Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 28 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 28

28

 

Joanne est silencieuse dans le Renault Trafic blanc de Marico. Elle

garde les mâchoires serrées et le regard fixé au loin, sur la route. Elle a eu

beaucoup de mal à s’endormir. Pok était parti chasser, ce qui ne l’a pas

aidée à s’apaiser. Quand elle a finalement sombré, au petit matin, elle n’a

connu qu’un sommeil agité et peu réparateur.

Le véhicule de Marico s’arrête dans un bruit de ferraille peu rassurant

devant l’entrée principale de l’hôpital. Marico se tourne vers elle. Il ne se

départit jamais de son sourire chaleureux. Pas même dans ces

circonstances.

« Je termine ma tournée matinale à midi, indique-t-il avec son fort

accent espagnol. Je reviens te chercher à midi et quart ? »

Elle acquiesce et le remercie, avant de sauter au bas du véhicule. La

portière claque. Elle se dirige d’un pas lent en direction des portes

vitrées.

 

Elle n’a pas le temps d’atteindre la porte de la chambre d’Émile, celle

que la réceptionniste lui a indiquée à l’accueil. Elle est interceptée par le

médecin rencontré dans la nuit. Il devait guetter son arrivée. Il est là,

dans la même blouse blanche que la veille, avec ses lunettes à la monture

dorée et ses petits yeux verts.

« Vous me suivez ? »

Elle le suit et prend place dans le même bureau, sur la même chaise en

mousse bleue. Le pot à crayons jaune et vert est toujours là, sur le bureau

en noyer. Le médecin lui sourit et laisse passer quelques secondes avant

de parler.

« Bien, tout d’abord, soyez rassurée. Émile se porte bien ce matin. Son

cœur a repris un rythme normal. »

Il lui laisse le temps d’assimiler l’information et en profite pour

basculer en arrière dans son fauteuil en cuir.

« Nous lui avons donné une dose d’Atropine et le cœur a bien réagi. »

Ses yeux verts se fixent sur Joanne dont le visage est extrêmement pâle

ce matin. Le ton du docteur se fait plus grave :

« J’ai eu le temps de consulter son dossier médical ce matin. C’est bien

ce que je craignais. La bradycardie est directement liée à sa maladie

orpheline neurodégénérative. »

Il laisse à Joanne quelques secondes pour acquiescer ou dire quelque

chose mais elle reste immobile et droite dans son fauteuil bleu.

« Ma première intention, quand votre mari est arrivé aux urgences hier

soir, a été d’envisager la pose d’un Pacemaker. C’est une opération

lourde mais c’est aussi la solution la plus efficace et la plus radicale en

cas de bradycardie. Il s’agit d’un dispositif médical que l’on implante

dans l’organisme du malade et qui fournit des impulsions électriques

destinées à stimuler le cœur lorsqu’il ralentit trop. »

Il reprend son souffle et en profite pour se curer discrètement le nez.

« Cependant, après consultation du dossier médical, je me rends

compte que les choses sont plus compliquées. La bradycardie est

directement causée par les dommages de la maladie sur son cerveau et

plus précisément sur son tronc cérébral, qui gère l’ensemble des

fonctions vitales de l’organisme. Nous pourrions traiter la bradycardie

mais j’ai bien peur que cela ne revienne à souffler dans une outre percée,

si vous me permettez l’expression. »

Joanne reste immobile. Elle s’efforce de fixer le pot à crayons jaune et

vert.

« Les autres fonctions vitales seront bientôt touchées elles aussi, à leur

tour. Pression artérielle, fonction respiratoire, régulation de la

température du corps… Le trouble du rythme cardiaque n’est qu’une des

nombreuses manifestations de cette dégénérescence. Aussi… »

Il se redresse et le fauteuil en cuir bascule en avant.

« Aussi, je m’interroge sur l’utilité de faire subir une opération aussi

importante que la pose d’un Pacemaker à votre mari, étant donné les… »

Il hésite un court instant. Ses ailes de nez frémissent.

« Étant donné l’issue fatale de cette maladie, quoi que nous fassions. »

Il est surpris d’entendre la petite voix de Joanne s’élever, une voix

douce mais parfaitement claire.

