Tout le bleu du ciel
Chapitre 17
17
Ils sont seuls sur l’aire de service de camping-car en ce début du mois
d’octobre. Les derniers vacanciers ont abandonné les routes et les
paysages pour un toit et des radiateurs bien chauds. Pour Joanne et
Émile, c’est justement le moment de repartir. Ils ont tourné une heure
dans les villages alentour d’Eus pour trouver une aire de service. Pok est
sagement installé sur la banquette en bas. Joanne est emmitouflée dans
un grand manteau noir. La question du chauffage commence à se poser.
« Un chauffage d’appoint à gaz ? » avance timidement Joanne.
Ils tiennent tous les deux le réservoir d’eau qui est en train de se
remplir lentement. Ils sont balayés par un vent frais.
« Oui… Comme ça, même si on n’a pas de raccordement électrique,
on ne mourra pas de froid. »
Ils ont convenu qu’ils ne passeraient pas l’hiver dans ce camping-car.
Seulement une partie de l’automne. Quand il fera trop froid, ils logeront
chez l’habitant. Ils passeront aussi probablement quelque temps chez
Myrtille. Elle a lourdement insisté là-dessus, au moment de leur dire au
revoir. Elle avait le regard bleu dur, comme pour ne surtout pas révéler la
tristesse qui l’étreignait.
« Je compte sur vous pour revenir me voir à Noël. »
Joanne lui a laissé son numéro de téléphone et elle a pris le sien. Ils ont
quitté la maisonnette en lui faisant de grands signes de mains. Pok était
dans les bras de Joanne. Canaille les a regardés partir le dos rond.
Ils s’attellent maintenant à vider le bac des toilettes chimiques. Ça
n’est pas le plus plaisant.
« Et il va nous falloir une nouvelle bouteille de gaz pour le réchaud…
Et faire quelques courses…
— On s’en occupe cet après-midi ? »
Ensuite ils seront prêts pour reprendre l’aventure.
Après une journée passée dans les grandes surfaces, à Prades, ils
reprennent la route encore plus chargés qu’ils ne l’étaient. Le
réfrigérateur est plein. Une petite caisse à litière a été achetée pour Pok
ainsi qu’une dizaine de sacs de croquettes et de litière d’avance. Joanne a
tenu à lui offrir une petite panière pour qu’il puisse y dormir au chaud. Ils
ont fait l’acquisition d’un chauffage d’appoint au gaz, portable, et de
bouteilles de gaz. Cette fois ils sont parés pour plusieurs semaines.
Ils reprennent la route alors que le tableau de bord indique déjà seize
heures. Ils n’ont pas vraiment d’idée du lieu où ils se rendent. Émile a
vaguement l’intention de repartir en direction des Pyrénées catalanes car
en se rendant à Eus, ils ont fini par s’en éloigner. Il se tourne quand
même vers Joanne, afin d’obtenir son approbation.
« On repart dans les Pyrénées catalanes ? »
Elle a déplié la grande carte sur ses genoux et elle ne lui répond pas
tout de suite car elle est concentrée.
« Joanne ?
— Oui ? »
Elle relève son visage vers lui et elle ne le laisse pas parler. Elle pointe
du doigt un point sur la carte.
« Regarde. On est là. »
Elle lui désigne Prades, la ville dans laquelle ils ont fait leurs courses.
« On est tout près de la mer. »
Elle fait glisser son doigt jusqu’à la côte méditerranéenne où l’on
trouve des petits points qui correspondent aux villes d’Argelès-sur-Mer et
de Collioure.
« Oui effectivement. On s’est pas mal déportés à l’est. »
Elle reste un instant silencieuse, refaisant le trajet Prades-Argelès-sur-
Mer du bout du doigt.
« On pourrait… »
Elle lève un regard plein d’appréhension vers lui.
« On pourrait faire un crochet par la mer ? »
Elle ajoute avec précipitation :
« Je n’ai jamais rien vu d’autre que la Manche. »
Il songe qu’il n’a rien vu venir. Une jeune fille est montée dans ce
camping-car avec ce regard absent et cette indifférence quant à son sort.
Quand il lui a dit « Pour l’itinéraire… On s’est pas mis d’accord », elle a
haussé les épaules et déclaré : « Ça n’a pas d’importance pour moi. » Ça
l’avait glacé d’effroi. Aujourd’hui cette même jeune fille se plonge avec
concentration dans la lecture de la carte et elle voudrait voir la mer. C’est
fantastique. Il ne sait pas si c’est lui qui a fait ça, qui a réussi à lui
redonner un peu de goût à la vie ou si c’est Myrtille, les montagnes, Pok,
les vieux clochers, les ruelles pavées…
« Bien sûr. »
Elle a l’air satisfaite. Elle replie la carte et la lisse sur ses genoux.
