Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 32 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Épilogue

 

 

C’est une journée d’été orageuse et grise. Le ciel est bas. L’air et lourd.

La pluie menace de tomber. La foule est dense sur le parvis de l’église

Notre-Dame-des-Victoires. Une foule compacte qui continue de grossir.

Joseph disait toujours à Joanne : « Pour connaître l’âge du mort, compte

le nombre de personnes présentes à son enterrement. Plus il y a de

monde, plus il est jeune. » Joanne avait demandé ce qui expliquait cette

absurde théorie et Joseph avait répondu en haussant les épaules :

« Un enterrement de vieux, ça n’émeut pas grand-monde. On ne s’y

déplace pas. »

Joanne, du haut de ses neuf ans, avait répliqué :

« C’est faux ça ! »

Joseph avait haussé de nouveau les épaules.

« Alors je te donne une autre raison. Les amis des vieux sont déjà

vieux… ou morts. »

En cette matinée du 20 juin, la foule ne ment pas. C’est un jeune

homme qui est décédé. Il y a des familles avec des nouveau-nés sur le

parvis mais aussi beaucoup de jeunes gens qui semblent à peine sortis de

l’université. Des amis.

Joanne est arrivée sur Roanne par le train, en début de matinée. Elle a

dû se lever à l’aube. À quatre heures du matin. Elle n’a pas réussi à

dormir sur le trajet et une fois à la gare, elle a dû affronter les cartes

incompréhensibles du réseau de bus de Roanne, avant de se tromper deux

fois de ligne. Elle songe qu’elle n’a jamais été habituée à la ville, mais

que ces douze mois en marge de la civilisation, au cœur des Pyrénées, ont

terminé de la rendre totalement inadaptée à la vie citadine.

Les cloches sonnent, annonçant le début imminent de la cérémonie. La

foule se presse à l’intérieur. Joanne reste en retrait, sur le trottoir d’en

face, à une bonne centaine de mètres de l’église. Elle entrera quand tous

les gens auront pris place à l’intérieur. Elle se sent étrangère en ces lieux.

Plus de cent personnes sont venues dire adieu à Émile. Plus de cent

personnes qui l’ont connu, côtoyé, aimé. Pourtant, c’est avec elle,

inconnue entre tous, qu’il a choisi de mourir.

 

La foule est entrée dans l’église et elle se glisse par l’entrebâillement

de la lourde porte en bois juste avant qu’elle ne se referme. Il reste une

place au dernier rang. Elle s’y assied tandis qu’au premier rang, un

mouvement se fait sentir. Un homme et une femme, accompagnés d’un

garçonnet viennent de se lever pour saluer une jeune femme retardataire.

La mère du petit a les cheveux blonds et frisés et un air sérieux. Le père a

les yeux rouges et les épaules basses. Il semble éploré. Ce devait être un

très bon ami d’Émile. Peut-être Renaud. Ils échangent quelques mots

avec la jeune femme brune qui vient d’arriver. Elle a de longs cheveux

bruns et parfaitement lisses qui descendent jusqu’au milieu de son dos,

des lèvres rondes, et deux petites perles accrochées aux oreilles. Elle est

belle mais d’une beauté assumée, presque insolente. Pourtant, ce matin

elle a le visage un peu vide et les yeux égarés.

Un raclement de gorge profond annonce l’arrivée du prêtre qui dirige

la cérémonie. Les trois adultes s’empressent de s’asseoir. Le silence

devient encore plus total dans l’église.

 

Joanne n’écoute pas vraiment les mots qui sont prononcés. Elle

regarde l’urne argentée, posée sur l’autel. Elle regarde les personnes qui

se lèvent, l’une après l’autre, pour lire un passage de la Bible ou conter

les louanges d’Émile. Parmi eux il y a l’ami éploré, que Joanne avait

soupçonné être Renaud. Elle ne s’y est pas trompée. Elle laisse son

regard vagabonder sur la foule, encore. Elle devine Marjorie, derrière le visage pâle et les ondulations brunes. Elle devine le père et la mère, à

leurs dos courbés et lourds, au premier rang. Les bébés dans les

poussettes sont silencieux.

Un murmure parcourt la foule lorsque la mère s’avance devant l’autel,

avec un carnet noir à la reliure en cuir. Joanne se redresse. Elle attrape

quelques mots du prêtre, à propos du voyage en montagne entrepris par

Émile avant son grand départ, un voyage qui l’aurait rapproché de Dieu.

Joanne fronce les sourcils. La voix éraillée de la mère d’Émile s’élève.

