Tout le bleu du ciel
Épilogue
C’est une journée d’été orageuse et grise. Le ciel est bas. L’air et lourd.
La pluie menace de tomber. La foule est dense sur le parvis de l’église
Notre-Dame-des-Victoires. Une foule compacte qui continue de grossir.
Joseph disait toujours à Joanne : « Pour connaître l’âge du mort, compte
le nombre de personnes présentes à son enterrement. Plus il y a de
monde, plus il est jeune. » Joanne avait demandé ce qui expliquait cette
absurde théorie et Joseph avait répondu en haussant les épaules :
« Un enterrement de vieux, ça n’émeut pas grand-monde. On ne s’y
déplace pas. »
Joanne, du haut de ses neuf ans, avait répliqué :
« C’est faux ça ! »
Joseph avait haussé de nouveau les épaules.
« Alors je te donne une autre raison. Les amis des vieux sont déjà
vieux… ou morts. »
En cette matinée du 20 juin, la foule ne ment pas. C’est un jeune
homme qui est décédé. Il y a des familles avec des nouveau-nés sur le
parvis mais aussi beaucoup de jeunes gens qui semblent à peine sortis de
l’université. Des amis.
Joanne est arrivée sur Roanne par le train, en début de matinée. Elle a
dû se lever à l’aube. À quatre heures du matin. Elle n’a pas réussi à
dormir sur le trajet et une fois à la gare, elle a dû affronter les cartes
incompréhensibles du réseau de bus de Roanne, avant de se tromper deux
fois de ligne. Elle songe qu’elle n’a jamais été habituée à la ville, mais
que ces douze mois en marge de la civilisation, au cœur des Pyrénées, ont
terminé de la rendre totalement inadaptée à la vie citadine.
Les cloches sonnent, annonçant le début imminent de la cérémonie. La
foule se presse à l’intérieur. Joanne reste en retrait, sur le trottoir d’en
face, à une bonne centaine de mètres de l’église. Elle entrera quand tous
les gens auront pris place à l’intérieur. Elle se sent étrangère en ces lieux.
Plus de cent personnes sont venues dire adieu à Émile. Plus de cent
personnes qui l’ont connu, côtoyé, aimé. Pourtant, c’est avec elle,
inconnue entre tous, qu’il a choisi de mourir.
La foule est entrée dans l’église et elle se glisse par l’entrebâillement
de la lourde porte en bois juste avant qu’elle ne se referme. Il reste une
place au dernier rang. Elle s’y assied tandis qu’au premier rang, un
mouvement se fait sentir. Un homme et une femme, accompagnés d’un
garçonnet viennent de se lever pour saluer une jeune femme retardataire.
La mère du petit a les cheveux blonds et frisés et un air sérieux. Le père a
les yeux rouges et les épaules basses. Il semble éploré. Ce devait être un
très bon ami d’Émile. Peut-être Renaud. Ils échangent quelques mots
avec la jeune femme brune qui vient d’arriver. Elle a de longs cheveux
bruns et parfaitement lisses qui descendent jusqu’au milieu de son dos,
des lèvres rondes, et deux petites perles accrochées aux oreilles. Elle est
belle mais d’une beauté assumée, presque insolente. Pourtant, ce matin
elle a le visage un peu vide et les yeux égarés.
Un raclement de gorge profond annonce l’arrivée du prêtre qui dirige
la cérémonie. Les trois adultes s’empressent de s’asseoir. Le silence
devient encore plus total dans l’église.
Joanne n’écoute pas vraiment les mots qui sont prononcés. Elle
regarde l’urne argentée, posée sur l’autel. Elle regarde les personnes qui
se lèvent, l’une après l’autre, pour lire un passage de la Bible ou conter
les louanges d’Émile. Parmi eux il y a l’ami éploré, que Joanne avait
soupçonné être Renaud. Elle ne s’y est pas trompée. Elle laisse son
regard vagabonder sur la foule, encore. Elle devine Marjorie, derrière le visage pâle et les ondulations brunes. Elle devine le père et la mère, à
leurs dos courbés et lourds, au premier rang. Les bébés dans les
poussettes sont silencieux.
Un murmure parcourt la foule lorsque la mère s’avance devant l’autel,
avec un carnet noir à la reliure en cuir. Joanne se redresse. Elle attrape
quelques mots du prêtre, à propos du voyage en montagne entrepris par
Émile avant son grand départ, un voyage qui l’aurait rapproché de Dieu.
Joanne fronce les sourcils. La voix éraillée de la mère d’Émile s’élève.