« On fonce tout droit alors ?
— Oui. »
Elle sourit en regardant la route.
Ils s’arrêtent dans une station-service au niveau de Perpignan afin de
refaire le plein. Joanne s’éclipse aux toilettes. Le plein est terminé.
Joanne n’est toujours pas revenue alors Émile finit par gagner l’intérieur
de la station-service pour s’acheter un café. Il est déjà dix-sept heures. La
journée a filé à toute allure. Il fera peut-être nuit quand ils atteindront la
côte.
Il s’approche du distributeur de café en fouillant dans sa poche de jean,
à la recherche de monnaie. Une fois que les pièces ont été introduites
dans le distributeur et que son café coule dans le gobelet, il relève la tête
car il reconnaît la voix de Joanne. Elle est à trois mètres de lui, en compagnie d’un homme. Tout d’abord il sent un poids tomber au fond de
son estomac car la première chose à laquelle il pense est : C’est Léon. Ça
s’impose à lui comme une évidence. Ce ne peut être que Léon. Il l’a
retrouvée. Comment a-t-il fait ?
« Monsieur ? »
Une dame s’adresse à lui, un peu impatiente.
« Vous avez fini avec le distributeur ? »
Il se reprend et récupère son gobelet de café en bredouillant :
« Oui… Oui, désolé. »
Il fait quelques pas avec lourdeur, essayant d’écouter ce que Joanne et
l’homme se disent. Il a toujours les poumons comprimés. Il songe : Que
va-t-il se passer maintenant ? Elle va repartir avec lui ?
« Non ça n’a vraiment rien d’authentique, dit l’homme en secouant la
tête.
— Non ?
— Non. C’est vraiment touristique. Pour trouver d’authentiques
villages de pêcheurs, je vous suggère de remonter plus haut. »
Émile fait presque tomber son gobelet de café en comprenant qu’il ne
s’agit pas de Léon mais d’un parfait inconnu qui a engagé la conversation
avec Joanne pour il ne sait quelle raison.
« Si vous remontez à proximité de Narbonne, vous trouverez un
immense système lagunaire, en bordure de la Méditerranée. Tout autour
de ces étangs, vous trouverez de charmants petits villages. Peyriac-de-
Mer, Bages, Gruissan… Ce sont ceux que je connais le mieux. »
L’homme remonte ses lunettes sur son nez et Émile en profite pour
l’observer sans être vu. C’est un type qui a la trentaine, peut-être un peu
plus. Trente-quatre, trente-cinq. Un type un peu ringard, avec un look de
professeur des écoles : un pantalon en velours côtelé beige, un pull en V
d’un affreux vert olive duquel dépasse le col d’une chemise blanche. Les
lunettes rondes. La raie bien tracée au milieu.
Joanne est en train de le remercier pour les informations.
« C’est vraiment gentil à vous.
— Je vous en prie. On n’a pas tous envie de plages bétonnées ! »
Ils s’esclaffent tous les deux et Émile se demande soudain si l’homme
n’est pas en train de draguer Joanne. Il en étouffe un ricanement moqueur
derrière son gobelet. Pauvre Joanne ! Un plouc pareil ! Puis il réalise
qu’il est d’une méchanceté gratuite. Mais tout de même, ce type aurait dû
voir l’alliance au doigt de Joanne ! Enfin… Si elle la porte toujours… Il
essaie de plisser les yeux pour apercevoir l’anneau argenté et il se rend
compte qu’elle ne l’a plus. Parfois elle la porte, parfois non. C’est au gré
de ses humeurs ou au gré de ses oublis, sur le rebord du lavabo. Lui, il ne
l’enlève pas. Vu l’état actuel de sa mémoire, il serait capable de la perdre
à tout jamais. Ce serait dommage. Ça leur fait un souvenir. Quand il la
voit à son doigt, il se souvient du pacte qu’ils ont passé. C’est rassurant.
Il essaie d’avaler son café brûlant le plus vite possible car l’homme et
Joanne sont en train de se quitter. Ils échangent encore quelques mots et
des sourires un peu niais, puis l’homme s’éloigne, en replaçant ses
lunettes rondes sur son nez. Joanne ressort du bâtiment sans le voir. Il se
dépêche de lui emboîter le pas.
« Joanne ! »
Elle se retourne, surprise. Il jette son gobelet dans une poubelle du
parking et la rejoint à grands pas. Il se demande si elle va lui parler de ce
type, et si elle ne le fait pas, comment elle va lui suggérer l’idée d’aller
plus au nord, en direction de Narbonne. Il essaie de masquer le sourire
d’amusement qui naît sur son visage.
