Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 1 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 1

1

 

 

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Sujet : Recherche compagnon(ne) de voyage pour ultime escapade

Auteur : Emile26

Date : 29 juin 01:02

Message :

Jeune homme de 26 ans, condamné par un Alzheimer précoce,

souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche

compagnon(ne) d’aventure pour partager avec moi ce dernier périple.

Itinéraire à valider ensemble. Alpes, Hautes-Alpes, Pyrénées ?

Voyage en camping-car avec passages en randonnées (sac à dos et

tente à porter). Condition physique convenable à avoir.

Départ : dès que possible. Durée du voyage : 2 ans maximum (selon

estimation des médecins). Possibilité d’écourter.

Profil de mon/ma compagnon(ne) de voyage :

Pas de compétences médicales particulières à avoir : je ne reçois

aucun soin ou traitement et je dispose de toutes mes capacités

physiques.

Bon mental (je risque de subir des pertes de mémoire de plus en plus

importantes).

Goût pour la nature.

Ne pas être effrayé(e) par des conditions de vie quelque peu rustres.

L’envie de partager une aventure humaine.

Me contacter uniquement par mail. Nous pourrons échanger par

téléphone par la suite.

Émile se frotte le menton. C’est un tic qu’il a depuis gamin, dès qu’il

est songeur ou indécis. Il n’est pas certain de son annonce. Il la trouve

froide, désincarnée, un peu dingue aussi. Il l’a écrite d’une traite, sans

réfléchir. Il est une heure du matin. Il n’a pas dormi depuis une semaine,

ou presque pas. Ça n’aide pas pour écrire.

Il relit l’annonce. Il trouve qu’elle laisse un goût bizarre en bouche. Un

peu amer. Mais il se dit que c’est bien comme ça, que c’est suffisamment

noir pour décourager les âmes sensibles et suffisamment insensé pour

décourager les personnes conventionnelles. Seule une personne

suffisamment spéciale pourra déceler le ton décalé de cette annonce.

Depuis qu’on lui a annoncé le verdict médical, il voit sa mère pleurer

et son père serrer les mâchoires. Il voit sa sœur dépérir, le visage mangé

par les cernes. Lui non. Il a pris la nouvelle avec une lucidité totale. Une

forme d’Alzheimer précoce, lui a-t-on dit. Une maladie

neurodégénérative entraînant une perte progressive et irréversible de la

mémoire. La maladie finira par attaquer le tronc cérébral jusqu’à sa

destruction. Le tronc cérébral responsable des fonctions vitales :

battements du cœur, tension artérielle, respiration… Ça, c’est la bonne

nouvelle. La mort le rattrapera rapidement. Dans deux ans au plus tard.

C’est parfait. Il n’a pas envie de devenir un poids, de passer le restant de

sa vie, des dizaines et des dizaines d’années encore, dans un état de

sénilité avancée. Il préfère savoir qu’il mourra bientôt. Deux ans, c’est

bien. Il peut encore en profiter un peu.

Ça n’est pas plus mal, finalement, que Laura soit partie, un an plus tôt.

Ça aurait beaucoup compliqué les choses. Il se le répète depuis une

semaine, depuis le verdict. Laura est partie, il n’a plus de nouvelles

depuis un an. Pas un coup de fil. Il ne sait même pas où elle vit. Et c’est

tant mieux. Il n’a plus réellement d’attache comme ça. Il peut partir. Il

peut entamer ce dernier voyage sereinement. Non pas qu’il n’ait plus

personne… Il y a bien ses deux parents, il y a sa sœur Marjorie et son

compagnon Bastien, leurs jumeaux. Il y a Renaud, son ami d’enfance,

Renaud qui vient de devenir papa et qui cherche une maison pour établir sa famille. Renaud papa et marié… C’est une sacrée revanche de la vie !