Le passage lu est court. Il laisse la foule pleine d’interrogations sur ce

voyage dont personne ne sait rien. Joanne se terre d’instinct sur son banc.

Je vais bientôt mourir et je ne me suis jamais senti aussi en paix avec moi-même. Je porte

un nouveau regard sur moi, sur le jeune homme un peu stupide que j’ai été, mais ce regard est bienveillant. Je me sens grandi grâce à ces quelques mois. Je me sens élevé.

 

La voix meurt dans l’église au milieu des reniflements et des

bruissements de mouchoirs. Quand le prêtre reprend la parole, la femme

blonde aux cheveux frisés, la compagne de Renaud, sort de l’église pour

faire taire le garçonnet qui s’est mis à pleurer. Joanne se glisse derrière

elle, par la lourde porte de bois, et se retrouve sur le parvis de l’église.

L’air s’est encore alourdi. Elle traverse la route et s’assied plus loin, sur

le trottoir d’en face, sur une petite marche menant à un appartement. De

là, elle a une vue sur la sortie de l’église et elle pourra suivre la

procession de loin, jusqu’au cimetière. Elle ne sait pas ce que les parents

d’Émile ont prévu de faire de ses cendres mais elle suppose qu’ils les

entreposeront sur une sépulture, au cimetière.

Elle lève les yeux vers le ciel. Il est opaque et gris. On ne distingue ni

nuages, ni traînées, ni rides. Aucun mouvement. Elle songe que Tom et

Émile n’ont pas fait leur travail aujourd’hui. Ils ont été bien fainéants. Ils

sont probablement trop occupés à faire connaissance. Ils n’ont que faire

de cette cérémonie impersonnelle. Peut-être Émile y jette-t-il un coup

d’œil, distraitement, tout en terminant une partie de Scrabble. Il avait une

revanche à prendre, il y a six mois…

Elle laisse son regard se perdre dans ce ciel bas et cotonneux. Elle

songe qu’elle aurait aimé une autre cérémonie. Quelques mots prononcés

dans un sous-bois, au pied des montagnes. Annie, Hippolyte, Sébastian,

les deux jeunes filles canadiennes, Isadora, Marico, Lucia, Pok… Des

bouquets de fleurs qu’ils auraient cueillis. Un livre jauni de citations

qu’ils auraient lu à voix haute. Un abri en brindilles, qu’ils auraient

construit et dissimulé sous la mousse épaisse des bois, pour accueillir

l’urne argentée.

Elle laisse un sourire tremblotant naître sur son visage. Elle laisse les

images de ce sous-bois, et de cette cérémonie, s’imprégner lentement

dans son esprit.

 

Ils ne sont plus qu’une vingtaine à suivre la procession qui conduit les

cendres d’Émile dans sa dernière demeure. Simplement la famille proche

et quelques amis. Renaud est là. Sa femme est restée en retrait, avec le

bébé qui pleure toujours. Joanne est loin derrière. Elle ne se sent pas

appartenir à ce cortège mais elle se doit d’accompagner Émile jusqu’au

bout.

L’urne argentée est déposée dans un minuscule caveau, recouvert

d’une plaque blanche. Joanne voit Mme Verger porter un mouchoir à sa

bouche pour étouffer un sanglot. Son mari passe un bras autour de ses

épaules.

Joanne serre au creux de sa main l’anneau d’Émile, cette fausse

alliance qu’elle lui avait achetée. Elle a eu le temps de la faire graver. À

l’intérieur de l’anneau en acier, se trouve une courte citation que Joseph

aimait à lui répéter. Un proverbe corse : Change de ciel, tu changeras

d’étoile. Ils forment un mince sillon, à l’intérieur de l’anneau.

Tout à l’heure, quand la foule se sera dispersée, Joanne viendra

déposer l’anneau sur la petite plaque blanche. Ou peut-être l’enterrera-t-

elle, à côté, pour éviter qu’un chat errant ne vienne l’emporter. Elle

attendra d’ici, cachée par les arbres, que tout le monde ait disparu.

Il a fallu presque une heure pour que la foule se disperse. C’est la pluie

qui a mis fin aux embrassades et aux échanges de condoléances, devant

la petite plaque. Les parents d’Émile, sa sœur, et son mari, ont quitté le

cimetière en dernier, sous un large parapluie noir.

Joanne apparaît enfin, semblant sortie du feuillage. Elle traverse l’allée

centrale sous la pluie. Elle a prévu son châle noir pour l’occasion et elle

le passe au-dessus de sa tête pour se protéger. L’anneau est dans sa main

moite. Arrivée devant la plaque blanche, déjà recouverte de fleurs et de

plaques commémoratives, elle s’agenouille sur l’herbe fraîche et elle

reprend doucement son souffle. La fatigue n’a jamais vraiment cessé.