« Je suis d’avis de le laisser tranquille. Je signerai toutes les

décharges. »

Elle s’attend à voir le médecin tiquer mais ça n’est pas le cas.

L’homme acquiesce avec lenteur.

« Je comprends votre point de vue. Et vu la situation, je dois dire

que… Malgré mon serment d’Hippocrate, je vous rejoins sur cette

position. »

Il ne cille pas. Ses petits yeux verts la fixent avec intensité.

« Je dois juste m’assurer, avant de vous faire signer les décharges, que

vous soyez parfaitement consciente des risques encourus par votre

mari. »

Elle acquiesce. Ses mains sont posées bien à plat sur ses genoux,

comme ce jour-là, quand ils étaient devant le maire. Elle écoute

attentivement, sans faillir.

« Le refus de la pose du Pacemaker sur votre mari l’engage à de graves

complications cardiaques. Insuffisance cardiaque, évanouissements

fréquents et arrêt du cœur. »

Il guette une réaction sur son visage mais il est surpris de constater

qu’elle reste totalement maîtresse d’elle-même et de la situation. Cela le

trouble quelque peu et il a des difficultés à reprendre le fil de ses pensées.

« Vous… Donc, si vous prenez note de ces risques et… »

Il se met à fouiller dans un tas de paperasses sur son bureau.

« Et vous maintenez votre position, alors… Alors… Oui… »

Il se perd dans ses papiers et dans ses pensées, relève la tête vers elle.

« Oui, c’est ça. La décharge. Je vais vous faire signer un certificat de

refus de soin. Vous devrez stipuler que je vous ai informé des

conséquences sur la santé de votre mari, et que vous maintenez votre

décision. »

Joanne acquiesce. Le médecin recommence à fouiller dans les papiers

et en extirpe un formulaire blanc.

« La voilà. Je… Je vais le remplir. La loi m’oblige à vous laisser trois

jours de réflexion avant de signer ce certificat. Je le laisserai donc ici,

dans mon bureau, et vous reviendrez le signer en fin de semaine, quand

votre mari pourra sortir. »

Joanne retrouve la parole et interroge :

« Vous le gardez jusqu’à la fin de semaine ? »

Après les mots sensés et compréhensifs du médecin, elle s’était

attendue à pouvoir le ramener avec elle, ce matin.

« Trois-quatre jours d’Atropine ne lui feront pas de mal. Vous le

récupérerez en meilleure forme. »

Il s’interrompt brutalement et tourne vers elle un regard grave :

« En revanche, oubliez les longues promenades, les cours de danse, les

relations sexuelles ou n’importe quelle autre activité physique. Votre mari

aura une faiblesse cardiaque de plus en plus marquée. Évitez l’exposition

à la chaleur également, et de façon générale, les contrariétés. Il va lui

falloir beaucoup de repos et de calme s’il veut profiter encore quelque

temps des plaisirs de la vie. »

Sa voix se teinte de compassion et de tristesse quand il ajoute :

« C’est compris ? »

 

« Joanne ? »

Elle manque de défaillir de bonheur quand elle constate qu’il la

reconnaît. Ça n’est toujours pas son Émile, l’adulte. C’est sa version

enfantine et bloquée dans le passé mais l’essentiel est qu’il la reconnaisse

en tant que « la fille qui l’accompagne à la montagne pour soigner son

cerveau ». Elle redoutait plus que tout une nouvelle crise. Mais il est parfaitement calme, dans son lit d’hôpital. Elle est soulagée. Elle vient se

planter à côté du lit en souriant.

« Hey, ça va ? »

Émile lui sourit. Il désigne les électrodes, sous sa robe de chambre

blanche.

« Ils ont dit que j’avais fait un malaise cardiaque. »

Elle confirme d’un hochement de tête et se perche au bout du lit, au

niveau de ses pieds. Visiblement il n’a aucun souvenir de la scène de la

veille, sur le hameau et elle en est ravie.

« C’est grave ? » demande-t-il, les sourcils soudain froncés.

Elle prend un air dégagé quand elle secoue la tête.

« Non ça n’est pas grave. Tu seras sorti en fin de semaine. On rentrera

au camping-car, dans le hameau, et on fera ce que tu veux. On pourra

faire un peu de jardinage ou jouer au Monopoly… ou juste faire la

sieste. »

Ses sourcils se lèvent encore plus haut.