Jamais ils n’auraient parié là-dessus tous les deux. Renaud, c’était le petit

gros au fond de la classe. Asthmatique, allergique aux cacahuètes et

totalement ridicule sur un terrain de sport. Alors que lui était ce gamin

espiègle et un peu rebelle, vif d’esprit. À les voir tous les deux, on se

demandait ce qu’ils faisaient ensemble. Le petit gros et le rebelle. Renaud

était toujours un peu resté dans son ombre. Et puis les choses avaient

tourné avec les années. C’était tant mieux pour Renaud. Il avait

commencé par perdre dix kilos, puis il avait trouvé sa voie : il était

devenu orthophoniste. À partir de là, il s’était transformé. Renaud avait

rencontré Laëtitia et ils formaient une famille maintenant. Alors que lui,

le gamin espiègle, il se retrouvait là, sur le bas-côté. Vingt-six ans, plus si

vif. Il avait laissé partir Laura…

Émile secoue la tête en se renversant sur son siège de bureau. Il n’est

plus l’heure d’être sentimental et de ressasser le passé. Il faut se

concentrer sur le voyage maintenant. Ce voyage, il en a eu l’idée dès

qu’on lui a annoncé le verdict. Il a pris une heure ou deux pour

s’effondrer, puis l’idée de voyage a germé dans son esprit. Il n’en a pas

parlé. À personne. Il sait qu’on l’en empêcherait. Ses parents et sa sœur

se sont empressés de l’inscrire à l’essai clinique. Le médecin a bien

précisé pourtant : il ne s’agit pas de le guérir ou de le soigner, simplement

d’en apprendre un peu plus sur sa maladie orpheline. Aucun intérêt pour

lui. Passer ses dernières années dans une chambre d’hôpital à faire l’objet

d’études médicales. Pourtant, ses parents et sa sœur ont insisté. Il sait

pourquoi. Ils refusent d’accepter sa mort. Ils s’accrochent à l’espoir

infime que l’essai clinique et ses observations permettent de freiner la

maladie. La freiner pour quoi ? Rallonger sa vie ? Rallonger sa sénilité ?

C’est déjà tout vu : il partira. Il réglera tous les détails dans le plus total

des secrets, sans leur en toucher un mot, et il partira.

Il a déjà trouvé le camping-car. Il a envoyé l’argent. Il récupérera le

véhicule en fin de semaine. Il le stationnera sur un parking en ville, en

attendant que tout soit réglé, pour ne pas éveiller les soupçons de ses parents et de sa sœur. Pour Renaud, il hésite encore. Lui en parler ? Lui

demander son avis ? Il ne sait pas. Si Renaud avait été célibataire, sans

enfant, tout aurait été différent. Ils seraient partis tous les deux. Ça ne fait

aucun doute. Mais voilà, les choses ont changé. Renaud a sa vie, ses

responsabilités. Et Émile il n’a pas envie de l’embarquer dans ses

dernières errances. Pourtant, ils en ont rêvé d’aventures tous les deux. Ils

se disaient : « Quand on aura fini les études, on partira avec nos tentes et

nos sacs à dos dans les Alpes. » Puis Émile a rencontré Laura. Et Renaud

a rencontré Laëtitia. Ils ont laissé tomber leurs envies d’évasion.

Aujourd’hui il peut enfin partir. Il n’a guère plus d’attaches. Il n’a que

deux ans à vivre et des proches qui se préparent déjà à le perdre.

Maintenant ou dans deux ans, ça ne fait pas grande différence. Il relit une

dernière fois l’annonce. Oui, elle est étrange et impersonnelle. Oui,

probablement personne n’y répondra. Peu importe, il partira tout de

même. Seul. Il craint de mourir seul, c’est quelque chose qui l’angoisse.

Mais si ça doit arriver, si personne ne répond à son annonce alors tant pis.

Il partira car son dernier rêve est plus fort que sa peur. Il clique sur le

bouton « Envoyer » et un message s’affiche à l’écran, lui indiquant que

l’annonce vient d’être publiée. Il se laisse aller dans son fauteuil en

soupirant. Il est une heure et quart du matin. Si jamais quelqu’un répond,

si jamais quelqu’un a la folie ou le courage de lui répondre (il ne sait pas

très bien comment le définir)… alors il est persuadé qu’il aura trouvé le

meilleur compagnon de voyage de tous les temps.

 

« Émile, vieux, je suis désolé, je n’ai pas pu laisser le petit à Laëtitia,

elle travaille. D’ailleurs, tu sais, elle nous rejoint dès qu’elle termine. »

Renaud a l’air embêté d’arriver dans la chambre d’hôpital avec son

gamin sous le bras. Émile lui donne une tape sur l’épaule.

« Arrête, tu sais bien que j’aime voir ton morveux.

— Il devrait dormir. Il n’a pas dormi de la nuit. Il devrait s’effondrer

maintenant. »

Renaud semble fatigué. Émile le regarde se débattre, le bébé sous le

bras, essayant de déplier la poussette. Le bébé a tout juste six mois et

Émile ne s’est jamais habitué à voir Renaud avec un enfant. Ça lui paraît

encore absurde. Alors le voir là, déplier une poussette avec cet air si

concentré, c’est plus fort que tout.