Elle voit toujours des étoiles blanches danser devant ses yeux, de temps à

autre. Elle prend quelques secondes pour récupérer et elle se met à

creuser, à mains nues, la terre qui entoure la plaque blanche. La terre

colore ses doigts et s’infiltre sous ses ongles, de plus en plus noirs. La

pluie ruisselle sur ses bras. Elle porte brièvement l’anneau à ses lèvres,

avant de le déposer dans la terre et de l’ensevelir.

Quand elle se retourne, son cœur rate un battement et elle étouffe un

hoquet de surprise. Marjorie se trouve là, à quelques mètres d’elle, sous

un parapluie noir. Son visage est inondé de larmes mal séchées mais ses

yeux sont doux, quand elle demande :

« Vous êtes Joanne ? »

 

Elles gardent le silence en attendant que le serveur revienne avec leurs

commandes. Marjorie a pris un café et Joanne une infusion. Tout à

l’heure, dans le cimetière, alors qu’elles se faisaient face et que Marjorie

demandait : « Vous êtes Joanne ? », l’averse a redoublé d’intensité.

Joanne a juste eu le temps d’acquiescer avant que Marjorie l’abrite sous

son parapluie et déclare :

« Suivez-moi. Ne restez pas sous la pluie. Il y a un café en face. »

Joanne l’a suivie sans un mot, comme une automate, prise par surprise.

Marjorie a poussé la porte du petit café et Joanne s’y est engouffrée. Elles

se sont glissées entre les tables et ont pris place à l’une d’elles qui était libre, contre la vitre. La pluie a formé de jolies gouttelettes sur le verre.

Le serveur leur a sauté dessus, aussitôt assises, pour prendre leurs

commandes et elles n’ont pas eu le temps d’enlever leurs manteaux.

Marjorie est en train de le faire, tandis que Joanne essaie d’essuyer

discrètement ses mains pleines de terre sur sa robe noire. De temps en

temps, elles se lancent des regards intrigués, mais jamais en même temps,

et elles semblent penser que quelques secondes de silence leur sont

nécessaires pour rassembler leurs esprits. Le serveur ne revient pas. La

veste de Marjorie a été déposée soigneusement sur le dossier de sa

chaise, lissée du revers de la main. Le silence semble avoir duré assez

longtemps pour elle. Elle se lance :

« Je suis Marjorie. La sœur d’Émile. »

Joanne acquiesce, cachant ses mains noires sous la table.

« Mon frère m’avait prévenue que vous risqueriez de vous faire

discrète… Peut-être même de vous sauver avant tout le monde. »

Joanne a du mal à masquer sa surprise. Elle sent ses sourcils qui se

haussent et elle essaie de retrouver son impassibilité.

« Il nous a fait parvenir une lettre au mois de décembre avec de

nombreuses instructions… et cette information. »

Joanne se souvient de cette lettre. Il avait disparu un matin pour la

poster, et elle avait cru qu’il était parti définitivement, qu’il l’avait

abandonnée à Aas.

« C’est dans cette lettre qu’il nous a donné quelques indications pour

vous repérer aujourd’hui. Il était question d’un chapeau noir mais je vois

que vous ne l’avez pas aujourd’hui… »

Joanne acquiesce, l’air toujours dépassé. Marjorie lui adresse un

sourire pour tenter de la mettre à l’aise. C’est ce moment que choisit le

serveur pour revenir avec leurs commandes. Il dépose un expresso devant

Marjorie et un grand mug fumant devant Joanne. Marjorie attrape un

sachet de sucre au centre de la table et le déverse dans son café avec

application, avant de le touiller. Puis elle relève son visage vers Joanne.

« J’ai lu son carnet en une nuit. Je l’ai ouvert et j’ai été incapable de le

reposer avant l’aube. Vous savez que… »

Elle s’interrompt pour avaler une gorgée d’expresso et replante son

regard dans celui de Joanne.

« Vous savez qu’il n’y a pas un seul passage, un seul jour de son

journal de bord, où il ne parle pas de vous ? »

Joanne se trémousse, mal à l’aise. Elle est incapable de savoir que

répondre. Pourtant Marjorie poursuit, comme si elle n’attendait aucune

réponse.

« Le passage que nous avons sélectionné pour l’église faisait

volontairement exception. Nous ne voulions pas vous mettre mal à l’aise.