« Au hameau ?

— Oui. »

Un temps de silence passe.

« Tu ne t’en souviens pas ? » demande-t-elle timidement.

Il secoue la tête.

« Bah, ça n’est rien. Tu verras, c’est un endroit vraiment joli, entouré

de montagnes de calcaire blanches. »

Elle voit une étincelle briller au fond de ses yeux.

« Est-ce qu’on pourra partir avec le sac à dos et la tente ? Quand on

était chez Hippolyte, tu avais dit qu’on partirait avec les sacs à dos… »

Elle se souvient des mots du médecin, quelques minutes plus tôt.

Oubliez les longues promenades.

« On verra.

— Pourquoi, on verra ?

— Le médecin a dit que tu devais te reposer.

— Il ne le saura pas. »

Il a un petit air espiègle de petit garçon. Elle ne peut s’empêcher de lui

sourire.

« Oui… Tu as raison… On pourrait faire ça en cachette. »

Elle le voit se redresser soudain, et jeter des regards insistants par la

porte entrouverte de sa chambre. Il se trémousse comme s’il était

impatient.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » demande-t-elle.

Il continue de gigoter dans son lit, pour tenter d’apercevoir quelque

chose par l’entrebâillement de la porte.

« Ce n’est rien. J’attends juste qu’elle revienne, dit-il sans la regarder,

toute son attention centrée sur le couloir.

— L’infirmière devait repasser ?

— Non.

— Non ? »

Il gigote tellement qu’une de ses électrodes est en train de se décoller.

« Émile, reste tranquille. L’infirmière reviendra en temps voulu. »

Mais il secoue la tête et la regarde avec un sourire de petit garçon.

« Ce n’est pas l’infirmière Joanne. C’est ma mère. »

Elle sent son cœur se serrer et ses poumons se glacer.

« Qu-quoi ? »

Le sourire d’Émile s’élargit.

« Maman était là tout à l’heure. Avec Marjo. »

Elle ouvre la bouche mais aucun son n’en sort. Elle sent la panique

l’envahir, son cœur s’accélérer. Elle est à deux doigts de suffoquer quand

la suite tombe :

« On a été faire un tour sur la plage. Elle est partie m’acheter une

glace. Tu voudras que je lui demande une glace pour toi aussi ? »

 

Le regard de Joanne est posé tranquillement sur le terrain de

permaculture. Elle aperçoit, sans vraiment les voir, les buttes et les

spirales à aromates. La nuit tombe et c’est le moment qu’elle préfère. Le

hameau se vide. Chacun rentre chez soi. Les lumières s’allument dans les cabanes de bergers. Elle peut s’asseoir seule, dans le silence, et

s’imaginer être un arbre. Elle respire calmement. Ses yeux ne captent

plus rien. Sa vision est floue. Elle visualise des racines, qui sortent de ses

pieds, de son bassin, de ses cuisses. Des racines qui grandissent et

s’épaississent. Des racines qui s’enfoncent dans le sol, profondément,

toujours plus profondément. Elle ressent le contact avec la terre, l’énergie

qui remonte jusqu’à elle, qui la traverse. Elle reste immobile. La nuit

tombe totalement. L’herbe se couvre de rosée. Elle se sent plus sereine,

plus forte. C’est Joseph qui lui a appris cet exercice. Quand tu as

l’impression que la vie t’éparpille en mille morceaux, quand tous tes

repères s’envolent, alors transforme-toi en arbre. Cela fait trop

longtemps qu’elle n’a pas pris le temps de s’asseoir et de ressentir. Il y a

eu les malaises, le chantier, l’arrivée du nouvel Émile, cet Émile qui a

l’air d’un enfant, chaque jour un peu plus… Elle est heureuse de se

retrouver avec elle-même, ce soir.

Elle reste immobile encore une heure. Une paix intérieure l’a gagnée.

Elle se sent presque prête à affronter la suite. Elle puise encore quelques

vibrations dans ce contact avec la terre, puis elle prend une large

inspiration. Pok s’approche à petits pas de sa maîtresse et vient se frotter

contre son dos. Il a toujours beaucoup aimé les arbres. Ils sont grands,

forts, majestueux. Ils sont calmes et secrets, invisibles pour la plupart des

êtres, et pourtant, ils résistent à toutes les tempêtes.