Le passage lu est court. Il laisse la foule pleine d’interrogations sur ce
voyage dont personne ne sait rien. Joanne se terre d’instinct sur son banc.
Je vais bientôt mourir et je ne me suis jamais senti aussi en paix avec moi-même. Je porte
un nouveau regard sur moi, sur le jeune homme un peu stupide que j’ai été, mais ce regard est bienveillant. Je me sens grandi grâce à ces quelques mois. Je me sens élevé.
La voix meurt dans l’église au milieu des reniflements et des
bruissements de mouchoirs. Quand le prêtre reprend la parole, la femme
blonde aux cheveux frisés, la compagne de Renaud, sort de l’église pour
faire taire le garçonnet qui s’est mis à pleurer. Joanne se glisse derrière
elle, par la lourde porte de bois, et se retrouve sur le parvis de l’église.
L’air s’est encore alourdi. Elle traverse la route et s’assied plus loin, sur
le trottoir d’en face, sur une petite marche menant à un appartement. De
là, elle a une vue sur la sortie de l’église et elle pourra suivre la
procession de loin, jusqu’au cimetière. Elle ne sait pas ce que les parents
d’Émile ont prévu de faire de ses cendres mais elle suppose qu’ils les
entreposeront sur une sépulture, au cimetière.
Elle lève les yeux vers le ciel. Il est opaque et gris. On ne distingue ni
nuages, ni traînées, ni rides. Aucun mouvement. Elle songe que Tom et
Émile n’ont pas fait leur travail aujourd’hui. Ils ont été bien fainéants. Ils
sont probablement trop occupés à faire connaissance. Ils n’ont que faire
de cette cérémonie impersonnelle. Peut-être Émile y jette-t-il un coup
d’œil, distraitement, tout en terminant une partie de Scrabble. Il avait une
revanche à prendre, il y a six mois…
Elle laisse son regard se perdre dans ce ciel bas et cotonneux. Elle
songe qu’elle aurait aimé une autre cérémonie. Quelques mots prononcés
dans un sous-bois, au pied des montagnes. Annie, Hippolyte, Sébastian,
les deux jeunes filles canadiennes, Isadora, Marico, Lucia, Pok… Des
bouquets de fleurs qu’ils auraient cueillis. Un livre jauni de citations
qu’ils auraient lu à voix haute. Un abri en brindilles, qu’ils auraient
construit et dissimulé sous la mousse épaisse des bois, pour accueillir
l’urne argentée.
Elle laisse un sourire tremblotant naître sur son visage. Elle laisse les
images de ce sous-bois, et de cette cérémonie, s’imprégner lentement
dans son esprit.
Ils ne sont plus qu’une vingtaine à suivre la procession qui conduit les
cendres d’Émile dans sa dernière demeure. Simplement la famille proche
et quelques amis. Renaud est là. Sa femme est restée en retrait, avec le
bébé qui pleure toujours. Joanne est loin derrière. Elle ne se sent pas
appartenir à ce cortège mais elle se doit d’accompagner Émile jusqu’au
bout.
L’urne argentée est déposée dans un minuscule caveau, recouvert
d’une plaque blanche. Joanne voit Mme Verger porter un mouchoir à sa
bouche pour étouffer un sanglot. Son mari passe un bras autour de ses
épaules.
Joanne serre au creux de sa main l’anneau d’Émile, cette fausse
alliance qu’elle lui avait achetée. Elle a eu le temps de la faire graver. À
l’intérieur de l’anneau en acier, se trouve une courte citation que Joseph
aimait à lui répéter. Un proverbe corse : Change de ciel, tu changeras
d’étoile. Ils forment un mince sillon, à l’intérieur de l’anneau.
Tout à l’heure, quand la foule se sera dispersée, Joanne viendra
déposer l’anneau sur la petite plaque blanche. Ou peut-être l’enterrera-t-
elle, à côté, pour éviter qu’un chat errant ne vienne l’emporter. Elle
attendra d’ici, cachée par les arbres, que tout le monde ait disparu.
Il a fallu presque une heure pour que la foule se disperse. C’est la pluie
qui a mis fin aux embrassades et aux échanges de condoléances, devant
la petite plaque. Les parents d’Émile, sa sœur, et son mari, ont quitté le
cimetière en dernier, sous un large parapluie noir.
Joanne apparaît enfin, semblant sortie du feuillage. Elle traverse l’allée
centrale sous la pluie. Elle a prévu son châle noir pour l’occasion et elle
le passe au-dessus de sa tête pour se protéger. L’anneau est dans sa main
moite. Arrivée devant la plaque blanche, déjà recouverte de fleurs et de
plaques commémoratives, elle s’agenouille sur l’herbe fraîche et elle
reprend doucement son souffle. La fatigue n’a jamais vraiment cessé.
