Tout le bleu du ciel
Chapitre 15
15
Myrtille réapparaît le lendemain, n’y tenant plus. Le temps a dû lui
sembler long, cachée dans son salon.
« Alors, comment s’est passée la noce ? »
Elle a un sourire ravi. Elle leur a préparé des pancakes et du thé noir,
ce qui fait s’exclamer Joanne :
« Vous auriez dû rester tranquille ! »
Myrtille réplique d’un ton cinglant :
« Ah non ! Tu ne vas pas devenir comme ma fille ! J’ai bien assez
d’Annie sur mon dos ! »
Après quoi, elle les oblige à prendre place dans la cour intérieure sous
le platane. Émile l’aide à descendre les petites marches et à s’installer
avec eux.
« Alors, cette noce ? Vous jouez les mystérieux !
— C’était bien.
— C’était bien ? C’est tout ? Annie m’a dit que vous lui aviez
demandé du champagne. Vous vous êtes concocté un repas de fête ? »
Émile acquiesce.
« Oui. Joanne nous a cuisiné un super repas. D’ailleurs elle vous a
rapporté du dessert ! »
La diversion fonctionne un temps. Myrtille pose des questions sur le
repas, Joanne lui apporte son dessert, Myrtille déclare que c’est
succulent. Mais le cœur du sujet revient : le mariage à la mairie, la robe.
« Vous avez pris des photos au moins ? »
Elle semble horrifiée quand ils secouent la tête.
« Il faut y remédier ! Vous ne pouvez pas vous marier sans prendre de
photos ! Qu’est-ce que vous allez montrer au petit ? »
Deux voix s’élèvent en même temps :
« Myrtille ! Il n’y a pas de bébé ! »
Elle fait claquer sa langue contre le palais.
« Je vais téléphoner à Annie. Son gendre est photographe. Il vous fera
de belles photos dans les rues pavées. »
Émile se sent tellement exaspéré qu’il ne mesure pas la force de sa
voix quand il réplique :
« Non Myrtille, ça suffit ! Il n’y aura pas de photo ! Pas plus qu’il n’y
a de bébé ! Le mariage est passé. Maintenant oubliez-nous un peu ! »
Joanne se recroqueville sur sa chaise. Un silence un peu lourd retombe
sur la cour intérieure. Myrtille repose sa tasse de thé avec des gestes
raides. Le silence se prolonge. Émile tente de se rattraper en déclarant :
« Les pancakes sont très bons. »
Mais sa phrase tombe à plat. Il finit par se lever et quitter la cour.
Il a fallu mentir à propos du mariage et faire semblant pendant des
semaines et des semaines. Il espérait que ce matin, tout cela serait
terminé. Qu’ils pourraient reprendre une vie normale. Mais il faut
toujours que Myrtille en fasse des tonnes, qu’elle s’implique dans leur
vie. D’habitude il trouve cela touchant. Ce matin non. Il voulait juste
respirer un peu, savourer sa nouvelle liberté. Il enfourche le vélo réparé
d’Annie et il part dans le village.
Il a eu un nouveau trou noir. Ce matin il est parti de la maison de
Myrtille, en colère, avec l’envie de pédaler très vite pour évacuer tout
ça… Puis il ne sait pas ce qu’il a fait. Les artistes avaient quitté Eus. Le
festival était terminé. Il s’est retrouvé sur une petite place, non loin de
l’église d’en haut, assis sur un banc. Il a une canette de soda entre les
mains et un coup de soleil sur la tête. Sa cicatrice le brûle. Il se rappelle
parfaitement la journée de la veille ainsi que les précédentes, puis son réveil ce matin, le petit déjeuner sous les platanes, l’altercation avec
Myrtille. Puis rien d’autre. Le clocher de l’église indique six heures du
soir. Il n’a jamais eu l’intention de partir aussi longtemps. Joanne doit
sacrément s’inquiéter… Joanne qu’il a laissée seule avec Myrtille dans
un terrible moment de gêne…
Bon sang, qu’est-ce qu’il a fait tout ce temps ? Où est-il allé depuis ce
matin ? Où est passé le vélo ? Pourquoi a-t-il cette canette de soda entre
les mains ?