« On repart ? » lance-t-il en ouvrant la portière du camping-car.
Elle monte en silence du côté passager. Il met les clés dans le contact
et elle se trémousse sur son siège. Elle va y venir…
« On m’a parlé d’un coin sympa, lâche-t-elle. Au bord de la
Méditerranée… Un ensemble d’étangs bordés de villages de pêcheurs
typiques. »
Elle n’a pas le regard spécialement fuyant mais il note l’utilisation du
« on », pour éviter de dire qu’elle a sympathisé avec un homme. Est-elle
gênée ? Parfois elle ressemble vraiment à une petite fille.
Les kilomètres défilent en direction des lagons. Le ciel s’assombrit.
Joanne a mis la radio. Elle semble somnoler contre la vitre. Il ne peut
s’empêcher de s’interroger. Pourquoi elle n’a pas mentionné l’homme
aux lunettes ? Puis, plus loin sur la route, une interrogation incrédule.
Est-ce qu’il lui plaisait ? Il revoit son affreux pantalon en velours côtelé
et son pull col V couleur olive. Tout de même…
« Joanne ? »
Elle se redresse doucement. Elle a laissé une trace de buée contre la
vitre.
« On arrive ? demande-t-elle d’une petite voix.
— Oui, on arrive. Quelle ville je dois suivre ? »
Elle scrute les panneaux. Cette fois, il fait sombre dehors. Il est dix-
neuf heures.
« Peyriac-de-Mer… Il m’en a parlé. Tu peux suivre cette direction. »
Elle a laissé échapper le « il ». Au fond cherchait-elle vraiment à lui
cacher cette discussion banale avec l’inconnu ? N’est-ce pas lui qui en
fait tout un flan ?
« Joanne ?
— Oui ? »
Elle scrute les paysages alentour. On ne voit pas grand-chose. La nuit
tombe.
« Il faisait quoi comme métier, Léon ? »
Elle a la voix extrêmement tendue quand elle répond :
« Pourquoi ? »
Il ne peut pas voir son visage dans l’habitacle. Il fait trop sombre.
« Eh bien je… je me demandais si tu l’avais connu dans l’école où tu
travaillais. »
Elle se racle la gorge et se renfonce dans son siège.
« Oui. C’est le cas. Il était professeur des écoles. »
Il fait un effort surhumain pour masquer le sourire amusé qui naît sur
ses lèvres. Il sent un rire monter dans sa poitrine mais il tousse pour le
chasser. Il essaie de se concentrer sur la route mais il ne peut s’empêcher
de penser : C’est donc ça… Elle aime les velours côtelés et les raies au
milieu.
Il va devoir être prudent. Les vacances de la Toussaint approchent…
S’il n’y prend pas garde, sur une aire d’autoroute, elle risque de le larguer
pour un prof’ en vacances scolaires. Cette fois-ci, il ne peut retenir son
rire. Heureusement, Joanne s’est de nouveau assoupie contre la vitre.
Il fait trop sombre, quand ils arrivent aux abords de Peyriac-de-Mer,
pour réellement profiter de la vue. Ils distinguent la ville au loin, grâce à
ses lumières, et les lagons d’eau salée, qui s’étendent à leur droite, le
long de la route. Sur le bas-côté, Émile aperçoit un renfoncement : un
petit terre-plein sur lequel ont été installées deux tables de pique-nique.
« On pourrait se garer ici pour la nuit ? » suggère-t-il.
Joanne hoche la tête.
« On partira à la découverte du village demain.
— Ça me va. »
Il stationne le véhicule sur le terre-plein et coupe le moteur. Joanne
ouvre sa portière et une odeur d’eau salée envahit tout l’habitacle. Une
odeur de mer. Il revoit le bungalow que ses parents louaient chaque été,
non loin de Valras-Plage. Marjorie et lui dormaient dans un lit à étage. Ça
fait longtemps qu’il n’a pas vu la mer. Presque deux ans. C’est peu mais
ça lui semble une éternité. C’était Laura qui adorait improviser des week-
ends à la mer. Ils dormaient dans la voiture, alors. Ils rabattaient les
sièges et ils s’enroulaient dans des duvets.
« J’adore cette odeur », déclare Joanne en plissant le nez.
Il l’imite et sort du véhicule. Ça fait du bien de se dégourdir les
jambes. Il fait beaucoup plus chaud ici qu’à Eus. Maintenant qu’il fait
nuit, il fait trop frais pour dîner dehors mais il est persuadé qu’en journée,
c’est tout à fait possible. Émile entend un miaulement. Il aperçoit Joanne qui ouvre la porte à Pok et le chaton qui avance avec prudence, un peu
méfiant.
