon… »

Elle attend quelques secondes et comme il n’ajoute rien, elle

demande :

« Je lui dis qu’on est d’accord ? »

Il est un peu contrarié. Ce pourrait être un plan B effectivement… Si

ça leur permet d’obtenir les papiers pour le mariage… Ils pourraient s’en

accommoder pour un mois.

« Oui. On peut toujours le visiter.

— Puis on avisera ?

— Puis on avisera. »

La dame a retiré son tablier jaune. Elle porte une robe d’été fleurie,

blanche et rose, et une petite sacoche dorée. Elle les accueille avec un

large sourire, comme la veille, au pied des murailles.

« Bonjour ! »

Elle a déjà vu Joanne ce matin alors elle salue seulement Émile d’une

poignée de main.

« Heureuse de vous revoir.

— De même.

— Je m’appelle Annie.

— Moi c’est Émile. »

Elle replace la lanière de sa petite sacoche sur son épaule et ajoute :

« Votre amie m’a dit que vous comptiez vous installer dans notre joli

village pour quelque temps ? »

Émile hoche la tête.

« On ne sait pas encore si on y restera à terme… »

Il essaie de se montrer prudent. Il ne sait pas ce que Joanne a raconté.

Il ne sait pas si cette femme est disposée à louer cet appartement à des

touristes de passage pour un mois seulement…

« Elle m’a parlé d’un mois au moins. »

Il acquiesce avec un certain soulagement.

« C’est ça. »

Au moins, les choses sont claires dès le départ. La femme leur fait

signe de la suivre et ils empruntent une ruelle qui grimpe sur la gauche.

« On a du mal à louer l’appartement… Les gens sont, en général, de

passage ici. Ils n’y restent pas. »

Leurs pas résonnent sur le pavé. Ils croisent un groupe de touristes

étrangers qui suit un guide portant un mégaphone.

« Pour des touristes qui restent ici quelques jours, l’offre n’est pas

vraiment intéressante. Tout ce qu’ils recherchent ce sont des locations de

vacances, rien de plus. Maman n’aimerait pas voir un défilé d’inconnus

permanents. Elle a besoin de stabilité à son âge. »

Émile et Joanne acquiescent d’un même mouvement.

« Vous verrez, l’appartement est petit mais calme. La cour intérieure

est vraiment charmante. Vous pourrez en profiter en toute tranquillité.

Maman n’aime pas beaucoup sortir l’été. La chaleur est étouffante, même

à l’ombre. Elle préfère rester dans son salon, avec le climatiseur. Alors

vous pourrez vous y installer sans problème. »

Ils s’arrêtent quelques secondes plus tard et Annie se met à fouiller

dans sa sacoche, à la recherche de clés.

« C’est cet appartement. Comme vous voyez, je n’habite pas très loin

de chez maman. Je peux y passer au moins une fois par jour… Enfin

lorsque je ne garde pas mes petits-enfants… Ma fille et mon gendre

habitent dans la région. »

Ils se trouvent dans une ruelle pavée extrêmement étroite. Des

appartements, qui ressemblent davantage à des maisonnettes en pierres,

s’étendent de part et d’autre de la ruelle. Annie désigne une petite porte

rouge vif au-dessus de laquelle est inscrit sur une faïence le numéro

« 6 ». Le bâtiment de pierre est minuscule : une petite fenêtre en rez-de-

chaussée, peinte en rouge et décorée d’un pot de géranium. Un voile en

dentelle protège l’intérieur des regards curieux. Une seconde fenêtre à

l’étage, fermée par d’épais volets en bois marron, indique que cette partie

de la maison est inoccupée. La largeur du bâtiment doit à peine excéder

quatre mètres. À côté des autres maisonnettes de la ruelle, le bâtiment

paraît ressembler à une maison de poupée.

Annie grimpe sur la petite marche qui permet d’accéder à la porte

rouge et fait tinter les clés en les insérant dans la serrure. La porte s’ouvre

et elle les invite à la suivre à l’intérieur.

« Maman ! crie-t-elle en refermant la porte derrière eux. Maman !

C’est moi, Annie ! Je fais visiter l’appartement à des jeunes gens ! »

Ils se trouvent dans un couloir sombre qui doit déboucher sur un salon

et une cuisine. Un rai de lumière filtre sous la porte. Tout de suite à leur

gauche se trouve l’escalier qui permet d’accéder à l’étage. C’est un

escalier en bois recouvert de moquette. Une voix de vieille dame retentit,

de façon étouffée :

« D’accord. Tu viens me voir après ?