« Pourquoi tu ris ?

— J’ai l’impression d’être devant un mirage.

— Quoi ? Pourquoi ?

— Toi et le morveux, toi le roi de la poussette pliante.

— C’est ça, moque-toi. Ça t’ar… »

Il ne termine pas sa phrase et Émile comprend tout de suite pourquoi.

Renaud allait répondre « ça t’arrivera un jour aussi », comme il en a

l’habitude, mais il a stoppé net. Il devient écarlate devant sa bourde.

« Désolé… J’ai… »

Émile secoue la tête. Il réplique avec un large sourire :

« Eh non, ça ne m’arrivera pas. J’échapperai au moins à ça ! Qui a dit

que la vie était mal faite ? »

Il essaie de faire sourire Renaud mais c’est peine perdue. Renaud

abandonne la poussette et se tourne vers lui, le visage défait.

« Comment tu fais ? Je veux dire… J’en dors plus… Comment tu fais

toi, pour en plaisanter ? »

Émile tente de fuir son regard en faisant mine d’inspecter ses ongles. Il

prend un air désinvolte.

« Ça va. Je veux dire… dans quelques mois je ne saurai même plus qui

je suis alors… Plus rien n’aura d’importance. Pas la peine de se biler !

— Émile… Je ne plaisante pas.

— Moi non plus. »

Renaud est sur le point de se laisser aller. Il a les larmes aux yeux.

Pendant une seconde, Émile a envie de tout lui dire, de tout lâcher : tout

va aller, vieux, je vais partir, je vais me tirer à l’aventure avec mon sac à

dos, un camping-car, comme on en rêvait. Je vais vivre soixante années

en une seule. Je te promets. J’aurai zéro regret.

Mais il ne peut pas. Renaud ne le découragera pas, bien au contraire.

Le problème est ailleurs. Renaud est bien plus qu’un ami, c’est un frère et

s’il apprend qu’il part, il sera détruit à l’idée de le laisser partir seul, de

ne pas l’accompagner. C’est hors de question. Émile refuse de le

culpabiliser. Et s’il connaît aussi bien Renaud qu’il le pense, alors il est

tout à fait capable de décider qu’il l’accompagnera, coûte que coûte, au

moins pour quelques mois ou quelques semaines. Et ça, c’est d’autant

plus insoutenable. Il ne veut pas être celui qui éloignera Renaud de sa

famille, même pour un court instant.

« Tu n’es pas obligé de jouer les durs devant moi, insiste Renaud, les

yeux encore plus larmoyants.

— Ton morveux va tomber. »

En effet, le bébé est en train de glisser des bras de Renaud, qui prête

toute son attention à Émile.

« Oh. Merde. »

Renaud récupère le bébé et l’installe sur le lit d’hôpital, à côté d’Émile

qui l’attrape et le perche sur ses genoux.

« Émile…

— Ça va aller, vieux. La vie est comme ça. Je n’ai pas tiré le bon

numéro. Je dois faire avec.

— Tu ne peux pas dire ça.

— Il y a cet essai clinique… On ne sait jamais. »

Il a usé du petit numéro de ses parents et de sa sœur : cacher l’affreuse

vérité derrière un espoir insensé. Il a tenté d’avoir l’air crédible et cela

semble fonctionner car Renaud laisse tomber son air abattu et

recommence à se battre contre la poussette.

« Tu veux que je t’aide ?

— Non ça va.

— Alors, comment va mon morveux préféré ? »

Le bébé, sur les genoux d’Émile, pousse un cri amusé. Renaud et

Laëtitia l’ont appelé Tivan. C’est un prénom qu’ils ont inventé. Émile

soupçonne Renaud de s’être fait piéger par Laëtitia sur ce coup-là. Il ne peut rien lui refuser. Tivan… Quel prénom ! Il préfère l’appeler

« morveux ». Même ça, ça sonne mieux. Renaud a enfin déplié la

poussette. Il se relève et récupère son fils qu’il dépose comme un objet

très précieux à l’intérieur. Le bébé installé, Renaud s’assied sur le lit à

côté d’Émile. Il l’observe étrangement.

« Bon… Comment… Comment ça va ?

— Ça va. Et vous ? Et Laëtitia ? Vous avez visité de nouvelles

maisons ? »

Le stratagème de fuite ne fonctionne pas. Renaud poursuit :

« J’ai croisé ta mère dans le hall de l’hôpital.

— Quand ? Maintenant ?

