Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 8 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 8

8

 

Émile ne s’entend pas suffoquer. L’angoisse est trop importante pour

qu’il puisse entendre quoi que ce soit. Il vient d’ouvrir les yeux car la

lumière du jour l’a sorti du sommeil. Il a vu de l’herbe, des pierres, un

duvet sur le sol, un reste de feu de camp. Il est habillé. Il ne comprend

pas ce qu’il fait là, comment il a atterri là. Il essaie de sonder sa tête pour

évaluer s’il a bu hier soir, tellement bu qu’il est parti en pleine nature, il

ne sait où… Mais il n’a pas de migraine. Il ne se sent pas nauséeux. Bon

sang, qu’est-ce qu’il fiche ici ? Il n’a rien dans ses poches, pas de

portefeuille, pas de téléphone. Il essaie de rester calme, de respirer, mais

c’est terrifiant. Il est là, tout seul, au milieu de nulle part, sans téléphone

pour contacter quelqu’un. Qu’est-ce qu’il a fait ? Est-ce qu’on l’a

drogué ? Pourquoi il est seul ? Pourquoi Renaud n’est-il pas dans les

parages ? S’il avait fait quelque chose de dingue, Renaud devrait

forcément être là. Il devrait apparaître, avec ses cheveux en bataille, les

yeux gonflés, un air hébété. Il devrait dire : « Vieux, qu’est-ce qu’on a

fait ? Qu’est-ce que tu m’as fait prendre ? »

Il essaie de rester calme, il s’assied. Il a mal aux jambes et aux pieds.

Bon Dieu, qu’est-ce qu’ils ont fichu ? À quoi ils pensaient ? La panique

monte encore d’un cran quand il aperçoit la silhouette allongée près du

feu, à quelques pas de lui. Une fille endormie. Il ne voit pas son visage,

juste ses cheveux châtain clair emmêlés, éparpillés tout autour d’elle. Qui

c’est, cette fille ? Est-ce qu’il… il vérifie ses vêtements pour être sûr.

Oui, il est habillé. Mais… Est-ce qu’il aurait quand même couché avec

elle ? D’où elle sort ? Pourquoi il a couché avec cette fille puis s’est

laissé embarquer en pleine montagne ? La boule dans sa gorge grossit, il a l’impression d’étouffer. Et Laura ? Qu’est-ce qu’il a fait ? Où est

Laura ? Est-ce qu’elle l’a vu partir avec cette fille ? Comment il va

pouvoir lui expliquer ?

C’est à ce moment-là qu’il se met à suffoquer. Il n’entend pas ses

halètements. Elle ne lui pardonnera jamais. Puis, il a l’impression de

prendre un seau d’eau glacé sur le crâne car il a une révélation

fulgurante : il n’est plus avec Laura. Laura est partie. Plus en phase. Le

bébé. Bon Dieu, il devient complètement dingue ! Comment il a pu

oublier ça ? C’est la drogue qui le fait délirer comme ça ?

La fille, à quelques pas de lui, s’est redressée sur un coude. Elle a été

réveillée par ses suffocations. Elle semble inquiète. Il ne connaît pas son

visage. Ou alors vaguement. Il essaie de rattraper le fil de ses souvenirs.

Il l’a déjà vue.

« Émile… ça va ? »

Elle a une petite voix tendue. Il essaie de répondre, mais sa bouche

ouverte ne fait que happer de l’air.

« Émile ? »

Elle se lève.

« Émile… »

Joanne. C’est Joanne ! Elle s’approche, s’accroupit à côté de lui. Il

essaie de reconstituer le puzzle. Ça revient en flashes brutaux. La

maladie, le verdict, la petite annonce, le départ. Tout lui revient. Il en

perd le souffle. La plénitude de la veille s’est envolée. L’angoisse l’a

englouti tout entier.

« Ça va ? Tu… tu fais de l’asthme ? »

Il s’aperçoit seulement maintenant qu’il respire très fort, qu’il n’arrive

plus à avaler de l’air, qu’il a des palpitations dans la poitrine, les mains

tremblantes. On dirait qu’il s’étouffe. Pourtant ça n’est pas de l’asthme.

C’est juste une crise d’angoisse. Il secoue la tête. Il essaie de parler, de

façon hachée :

« Ça va… Ce n’est… rien… »

Joanne est inquiète. Elle a posé une main sur son épaule. Elle ne le

lâche pas du regard.

« Tu as… tu as mal quelque part… ? »

Il attend que sa respiration redevienne plus régulière avant de

répondre, dans un souffle :

« Non… J’ai juste… Je ne savais plus où j’étais… »

Un voile d’inquiétude plus intense passe sur le visage de Joanne. Il est

peiné de la voir si anxieuse.