 

« Émile rentre demain ? »

Joanne acquiesce. Isadora se tient devant le petit terrain qui leur a été

alloué, la main en visière devant les yeux.

« Il va être content de voir ce que tu as fait. »

Joanne est accroupie, en train de replacer un des petits galets qui

composent l’allée principale de son œuvre. Elle a eu quatre jours pour

transformer leur petit terrain vide en véritable petite cour de maisonnette.

Elle a tracé une jolie allée de galets menant jusqu’à leur porte et un petit

carré de galets, également, faisant office de terrasse. La table et les chaises pliantes y ont été installées ainsi qu’un parasol blanchi par le

soleil et un vieux bain de soleil rouillé, dont Marico voulait se

débarrasser. À l’arrière du camping-car, sous un large chêne-liège,

Joanne a installé quatre planches de bois autour d’un minuscule lopin de

terre. Elle a décidé de faire pousser quelques herbes aromatiques. Pour

l’instant, cela ne ressemble qu’à un carré de terre battue, mais très vite,

elle espère y voir grimper de la menthe, du basilic et du romarin.

Elle a nettoyé le camping-car de fond en comble et installé de

nouveaux rideaux aux fenêtres, dont le voisin – le monsieur à la lampe

torche – ne voulait plus. Ils sont jaunes et orange et amènent une touche

de vitalité à l’intérieur.

Il semble à Joanne que l’intégralité du hameau est au courant du retour

imminent d’Émile, car chaque fois qu’elle croise quelqu’un, la question

revient :

« Votre ami rentre bientôt ? Demain ? »

Ils sont nombreux à avoir pris de ses nouvelles et à avoir proposé leurs

services à Joanne, pour la mener à l’hôpital et la récupérer. Elle ne sait

comment se comporter face à toutes ces attentions. Son initiation à la

méditation, prévue pour le samedi, sera son remerciement collectif. Peut-

être qu’Émile voudra aussi venir ?

« Tu devrais te reposer maintenant, déclare Isadora.

— J’ai presque fini.

— Fais une pause. Tu auras besoin d’énergie quand il sera là… Je

t’appellerai pour le dîner. »

 

Le médecin a la mine sombre ce matin. Pourtant c’est une matinée de

printemps particulièrement chaude et ensoleillée. L’été n’est pas loin.

Dans le hameau, Marico a allumé un barbecue pour fêter le retour

d’Émile.

« Bien, je vous laisse relire ce document avant de le signer en deux

exemplaires. Il me faudra également votre carte d’identité et votre acte de

mariage. »

Joanne acquiesce. Elle a déjà préparé les papiers. Elle les fait glisser

sur le bureau avant de se saisir des formulaires que lui tend le médecin.

Elle parcourt les lignes rapidement. Quelques phrases s’impriment plus

que d’autres.

Je soussignée Madame Joanne Marie Tronier, épouse Verger, responsable légale du patient

Émile Marcel Verger, hospitalisé au Centre Hospitalier Pasteur dans le cadre d’un malaise cardiaque, reconnais avoir été informée de manière claire, et avoir compris les risques encourus en refusant les soins proposés, qui comprennent de façon non limitative : essoufflement, évanouissements, insuffisance cardiaque, arrêt cardiaque et décès du patient.

Je déclare vouloir néanmoins faire quitter le service à Émile Marcel Verger et refuser les

soins et/ou l’intervention que lui propose le Docteur Margueron et dégage ainsi le Docteur Margueron et le Centre Hospitalier Pasteur de toutes responsabilités, et de toutes conséquences, y compris vitale, qui peuvent résulter de ma décision.

Je comprends que, même si je signe ce document, cela ne m’empêchera pas de changer

d’avis et n’empêchera pas le patient de revenir à l’hôpital en cas de problème, ou simplement s’il le désire, et s’il a des questions.

 

Suivent un champ « signature du patient ou de son responsable légal »

et un champ « signature du médecin » ainsi que l’habituel « lu et

approuvé ».