— Oui. Elle est… »

Il n’ose pas poursuivre. Émile termine à sa place :

« Elle est effondrée, je sais.

— Heureusement qu’il y a cet essai clinique…

— Oui… Heureusement…

— Putain… »

Renaud se passe la main sur le visage. Il a l’air vieilli. L’annonce de la

maladie d’Émile lui a fait un sacré choc.

« Comment tu as attrapé ça ?

— Je n’ai rien attrapé du tout. C’est une maladie orpheline génétique,

c’est tout.

— Oui mais pourquoi toi ?

— Pourquoi moi ? Pourquoi pas moi ? C’est la grande loterie de

l’univers, c’est tout.

— Comment tu arrives à garder le moral ? Comment tu fais pour ne

pas tout casser ?

— Et chialer ? M’apitoyer sur mon sort ? »

Renaud ne sait plus quoi répondre.

« J’ai accepté les choses, c’est tout.

— Tu as toujours été comme ça.

— Comme ça, comment ?

— Fonceur, fort… Moi, j’étais le trouillard de nous deux. Tu me tirais

toujours vers le haut.

— Tu es tout en haut Renaud. Tu as réussi tout seul. Tu n’avais pas

besoin de moi. »

Renaud sourit. Il ne parvient plus à sauver la face. Une larme

s’échappe au coin de son œil. Sa voix déraille :

« Tu vas sacrément me manquer, vieux. »

Et Émile ne peut plus tenir plus longtemps. Il a une boule dans la

gorge, qu’il refuse de sentir. Mais les larmes de Renaud c’est trop. Il

abandonne sa retenue. Ils ne se sont pas souvent pris dans les bras tous

les deux mais à ce moment-là, ça leur paraît évident.

« Arrête. On n’y est pas encore.

— Je suis désolé… Je pleure comme une gonzesse.

— Devant ton morveux, tu n’as pas honte ! »

Renaud sourit au milieu des larmes. Il renifle. Émile, lui, tient bon. Il a

la gorge en feu mais il ne pleurera pas. Il l’a décidé. Renaud a raison. Il a

toujours été fort et fonceur. Il le sera jusqu’au bout.

« Elle arrive quand, Laëtitia ? Il va falloir sécher tes larmes avant

qu’elle n’arrive et qu’elle ne te voie comme ça. Elle risque de te larguer.

— Elle n’oserait pas priver le petit de père.

— J’espère pour toi. »

Renaud le regarde étrangement, les yeux humides.

« Tu y crois vraiment, à l’essai clinique ? »

Émile n’a pas le goût de lui mentir.

« Non. »

Et les épaules de Renaud s’affaissent davantage.

« Alors pourquoi tu as dit…

— Il faut bien dire quelque chose.

— Tu vas faire quoi ?

— Comment ça, je vais faire quoi ? »

Un cri résonne dans la poussette de Tivan mais ni l’un ni l’autre ne

bouge. Ils se jaugent. Ils guettent chacun une réaction dans le regard de l’autre.

« Tu ne vas pas rester ici à subir cet essai clinique. »

Ça n’est pas une question de Renaud. C’est une affirmation, claire et

nette. Il ajoute :

« Vieux, je te connais par cœur. Ce n’est pas toi. »

Émile regarde son ami avec affection. Ses yeux rougis par les larmes.

Son plus vieil ami. Le petit rondouillard asthmatique. Un des piliers de sa

vie. Il a compris. Bien sûr qu’il a compris. Ils se connaissent par cœur

tous les deux.

« Vieux…

— J’en étais sûr !

— Je n’ai encore rien dit…

— Je le savais que tu préparais quelque chose !

— Tu as raison. Je ne vais pas rester là.

— J’en étais sûr ! »

Renaud n’a plus l’air dévasté maintenant. Il sourit presque, gagné par

une excitation encore mêlée de douleur.

« Raconte-moi !

— Tu ne dis rien à personne, d’accord ?

— Tu es dingue ! Jamais !

— Je vais partir.

— Partir ? Partir où ?

— Je ne sais pas encore où… »

Ils sont interrompus par quelques coups à la porte. Renaud sursaute,

essuie brièvement ses yeux humides. Émile répond :

« Oui ? »

La porte s’ouvre sur une jeune femme aux cheveux frisés et blonds,

dans un tailleur serré.

« Laëtitia ! »

Elle a l’air essoufflée. Elle ôte ses lunettes de soleil, pose son sac à

main sur le sol, jette un regard rapide à la poussette de Tivan.