« C’est ta mémoire ?

— Oui.

— C’est la… c’est la maladie ?

— Oui. »

Il essaie de reprendre son souffle. Son cœur bat moins vite. Les choses

lui paraissent moins angoissantes. Tout s’est remis en place. Le puzzle

s’est reconstitué. Il se rappelle la randonnée d’hier, la veillée, le carnet.

« Ça t’était déjà arrivé ?

— Pas comme ça. »

L’air anxieux ne la quitte pas. Elle a les sourcils froncés, les lèvres

serrées.

« J’ai… J’oubliais des petites choses au quotidien mais rien de grave.

— Et là… c’était… C’était comment ?

— Un black-out total. »

Elle tente de prendre un air rassurant.

« Bah, c’est le réveil. Quand on dort dans des lieux différents, on a du

mal à se resituer. »

Il secoue la tête avec fermeté.

« Non. C’était différent. Ce n’est pas… Ce n’était pas juste une

confusion. Ce n’était pas juste l’affaire de quelques secondes.

— Ah ? »

Il reprend doucement son souffle. Il a presque retrouvé un rythme

cardiaque normal.

« Non c’était… Je me croyais… Je me croyais un an, deux ans en

arrière. Ce n’était pas confus. J’étais persuadé d’être un an en arrière… »

Joanne hoche la tête.

« C’est peut-être l’altitude, déclare-t-elle avec délicatesse.

— Non. »

Il a parlé avec fermeté. Joanne baisse les yeux.

« Non, tu as raison. »

Elle n’a pas l’habitude de se cacher de la vérité, elle non plus. Elle

ajoute même :

« C’est ce qui risque de t’arriver. De plus en plus. Puis tous les jours. »

Il acquiesce.

« Je suis désolé. Ça risque de t’effrayer… »

Il la sonde mais elle adopte soudain un air indifférent. Envolé l’air

inquiet de tout à l’heure.

« Je savais à quoi m’attendre en répondant à ton annonce.

— Parfait. »

Ces derniers mots ont rétabli une distance entre eux, un mur qu’ils

étaient parvenus à effriter légèrement ces deux derniers jours. Joanne se

remet debout. Elle ajoute :

« C’est juste… S’il y a quelque chose que je peux faire quand…

Quand ça t’arrive… »

Il hausse les épaules. Il ne se rend pas compte qu’il affiche un air

parfaitement indifférent lui aussi, maintenant.

« Je ne sais pas trop…

— Penses-y.

— Oui. D’accord.

— Ça pourrait aider.

— J’y penserai. »

Il se lève à son tour et se dirige vers le réchaud avec des pas lents. Le

jour est levé. Il doit être six ou sept heures.

« Je… Je vais faire du thé. Tu en veux ?

— Oui. Je veux bien. Merci. »

Ce matin il essaie de se concentrer sur l’itinéraire, uniquement sur

l’itinéraire. Il n’a pas envie de repenser à son réveil et à la crise

d’angoisse qui a suivi. Ils redescendent le pic du Midi par un autre

versant, par le col de Sencours puis par la Crête du Tourmalet. C’est

assez calme en ce début de matinée. Ils ne croisent presque personne. Ils

s’arrêtent peu. Ils ne parlent pas. Joanne doit être perdue dans ses pensées

mais lui ne pense pas. Il essaie de s’en empêcher. Il a peur que l’angoisse

ne l’avale tout entier, une deuxième fois. Du pic du Midi ils doivent

descendre à Barèges. Ils ont un peu plus de treize kilomètres à parcourir

et 1 600 mètres de dénivelé, mais ils ne montent pas aujourd’hui. C’est

plus facile. Ils s’arrêtent quelques minutes pour observer le lac d’Oncet,

le temps de boire quelques gorgées, puis ils reprennent leur descente. Sur

une bonne partie du début de trajet, ils longent les ruisseaux d’Oncet, ce

qui leur permet de mieux supporter la chaleur. Quand le sentier s’éloigne

du ruisseau, ils se retrouvent accablés par le soleil et la faim et ils

décident de s’arrêter. Ils trouvent un coin d’herbe à l’ombre des arbres.

Joanne sort le réchaud. Émile part à la recherche d’un large morceau de

bois qu’ils utilisent en guise de banc.

Ils mangent leur riz et Émile son saucisson, en commentant le trajet

passé et le trajet à venir, la faible réserve d’eau qui leur reste. Puis ils se

mettent d’accord pour faire une petite sieste avant de repartir.