Est-ce le trop-plein d’émotions de ces derniers jours, qui a fait
disjoncter son cerveau ? La nervosité du mariage ? Son esprit n’a-t-il
trouvé que cette solution pour faire le vide et relâcher la pression ? Ou
est-ce le soulagement, la certitude d’être en sécurité désormais, avec
Joanne pour responsable légale… ? L’ombre de l’essai clinique ne plane
plus au-dessus de sa tête. Maintenant, quoi qu’il arrive, il sait que Joanne
veillera à le maintenir loin de tout cela. La pression est retombée et la
maladie a repris le dessus.
Il se force à se lever de son banc, malgré la fatigue et les coups de
soleil, avec la volonté de vite regagner leur maisonnette mais lorsqu’il se
retrouve debout, il est incapable de bouger. Il se sent déboussolé. Est-ce
la chaleur ? Est-ce qu’il a fait une insolation ? Il ne sait plus où aller. Il ne
sait plus quelle direction prendre. Putain, ne déconne pas. C’est un
chemin qu’il prend tous les jours depuis plus d’un mois. Pourtant
aujourd’hui, il se retrouve bloqué et indécis. Il ne sait plus quelle ruelle il
doit emprunter. Cette fois c’est la fin, mon vieux… Tu es foutu. Tout va
dérailler. Il essaie encore de se dire que c’est à cause du soleil, qu’il doit
faire une insolation. Pourtant il sait que c’est faux. Les médecins l’ont
prévenu.
« Les premiers symptômes ont été la difficulté à effectuer des tâches
dans un contexte professionnel, les malaises, les trous de mémoire. »
Sa mère avait interrogé :
« Et après ? »
Les médecins avaient répondu :
« D’autres symptômes suivront, plus ou moins rapidement, en fonction
de l’évolution de la maladie. La perte récurrente des objets, des sautes
d’humeur ou un effacement, notamment dans des situations socialement
ou mentalement éprouvantes, des oublis concernant le passé, la difficulté
à mettre un nom sur un visage, une désorientation sur le plan spatio-
temporel… »
Désorientation sur le plan spatio-temporel. C’est ce qui est en train de
se produire. Il ne sait pas ce qu’il a fait aujourd’hui. Il n’a aucune idée du
temps qui s’est écoulé depuis qu’il a quitté la maison. Dix minutes, une
heure, une journée ? Sans le clocher de l’église, il serait même incapable
de se situer dans la journée. Matin ? Après-midi ? Et puis il y a ce fichu
problème, le plus urgent… Il est incapable de savoir comment rentrer.
L’adresse, il s’en souvient pourtant. 6 Carrero del Massador. Ça, il ne l’a
pas oublié. Pas encore.
Il commence à marcher, au hasard. Peut-être que les choses lui
reviendront en marchant. Les boutiques lui sont familières. Le moindre
pavé également. Pourtant il se met à douter, à être incertain. Il rebrousse
chemin, espérant regagner l’église d’en haut. De là il aura une vue
plongeante sur le village, ce sera plus simple de se repérer. Arrivé en
haut, il s’adosse à une façade, épuisé, à bout de nerfs. C’est une sensation
atroce. La pire qu’il n’ait jamais connue… Après celle du départ de
Laura… Il a la sensation de devenir dingue, de perdre tous ses moyens.
Il s’arrête quelques secondes pour souffler. Il songe à l’ironie de la
situation. Il a cru que ça allait mieux ces derniers temps, que la maladie
reculait, ou au moins qu’elle stagnait. Il a cru que la stabilité de leur vie à
Eus l’aidait, lui procurait une sérénité qui permettait à sa mémoire de
rester vivace. Mais il se trompait. Visiblement, c’était le mariage qui le
faisait tenir, l’idée qu’il n’avait plus le choix, qu’il fallait tenir bon
jusque-là, ne plus faire de malaise, ne plus faire de black-out tant que les
papiers ne seraient pas signés, tant que Joanne ne serait pas officiellement
sa seule responsable légale. L’esprit a un pouvoir énorme sur le corps, sur
l’évolution de la maladie. Il en prend conscience aujourd’hui, adossé à la façade brûlante d’un bâtiment. Comme ces mourants qui sont capables de
tenir des jours et des jours avant l’arrivée de leurs proches pour enfin
s’éteindre dans leurs bras. C’est ce qui s’est passé pour lui. La peur de
refaire un malaise, d’être renvoyé au centre, la hâte d’être enfin en
sécurité ont permis à son corps de maintenir sa mémoire à flots.
Maintenant c’est terminé. Tout repart. Le processus de la maladie se
remet en route. Et il est là, contre cette façade, pathétique. Il est là,
comme un petit vieux qui ne se rappelle plus le chemin pour la maison. Il
a envie de pleurer tellement il est pathétique. Ou de s’énerver encore.