Joanne griffonne rapidement et signe les deux exemplaires. Le

médecin a toujours la mine sombre. Il se sent obligé d’ajouter :

« S’il y a quoi que ce soit, si vous êtes prise d’un doute concernant

votre décision… »

Mais elle l’interrompt :

« Merci docteur. »

Elle récupère acte de mariage et carte d’identité et attend patiemment

que le médecin appose sa signature sur les décharges. Le feuillet lui

revient enfin. Le docteur se lève pour la raccompagner à la porte de son

bureau.

« Prenez soin de lui, Madame Verger. »

Elle accroche une dernière fois ses yeux verts perçants derrière ses

lunettes à la monture dorée. Elle est consciente de l’humanité dont il a

fait preuve et de la difficulté que cela représente pour lui. C’est ce qu’elle essaie de lui transmettre à travers ce dernier long regard. Toute sa

reconnaissance.

« Merci pour tout… »

Il la regarde partir en silence, de sa drôle de démarche, petite forme

noire dans les couloirs blancs de l’hôpital.

 

« C’est ici qu’on habite ?

— Oui… C’est ici. Tu aimes ? »

Il a déjà fait le tour du camping-car. Elle s’empêche de le reprendre

encore, en lui disant : « Ne cours pas, le médecin t’a interdit de courir ».

Elle l’entend s’exclamer :

« On a un jardin ? »

Elle le rejoint de l’autre côté du camping-car, à l’ombre du grand

chêne. Il est accroupi devant le minuscule potager aromatique et s’extasie

devant le premier brin de menthe qui vient de sortir de terre.

« Ça n’est pas grand-chose tu sais… Juste quelques plantes

aromatiques.

— C’est de la menthe ?

— Oui. Dès qu’elle aura poussé, on pourra se faire des infusions

glacées. »

Son petit Tom en raffolait. Il empilait une dizaine de glaçons dans son

verre, de sorte qu’il ne restait presque plus de menthe dans son verre,

juste de la glace fondue.

Marico les attend, de l’autre côté du camping-car. C’est lui qui est allé

les chercher à l’hôpital, dans sa camionnette blanche. Elle le rejoint

devant la petite allée en galets et appelle Émile :

« On est attendus pour manger. Marico a préparé un barbecue. »

Marico lui fait signe qu’ils ont le temps. Il disparaît dans son sarouel

marron. Ils le rejoindront quand ils seront prêts. Émile réapparaît. Il a

l’air heureux.

« J’aime bien cet endroit.

— Je te l’avais dit.

— Est-ce qu’on est obligés d’aller manger avec ces gens ?

— Oh… »

Elle hausse les épaules.

« Non… Si vraiment tu ne veux pas y aller, on restera ici. Mais ils ont

préparé tout ça pour toi… »

Il fronce les sourcils. Elle remarque que sa barbe a recommencé à

pousser. Elle se demande si elle pourra la lui raser, s’il se laissera faire.

Elle pourrait en profiter pour couper ses cheveux qui retombent en

broussaille. Ça lui redonnerait un air plus jeune. Plus neuf.

« Je ne les connais pas…

— Je sais… mais on va vivre avec eux quelque temps alors il faut bien

se montrer polis.

— Combien de temps ?

— Le temps que tu te reposes. »

Il a une moue contrariée mais il acquiesce.

« Bon d’accord. »

Il s’apprête à rentrer dans le camping-car mais elle le retient.

« Attends, Émile. Qu’est-ce que tu dirais si je te refaisais une petite

coupe de cheveux, avant d’y aller ? »

 

Elle a installé une bassine devant la chaise pliante, sur la petite table, et

elle a passé une serviette autour du cou d’Émile, pour éviter qu’il ne se

retrouve avec le cou qui gratte. Un peigne, une paire de ciseaux, une

tondeuse électrique et une panoplie de lames de rasage sont disposés sur

la table. Elle n’est pas sûre de savoir se servir de tous ces instruments

mais elle va faire au mieux.

« Après c’est à mon tour de faire quelque chose à tes cheveux »,

déclare Émile tandis qu’elle s’apprête à démêler sa tignasse.

Elle s’arrête dans son geste, surprise.

« Ah bon ?

— Oui.

— Et qu’est-ce que tu voudrais en faire ?