« Alors Pok, tu aimes l’air marin ? Tu n’y es pas habitué encore. »
Émile traverse le terre-plein puis la route. De l’autre côté s’étend un
immense lagon. Il aperçoit des formes au loin. Sans doute des flamants
roses. Il plisse les yeux puis appelle :
« Joanne ! Joanne, viens voir ! »
Elle le rejoint quelques secondes plus tard, Pok dans les bras.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
— On dirait qu’il y a un ponton là-bas. »
Ils plissent les yeux tous les deux. À une centaine de mètres d’eux, un
ponton en bois semble s’avancer dans le lagon et se poursuivre à l’infini.
« Il est immense, non ?
— Oui.
— On dirait qu’il n’a pas de fin… »
Ils en restent là dans leurs interrogations car le camping-car est resté
ouvert et Pok pousse des miaulements de protestation.
« Je meurs de faim », déclare Joanne.
« Ce matin, mission ponton ! Je répète : mission ponton ! »
Émile essaie tant bien que mal de raccrocher l’échelle de cordes contre
le mur. Il se sent d’excellente humeur ce matin. Ça fait une éternité qu’il
n’a pas aussi bien dormi. Il a été réveillé par un rayon de lumière qui
avait réussi à percer le toit du camping-car et par le cri des mouettes.
Joanne était déjà en bas. Il l’entendait remuer dans son placard. Il s’est
demandé si elle cachait son téléphone. Et puis quand il est descendu, la
table était installée dehors, comme au bon vieux temps, et deux tasses y
étaient posées, ainsi que le beurre, la confiture. C’est reparti. Une joie
tout enfantine l’a envahi. La lourdeur de ces dernières semaines était bien
loin. L’aventure reprenait.
« Calme-toi ! fait semblant de le gronder Joanne. Qu’est-ce qu’il
t’arrive ? »
Il voit bien qu’elle est amusée, que sa bonne humeur ne fait
qu’amplifier celle de Joanne.
« Je crois que c’est l’air marin. »
Elle secoue la tête.
« Bon, tu viens ou pas ? »
Elle l’attend pour prendre son petit déjeuner. Elle s’est installée sur
l’une des chaises pliantes et a remonté légèrement sa longue robe noire
pour que ses mollets puissent profiter du soleil. Pok s’est allongé sous la
table. Il semble faire un somme.
« Qu’est-ce que ça fait du bien de reprendre la route, soupire-t-il en se
laissant tomber sur la chaise.
— C’est vrai. »
C’est une belle journée qui s’annonce. La température devrait atteindre
les vingt-cinq degrés. Les mouettes tournoient là-haut dans le ciel. Émile
plisse les yeux. On aperçoit la ville de Peyriac-de-Mer au loin. Les toits
rosés et saumon des maisons. Les lagons d’eau calme. Les hautes herbes
qui ondulent sous le vent. Un ou des flamants roses pêchent
négligemment, ça et là. Et il y a ce ponton, qui semble s’étendre jusqu’à
l’horizon.
« On y va ? demande Émile en se levant.
— Quoi ? »
Il n’a pas touché à son petit déjeuner. Il a juste avalé son thé noir.
Pourtant il a l’air déterminé à partir en promenade.
« Bon… OK. »
Joanne repose le trognon de la pomme qu’elle vient d’avaler.
« On enferme Pok là-dedans et on y va. »
Il a conscience de galoper loin devant Joanne. Il ne peut s’en
empêcher. L’air de la mer le fait retomber en enfance. Il a envie de fouler
le ponton, de courir vers les flamants roses, de frôler du bout de ses doigts les hautes herbes. Il ralentit cependant en arrivant à hauteur d’un
pêcheur. Il ne veut pas faire fuir tous les poissons.
Comme Joanne est loin derrière – elle marche le nez en l’air, et semble
humer chaque particule de sel présente dans l’air – il s’arrête quelques
secondes à côté du pêcheur et scrute l’eau.
« Qu’est-ce que vous pêchez ici ? » ne peut-il s’empêcher de demander
à l’homme dont le visage est dissimulé par une casquette vert kaki.
Il est surpris lorsque le pêcheur lève la tête vers lui. Il pensait se
trouver face à un monsieur d’une cinquantaine d’années mais il s’agit
d’un jeune homme de son âge, au visage encore marqué par l’acné. Le
visage du garçon se fend d’un sourire.
« Vous n’êtes pas du coin pour poser cette question. »
Émile hausse les épaules.
« Non, pas vraiment.
— On pêche pas mal de choses ici, dans les étangs. Des loups, des
daurades, des soles, des muges… Mais la star locale ici, c’est
l’anguille. »
Il a une expression de surprise mêlée de dégoût. Il n’a jamais aimé les
anguilles. Rien qu’à leur évocation, il sent ses poils se hérisser. Le garçon
s’esclaffe.