« Il ne dort pas ? »

Émile capte instantanément le changement dans l’attitude de Renaud.

Il se redresse et bombe la poitrine. Il prend son air important, son air de

papa responsable. Dès que Laëtitia est là, il joue ce petit manège. C’est

vrai qu’elle a un côté impressionnant, Laëtitia. C’est une vraie femme

avec la tête sur les épaules et une idée bien précise de ce que doit être la

vie. Elle sait ce qu’elle veut et où elle va. Elle travaille dur. Elle est sur

tous les fronts.

« Il était en train de s’endormir. »

Il ment. Il craint sans doute que Laëtitia ne le prenne pour un mauvais

père. Cela fait sourire Émile. Laëtitia s’approche du lit et embrasse

rapidement Renaud avant de se planter devant Émile.

« Ça va ?

— Ça va. »

Elle le prend dans ses bras. Il n’est pas habitué à ces gestes d’affection

de sa part. Ils se sont toujours bien entendus mais en gardant une certaine

distance polie et respectueuse. Entre Laura et elle, en revanche, le

courant n’est jamais passé. Laura était son opposée. Aussi brune que

Laëtitia est blonde, aussi insouciante et légère que Laëtitia est sérieuse et

prévoyante. L’une lui avait toujours inspiré une admiration mêlée de

crainte, quand l’autre lui inspirait une adoration sans limite. Il avait

toujours préféré l’insouciance, la spontanéité, le côté enfantin de Laura.

Elle était libre comme l’air. Elle s’était tirée.

Laëtitia relâche son étreinte. Depuis l’annonce de la maladie, les gens

autour de lui sont devenus tout à coup démonstratifs, comme Laëtitia.

Étreintes, longs regards, phrases chuchotées, comme si le bruit pouvait le

tuer. Ça le met mal à l’aise. Il n’aime pas ça.

« Toujours débordée de travail ? demande Émile.

— Ne m’en parle pas…

— Et la maison ?

— On n’a plus le temps pour les visites. Entre Tivan, le travail… on

est claqués. »

Le silence retombe dans la chambre d’hôpital. Laëtitia s’est postée

devant la fenêtre, à côté de la poussette de Tivan. D’une main elle lui

caresse le crâne, songeuse. Elle semble reprendre ses esprits :

« Quand est-ce que tu commences l’essai clinique ?

— La semaine prochaine.

— Pourquoi ils te gardent ici ?

— Ils me font passer des tests avant de commencer l’essai.

— Des tests ?

— Analyses sanguines, examens ADN, scanners, tests de mémoire…

— La vache. »

Elle repousse une mèche duveteuse sur le crâne de Tivan, puis

reprend :

« Tu peux sortir d’ici ce week-end ?

— Bien sûr. Je ne suis pas prisonnier, tu sais. »

Il tente de la faire sourire mais ça ne prend pas. Laëtitia a toujours été

sérieuse. Émile se dit qu’elle doit rassurer Renaud, que c’est pour cela

qu’il l’aime autant. Il a toujours été craintif. Il a trouvé en elle une épaule

forte.

« Alors tu devrais venir dîner chez nous ce week-end.

— Ça me paraît cool.

— Vendredi soir. Viens vendredi soir. Je ferai des lasagnes.

— Chouette programme ! »

Émile sent Renaud qui l’observe avec méfiance. Il le guette. Il sonde

un indice dans son regard. Renaud sait qu’il veut partir. Il se demande

sans doute s’il sera là ce week-end, s’il ment. Émile aimerait le rassurer

mais Laëtitia est là et il refuse qu’elle soit mise dans la confidence. Elle

serait contre. Elle ne comprendrait pas.

De toute façon il sera là ce week-end. Il récupère le camping-car

samedi matin. Il le stationnera sur la place devant le cinéma, là où se

garent fréquemment toutes sortes de camping-cars et de fourgonnettes

douteuses. Ensuite il verra. Il ne sait pas encore précisément quand il

partira. L’annonce a été vue 107 fois depuis qu’il l’a publiée il y a deux jours, et personne n’y a répondu. Il n’a pas grand espoir mais il se dit

qu’on ne sait jamais. Il compte profiter de la journée du dimanche pour

affiner l’itinéraire. Il a envie de nature, de bois, d’odeur de pins, de

cailloux qui roulent sous les pieds.

« Et ton travail ? »

Il sursaute en entendant la voix de Laëtitia. Elle l’observe depuis la

fenêtre de la chambre, la main toujours dans la poussette, sur le crâne de

Tivan.