— Je ne sais pas… »

Elle voit passer un air espiègle et légèrement moqueur sur son visage,

le fantôme de l’ancien Émile.

« Les peigner, par exemple. »

Elle l’oblige à garder la tête inclinée en arrière, tout en souriant.

« Ha ha, très drôle ! »

Il essaie de se dégager pour la regarder.

« Non mais je pourrais les laver, les démêler et te faire une coiffure

peut-être. »

Il guette une réaction sur son visage. Elle bascule à nouveau sa tête en

arrière.

« Arrête de bouger, je vais te couper une oreille.

— Ça serait une bonne idée ?

— Quoi ? Te couper une oreille ?

— Non, te faire une coiffure.

— Mmh… Je ne sais pas. Tu sais faire des coiffures ? »

Il acquiesce avec sérieux.

« Je pourrais faire une tresse peut-être. »

Elle ne peut s’empêcher de sourire avec une pointe de mélancolie. Il

lui avait bien semblé qu’il l’avait aimée, la tresse réalisée par Myrtille,

pour leur semblant de mariage.

« Alors ? demande-t-il avec impatience.

— Oui… D’accord. »

L’air sent bon le shampoing à l’eucalyptus, le feu de bois du barbecue

et les fleurs qui éclosent. C’est une belle journée de printemps. Un merle

chante dans un arbre, tout près. De temps en temps, un habitant passe

devant leur petit terrain et les salue. Émile a les cheveux mouillés et il est

d’humeur taquine. Il rit beaucoup. À propos d’un cheveu dans son cou,

qui le chatouille. À propos d’un juron échappé de la bouche de Joanne

alors qu’elle vient d’avoir la main leste sur un coup de ciseaux. Elle veut

savourer ce moment de répit et se dire qu’elle a pris la bonne décision en

le ramenant ici, avec son cœur malade.

Ils se regardent tous les deux dans le miroir soleil acheté par Émile sur

cette brocante de Gruissan, il y a plusieurs mois. Émile a les cheveux

coupés de près et le visage dégagé de toute barbe. Comme ça, il a

davantage l’air du gamin qu’il est en train de redevenir. Joanne est

affublée d’une tresse plutôt réussie. Elle est la première surprise, en le

constatant.

« Où est-ce que tu as appris à faire ça ?

— Marjorie me réclame ça de temps en temps.

— Des tresses ?

— Oui. Avant de partir à l’école.

— Ah. »

Elle ne sait pas si Marjorie est censée se trouver sur ce hameau. Tout à

l’heure il a affirmé qu’elle serait là pour le barbecue… Elle se plie

toujours à ses règles, à sa réalité. Alors peut-être rencontrera-t-elle

Marjorie tout à l’heure.

 

Émile n’est pas timide ni silencieux ce jour-là, pendant le barbecue du

hameau. Il sourit beaucoup et parle à Marico, à Pierre-Alain, et d’autres

habitants entraperçus par Joanne au cours de ses premiers jours ici. Ce

n’est pas le même Émile que celui qui a débarqué au hameau, une

semaine plus tôt, qui était pâle, muet et désorienté. Joanne refuse de se

dire que cet Émile-là, souriant et heureux, l’est justement parce qu’il s’est

enfoncé encore plus profondément dans les méandres de son passé, parce

que désormais le passé et le présent se côtoient et se mêlent sans aucune

logique. Désormais Pierre-Alain semble tantôt être le père d’Émile, tantôt

un de ses professeurs d’école, et l’un des enfants du hameau a été

renommé « Tivan ». Elle ignore de qui il s’agit mais elle pense que ce

doit être un des enfants de Marjorie.

Son état s’est aggravé mais la seule chose que Joanne veut retenir,

c’est qu’il semble heureux et détendu.

Marico a emmené Émile avec lui pour récupérer des planches de bois

au village et fabriquer des toilettes sèches pour le camping-car. Joanne a

l’impression qu’Émile apprécie la présence de Marico. Cela lui fait sans

doute du bien d’être avec un homme, pas seulement avec elle en

permanence. Il n’osera pas le dire car il est trop poli mais elle le sent. Ce

matin, elle a cette séance de méditation prévue. Isadora s’est chargée de

faire passer le mot et quand elles arrivent toutes les deux, dans cette

vallée en plein centre du cirque de Lescun, entourée des monts de

calcaire, une quinzaine de personnes est là. Joanne a du mal à masquer sa

surprise. Elle s’attendait à y voir trois personnes, pas plus. Mais un

véritable groupe s’est constitué pour assister à la séance de méditation.