« Faites pas cette tête. C’est délicieux en civet.
— Un civet d’anguille ? »
Son air rebuté fait rire le jeune homme.
« Oui. Ou en bourride.
— Je n’ai jamais entendu ce mot. »
C’est le moment que choisit Joanne pour arriver, avec son habituel air
ailleurs et sa démarche lente et tranquille.
« Bonjour, lui dit le jeune homme tandis qu’elle s’arrête à côté
d’Émile.
— Bonjour.
— Il pêche des anguilles, annonce Émile en guettant la réaction de
Joanne.
— Ah. »
Cela ne semble lui faire ni chaud ni froid. Elle a un air vaguement
intéressé, sans plus.
« Il y en a dans votre seau ? interroge Émile avec une certaine crainte
en désignant le baquet posé à côté du garçon.
— Non. Je n’en ai pas eu ce matin. »
Il pose sa canne à pêche sur le trépied afin de se lever avec des
mouvements raides. Il doit être assis ici, immobile, depuis plusieurs
heures.
« Mon père tient un restaurant sur Peyriac. Il cuisine les anguilles à
merveille. Vous devriez y faire un tour. »
Il sourit en voyant l’air hésitant d’Émile.
« Il ne cuisine pas que de l’anguille. On y trouve les meilleures
dorades de la région. Le nom du restaurant c’est Jour de Pêche. Il est
situé dans le quartier médiéval. »
Émile et Joanne échangent un regard et hochent la tête.
« Oui. Pourquoi pas.
— Vous êtes dans le coin pour quelque temps ? interroge le garçon
avec un intérêt poli.
— On est en camping-car, répond Émile. On sillonne la région… au
gré de nos envies. »
Le visage du garçon s’illumine avec envie.
« Oooh ! C’est chouette !
— On est arrivés hier soir sur Peyriac. Avant ça, on était à Eus.
— J’adore Eus ! J’y suis allé plusieurs fois. Vous comptez rester ici
longtemps ? »
Deux haussements d’épaules lui répondent.
« On ne sait pas… On ne sait jamais vraiment… On reste jusqu’à ce
qu’on décide qu’on veut aller voir ailleurs. »
Le visage du garçon reflète maintenant l’émerveillement. Il paraît
beaucoup plus jeune qu’Émile, ainsi.
« J’adore cette façon de voyager ! Un jour je ferai la même chose. Je
partirai en camping-car avec mon chien. »
Il semble s’apercevoir qu’il s’enflamme et ajoute :
« En tout cas, si vous voulez dîner chez mon père ce soir, je pourrais
vous y retrouver ? J’ai quelques jolis endroits de la région à vous
conseiller. »
L’enthousiasme du garçon est communicatif. Émile voit Joanne hocher
la tête avec intérêt.
« Peyriac est resté un authentique village de pêcheurs. On est… je
dirais à peine sept cents habitants à l’année… Les plages de sable fin sont
restées vierges de tout aménagement. On a échappé au tourisme de
masse. »
Joanne lui désigne le ponton.
« On voulait aller voir ce qu’il y a au bout », indique-t-elle.
Le garçon part dans un grand éclat de rire.
« Eh bien vous n’êtes pas près d’arriver au bout ! La mairie a fait
construire ce ponton pour faire tout le tour de l’étang du Doul. La boucle
prend une heure de marche.
— On peut faire tout le tour sur le ponton ?
— Oui. Et si vous aimez les flamants roses, vous allez être servis. »
À ce moment-là, la canne à pêche posée sur le trépied commence à
s’agiter.
« Oh ! je crois que ça mord. »
Le jeune homme s’agenouille et s’affaire, activant le moulinet de sa
canne à pêche.
« Merde. L’hameçon s’est cassé, je crois. »
Il se débat quelques secondes avec sa canne à pêche et peste contre le
fil qui semble s’être rompu lui aussi.
« On va… On va peut-être te laisser, suggère Émile. On ne voudrait
pas te déconcentrer. »
Le garçon acquiesce, tout affairé qu’il est à réparer son matériel.
« Oui… On se voit ce soir à Jour de Pêche ?
— Oui. Ça marche. »
Alors qu’ils s’éloignent doucement, le garçon lance :
« Au fait, vous vous appelez comment ? »
Le garçon s’appelle Sébastian et il a vingt-cinq ans. Un an de moins
qu’Émile. Il le leur a dit avant de les laisser grimper sur le ponton. Cette
rencontre a encore amélioré l’humeur d’Émile, déjà excellente.
« Je suis vraiment content qu’on soit repartis. »
Il voit Joanne acquiescer d’un signe de la tête.