« Quoi ?

— Tu n’y retourneras pas, je suppose…

— Oh… Non.

— Ils t’ont mis en arrêt de travail ?

— Oui. Pour une durée indéterminée. »

Un silence un peu lourd flotte dans la chambre. Renaud se tortille, mal

à l’aise.

« Ça ne va pas me manquer, tu sais », ajoute Émile.

Son travail, c’est mettre en relation des hôtels et des sites de

réservation. Il touche une commission chaque fois qu’un contrat est

signé. La start-up est minuscule. Créée il y a à peine trois ans. En dehors

de lui, il y a le patron, un ami d’ami de Laura. C’est elle qui les a mis en

contact trois ans plus tôt. Le patron a vingt-huit ans et l’envie de

conquérir le monde. Il n’ira pas très loin. Il n’a pas les moyens de ses

ambitions. En dehors d’eux deux, il y a le stagiaire : Jérôme-Antonin, fils

à papa, incompétent et fainéant. Non, ce job ne lui manquera pas. Il l’a

accepté à l’époque parce qu’il fallait bien qu’il ait un salaire, mais ça ne

l’a jamais emballé. Il l’a fait comme un automate, pour passer le temps.

C’est pour ça qu’il a eu du mal à réaliser que sa mémoire fichait le camp.

Il a mis ça sur le compte de l’ennui et du manque de motivation : les

mails perdus, réécrits, renvoyés, les rendez-vous oubliés, les rappels

clients zappés une fois sur deux, les trous noirs au milieu de la journée,

devant un document vide (« qu’est-ce que je voulais faire, en fait ? »)…

C’était un job ennuyeux, sans surprise, et il a pensé s’être lassé, tout simplement. Mais ça n’était pas ça, pas que ça en tout cas. Sa mémoire

fichait le camp. Il y a eu les malaises ensuite, les pertes d’équilibre. La

faute à la fatigue, il a pensé. Un contrecoup du départ de Laura… un an

après… C’est sa mère qui a insisté pour qu’il consulte. Et le verdict est

tombé.

Laëtitia s’agite à la fenêtre. Elle se bagarre contre la poignée pour

l’ouvrir.

« Il fait une chaleur d’enfer. »

L’air frais de la fin de journée s’infiltre dans la chambre. Le mois de

juillet a démarré et les oiseaux chantent très fort, dehors.

« Il n’y a pas de clim ici ?

— Ils l’ont gardée pour le service gériatrique.

— Je n’en peux plus. Je vais me chercher une limonade fraîche au

distributeur. Vous voulez quelque chose ? »

Émile secoue la tête, Renaud l’imite. Laëtitia éponge son front sur

lequel se sont collées quelques mèches frisées.

« Je reviens. »

Elle quitte la chambre, ferme la porte tout doucement. Renaud se

tourne instantanément vers Émile. Il veut savoir maintenant.

« Bon alors… Qu’est-ce que tu prépares ?

— Je n’en sais trop rien encore. »

Émile tend son bras vers la table de chevet blanche, il attrape son

téléphone. Il ouvre une page internet, la fait défiler, pianote.

« Tiens. Voilà où j’en suis pour le moment. »

Il tend le téléphone à Renaud. C’est l’annonce.

« Lis. »

 

Au volant de son camping-car, Émile est immobile, perdu dans ses

pensées, perplexe. Il est allé récupérer le véhicule ce matin. Il est en

parfait état. Il reste même de la vaisselle à l’intérieur et un ensemble de

linge de toilette qui semble n’avoir jamais été utilisé. Il peut partir

aujourd’hui s’il le veut…

Le camping-car est garé sur le parking en face du cinéma et Émile ne

peut se résoudre à en descendre. Il est plongé en plein tourment. Il ne sait

plus vraiment que penser. Renaud a eu une réaction un peu effarée,

l’autre jour, en découvrant l’annonce.

« L’idée de partir, je veux bien comprendre… mais avec un

inconnu… »

Il a eu un mouvement gêné, comme pour s’excuser de ne pouvoir être

celui qui part avec lui.

« C’est sûr, personne ne répondra… Ou un timbré. Un psychopathe.