Nous savions que ce serait un moment difficile pour vous… Pourtant,

nous tenions à vous remercier pour ce geste que vous avez eu… l’appel à

mes parents… le tableau… Ma mère ne vous remerciera jamais assez.

Vous lui avez fait beaucoup de bien avec vos mots. Je voulais que vous le

sachiez. »

Quelques larmes roulent sur le visage de Marjorie et elle attrape une

serviette en papier au centre de la table, pour les éponger. Joanne ouvre la

bouche pour la première fois. Elle demande, d’une voix étranglée :

« Vous avez pu le voir… une dernière fois ? »

Marjorie renifle et range la serviette froissée dans sa poche.

« Moi non, mais mes parents ont pu passer une dernière nuit avec lui,

dans ce cabanon. »

Joanne repousse la boule qui obstrue sa gorge, pour pouvoir

demander :

« Il est parti le lendemain matin ? »

Marjorie hoche la tête.

« Il est parti à l’aube, dans la paix. Il paraît qu’il souriait. »

Les mots sortent de la bouche de Joanne, comme dans un souffle :

« Il disait que cet endroit était le paradis. »

Il leur faut quelques secondes pour ravaler leur émotion et essuyer les

larmes qui perlent au coin de leurs yeux. Pour s’y aider, Marjorie avale la fin de son expresso d’une traite.

« Vous l’avez vraiment rendu heureux », déclare-t-elle.

Joanne laisse quelques secondes filer, dans le café bruyant. La pluie

tape toujours aux carreaux. Son infusion est en train de refroidir alors elle

la porte à ses lèvres. Marjorie se tamponne les joues du bout de son pull

noir. Quand enfin, elle relève la tête, une drôle de lueur brille dans son

regard.

« Vous savez, j’ai une pièce chez moi, une pièce assez spacieuse… »

Joanne ne répond rien. Elle ne sait ce qu’elle est censée répondre. Elle

laisse Marjorie poursuivre.

« Je l’ai récemment aménagée selon des consignes très précises qu’on

m’a données. Une étagère que j’ai dû remplir de bouquins d’occasion,

achetés sur une brocante, une petite table basse avec des poufs en osier,

sur laquelle j’ai placé une jolie théière d’époque avec une collection

impressionnante de thés d’Orient, d’Inde, de Chine… »

L’incompréhension gagne le visage de Joanne, mais Marjorie poursuit.

« Une litière pour chat ainsi qu’un garde-manger complet pour félin…

Près de la fenêtre, on m’a demandé de placer un chevalet. Dans l’armoire

tout près, j’ai entreposé une série de toiles vierges, qu’on m’a fait acheter,

ainsi qu’un lot de quinze tubes de peinture et le nécessaire à pinceaux. »

Elle voit la bouche de Joanne qui s’arrondit. Elle continue son

énumération :

« Un vieux poste de radio vintage se trouve sur la table de chevet, près

du lit. On m’a demandé d’y déposer, au-dessus, la compilation complète

de Miles Davis, de Louis Armstrong, d’Ella Fitzgerald et de tous les

grands jazzmen que je pourrais trouver chez le disquaire. J’en ai trouvé

une bonne dizaine. Après ça, j’ai été acheté une petite jardinière pour

fenêtre, un sac de terreau et… et le bougre m’a fait parcourir le rayon

jardinerie pour dénicher des graines de fuchsias, de bégonias, de basilic

et de romarin. »

Joanne a compris. Sa bouche est ouverte, bien ronde. Les larmes ont

recommencé à couler sur son visage.

« C’est lui ? » murmure-t-elle.

Marjorie acquiesce avec un sourire plein de tendresse.

« Oui c’est lui. Cela faisait aussi l’objet de sa dernière lettre. Trois

pages d’instructions. »

Elles sourient toutes les deux, entre le voile de leurs larmes. Quand

leur sourire s’évanouit, tout doucement, Marjorie prend un air plus grave.

« Il ne voulait pas que vous vous retrouviez toute seule. Il savait que

j’avais cette pièce vide et inutilisée… Il savait que je vous accueillerais

volontiers. »

Joanne veut dire quelque chose mais Marjorie l’en empêche en

continuant très vite :

« Il m’a prévenue que vous risqueriez de refuser. Il m’a dit de vous

dire que vous n’êtes pas obligée de vous y installer définitivement, que

vous pouvez juste y passer quelques jours… Ou vous en servir comme

résidence de vacances. »

Joanne ne parvient pas à sourire. Elle bredouille, mal à l’aise :

« Je suis vraiment navrée que vous ayez dû vous donner tant de

mal… »

Marjorie sourit et ses yeux noisette pétillent.