« Le cadre est splendide », déclare Isadora.

Les hommes et les femmes confirment, à la cantonade.

« C’était vraiment une riche idée. »

Joanne tente de ne pas se laisser impressionner par le monde. Elle n’a

jamais fait ça, des initiations à la méditation, à part avec Émile. C’était

totalement différent.

« Comment doit-on s’installer ? »

Elle constate que la femme qui pose la question est venue avec son

fils, un petit garçon de quatre ou cinq ans. L’âge que devrait avoir Tom.

Elle s’efforce de ne pas y penser. Heureusement le gamin a les cheveux

roux flamboyants et le visage couvert de taches de son. La comparaison

s’arrête donc là.

« Installez-vous où vous voulez, comme vous voulez. Prenez la

position la plus confortable pour vous. »

C’est étrange de voir une quinzaine de personnes obéir sans broncher.

Elle prend place tranquillement dans l’herbe, en essayant d’avoir en ligne

de mire les aiguilles d’Ansabère. Au milieu de toutes ces falaises de

calcaire plus hautes les unes que les autres, ce sont ces aiguilles qu’elle

préfère. Ce sont les plus pointues. Elles se dressent comme des lames

acérées, hautes et altières. Les gens du hameau disent que ce sont les

sommets les plus verticaux et les plus inaccessibles des Pyrénées. Ils sont longtemps restés invaincus. Ils étaient les deux derniers sommets

invaincus de toutes les Pyrénées… jusqu’à ce qu’une expédition de deux

hommes en réussisse l’ascension, au prix de leur vie… Bien que

vaincues, les aiguilles d’Ansabère sont longtemps restées maudites et

craintes.

L’exercice que Joanne a choisi pour sa séance est une méditation à la

montagne. Un exercice de pleine conscience utilisé pour s’apaiser et

prendre conscience de ses forces intérieures, leur explique-t-elle. Elle les

enjoint à se concentrer sur leur respiration quelques secondes afin de les

amener dans un état de calme, puis elle leur demande de choisir une

montagne parmi celles qui les entourent. Une montagne qu’ils aiment

particulièrement, qui leur fait ressentir une certaine sérénité ou au

contraire, une certaine force. Elle choisit pour sa part de concentrer son

regard sur les aiguilles maudites, les aiguilles longtemps invaincues. Elle

les invite à détailler cette montagne dans tous ses aspects. Ses formes, ses

contours, sa couleur, ses contrastes, sa rugosité, ses sapins, ses sillons…

Elle leur laisse un temps de silence pour s’imprégner pleinement de cette

contemplation. Tout s’est effacé autour de Joanne. Seuls restent le ciel et

les aiguilles d’Ansabère.

« Votre corps est cette montagne… »

C’est ce qu’elle murmure d’une voix claire.

« Solidement ancré dans le sol… stable… centré. Vous êtes cette

roche. Vous ne craignez rien. Ni les tempêtes, ni les vents qui vous

balaient. Ni la pluie, ni les avalanches. Vous restez là, inébranlable,

solidement rattaché au sol. Prenez conscience de vos capacités à faire

face… de votre force… Les tempêtes ne vous déracinent pas. Vous

attendez patiemment qu’elles s’éloignent, que le ciel bleu revienne.

Sentez… Sentez ce calme en vous… cette assurance totale… Vous êtes

cette montagne. Vous êtes invincible. »

Joanne oublie les aiguilles d’Ansabère momentanément. Elle se perd

quelques secondes dans ses souvenirs. À une époque où elle n’était pas

une montagne. Une époque où elle était un brin d’herbe éparpillé par le vent, balancé au gré des courants. Elle ne savait plus à quoi se raccrocher

pour continuer à vivre. Elle était enfermée entre quatre murs jaune

poussin, dans une maison de repos. On avait mis des barreaux aux

fenêtres et enlevé tous les miroirs des chambres. Une précaution pour

éviter les suicides des pensionnaires. Elle trouvait ça dommage que les

barreaux découpent le ciel en lamelles grises et étriquées.