Elle voit toujours des étoiles blanches danser devant ses yeux, de temps à
autre. Elle prend quelques secondes pour récupérer et elle se met à
creuser, à mains nues, la terre qui entoure la plaque blanche. La terre
colore ses doigts et s’infiltre sous ses ongles, de plus en plus noirs. La
pluie ruisselle sur ses bras. Elle porte brièvement l’anneau à ses lèvres,
avant de le déposer dans la terre et de l’ensevelir.
Quand elle se retourne, son cœur rate un battement et elle étouffe un
hoquet de surprise. Marjorie se trouve là, à quelques mètres d’elle, sous
un parapluie noir. Son visage est inondé de larmes mal séchées mais ses
yeux sont doux, quand elle demande :
« Vous êtes Joanne ? »
Elles gardent le silence en attendant que le serveur revienne avec leurs
commandes. Marjorie a pris un café et Joanne une infusion. Tout à
l’heure, dans le cimetière, alors qu’elles se faisaient face et que Marjorie
demandait : « Vous êtes Joanne ? », l’averse a redoublé d’intensité.
Joanne a juste eu le temps d’acquiescer avant que Marjorie l’abrite sous
son parapluie et déclare :
« Suivez-moi. Ne restez pas sous la pluie. Il y a un café en face. »
Joanne l’a suivie sans un mot, comme une automate, prise par surprise.
Marjorie a poussé la porte du petit café et Joanne s’y est engouffrée. Elles
se sont glissées entre les tables et ont pris place à l’une d’elles qui était libre, contre la vitre. La pluie a formé de jolies gouttelettes sur le verre.
Le serveur leur a sauté dessus, aussitôt assises, pour prendre leurs
commandes et elles n’ont pas eu le temps d’enlever leurs manteaux.
Marjorie est en train de le faire, tandis que Joanne essaie d’essuyer
discrètement ses mains pleines de terre sur sa robe noire. De temps en
temps, elles se lancent des regards intrigués, mais jamais en même temps,
et elles semblent penser que quelques secondes de silence leur sont
nécessaires pour rassembler leurs esprits. Le serveur ne revient pas. La
veste de Marjorie a été déposée soigneusement sur le dossier de sa
chaise, lissée du revers de la main. Le silence semble avoir duré assez
longtemps pour elle. Elle se lance :
« Je suis Marjorie. La sœur d’Émile. »
Joanne acquiesce, cachant ses mains noires sous la table.
« Mon frère m’avait prévenue que vous risqueriez de vous faire
discrète… Peut-être même de vous sauver avant tout le monde. »
Joanne a du mal à masquer sa surprise. Elle sent ses sourcils qui se
haussent et elle essaie de retrouver son impassibilité.
« Il nous a fait parvenir une lettre au mois de décembre avec de
nombreuses instructions… et cette information. »
Joanne se souvient de cette lettre. Il avait disparu un matin pour la
poster, et elle avait cru qu’il était parti définitivement, qu’il l’avait
abandonnée à Aas.
« C’est dans cette lettre qu’il nous a donné quelques indications pour
vous repérer aujourd’hui. Il était question d’un chapeau noir mais je vois
que vous ne l’avez pas aujourd’hui… »
Joanne acquiesce, l’air toujours dépassé. Marjorie lui adresse un
sourire pour tenter de la mettre à l’aise. C’est ce moment que choisit le
serveur pour revenir avec leurs commandes. Il dépose un expresso devant
Marjorie et un grand mug fumant devant Joanne. Marjorie attrape un
sachet de sucre au centre de la table et le déverse dans son café avec
application, avant de le touiller. Puis elle relève son visage vers Joanne.
« J’ai lu son carnet en une nuit. Je l’ai ouvert et j’ai été incapable de le
reposer avant l’aube. Vous savez que… »
Elle s’interrompt pour avaler une gorgée d’expresso et replante son
regard dans celui de Joanne.
« Vous savez qu’il n’y a pas un seul passage, un seul jour de son
journal de bord, où il ne parle pas de vous ? »
Joanne se trémousse, mal à l’aise. Elle est incapable de savoir que
répondre. Pourtant Marjorie poursuit, comme si elle n’attendait aucune
réponse.
« Le passage que nous avons sélectionné pour l’église faisait
volontairement exception. Nous ne voulions pas vous mettre mal à l’aise.
Nous savions que ce serait un moment difficile pour vous… Pourtant,
nous tenions à vous remercier pour ce geste que vous avez eu… l’appel à
mes parents… le tableau… Ma mère ne vous remerciera jamais assez.