« Pour tout vous dire, ça m’a beaucoup amusée. »

Pourtant, Joanne reste embarrassée.

« Je… J’ai ce petit terrain à Lescun, dans cet éco-hameau… Je suis

engagée dans le projet de permaculture… Et puis Pok va devenir papa…

Je veux dire… Mon chat va avoir des petits prochainement. Je… Je crois

que je ne peux pas accepter votre proposition… Je… Je ne suis pas une

citadine, vous savez. »

Marjorie ne semble pas vexée le moins du monde. Elle paraissait

s’attendre exactement à ce genre de réaction.

« Je comprends, Joanne. Mais soyez rassurée, il vous reste l’option

résidence de vacances. Mes parents et moi serions ravis de vous

rencontrer plus officiellement, un de ces jours… »

La bouche de Marjorie continue de bouger mais plus aucun son ne

franchit ses lèvres. De l’autre côté de la table, Joanne vient enfin

d’enlever le châle qui enroulait son cou, ses épaules et son buste tout

entier. Elle le dépose lentement sur la table, à côté de sa tasse fumante.

Les yeux de Marjorie ne peuvent plus quitter ce qu’elle voit. Elle porte

une main à sa bouche, se renverse contre le dossier de sa chaise. Le

visage de Joanne, en face, reste serein.

« C’est… »

Marjorie ne parvient pas à parler. Elle tente de nouveau de formuler

une phrase.

« Émile… ? »

Joanne acquiesce. Elle voit de nouvelles larmes inonder le visage de

Marjorie, recouvrir sa main, toujours plaquée sur sa bouche.

« Il… Il le savait ? »

Les yeux de Joanne se teintent d’une ombre de tristesse.

« Non. Il était déjà ailleurs depuis un certain temps. »

De l’autre côté de la table, Marjorie pleure à chaudes larmes. Des

larmes de bonheur cette fois. Des larmes d’incrédulité.

« Ça alors… Vous… Vous allez faire pleurer toute la famille ! »

Les mains de Joanne se posent en douceur sur la bosse qui grossit,

sous sa robe noire. Sur ce petit être qu’elle sent enfin bouger, qui s’est

implanté en elle un beau jour de neige, dans la vallée d’Aas, à la veille du

réveillon de Noël. Cette petite chose qui l’a rendue si faible ces derniers

mois et qui la rend si forte maintenant.

Marjorie pleure. Joanne pleure à son tour, dans le café bruyant. Elle

songe que c’en est fini, que la malédiction est rompue maintenant. Elle

en a bien assez des garçons qui disparaissent.

« Vous savez ce que c’est ? » demande Marjorie en attrapant une

nouvelle serviette en papier pour se tamponner les yeux.

Joanne acquiesce.

« Une petite fille. »

Marjorie sourit au milieu des larmes. Elle répète, émue :

« Une petite fille ?

— Une petite Opale. La plus précieuse de toutes les pierres. »

La pluie s’arrête tout doucement de tomber, au-dehors. Une buée a

envahi la vitre. Dans la rue, un enfant s’amuse à y dessiner un soleil. Ni

Joanne, ni Marjorie ne voient l’éclaircie qui se dessine au-dehors. Cette

jolie teinte bleu-ambrée que prend le ciel. Plus tard, elles le verront. Plus

tard, quand elles sortiront du café. Marjorie poussera un soupir d’aise en

fermant à demi les yeux. Joanne sourira. Elle murmurera quelques mots.

Je commençais à m’impatienter…

Mais pour l’instant, elles sont toujours dans ce café et Marjorie

déclare, en rangeant le mouchoir dans sa poche :

« Je crois que… Je crois que je vais avoir besoin de passer un coup de

plumeau dans votre résidence de vacances… Et que je ferais bien

d’aérer. »

Joanne reste impassible, de l’autre côté de la table, les mains posées

sur son ventre.

« Vous restez avec nous ce soir ? »

Elle réfléchit quelques secondes. Isadora veille sur Pok et la chatte

tigrée, à Lescun. Elle a prédit que la naissance n’aurait pas lieu avant un

mois. Rien ne la presse à rentrer aujourd’hui.

« D’accord, acquiesce Joanne. Mais je dois vous prévenir… »

Marjorie fronce les sourcils, inquiète.

« … Oui ?

— Pour le dîner… »

Marjorie attend, penchée en avant. Joanne esquisse un sourire gêné.

« Je ne mange pas de viande. »

 

« Chaque jour porte en lui l’Éternité. »

Paulo Coelho, L’Alchimiste

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Notes

1. Jean Ethier-Blais.

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Notes

1. Jean-René Huguenin.

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