Un dérangé sexuel. Dans quoi tu t’embarques ? »

Émile a été quelque peu désarçonné par sa réaction. D’habitude

Renaud et lui sont sur la même longueur d’onde. Mais cette fois non. Et

ça l’a fait longuement hésiter. Est-ce que Renaud réagit ainsi car il sait

que je vais mourir bientôt ? Car il sait que je vais mourir loin de chez

moi, loin de mes proches ? Ou est-ce que mon idée est vraiment

foireuse ? Il a failli effacer l’annonce. Pourtant ce matin quelqu’un y a

répondu. Et il est totalement pris au dépourvu… Car ça n’est pas un

homme, comme il était intimement persuadé que ce serait le cas, si

toutefois une réponse venait à arriver. Non, il s’agit d’une femme. Une

jeune femme. Elle dit avoir vingt-neuf ans. L’annonce devrait l’avoir

effrayée ou au moins inquiétée. Partir seule avec un homme inconnu, qui

se prétend en fin de vie, sans avoir aucune idée précise de l’itinéraire ou

du but profond de ce voyage… Mais elle n’a pas eu l’air inquiète. Elle a

posté un message court, elle n’a presque pas posé de questions. Est-ce

qu’elle est dérangée psychologiquement ?

 

Petitesannonces.fr

 

Sujet : Re: Recherche compagnon(ne) de voyage pour ultime escapade

Auteur : Jo

Date : 5 juillet 08:29

Message :

Bonjour Emile26,

Votre annonce a retenu mon attention.

Je m’appelle Joanne, j’ai 29 ans.

Je suis végétarienne, pas très à cheval sur le ménage et le confort.

Je mesure 1m57 à peine, mais je suis capable de porter un sac à dos

de 20 kilos sur plusieurs kilomètres.

J’ai une bonne condition physique malgré quelques allergies (piqûres

de guêpes, arachides et mollusques).

Je ne ronfle pas.

Je ne parle pas beaucoup, j’aime la méditation, surtout quand je suis

plongée dans la nature.

 

Je suis disponible dès que possible pour partir.

J’attends de vos nouvelles.

 

Joanne

 

Il ne fait que relire son message en boucle, depuis ce matin. Il ne

comprend pas trop. Qui est-elle ? Pourquoi fait-elle ça ? C’est lui qui est

méfiant maintenant… Elle ne demande rien. Elle est prête à le suivre

comme ça, sans crainte. Quel genre de filles fait ça ? Il a très envie de le

montrer à Renaud tout à coup, pour connaître son avis. Je suis

végétarienne, pas très à cheval sur le ménage et le confort. Pour être

décalée, elle est décalée ! Elle ne parle même pas de sa maladie, de la

sentence de mort qui planera au-dessus de leur tête tout au long du

voyage… Est-ce qu’elle s’en fiche ? Je ne ronfle pas. Je ne parle pas

beaucoup, j’aime la méditation, surtout quand je suis plongée dans la

nature.

Émile se frotte le menton, passe sa main sur son visage, sur la barbe

qu’il s’obstine à entretenir depuis un an. En fait, ce qu’il a du mal à

admettre, c’est que son annonce appelait exactement ce genre de réponse.

Il l’a rédigée pour attirer exactement ce genre de personnes. Alors quoi ? Quel est le problème ? Pourquoi est-il si incrédule et méfiant

maintenant ? Il se regarde dans le rétroviseur. Sa barbe brune, ses

fossettes qu’on devine sous les poils, ses yeux marron en forme

d’amandes. Il commence tout juste à avoir des rides au coin des yeux.

Des pattes d’oie. C’est très léger. Il est certain que personne à part lui ne

les a remarquées. Il observe l’air inquiet sur son visage, le pli sur son

front.

Il n’y a jamais cru en réalité. Il ne s’est jamais imaginé que quelqu’un

répondrait à son annonce. Pas une fille en tout cas. C’est ça qui le

perturbe autant. Laura avait bien cette folie, ce côté spontané et décalé

mais jamais, au grand jamais elle n’aurait répondu à ce message. Jamais

elle ne se serait embarquée dans une aventure pareille. Et pourtant Laura

était la fille la plus émancipée, la plus désinvolte qu’il ait jamais connue.

La Laura du début en tout cas. Celle dont il était tombé éperdument

amoureux.

Il est tiré de ses pensées par la sonnerie de son téléphone. Le nom

« Maman » clignote à l’écran et il attend trois longues secondes avant de

répondre.

« Émile ? Tu es où ?

— Tout va bien m’man. Je fais quelques courses. Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je suis passée à ton studio. J’ai sonné et ça ne répondait pas…

— Alors attends-moi. Je serai là dans dix minutes.