— Oui maman. Je leur fais visiter l’étage et on passe te voir.

— D’accord. »

Annie leur désigne l’escalier à leur gauche.

« Allez-y, je vous suis. »

Joanne passe devant. Émile la suit. Ils montent les marches et se

retrouvent dans une pièce plongée dans l’obscurité, dont ils ne

distinguent même pas les contours.

« Oh excusez-moi ! s’exclame Annie. J’aurais dû passer devant, il faut

que j’ouvre les volets. »

Elle fait quelques pas qui sont étouffés par la présence de la moquette

au sol. Ils entendent une fenêtre s’ouvrir, des volets grincer, puis ils sont

aveuglés par la soudaine lumière du soleil venant de la rue. Ils sont assez

surpris de découvrir l’endroit où ils se trouvent. Émile s’était attendu à un

intérieur lugubre et surchargé de vieille dame mais la pièce dans laquelle

ils se trouvent est aérée, lumineuse et plutôt moderne. Annie semble

noter la surprise sur son visage car elle explique :

« Mon mari et moi avons refait l’intérieur lorsqu’on a décidé

d’installer maman au rez-de-chaussée. On a cassé les cloisons pour en

faire un grand studio et on a essayé de moderniser un peu la décoration. »

Hormis la moquette beige qui a été laissée intacte, l’intérieur semble

en effet avoir été refait de fond en comble. Les murs ont été retravaillés

pour y laisser apparaître les jolies pierres de construction. Le plafond

semble avoir été repeint récemment en blanc. Des luminaires y sont

incrustés. La pièce est en effet un studio, meublé d’un large canapé

d’angle, blanc, d’une table basse et d’une étagère remplie de livres. Une

kitchenette occupe le mur opposé. Au-dessus des plaques chauffantes et

du petit frigo, se trouve une seconde ouverture, comme une lucarne, qui

doit donner sur la cour intérieure.

Elle les invite à s’avancer dans la pièce, près d’un placard mural, et ils

comprennent vite pourquoi. Derrière le canapé d’angle, en partie masquée par l’étagère pleine de livres, se trouve une petite porte qu’elle

ouvre.

« Voici la salle de bains et les toilettes. »

Ici aussi, tout a été refait à neuf. Une belle douche italienne d’un blanc

étincelant, un robinet en faux galets. Un petit velux leur permet d’aérer la

pièce. C’est petit mais c’est mignon et bien pensé.

« Maman a laissé ici quelques affaires que vous pourrez utiliser. Du

linge de toilette, des livres, un jeu de Scrabble. À son âge elle préfère la

télévision. »

Ils sont de retour dans la pièce principale, devant les escaliers.

« Comme je l’expliquais à votre amie ce matin, je vous propose un

loyer divisé par deux en échange d’une attention toute particulière portée

à maman. Je ne vous demande pas de vous charger de son ménage ou de

sa toilette. Maman a déjà une aide à domicile qui s’en occupe et qui passe

tous les matins très tôt, vers sept heures. Vous la croiserez à peine. Non, il

s’agit juste de lui tenir un peu compagnie. Prendre quelques minutes pour

discuter avec elle. L’aider à descendre dans la cour si elle a envie de

prendre l’air, nourrir son chat, lui souhaiter bonne nuit le soir… »

Joanne hoche la tête. Émile reste à l’arrière, un peu hésitant. Cet

appartement n’est pas si mal. Il trouve qu’on s’y sent bien. Mais est-ce

que le jeu en vaut la chandelle ?

« Je vous emmène rencontrer maman et voir la cour intérieure ? »

Ils suivent Annie dans les escaliers. Ils se retrouvent de nouveau au

rez-de-chaussée et traversent le couloir sombre. Annie leur désigne des

portes fermées :

« Ce sont la chambre de maman, ses toilettes et sa salle de bains. »

Au bout du couloir, elle ouvre la porte et ils se retrouvent enfin dans la

lumière. Ce salon-là est un véritable salon de vieille dame. Une tapisserie

verte aux liserés dorés, des fauteuils en velours, des tapis à larges

franges, des napperons sur les meubles. Une vieille dame est assise dans

l’un des fauteuils, un chat posé sur les genoux. Elle a des cheveux blancs

retenus en un chignon et des yeux bleus perçants.