Mais il ne doit pas. Myrtille a déjà fait les frais de sa colère ce matin, et
Joanne indirectement. Il faut qu’il se résigne à son état sans céder à la
colère. Personne n’y est pour rien. Ni même lui.
Il finit par retrouver la ruelle, après quelques hésitations. Les volets
donnant sur la rue, ceux de la chambre de Myrtille, ont déjà été fermés,
sans doute pour conserver un peu de fraîcheur. En haut des escaliers, il
retrouve Joanne en plein nettoyage de printemps. Elle a noué ses cheveux
au sommet de son crâne et remonté son short tout en haut de ses cuisses.
Elle s’agite, un plumeau à la main, essayant de décrocher des toiles
d’araignées du plafond. Un balai et une serpillière trônent dans un coin
de la pièce. Les chats ont dû fuir, effrayés par le remue-ménage. Ils ne
sont pas là. Il n’attend pas qu’elle dise un mot, il se confond
immédiatement en excuses.
« Joanne, je suis désolé. Je ne sais pas ce que j’ai fait. J’ai eu un
nouveau black-out. Je viens de me rendre compte de l’heure qu’il était et
j’ai perdu le vélo d’Annie… »
Elle a un petit air fermé au début, comme si elle lui en voulait pour
l’altercation de ce matin, mais au son de sa voix, elle perçoit la détresse.
Elle repose son plumeau au sol et s’approche de lui.
« Ça va ? Tu as pris un coup de soleil ? »
Mais il ne lui répond pas. Il est préoccupé par autre chose.
« Et Myrtille ? Elle doit m’en vouloir pour ce matin… »
Quelques mèches s’échappent du chignon de Joanne, au sommet de
son crâne. Elle a le front luisant de transpiration à cause du grand ménage
de printemps qu’elle est en train de faire.
« Elle m’a demandé si on voulait partir, si on en avait assez d’elle. »
Elle a un air embarrassé en disant cela.
« Je lui ai dit que non mais elle n’a pas eu l’air de me croire… »
Elle marque une courte pause et s’éponge le front.
« Tu devrais aller lui parler. »
Il hoche la tête.
« J’y vais tout de suite. »
Il trouve Myrtille endormie dans son fauteuil, la télévision en fond
sonore. Canaille est lovée sur ses genoux et monte la garde. Elle le fixe
avec des yeux mauvais. Elle a dû l’identifier comme l’ennemi de la
maison, celui qui fait du mal à Myrtille et Joanne. Émile se racle la
gorge, hésitant à réveiller ou non la vieille dame mais le son suffit à la
sortir de son sommeil léger. Elle se redresse, faisant tomber Canaille qui
pousse un miaulement de protestation.
« Je m’étais assoupie… » marmonne-t-elle en essuyant discrètement
un filet de bave au coin de sa bouche.
Émile se plante devant elle, mal à l’aise. Il ne sait pas vraiment pas où
commencer mais il songe que le plus simple est de lui révéler presque
toute la vérité.
« Myrtille, je suis désolé pour ce matin. Je sais que vous ne pensiez
qu’à nous faire plaisir mais il se trouve que… »
Il essuie ses mains moites contre son short. Myrtille ne bronche pas.
Elle attendait des explications visiblement. Elle ne les repousse pas. Elle
les écoute attentivement. Il déglutit.
« Il n’y a pas de bébé, Myrtille… Si on s’est mariés précipitamment,
c’est juste pour que Joanne puisse s’occuper de moi car je suis malade. »
Les yeux bleu vif de la vieille dame s’arrondissent. Elle ne s’attendait
pas à ce genre d’explications.
« Un Alzheimer précoce… Quelque chose d’un peu rare… Alors ce
mariage, c’était plutôt une formalité… une façon de m’assurer que
Joanne puisse prendre toutes les décisions concernant mon état de
santé. »
Les yeux bleus de Myrtille se couvrent de tristesse. Il n’a pas voulu ça.
Il voulait simplement lui faire comprendre qu’elle n’y était pour rien,
qu’ils n’avaient aucune envie de partir et de la laisser. Pas tout de suite en
tout cas. Elle ouvre la bouche et sa voix ressemble à celle d’une très
vieille femme abîmée par l’âge.
« Je suis navrée, Émile… Je ne savais pas… »
Il secoue la tête.