 

Plus tard, quand ils se réveillent, ils reprennent le trajet mais en

recherchant activement une source d’eau. Ils n’ont pas pensé à acheter de

filtre à eau ou de pastilles pour purifier celle des ruisseaux. Chloé a omis

de leur en parler. Maintenant ils en sont réduits à chercher avidement un

point d’eau potable. Le guide d’Émile leur indique une fontaine quelques

kilomètres plus loin, au croisement de leur sentier et du ruisseau de la

Mousquère. Joanne a du mal à tenir le rythme. Elle tente de suivre, tant

bien que mal, une vingtaine de mètres derrière Émile.

« Tu es sûre que tu ne veux pas que je prenne ton sac à dos ?

— C’est juste la soif…

— Je peux le porter. Ça t’aiderait. »

Elle s’obstine à secouer la tête. Au croisement avec le ruisseau de la

Mousquère, ils ne peuvent pas résister et ils entrent les deux pieds dans

l’eau, sans se soucier de leurs chaussures de randonnée et de leurs

vêtements. Ils s’y enfoncent jusqu’aux cuisses puis ils restent ainsi

immobiles, les yeux fermés.

« Tu es sûr qu’on ne peut pas boire cette eau ?

— C’est risqué…

— À combien de temps se trouve le point d’eau potable ? »

Ils n’ont croisé aucun village, aucune habitation depuis qu’ils ont

entamé leur descente. Ils sont en pleine nature cette fois. Et livrés à eux-

mêmes. Émile vérifie sur son guide.

« Ils disent deux kilomètres. »

Il voit la lassitude sur son visage. Elle s’asseoit sur un gros rocher qui

dépasse de l’eau. Elle a l’air exténuée.

« Laisse-moi quelques secondes avant qu’on reparte.

— Bien sûr. Ça va ? »

Il est inquiet car elle a posé une main sur son front.

« J’ai des étourdissements.

— C’est la chaleur ?

— La déshydratation.

— Alors reste ici. J’irai remplir les gourdes tout seul. »

Joanne s’obstine, comme à son habitude.

« Non… J’ai juste besoin de quelques secondes. »

Il refuse de plier. Il n’a pas envie qu’elle fasse un malaise.

« Reste au ruisseau et repose-toi. Tu sais quoi ? Tu garderas les sacs à

dos avec toi. J’avancerai plus vite sans. »

Il sent qu’elle hésite. Est-ce qu’elle n’aime pas l’idée de se trouver trop

faible pour continuer ? Est-ce qu’elle a peur qu’il subisse un nouveau

black-out en chemin ?

« Je pose mon sac à dos sous l’arbre, d’accord ? Je serai de retour dans

moins d’une heure. »

Elle finit par plier.

« D’accord. »

Il n’a pas voulu lui dire que lui aussi commençait à se sentir vraiment

faible. Il a la bouche sèche, la langue rêche, et tout à l’heure, quand il a

voulu se soulager derrière un arbre, son urine était étrangement brune. Il

faut vraiment qu’ils trouvent de l’eau, sinon ils n’atteindront jamais

Barèges.

 

Aujourd’hui est une journée étrange, bien différente de la précédente.

La méditation et l’enchantement ont laissé place au dépassement

physique et à la souffrance. L’erreur qu’il a commise en entrant dans

l’eau avec ses chaussures est en train de lui coûter très cher. Les

ampoules éclatent une à une et sa chair à vif lui arrache des grognements

de douleur. La chaleur est intenable et il est tenté à plusieurs reprises de

s’arrêter à l’ombre d’un arbre et de s’endormir quelques instants. Mais il

y a Joanne qui attend, qui souffre d’étourdissements et il ne doit pas

traîner.

 

C’est un cauchemar bien différent de celui de ce matin, qu’il est en

train de vivre. Pas de black-out, pas d’angoisse étouffante mais un début

de panique et un épuisement total. Il n’y a pas de point d’eau. Il a suivi le

chemin, il est arrivé à l’endroit indiqué et il n’a rien trouvé. Il a pensé

qu’il avait loupé un sentier, au niveau de la bifurcation. Il est retourné en

arrière, a pris l’autre voie, l’a suivi pendant plus de deux kilomètres sans

rien trouver. Il est en train de se demander s’il ne va pas mourir sur place.