« Maman, voici des jeunes gens venus visiter l’appartement. »

Le chat, un gros matou aux poils roux, saute au bas du fauteuil et

s’enfuit, effrayé par les invités. Ils le voient sortir par une porte-fenêtre,

semblant donner sur la cour intérieure.

« Oh ! fait la vieille dame. On dirait que Canaille a eu peur. »

Émile et Joanne s’approchent pour la saluer.

« Bonjour madame. »

La vieille femme a l’air encore vive. Elle leur tend une main encore

ferme mais se fait houspiller quand elle essaie de se lever.

« Reste assise, maman ! »

La vieille dame leur sourit en levant les yeux au ciel. Derrière elle, la

télévision tourne en fond. Elle diffuse un feuilleton qui se déroule à la

campagne, dans un chalet. Dans le fond de la pièce se trouve une

kitchenette exactement identique à celle qui se trouve l’étage sauf que

celle-ci est recouverte de fleurs séchées, disposées dans d’affreux vases

du même vert et or que la tapisserie.

« Venez, indique Annie. Je vais vous montrer la cour intérieure. »

Émile et Joanne passent la porte-fenêtre, derrière elle, et descendent

les quelques marches qui leur permettent d’accéder à la petite cour

intérieure privative. L’endroit est véritablement charmant. La cour est

délimitée par les hauts murs des bâtiments voisins mais aucune fenêtre

n’y donne, de sorte qu’elle offre une intimité totale. Le sol y est pavé. Un

large platane qui doit être centenaire a poussé en plein milieu et apporte

ombre et fraîcheur au lieu. La vieille dame a disposé au sol, de part et

d’autre de la porte-fenêtre, de nombreux bacs remplis de fleurs en tout

genre et de toutes les couleurs. Sous l’arbre, se trouve une table ronde en

bois et deux petites chaises. Le gros chat roux est couché sous la table. Il

les observe avec méfiance.

« Voici la fameuse cour. Vous pourrez y accéder en passant par chez

maman. Je ne pense pas qu’elle y verra d’inconvénient. Comme je vous

le disais, elle préfère rester dans le salon au frais pendant l’été. J’espère

que Canaille vous acceptera ici. C’est une chatte plutôt méfiante. »

Annie se baisse et tend une main en direction du chat qui ne bouge pas

d’un poil.

« Elle n’est pas d’humeur aujourd’hui. Elle a dû comprendre qu’on

allait lui enlever son bébé… »

C’est Joanne qui interroge :

« Son bébé ? »

Annie se relève et explique :

« Canaille a mis bas et, sur les trois chatons de la portée, seul l’un

d’eux a survécu. Un petit mâle. Maman ne peut pas s’occuper de deux

chats à son âge, et, de toute façon, ils finiraient par se battre une fois que

le chaton sera devenu adulte. »

Joanne semble assez affectée par cette histoire. Émile la voit froncer

les sourcils avec inquiétude.

« Qu’est-ce que vous allez en faire ?

— Je n’ai pas trouvé à la donner.

— Vous n’allez pas le tuer ? »

La voix de Joanne a pris des accents de petite fille horrifiée. Annie a

un air abattu.

« Si… Si on ne lui trouve pas de famille.

— Où il est ? »

Annie remonte les quelques marches qui mènent au salon de sa mère.

« Il est dans un coin du salon. Vous voulez le voir ? »

Joanne acquiesce avec empressement et s’engouffre à l’intérieur de la

maison, à la suite d’Annie. Émile s’attarde un instant dans la cour avant

de les suivre. C’est vrai qu’on s’y sent bien. Il se voit déjà assis à la petite

table en bois, sous le platane. Il songe que la vieille dame n’a pas l’air si

vieille et si malade. Elle semblait plutôt vive tout à l’heure. Ce pourrait

être une cohabitation agréable, tout compte fait…

Dans le salon, il retrouve Joanne accroupie devant un panier, dans

lequel dort un minuscule chaton roux et blanc, qui peine à garder les

yeux ouverts.

« Quel âge il a ? »

C’est la vieille dame qui répond. Elle s’est levée de son fauteuil et

avance vers Joanne, Annie et le chaton, avec difficulté.