Il marche en imaginant les mots qu’il pourra écrire dans son carnet ce
soir, à la lueur des bougies que Joanne allumera. Il sait qu’il parlera de
l’odeur salée des étangs, bien plus forte que l’odeur de la mer. Du soleil
d’octobre, bien plus doux et agréable que celui de l’été. Des cercles
formés par les mouettes dans le ciel, de leurs cris, des traînées blanches
qu’elles laissent devant ses yeux. Du bruit de ses pas sur le ponton de
bois. De l’eau presque immobile et de l’odeur de la vase. Des poissons
qu’il aperçoit filer entre deux bosquets de hautes herbes. Des flamants
roses au loin, en groupes. De la course du soleil dans le ciel, tandis qu’ils
marchent sans dire un mot. De cette dame d’une soixantaine d’années,
qui immortalise les rayons du soleil dans l’eau, au bord de l’étang. Du
vieux bateau jaune abandonné au bord d’un étang, mangé par la rouille.
Émile essaie de noter chacun de ces détails, en se disant que c’est
probablement ainsi que Joanne voit et sent les choses.
« Joanne… »
Il vient de briser le silence qui leur tient compagnie depuis le début de
la promenade.
« Oui ?
— C’est quoi, ce que tu appelles la méditation en pleine conscience ? »
Il voit se dessiner un sourire surpris sur son visage, qu’elle fait vite
disparaître. Il ajoute un peu confus :
« Je me demandais si c’était… se concentrer sur plein de petits détails
qui nous entourent… ce genre de choses. »
Elle hoche la tête.
« Oui. Il y a de ça. Je dirais que… c’est une forme de méditation
contemplative. »
Il grimace et prend un air menaçant.
« N’essaie pas de me perdre avec des mots compliqués, je te
préviens ! »
Mais Joanne secoue la tête en souriant.
« Ça n’a rien de compliqué. En fait, il s’agit juste de faire un arrêt sur
image. De se mettre soi-même sur pause et d’observer l’instant présent,
ce qui se passe autour de nous mais aussi en nous… Noter le moindre
détail, c’est vrai, mais également comment ces détails extérieurs se
répercutent dans notre intérieur. Tu vois ? Ce que nous fait ressentir ce
son, ce que cette image fait naître en nous…
— J’imagine que c’est ton père qui t’y a initiée ? »
Elle acquiesce.
« Oui. Pour lui, c’était même la seule façon de vivre. Apprendre à être
là et nulle part ailleurs, en se détachant de nos préoccupations concernant
le futur et des regrets du passé. C’est… Je t’avoue que c’est compliqué
au début. On est tellement habitués à ressasser ou à essayer d’anticiper.
On est rarement vraiment présents à soi. »
Elle laisse son regard se perdre sur l’étendue de l’étang.
« Mais avec le temps, à force de pratique, ça devient plus facile et… ça
devient un automatisme. On apprend à se mettre sur pause en regardant
un paysage, en dégustant un plat, en écoutant une mélodie… On n’y
songe plus et on le fait par réflexe.
— J’aimerais y arriver un jour. À force de vivre dans le passé comme
tu dis, ou dans l’angoisse du futur, on finit par oublier qu’il y a de la
beauté dans tout… ou presque tout… Quand on est enfant, on le fait
naturellement, non ? On s’émerveille devant… devant un caillou qui a
des reflets argentés ou… ou devant une plume. On ramasse des pissenlits et on s’extasie devant leur jaune intense. Après ça, on trouve ça laid, les
pissenlits… On les considère comme des mauvaises herbes. »
Ils sourient tous les deux.
« C’est vrai. Quand on est enfant, on sait faire ces choses-là. »
Émile fronce les sourcils.
« Qu’est-ce qu’il se passe après ? On oublie ?
— Oui… J’imagine qu’après ça, on est trop préoccupés par le fait de
se construire un avenir, de réussir socialement, d’amasser un peu
d’argent. »
Une mouette passe au-dessus d’eux en poussant un cri suraigu.
« Tu sais, dit Joanne en suivant l’oiseau du regard, ça va revenir. Si tu
te forces à regarder autour de toi en pleine conscience, chaque jour un
petit moment, ça reviendra.
— Tu penses ?
— Bien sûr.
— Je crois… Je crois que j’ai déjà commencé… avec le voyage.