« Je sais, c’est normal… »
Mais la tristesse continue d’inonder le visage de Myrtille. Elle semble
plus vieille, comme ça.
« J’ai fait pas mal de gaffes ces derniers temps. Avec cette robe de
mariée… C’était une idiotie…
— Non, ça ne l’était pas.
— Si.
— Non je vous assure. Joanne était très belle en robe de mariée. »
Elle a un sourire accablé.
« C’est vrai ? »
Il hoche la tête.
« Oui c’est vrai. Et cette tresse que vous lui avez faite était très belle
aussi. »
Myrtille baisse les yeux avec tristesse.
« Je voulais égayer un peu son visage. Elle se cache toujours sous du
noir. Maintenant je comprends pourquoi… »
Il déglutit. Il ne veut pas affliger davantage Myrtille. Il ne lui dira pas
qu’il n’est pas la cause du deuil qu’elle porte en permanence. Ni même
que Joanne et lui ne s’aiment pas d’amour, qu’ils se sont juste rencontrés
deux mois plus tôt via une petite annonce. Il est des choses que les
vieilles dames fatiguées n’ont pas besoin de savoir.
Elle renifle. A-t-elle versé une larme ? Il ne peut discerner son visage
dans la semi-obscurité du salon. Elle a fermé tous les volets pour
conserver la fraîcheur.
« Tu ne vas pas t’en sortir, c’est ça ? » demande-t-elle d’une voix
étrangement lointaine.
Il sait qu’elle parle de la maladie. Il hésite à lui mentir mais y renonce.
« Non… En effet. »
Nouveau reniflement.
« Qu’est-ce qu’elle va devenir ? »
Il déglutit, espérant chasser la boule dans sa gorge. Myrtille lui file le
bourdon. Pourquoi pleure-t-elle ?
« Je ne sais pas, avoue-t-il d’une voix mal assurée.
— Il faudra y penser… Tu y penseras ?
— Oui. J’y penserai. »
Myrtille regarde Canaille rejoindre le petit Pok, dans sa panière, près
de la télévision, et se lover contre lui.
« C’est pour ça que vous avez entamé ce voyage ?
— Oui. »
Ils se taisent tous les deux. La télévision tourne toujours, produisant un
bruit de fond.
« Vous allez finir par repartir alors ? »
Elle relève la tête vers lui et il peut voir ses yeux bleus étrangement
humides.
« Oui. On va finir par repartir… Pas tout de suite mais un de ces
jours. »
Elle hoche la tête. Du bout de ses doigts fripés, elle joue avec un fil qui
dépasse de sa robe, tire dessus, l’entortille.
« Vous pourrez revenir pour l’hiver… Quand il fera trop froid pour
continuer en camping-car ou en tente, vous pourrez revenir ici. »
C’est une perspective qui lui met un peu de baume au cœur. Il hoche la
tête.
« C’est une très bonne idée.
— Tu en parleras à Joanne…
— Je suis sûr qu’elle en sera ravie.
— Moi aussi, j’en serai ravie. »
Ils échangent un petit sourire. À la télévision, l’émission du soir
débute. Il est question de gagner dix mille euros en répondant à une série
de dix questions. Myrtille se laisse distraire quelques secondes avant de
tourner son visage vers lui.
« Vous dînez avec nous ce soir ? » demande-t-il.
Il ne lui laisse pas le temps de refuser :
« Je vais cuisiner. Et je vous invite à dîner au studio. Je viendrai vous
chercher au bas des escaliers à dix-neuf heures trente. Tenez-vous
prête. »
Le sourire de Myrtille vaut toutes les larmes du monde.
Émile a fait cramer les lasagnes au bœuf mais Joanne a dit qu’elle
rattraperait ça, qu’il pouvait aller à la douche. Il lui a fait un plat spécial
sans viande. Un mini plat de lasagnes aux légumes et au pesto. Elle avait
l’air contente.
« Va te doucher, il est déjà dix-neuf heures, a-t-elle dit. Je récupère tes
lasagnes. »
« Oh… Dites, Myrtille, vous avez sorti le rouge à lèvres et le châle ! »
Elle l’attend au bas des escaliers, dans une véritable tenue de soirée.
Robe noire, châle mauve, boucles d’oreilles en or. Elle a peint ses lèvres
en rouge carmin. Elle est drôlement élégante. Elle ne se laisse pas
démonter, elle réplique :
« Où est passée ta barbe ? »
Joanne a eu la même réaction en le voyant sortir de la salle de bains.