Il a des étourdissements maintenant et des flashes de lumière blanche. Il a

atteint un tel niveau de nervosité et de stress qu’il respire par petites

saccades. Il reprend le chemin inverse pour rejoindre Joanne. La

première fois qu’il trébuche, il prend ça pour de la maladresse mais la

deuxième et la troisième fois, il comprend qu’il est en train de faire des petits malaises. Quand le sentier croise de nouveau le ruisseau de la

Mousquère, il s’y laisse tomber à quatre pattes, dans les galets et il se met

à boire à grandes lampées, à la surface de l’eau. Exactement comme un

animal. Il se moque d’attraper des amibes ou quoi que ce soit d’autre. Il

veut juste boire. Il n’a jamais réalisé à quel point c’était bon de boire.

 

Il retrouve Joanne à l’endroit même où il l’a laissée, sur le même

rocher. Il se plante sur la rive, accablé.

« J’ai cru que tu t’étais perdu, dit-elle. Ça fait presque deux heures. »

Il n’a même pas le courage de la regarder dans les yeux quand il doit

annoncer :

« Je n’ai pas trouvé d’eau. Il n’y avait pas le point d’eau indiqué. J’ai

fait le chemin inverse, j’ai pris un autre sentier mais il n’y avait pas

d’eau. Nulle part. »

Elle a un haussement d’épaules.

« J’ai bu l’eau du ruisseau, Émile. »

Elle le confesse comme une petite fille qui aurait fait une bêtise. Elle a

les épaules basses et une voix désolée.

« Je n’ai pas pu m’en empêcher.

— J’ai bu l’eau du ruisseau moi aussi, dit-il.

— Oh ! »

Elle a un demi-sourire quand elle constate :

« On n’est pas très sages…

— Non. Si tu m’avais vu… À quatre pattes dans le ruisseau… Je

lapais comme un chien. »

Joanne produit un petit son étrange, un hoquet qui ressemble

étrangement à un rire. Un rire un peu étranglé qui a du mal à franchir ses

lèvres. Elle ne doit pas rire souvent. Lui, c’est la première fois qu’il

l’entend. Il songe que ce rire est certainement dû à la fatigue physique et

nerveuse mais peu importe, il aime bien l’entendre rire. Il s’esclaffe

même avec elle.

« On rira moins cette nuit, quand on affrontera la diarrhée.

— Ça ne me fait pas peur.

— Ça tombe bien. Moi non plus. On… on pourra quand même faire

une cure de riz en prévention.

— Oui… Ça pourrait aider. »

Quelques secondes passent puis Joanne se relève avec des gestes

difficiles.

« Il faut qu’on se remette en route, non ?

— Oui. On y sera vite maintenant. »

Quelques mètres plus tard, ils rejoignent la route et un semblant de

civilisation. Quelques véhicules au moins. Le jour commence tout

doucement à se coucher. Ils auraient dû arriver il y a trois heures de cela,

mais cette histoire de point d’eau leur a fait perdre du temps.

« Ça y est, je vois des toits », indique Joanne.

Le village de Barèges est là, au loin. Ils croisent un panneau qui le leur

confirme. Ils continuent d’avaler les mètres dans le silence.

« Je meurs de faim.

— Moi aussi. »

Le premier bâtiment est là, enfin. La régie intercommunale de

Tourmalet. Un bâtiment austère, constitué pour moitié de pierres et pour

moitié de briques, qui jouxte une station de télésièges. L’hiver, c’est une

station de ski très prisée. Ce soir, c’est désert. Un immense parking

accueille quelques camions et camping-cars mais il n’y a pas trace d’une

présence humaine à la ronde.

« Il va falloir continuer un peu avant d’arriver dans le centre… »

Par chance, à peine quelques mètres plus loin se trouvent des chalets :

l’École française de ski, un bar-restaurant et des toilettes publiques. La

porte est ouverte. Ils en profitent pour remplir leurs gourdes.

« On ne devrait plus être très loin. »

Encore quelques mètres plus loin, ils passent devant un nouveau

chalet, plus typique celui-ci, entièrement constitué de pierres. Une petite

allée, en pierres également, y mène. Une pancarte indique « Restaurant

de la Couquelle ». Des gens dînent en terrasse. Ils pressent le pas. La nuit est en train de tomber. Ils suivent la départementale. Des chalets

apparaissent, au détour d’un virage, puis ils se retrouvent de nouveau

coupés de la civilisation lorsque la route traverse une forêt de pins. Il

semble qu’ils n’arriveront jamais.

Les étoiles s’allument dans le ciel. Un panneau leur indique qu’ils

entrent dans Barèges. Les chalets sont là. De plus en plus rapprochés. De

plus en plus nombreux. La ville n’a rien à voir avec Artigues. C’est une

vraie ville, pas un minuscule village perdu au milieu de la montagne. On

voit tout de suite qu’elle a été construite pour accueillir les touristes

venus skier. Les chalets sont de grands bâtiments à plusieurs étages. Il y a

de nombreux commerces, une banque, un tabac-presse. Ils commencent à

croiser du monde. Des piétons, des voitures. Des voix résonnent à la

terrasse d’un bar.