Avant, dans ma vie à Roanne, j’étais trop centré sur mes petits
problèmes. J’étais trop occupé à ruminer le fait que je m’étais fait
larguer, que je m’ennuyais à mourir au travail. »
C’est comme une page qui se tourne et une toute nouvelle histoire qui
s’écrit. La seule constance, c’est Joanne et lui, ainsi que leur camping-
car. Sinon tout a changé une nouvelle fois. Le paysage, le décor,
l’ambiance, les odeurs, la lumière du jour. Plus de montagnes, de
pâturages, de vaches ou de moutons. Plus de sentiers caillouteux et de
petits lacs d’altitude. Ils sont face aux étangs, à la mer qu’ils aperçoivent
au loin quand le ciel est bien dégagé, à l’odeur salée, aux mouettes et aux
flamants roses. Les personnages de cette nouvelle histoire sont nouveaux.
Sébastian et son chien Lucky. Ils sont venus remplacer Annie, Myrtille et
Canaille.
Ce premier jour, après avoir visité Peyriac-de-Mer avec excitation et
hâte, ils se retrouvent attablés à Jour de Pêche. C’est un restaurant typique du coin, avec ses nappes bleues et ses tableaux représentant des
bateaux de pêcheurs, accrochés partout aux murs. Sébastian est assis en
face d’Émile. Son chien Lucky, un labrador crème au poil long, est
allongé à ses pieds. Émile a du mal à réaliser que ce garçon a son âge. Il a
ce petit côté innocent qui lui donne l’air d’un gamin. Il s’émerveille de
tout et parle beaucoup. Il aime son village avec passion. Et Émile le
comprend. D’après ce qu’ils ont vu cet après-midi, Peyriac-de-Mer est un
joli petit village occitan qui a conservé ses carriérettes médiévales et ses
calades. Le gros de la vie du village se concentre sur la petite place
centrale et sa fontaine. On peut s’y attabler en terrasse, sous les platanes
dans lesquels les mouettes ont élu domicile. C’est bruyant. Non pas à
cause des humains mais des volatiles. Tout à l’heure, un peintre était assis
au pied de la fontaine et dessinait l’église fortifiée Saint-Paul, qui date du
XIVe siècle. Joanne s’est arrêtée quelques secondes pour l’observer.
« J’ai toujours rêvé d’apprendre à peindre. »
Devant la carte du restaurant, ils ont du mal à se décider. Sébastian
tente de les convaincre d’opter pour le civet d’anguille, qui fait la
renommée du restaurant de son père. Joanne annonce timidement qu’elle
ne mange pas d’animaux et se rabat sur une salade composée tandis
qu’Émile se contente de choisir une dorade à la plancha.
« Alors qu’est-ce que vous avez vu aujourd’hui ? » s’enquiert
Sébastian à peine la commande passée.
Il les écoute conter leur journée puis il leur parle du petit port de
Peyriac, dans lequel il fait si bon de s’asseoir pour regarder les bateaux
revenir de la pêche, des nombreuses îles et étangs qu’il aime sillonner à
bord de sa petite barque de pêche.
« Le cadeau de mon père pour mes dix-huit ans. »
Il leur parle des vignes qui entourent le village.
« La région produit des vins d’exception. Ils sont très typés. Vous
devriez en goûter. La plupart des caves sont ouvertes aux visiteurs. »
Il évoque les plages de sable fin et les dunes, mais aussi les forêts. Le
village semble être composé d’une multitude de paysages. Joanne est
absorbée par le récit. Les plats sont arrivés. Elle interroge avec retenue :
« Tu as toujours vécu ici ? »
Sébastian hoche la tête en découpant une petite tranche d’anguille qu’il
donne à Lucky, sous la table.
« Je suis né ici. Papa est pêcheur depuis toujours. Il y a quinze ans, il a
décidé d’ouvrir ce restaurant et il a arrêté la pêche. C’est moi qui ai pris
le relais. J’ai arrêté l’école à seize ans pour pouvoir le remplacer. Il m’a
offert une barque puis Lucky, il y a deux ans de cela. Il avait peur que je
me sente seul toute la journée sur ma barque.
— Tu vis chez tes parents ?
— Ma mère n’est plus là. Elle est partie il y a longtemps. Je ne me
souviens même pas d’elle. Il n’y a que mon père et moi.
— Tu es fils unique ?
— Oui. Je vis toujours chez papa mais quand je serai marié, je prendrai
une maison pour moi… Et ma future femme bien sûr. J’aimerais avoir
une maison sur le port.
— Tu n’as jamais voulu voir du pays ?
— Oh si ! Un jour je le ferai. Je partirai en camping-car avec Lucky. Il
faudra que je le fasse avant de me marier ! »
Joanne sourit et le regarde avec tendresse, comme elle le ferait avec un
petit garçon. Ils ont une histoire identique tous les deux. Une mère
inconnue ou presque. Un père qui tient un rôle de modèle dans leur vie.
Une absence de frère et sœur. Un village qu’ils n’ont jamais quitté. Pour
Sébastian, c’est Peyriac. Pour Joanne, c’est Saint-Suliac. Un goût
prononcé pour la solitude et le calme, visiblement.