De façon plus mesurée. Elle a lâché un :
« Oh, tu as… tu as rasé ta barbe. »
Il ne sait pas vraiment pourquoi il a fait ça. Il a commencé à la laisser
pousser il y a un an. Après le départ de Laura, comme pour pouvoir se cacher, dissimuler son visage, se protéger. Mais ce soir il s’est regardé
dans le miroir et a réalisé que ces derniers temps, à cause de leurs
escapades, il l’avait négligée. Elle avait envahi une bonne partie de son
visage et c’en était trop. Il a commencé à tailler. Dans l’idée, il voulait
juste la rafraîchir mais il n’a plus réussi à s’arrêter. Il a tout enlevé et il a
redécouvert son visage. Il s’est senti nu et vulnérable mais beaucoup plus
jeune aussi. Moins triste. Il a l’air tout neuf comme ça, plus pétillant. Les
yeux de Joanne se sont agrandis quand elle l’a vu.
Il lui a demandé :
« Tu aimes ? ».
Elle a hoché la tête et il a décelé quelque chose de flatteur dans son
regard, qui l’a fait un peu rougir.
« Oui, Myrtille, j’ai tout coupé, répond-il en descendant les dernières
marches pour la rejoindre. Je suis un homme neuf.
— Un homme marié », réplique-t-elle avec un sourire.
Il arrive à son niveau, au bas des marches, et lui tend le bras :
« Vous permettez ? »
Myrtille rit comme une jeune fille.
« Vous avez de belles manières, jeune homme.
— Toujours ! »
Il la sent s’appuyer sur son bras. Elle a des difficultés à monter les
marches. Quoi qu’elle en dise, quoi qu’elle laisse paraître, elle est une
vieille dame épuisée par la vie. Ils s’arrêtent à mi-chemin dans les
escaliers car elle est essoufflée.
« C’est moche de vieillir, dit-elle en suffoquant.
— J’imagine.
— Enfin, j’ai toute ma tête. Ç’aurait été ma plus grande frayeur, de
perdre la boule. »
Elle s’interrompt, mortifiée, en réalisant ce qu’elle est en train de lui
dire. Il coupe court à cet instant de gêne :
« Je suis totalement d’accord avec vous ! »
Ils reprennent leur progression dans les escaliers.
Émile a dressé la table, Joanne a mis la radio. Le jazz emplit le studio.
Canaille et Pok se lancent dans une course-poursuite entre le canapé et le
plan de travail, se prenant dans les pieds d’Émile. Myrtille est installée
dans le canapé, son châle sur les épaules, un verre de champagne à la
main (un reste de la veille). Elle semble ravie d’être ici. Elle ne fait que
glousser, comme une jeune fille. Joanne est assise à côté d’elle. Elle est
en noir, comme à son habitude, mais Myrtille lui a prêté un authentique
peigne d’époque, doré, orné d’une améthyste violette, qu’elle a accroché
dans ses cheveux emmêlés. C’est un objet vieillot mais il va
merveilleusement bien à Joanne car elle est une fille sans époque, qui
pourrait aussi bien venir tout droit des années 1930. Émile songe que
Myrtille l’a fait exprès pour remettre un peu de couleurs et de lumière sur
le visage de Joanne. Elle a remarqué pour le noir. Elle l’a dit, tout à
l’heure, en parlant de la robe de mariée et de la tresse. Je voulais égayer
un peu son visage. Elle se cache toujours sous du noir.
C’est réussi. Joanne paraît plus jeune ce soir, comme lui sans sa barbe.
« À table ! » lance-t-il en déposant le plat brûlant de lasagnes.
Les deux femmes continuent cependant de chuchoter et de rire tout
bas. Émile les observe du coin de l’œil, amusé. Voir Joanne rire reste
encore aujourd’hui un émerveillement. Peut-être qu’un jour, dans
quelques mois, ce sera devenu habituel, qu’il ne remarquera même plus.
Ce serait bon signe mais ce serait triste en même temps, de ne plus s’en
émerveiller… Il se racle la gorge et répète :
« À table ! »
Myrtille redevient une véritable jeune fille pendant le repas. Légère,
bavarde, elle a le rire facile et des tonnes d’anecdotes à raconter sur le
village. Ils entament le dessert, constitué d’une salade de fraises, quand
elle interroge, soudain sérieuse :
« Et Pok alors ?
— Quoi Pok ?