« On se cherche un endroit calme pour planter la tente ?

— Oui. »

Cela s’avère plus difficile que prévu. Les rues goudronnées succèdent

aux rues goudronnées. Les touristes sont partout, les bars sont complets.

Visiblement, la station parvient à vivre du tourisme l’été aussi. Joanne ne

se plaint jamais. Ce soir elle doit vraiment être à bout de forces car elle

déclare :

« Je n’en peux plus. »

Il est vingt-deux heures et ils marchent depuis ce matin. Émile aussi se

sent prêt à s’effondrer.

« Tiens, par là-bas, si on remonte le talus… »

Derrière un parking, le long de la rue principale de Barèges, se trouve

un talus d’herbe qui remonte vers un sentier en bordure de forêt. Ils n’ont

plus le courage de jouer les difficiles. Émile prend le sac de Joanne pour

qu’elle puisse monter le talus. Ils escaladent la barrière en bois qui

délimite le sentier pédestre et ils le traversent pour entrer en lisière de

forêt. Ici, ce sera parfait. Ils sont à l’abri du bruit, des touristes, des

regards.

Joanne se laisse tomber à terre, entreprend de sortir le réchaud de son

sac à dos, avec des gestes épuisés.

« Je m’occupe de la tente », déclare Émile.

Il ne sait pas d’où ils puisent leurs dernières forces, comment ils

parviennent à monter la tente, à préparer un plat de pâtes à la sauce

tomate. Lorsqu’ils se retrouvent assis tous les deux, leurs assiettes sur

leurs genoux, ils réalisent enfin l’ampleur de leur épuisement. Ils ont le

même soupir exténué. Émile regarde Joanne manger. Elle n’a jamais

mangé aussi goulûment. Elle enfourne les pâtes dans sa bouche avec

avidité, se lèche les doigts. Elle a été courageuse aujourd’hui. Elle a sans

doute atteint le bout de ses limites physiques mais elle ne s’est pas

plainte. Il songe qu’il n’aurait jamais pu emmener Laura dans cette

expédition. Elle aurait râlé et elle aurait même fait du chantage. Il est

capable d’entendre sa voix d’ici :

« Je te préviens Émile… La prochaine fois que tu me fais souffrir

comme ça, je te quitte. »

Il l’aurait fait taire en la renversant dans l’herbe. Lui aussi, il s’aperçoit

qu’il mange goulûment. Ça a vraiment été une sacrée journée. Les voix

des touristes aux terrasses des bars leur parviennent, lointaines,

surpassées par le chant des criquets, dans la forêt. Un vent frais les

balaie.

« Oh ! »

Il entend l’exclamation de surprise de Joanne bien avant d’entendre

l’explosion.

« Qu’est-ce que… »

Il a sursauté en croyant que c’était un pétard qui éclatait mais tout à

coup, il voit le ciel s’illuminer en rouge. Des belles gerbes rouges qui

crépitent. Une deuxième explosion retentit quand il s’exclame à son

tour :

« Un feu d’artifice ! »

Une gerbe bleue éclate dans le ciel. Un sourire ébahi a envahi le visage

de Joanne quand Émile se tourne vers elle.

« On est le 13… C’est le feu du 14 juillet. »

Elle a cessé de manger. Elle a posé son assiette au sol. Elle a le visage

tourné vers le ciel et elle s’extasie en silence. Elle ne l’entend même pas.

Il reporte son regard vers le ciel et il recommence à manger lentement et

tranquillement, tandis que le ciel explose de couleurs et d’étincelles.

 

13 juillet, 23h50

Barèges, en bordure de forêt, le long d’un sentier piéton

 

J’ai à peine la force de tenir mon stylo entre mes doigts tellement je suis épuisé. La journée

a été longue. Un black-out, des kilomètres en plein soleil, une déshydratation sévère, des chairs à vif à cause des cloques et des intestins qui gargouillent (j’ai tout gagné à boire l’eau de ce ruisseau…). Ce soir, on a mangé un de nos plats traditionnels constitué de pâtes, en regardant un feu d’artifice et c’est ça que je veux retenir de cette journée : le feu d’artifice en lisière de forêt.

Pas la fatigue, ni les cloques, et encore moins cette affreuse odeur de transpiration qui me

colle à la peau…

Suite des aventures demain.

 

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