« Tu n’as pas de petite amie ? interroge Joanne avec amusement.
— Non. Il n’y a pas beaucoup de jeunes filles ici.
— Ah non ?
— Les enfants des pêcheurs ont tous quitté le village, un à un. Ils ont
fait des études, pour la plupart. Ils se sont installés à Narbonne ou à Bézier. Peyriac ne les intéresse pas. C’est trop calme. Moi, ça me va,
conclut-il en avalant une bouchée d’anguille. Demain… ou un de ces
jours… il faudra que je vous amène en bateau. »
Alors qu’ils mangent tous les trois leur dessert – un crumble aux poires
et aux noix – Sébastian les interroge avec envie sur leur voyage. Ils lui
parlent de Pouzac, d’Artigues, du pic du Midi et de son chemin des
Muletiers, de Barèges, du lac de la Glère, de Luz-Saint-Sauveur, Gèdre,
Beaudéan, Mosset, Eus mais aussi Cômes, le village en ruines. Sébastian
a la bouche entrouverte et les yeux qui pétillent d’envie. Émile laisse
Joanne parler. Il se rend compte qu’il a oublié certaines de leurs étapes.
Luz-Saint-Sauveur et Gèdre, évidemment, à cause du black-out qui ne
s’est jamais éclairci. Mais pas seulement. Il a du mal à se remémorer
Baudéan. Il a oublié Barèges. Quand il essaie de visualiser leurs rues, les
montagnes environnantes, tout se mélange. Il les confond avec les
sommets visibles depuis Artigues, avec les rues de Mosset. D’ailleurs il
n’est plus sûr que ces ruelles de pavés ne soient pas celles d’Eus, plutôt
que Mosset. Alors il se tait, car l’angoisse qu’il sent monter en lui est
trop forte. Il reste silencieux, glacé d’effroi, et il n’écoute même plus
Joanne et Sébastian parler de la montagne, des pâturages, des couchers de
soleil…
« Ça va ? demande Joanne tandis qu’ils rejoignent le camping-car en
dehors du village, à pied.
— Oui. Pourquoi ?
— Tu as été bien silencieux.
— J’ai sommeil, c’est tout. »
Ils arrivent tranquillement sur la nationale puis sur le terre-plein qui
leur a permis de stationner le camping-car. Émile note avec amertume
que c’est Joanne qui en a les clés. Désormais c’est elle qui conserve les
clés et toutes les choses importantes. Il a multiplié les étourderies à Eus,
surtout sur la fin de leur séjour. Elle ne lui fait plus confiance. Il sait qu’elle a raison mais cela ne l’empêche pas de se sentir encore plus
démoralisé.
Il ne ferme pas l’œil de la nuit. Il garde le petit Pok serré tout contre lui
jusqu’à l’aube, jusqu’à ce qu’il finisse par sombrer, toujours submergé
par l’angoisse.
Il a pensé que ça serait facile. Il a pensé que quitter Roanne et ses
proches, marcher sans but, changer de lieu, de décor, de paysage,
l’aiderait à oublier ce qui l’attendait, ou en tout cas, à le rendre plus
acceptable. C’est faux. Il n’est pas prêt à laisser aller son passé, à dire
adieu à son futur. Pas encore. Il essaie de faire bonne figure devant
Joanne, car elle n’a pas à subir tout ça. Elle a son lot de casseroles à
traîner, elle aussi. D’ailleurs un matin, trois jours après leur arrivée, il lui
demande :
« Léon n’appelle plus ? »
Elle est en train de laver la vaisselle et elle garde le dos obstinément
tourné pour répondre.
« Mon téléphone est éteint depuis des semaines. »
Puis, sans qu’il n’ait demandé quoi que ce soit d’autre, elle ajoute :
« Je ne sais pas si je rentrerai un jour. »
Il manque de s’étouffer avec son thé brûlant.
« Comment ça… Je croyais… »
Il ne parvient pas à terminer sa phrase. Il s’en était douté. Quand il a
vu que les appels s’espaçaient, quand ils ont signé les papiers du
mariage… Elle ne l’aurait pas fait si elle avait eu la certitude de rentrer
un jour. Elle se détourne du plan de travail et lui fait face. Elle a un drôle
d’air qu’il ne lui a jamais vu. Comme de la mélancolie.
« Moi aussi, je pensais rentrer et puis… j’ai recommencé à sourire loin
de lui, alors… »
Elle ne finit pas sa phrase. Émile essaie de deviner ce qu’elle voulait
dire. Alors je n’ai aucune raison de rentrer. Alors je veux continuer à être heureuse.
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