— Joanne a dit qu’elle s’occuperait de lui trouver une famille… »
Elle a un air soucieux. Joanne hésite à répondre. Elle consulte Émile
du regard, pour être certaine de pouvoir affirmer :
« On va l’adopter. »
Myrtille a du mal à y croire.
« Mais…
— Mais ?
— Vous avez dit que vous alliez repartir dans quelque temps… »
Joanne consulte de nouveau Émile du regard et il hoche la tête en
souriant.
« On l’emmènera dans le camping-car », déclare-t-elle.
Les yeux de Myrtille se mettent à briller.
« C’est vrai ?
— Oui c’est vrai !
— Vous ne l’abandonnerez pas ?
— Non ! » s’offusque Joanne.
Émile rétorque :
« On a un livret de famille, maintenant, Myrtille ! »
La vieille dame secoue la tête, sans comprendre.
« On est aptes à adopter un chaton, je crois… »
Ils se mettent à rire tous les trois. C’est une très belle soirée. Le jazz, le
goût acidulé des fraises dans la bouche, les traces de sauce tomate au
bord des lèvres de Myrtille, le peigne ancien dans les cheveux de Joanne,
et puis leurs sourires, à tous les trois. C’est vraiment une très belle soirée.
2 septembre
Maman,
Je t’écris avec une grande nouvelle. Depuis deux jours, je suis un homme marié. Ne fais
pas ces grands yeux en te prenant la tête entre les mains. Non, je ne suis pas devenu dingue. Joanne est une fille très bien qui a promis de respecter ma volonté et de ne jamais me reconduire à ce centre d’essai clinique. Oui, je l’admets, c’est pour ça qu’on l’a fait, mais ça ne change rien au fait que je suis un homme marié.
Désormais, quoi qu’il arrive, Joanne sera ma seule responsable légale. Plus aucun hôpital
ne vous embêtera plus avec mes malaises et mes pertes de mémoire. Je sais que ça n’était pas
ce que vous souhaitiez mais c’est ce que je souhaite et je suis un grand garçon maintenant. J’ai vingt-six ans et je suis marié. En prime je vais mourir dans deux ans, je peux au moins décider de ce que sera ma vie pendant ces deux dernières années.
Marjorie a dû recevoir une lettre de ma part qu’elle t’a fait lire (en tout cas je le lui avais
demandé). Je te ferai parvenir celle-ci dès que je le pourrai mais ce sera la dernière. Désormais, je continuerai de vous écrire régulièrement mais dans un petit carnet noir que je garderai précieusement avec moi. Joanne s’est engagée à vous le remettre quand je ne serai plus là. Ça n’est pas que je ne veux plus vous donner de nouvelles au fil de l’eau mais l’envoi de ces lettres est devenu un véritable périple (si je veux m’assurer de rester caché). De plus, j’ose espérer que ces deux dernières lettres vous auront rassurés et prouvé que je suis heureux et que je vis la vie qui me convient.
En attendant de recevoir mon carnet noir, et mes prochains écrits, essayez autant que vous
le pouvez de me pardonner et de ne pas m’en vouloir pour ce que je vous inflige. Ma fuite et ma requête sont égoïstes mais pas moins que votre volonté de vouloir me garder sénile et prisonnier près de vous. Je vous ai pardonné. J’espère que vous saurez faire preuve de la même indulgence envers moi. Je vous aime et c’est pour la vie. Ces deux années loin de vous n’y changeront rien. Au contraire… On dit que c’est en s’éloignant des personnes qu’on réalise l’amour qu’on leur porte. Considérons cela comme une chance.
Maman, papa, pour terminer sur une note plus douce, sachez que j’ai été un beau marié
(enfin je crois). Vous auriez été fiers de moi. Je n’avais pas rasé ma barbe mais j’avais mis une chemise blanche et je ne faisais pas le fier devant le maire. Joanne était belle. Je suis déçu de savoir que vous ne la connaîtrez jamais. Elle est de ces rencontres qu’on ne fait qu’une fois dans sa vie. Elle portait une de ces vieilles robes de mariée d’époque, avec beaucoup de dentelle, ces robes qui recouvrent les bras jusqu’aux poignets. Myrtille (une vieille dame chez qui on habite en ce moment) lui avait fait une jolie tresse. Il ne lui manquait que le voile pour ressembler à une vraie mariée. Et des chaussures convenables !
Maman, papa, je vous embrasse. Vous n’êtes jamais loin. Vous êtes toujours auprès de moi,
où que je sois. N’en doutez pas.
Votre fils, Émile
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