Léon venait chaque jour et elle ne le reconnaissait pas toujours. Elle

voyait des choses qui n’existaient pas et elle ne voyait pas les choses

réelles qui l’entouraient. Elle restait obstinément muette. Elle avait

définitivement cessé de parler à partir de l’enterrement de Tom. Léon

l’avait mis sous terre. Les André l’avaient mis sous terre alors qu’il aurait

dû s’envoler et rejoindre la mer, le ciel. Ses deux merveilles.

Personne ne parvenait à la faire parler. Un jour, une infirmière qui

venait d’intégrer le service et qui l’observait régulièrement avec

affection, lui avait offert un petit carnet. Un petit carnet identique à celui

dans lequel elle écrit aujourd’hui, sauf qu’il était rouge, et plus petit.

L’infirmière avait dit : « Joyeux Noël Joanne. » Elle avait une voix douce

et sincère et de grands yeux bleus. Elle n’avait pas compris quand Joanne

s’était mise à pleurer.

« Ne vous mettez pas dans cet état. C’est juste un cadeau. »

Elle avait replacé dans le vase, sur la table de chevet, les quelques

brins de lilas que Léon lui avait apportés la veille et elle avait murmuré,

comme si elle lui confiait un secret :

« Comme vous ne voulez plus parler, j’ai pensé que vous aimeriez

peut-être écrire. »

L’infirmière s’appelait Opale. C’était un drôle de prénom que Joanne

avait tout de suite aimé. Il lui avait fait penser à une légende que racontait

son père, à propos de cette pierre précieuse. Il lui avait enseigné qu’elle

avait la propriété d’iridescence, autrement dit qu’elle pouvait briller d’un

jeu de lumières multicolores. La légende racontée par Joseph provenait

de la mythologie d’aborigènes d’Australie. Le Dieu créateur serait un

jour descendu sur Terre en glissant sur un arc-en-ciel et, à peine avait-il posé le pied au sol, que toutes les pierres se seraient mises à scintiller des

mêmes couleurs de l’arc-en-ciel. Les opales. Joseph avait ajouté que pour

Pline l’Ancien, qui était un écrivain très ancien, l’opale était merveilleuse

car elle combinait les couleurs et les propriétés de toutes les autres

pierres précieuses.

Joanne avait repensé à ça, en écrivant sa première ligne dans le carnet

offert par Opale. La couverture avait la texture du daim. Un petit

élastique permettait de le fermer. Léon allait arriver d’une minute à

l’autre, sans doute accompagné des André, en ce jour de Noël. Ils

consentaient, une fois tous les trois mois, à rendre visite à leur belle-fille

rendue folle et muette par le chagrin. Ils risquaient d’arriver d’une minute

à l’autre, pourtant, elle avait pris le temps d’écrire les premières lignes

dans son carnet. Une lettre pour Joseph. Elle se souvient très bien des

mots qu’elle avait couchés sur le papier ce jour-là, les premiers mots qui

avaient jailli de son stylo. Des mots de haine. Des mots libérateurs. Papa,

cette famille est maudite. Ils vous auront tués tous les deux. Et ils m’ont

tuée à travers vous. Elle avait refermé le carnet quand les André étaient

arrivés et elle l’avait caché sous son oreiller. Le lendemain matin, elle

avait écrit une lettre à Tom. Une lettre d’amour. Le printemps était arrivé

peu de temps après. Elle avait recommencé à parler, mais seulement avec

Opale. Elle avait pris la décision, peu de temps après, qu’elle partirait,

qu’elle achèterait une voiture et qu’elle quitterait la Bretagne. Plus rien

ne la retenait à Saint-Suliac, ce village où elle avait perdu chacun des

membres de sa minuscule famille. Léon n’en faisait plus partie. Elle ne

voulait plus jamais y remettre les pieds.

Joseph lui avait envoyé le signe tant attendu au mois de juin, à sa sortie

de la maison de repos. Elle avait tapé « petites annonces » sur Internet.

Elle voulait juste acheter une voiture pour partir. L’annonce d’Émile était

là. Le père de Joanne avait tenu sa promesse.

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