— Je voulais juste voir si ça allait. Ta sœur est là… Avec les

jumeaux. »

Il retient le soupir qu’il a envie de pousser. Il s’oblige à répondre avec

gentillesse :

« Je rentre au plus vite. »

Depuis que le verdict est tombé, ils ne lui laissent plus une seconde de

répit. Ni les uns ni les autres. Ils l’étouffent. Il a hâte de partir, d’en finir

avec tout ce cinéma. Même eux, ça les soulagera, au fond. Ils ne le savent

pas encore. Pour le moment ils sont emplis de douleur et pleins de

bonnes intentions mais ça finira par leur peser, tout ça. Il faut qu’ils recommencent à vivre. Personne ne peut plus rien pour lui. Mais eux, il

faut qu’ils vivent.

 

Petitesannonces.fr

 

Sujet : Re: Re: Recherche compagnon(ne) de voyage pour ultime

escapade

Auteur : Emile26

Date : 5 juillet 20:11

Message :

Eh bien Joanne, enchanté.

Je dois t’avouer que je ne m’attendais pas à recevoir de réponse à

cette annonce.

Tu es une sacrée surprise.

Dans quelle ville vis-tu exactement ? Si on n’est pas trop loin l’un de

l’autre, on pourrait se rencontrer avant le départ, afin de discuter

ensemble de l’itinéraire ?

Je vis à côté de Roanne.

 

Émile

 

PS : Je t’invite à me tutoyer.

 

L’excitation a pris le dessus sur le doute. Émile a laissé tomber

l’inquiétude, l’appréhension. Il a passé la journée avec sa mère et sa

sœur. Elles l’ont couvé comme un mourant. Il a failli exploser. Il les a

vues échanger des regards douloureux, retenir leurs larmes. Il a senti tout

le poids de la sentence qui planait au-dessus de leurs têtes, dans

l’appartement. Même les fils de Marjorie, les jumeaux, le sentaient. Ils

n’ont pas pleuré. Ils sont restés silencieux, beaucoup trop silencieux pour

des gamins de trois ans. S’il reste, ça deviendra infernal. La mort prendra

de plus en plus de place, elle étouffera tout le reste et il n’y aura plus rien d’autre entre eux que cette odeur âcre, ce goût amer de la mort qui

approche.

Il faut qu’il parte. Et vite. Pendant que tout est presque intact.

 

Petitesannonces.fr

 

Sujet : Re: Re: Re: Recherche compagnon(ne) de voyage pour ultime

escapade

Auteur : Jo

Date : 5 juillet 20:21

Message :

Re bonjour Émile,

 

Je vis à Saint-Malo et toi à Roanne. 700 km nous séparent. Je crains

que nous ne puissions partager un café avant le grand départ…

En revanche je peux être à Roanne après-demain. Tu pourrais me

retrouver à la sortie d’autoroute numéro 3. Je porterai un chapeau

noir à large bord, des sandales dorées et un sac à dos rouge. Qu’en

dis-tu ?

 

Joanne

 

Sujet : Re: Re: Re: Re: Recherche compagnon(ne) de voyage pour

ultime escapade

Auteur : Emile26

Date : 5 juillet 20:29

Message :

J’en dis que tu sembles aussi pressée que moi de partir… Je me

trompe ?

 

Émile

Joanne n’a pas répondu. Il est minuit, Émile est allongé sur son lit, les

fenêtres grandes ouvertes. Il est seul dans son appartement. Visiblement

elle n’a pas vraiment envie de s’appesantir sur le sujet. Il se demande

pourquoi. Il se demande ce qu’elle fuit, elle. Lui, il a annoncé la couleur.

Elle non. Peut-être qu’elle ne fuit rien, peut-être qu’elle est juste cinglée.

Ou nymphomane. Il s’en moque. Il va mourir. Plus rien n’a vraiment

d’importance. Il lui réécrit quand même, pour être sûr qu’elle n’ait pas

changé d’avis.

 

Sujet : Re: Re: Re: Re: Re: Recherche compagnon(ne) de voyage pour

ultime escapade

Auteur : Emile26

Date : 6 juillet 00:14

Message :

Midi te convient ?

Je n’ai pas de numéro de téléphone. Comment fera-t-on pour se

retrouver ?

 

Émile

 

Sujet : Re: Re: Re: Re: Re: Re: Recherche compagnon(ne) de voyage

pour ultime escapade

Auteur : Jo

Date : 6 juillet 00:49

Message :

Midi me convient. Tu me retrouveras au chapeau noir, aux sandales

dorées et au sac à dos rouge.

 

Joanne

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