Vous lui avez fait beaucoup de bien avec vos mots. Je voulais que vous le
sachiez. »
Quelques larmes roulent sur le visage de Marjorie et elle attrape une
serviette en papier au centre de la table, pour les éponger. Joanne ouvre la
bouche pour la première fois. Elle demande, d’une voix étranglée :
« Vous avez pu le voir… une dernière fois ? »
Marjorie renifle et range la serviette froissée dans sa poche.
« Moi non, mais mes parents ont pu passer une dernière nuit avec lui,
dans ce cabanon. »
Joanne repousse la boule qui obstrue sa gorge, pour pouvoir
demander :
« Il est parti le lendemain matin ? »
Marjorie hoche la tête.
« Il est parti à l’aube, dans la paix. Il paraît qu’il souriait. »
Les mots sortent de la bouche de Joanne, comme dans un souffle :
« Il disait que cet endroit était le paradis. »
Il leur faut quelques secondes pour ravaler leur émotion et essuyer les
larmes qui perlent au coin de leurs yeux. Pour s’y aider, Marjorie avale la fin de son expresso d’une traite.
« Vous l’avez vraiment rendu heureux », déclare-t-elle.
Joanne laisse quelques secondes filer, dans le café bruyant. La pluie
tape toujours aux carreaux. Son infusion est en train de refroidir alors elle
la porte à ses lèvres. Marjorie se tamponne les joues du bout de son pull
noir. Quand enfin, elle relève la tête, une drôle de lueur brille dans son
regard.
« Vous savez, j’ai une pièce chez moi, une pièce assez spacieuse… »
Joanne ne répond rien. Elle ne sait ce qu’elle est censée répondre. Elle
laisse Marjorie poursuivre.
« Je l’ai récemment aménagée selon des consignes très précises qu’on
m’a données. Une étagère que j’ai dû remplir de bouquins d’occasion,
achetés sur une brocante, une petite table basse avec des poufs en osier,
sur laquelle j’ai placé une jolie théière d’époque avec une collection
impressionnante de thés d’Orient, d’Inde, de Chine… »
L’incompréhension gagne le visage de Joanne, mais Marjorie poursuit.
« Une litière pour chat ainsi qu’un garde-manger complet pour félin…
Près de la fenêtre, on m’a demandé de placer un chevalet. Dans l’armoire
tout près, j’ai entreposé une série de toiles vierges, qu’on m’a fait acheter,
ainsi qu’un lot de quinze tubes de peinture et le nécessaire à pinceaux. »
Elle voit la bouche de Joanne qui s’arrondit. Elle continue son
énumération :
« Un vieux poste de radio vintage se trouve sur la table de chevet, près
du lit. On m’a demandé d’y déposer, au-dessus, la compilation complète
de Miles Davis, de Louis Armstrong, d’Ella Fitzgerald et de tous les
grands jazzmen que je pourrais trouver chez le disquaire. J’en ai trouvé
une bonne dizaine. Après ça, j’ai été acheté une petite jardinière pour
fenêtre, un sac de terreau et… et le bougre m’a fait parcourir le rayon
jardinerie pour dénicher des graines de fuchsias, de bégonias, de basilic
et de romarin. »
Joanne a compris. Sa bouche est ouverte, bien ronde. Les larmes ont
recommencé à couler sur son visage.
« C’est lui ? » murmure-t-elle.
Marjorie acquiesce avec un sourire plein de tendresse.
« Oui c’est lui. Cela faisait aussi l’objet de sa dernière lettre. Trois
pages d’instructions. »
Elles sourient toutes les deux, entre le voile de leurs larmes. Quand
leur sourire s’évanouit, tout doucement, Marjorie prend un air plus grave.
« Il ne voulait pas que vous vous retrouviez toute seule. Il savait que
j’avais cette pièce vide et inutilisée… Il savait que je vous accueillerais
volontiers. »
Joanne veut dire quelque chose mais Marjorie l’en empêche en
continuant très vite :
« Il m’a prévenue que vous risqueriez de refuser. Il m’a dit de vous
dire que vous n’êtes pas obligée de vous y installer définitivement, que
vous pouvez juste y passer quelques jours… Ou vous en servir comme
résidence de vacances. »
Joanne ne parvient pas à sourire. Elle bredouille, mal à l’aise :
« Je suis vraiment navrée que vous ayez dû vous donner tant de
mal… »
Marjorie sourit et ses yeux noisette pétillent.
« Pour tout vous dire, ça m’a beaucoup amusée. »
Pourtant, Joanne reste embarrassée.