« Il a deux mois. Il vient tout juste d’être sevré. »

Annie se retourne en sursautant :

« Maman ! Reste assise un peu ! Tu t’épuises inutilement ! »

Mais la vieille dame ignore superbement sa fille. Elle continue,

s’adressant uniquement à Joanne :

« Annie veut qu’on le tue si je ne trouve personne pour l’adopter. »

Annie intervient :

« J’aurais voulu qu’on le tue directement mais maman n’en a fait qu’à

sa tête. Elle a essayé de gagner du temps. Attendons qu’il soit sevré… On

trouvera bien une famille d’adoption pour lui. Maintenant on a un chaton

de huit semaines qu’on va devoir tuer ! »

Joanne détache enfin son regard du petit chaton roux et blanc. Elle se

relève avec un air de petite fille qui se prend au sérieux.

« Je peux m’en occuper pour le moment. Il serait à l’étage, tout près de

sa mère. Et puis, je vous aiderai à lui trouver une famille. J’irai coller des

affiches dans le village. Je suis sûre qu’on lui trouvera un foyer… »

Le visage d’Annie change du tout au tout. Elle qui était irritée par

l’entêtement de sa mère se met à sourire.

« Je dois comprendre que vous prenez l’appartement ? »

Joanne lève un regard plein d’appréhension vers Émile. Elle semble

s’apercevoir qu’elle a parlé trop vite, qu’elle ne l’a pas consulté.

« Je… »

Annie se tourne vers Émile :

« Je comprends parfaitement que vous ayez besoin de réfléchir. Je

peux vous laisser la journée ou même quelques jours. »

Mais Émile a déjà réfléchi. Ils n’ont pas tellement de temps à perdre en

réflexion s’ils veulent régler cette histoire de mariage au plus vite.

« Pour ma part, je suis déjà décidé. »

Il voit le regard de Joanne s’allumer, hésitant entre appréhension et

joie.

« Je suis décidé à le prendre. »

Annie semble aussi ravie et soulagée que Joanne. Elle fait claquer ses

mains pour manifester son contentement.

« Eh bien c’est parfait ! Je suis ravie de savoir que c’est vous qui allez

veiller sur maman. Je suis sûre que vous vous entendrez à merveille. Est-

ce qu’on règle ces histoires de paperasse maintenant ? »

 

Annie, Émile et Joanne s’installent dehors, sur la petite table en bois,

sous le platane. Joanne n’a pas menti : Annie est prête à leur faire signer

le bail sur-le-champ, sans garants, sans acompte, sans justificatif de

revenus. Tout ce qu’elle souhaite, c’est un peu de compagnie pour sa

mère. Elle est persuadée que la présence de jeunes personnes lui fera le

plus grand bien. Émile apprend que son prénom est Myrtille et qu’elle a

perdu son mari, le père d’Annie, il y a dix ans déjà. Annie sort les papiers

du bail, et les remplit en suçotant un stylo-bille.

« Qu’est-ce qui vous amène ici ? » demande-t-elle soudain, en relevant

les yeux de ses papiers, un sourire aux lèvres.

C’est Émile qui répond face au mutisme troublé de Joanne :

« On souhaite se marier ici. »

Le visage d’Annie s’illumine, sa voix monte dans les aigus :

« Oh ! Toutes mes félicitations ! C’est fantastique ! »

Ils tentent tous les deux d’avoir l’air aussi enthousiastes qu’elle mais

cela ne prend pas.

« Vous allez emménager dans votre propre chez-vous j’imagine, une

fois que vous serez mariés ?

— Sans doute. »

Elle fait glisser les papiers vers eux en souriant toujours :

« C’est un excellent choix. Ce village est un havre de paix… Je vous

laisse remplir ? »

 

Les papiers sont remplis. Il manque des photocopies des pièces

d’identité mais Annie a dit qu’ils pourraient les lui amener demain, quand ils emménageront. La vieille dame s’est endormie dans son

fauteuil et aucun des trois ne souhaite la réveiller. Ils se séparent d’Annie

sur le perron, se donnant rendez-vous à midi le lendemain, pour

l’emménagement.

Alors qu’ils retournent à leur parking, à l’extérieur des murailles, les

seuls mots que Joanne a pour Émile sont :

« Il va falloir lui trouver un petit nom. »

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