« Je… J’ai ce petit terrain à Lescun, dans cet éco-hameau… Je suis
engagée dans le projet de permaculture… Et puis Pok va devenir papa…
Je veux dire… Mon chat va avoir des petits prochainement. Je… Je crois
que je ne peux pas accepter votre proposition… Je… Je ne suis pas une
citadine, vous savez. »
Marjorie ne semble pas vexée le moins du monde. Elle paraissait
s’attendre exactement à ce genre de réaction.
« Je comprends, Joanne. Mais soyez rassurée, il vous reste l’option
résidence de vacances. Mes parents et moi serions ravis de vous
rencontrer plus officiellement, un de ces jours… »
La bouche de Marjorie continue de bouger mais plus aucun son ne
franchit ses lèvres. De l’autre côté de la table, Joanne vient enfin
d’enlever le châle qui enroulait son cou, ses épaules et son buste tout
entier. Elle le dépose lentement sur la table, à côté de sa tasse fumante.
Les yeux de Marjorie ne peuvent plus quitter ce qu’elle voit. Elle porte
une main à sa bouche, se renverse contre le dossier de sa chaise. Le
visage de Joanne, en face, reste serein.
« C’est… »
Marjorie ne parvient pas à parler. Elle tente de nouveau de formuler
une phrase.
« Émile… ? »
Joanne acquiesce. Elle voit de nouvelles larmes inonder le visage de
Marjorie, recouvrir sa main, toujours plaquée sur sa bouche.
« Il… Il le savait ? »
Les yeux de Joanne se teintent d’une ombre de tristesse.
« Non. Il était déjà ailleurs depuis un certain temps. »
De l’autre côté de la table, Marjorie pleure à chaudes larmes. Des
larmes de bonheur cette fois. Des larmes d’incrédulité.
« Ça alors… Vous… Vous allez faire pleurer toute la famille ! »
Les mains de Joanne se posent en douceur sur la bosse qui grossit,
sous sa robe noire. Sur ce petit être qu’elle sent enfin bouger, qui s’est
implanté en elle un beau jour de neige, dans la vallée d’Aas, à la veille du
réveillon de Noël. Cette petite chose qui l’a rendue si faible ces derniers
mois et qui la rend si forte maintenant.
Marjorie pleure. Joanne pleure à son tour, dans le café bruyant. Elle
songe que c’en est fini, que la malédiction est rompue maintenant. Elle
en a bien assez des garçons qui disparaissent.
« Vous savez ce que c’est ? » demande Marjorie en attrapant une
nouvelle serviette en papier pour se tamponner les yeux.
Joanne acquiesce.
« Une petite fille. »
Marjorie sourit au milieu des larmes. Elle répète, émue :
« Une petite fille ?
— Une petite Opale. La plus précieuse de toutes les pierres. »
La pluie s’arrête tout doucement de tomber, au-dehors. Une buée a
envahi la vitre. Dans la rue, un enfant s’amuse à y dessiner un soleil. Ni
Joanne, ni Marjorie ne voient l’éclaircie qui se dessine au-dehors. Cette
jolie teinte bleu-ambrée que prend le ciel. Plus tard, elles le verront. Plus
tard, quand elles sortiront du café. Marjorie poussera un soupir d’aise en
fermant à demi les yeux. Joanne sourira. Elle murmurera quelques mots.
Je commençais à m’impatienter…
Mais pour l’instant, elles sont toujours dans ce café et Marjorie
déclare, en rangeant le mouchoir dans sa poche :
« Je crois que… Je crois que je vais avoir besoin de passer un coup de
plumeau dans votre résidence de vacances… Et que je ferais bien
d’aérer. »
Joanne reste impassible, de l’autre côté de la table, les mains posées
sur son ventre.
« Vous restez avec nous ce soir ? »
Elle réfléchit quelques secondes. Isadora veille sur Pok et la chatte
tigrée, à Lescun. Elle a prédit que la naissance n’aurait pas lieu avant un
mois. Rien ne la presse à rentrer aujourd’hui.
« D’accord, acquiesce Joanne. Mais je dois vous prévenir… »
Marjorie fronce les sourcils, inquiète.
« … Oui ?
— Pour le dîner… »
Marjorie attend, penchée en avant. Joanne esquisse un sourire gêné.
« Je ne mange pas de viande. »
« Chaque jour porte en lui l’Éternité. »
Paulo Coelho, L’Alchimiste
OceanofPDF.com
Notes
1. Jean Ethier-Blais.
OceanofPDF.com
Notes
1. Jean-René Huguenin.
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Tout le bleu du ciel
Mélissa Da Costa