Tout le bleu du ciel
Chapitre 31
31
Assise sur un gros rocher, Joanne regarde l’aube se lever. L’orage est
passé. Le calme est revenu sur le vallon, au cœur des montagnes. Les
premières lueurs du jour se reflètent sur la cime des monts. De jolis
dégradés d’orange, de rose et de rouge. Le ciel se teinte de lueurs bleues
nacrées.
Avec des gestes lents, Joanne ouvre le carnet noir posé sur ses genoux.
Dans l’élastique de la couverture, un feuillet de papier a été glissé. Elle le
déplie soigneusement et se met à lire.
Mes instructions post-mortem :
Joanne, si tout s’est déroulé comme je l’aurais souhaité, je suis normalement mort loin des
hôpitaux, dans un endroit calme et paisible, dans les montagnes. Ne t’embarrasse pas de toutes les formalités qui vont suivre. Contente-toi d’appeler le premier médecin que tu trouveras sur Internet ou sur un annuaire et demande-lui de venir constater mon décès. Je t’épargne le reste. Il me conduira dans la chambre funéraire la plus proche et se chargera d’appeler mes proches. Ils feront rapatrier mon corps et enclencheront tout le reste des formalités. Tu en as bien assez fait comme ça.
Je souhaite que tu envoies mon carnet à mes parents, comme nous l’avions évoqué. Voici
l’adresse de leur maison :
M. et Mme Verger
112 impasse des Lis
43200 Roanne
Envoie-le en recommandé s’il te plaît, je ne voudrais pas qu’il se perde. J’ai transmis les instructions à mes parents concernant l’incinération. Je sais qu’ils
respecteront ma parole et je pense qu’ils organiseront une cérémonie religieuse. Tu trouveras l’adresse et le lieu en consultant la rubrique nécrologique du quotidien de Roanne. Il s’appelle « Le Roanne Info » et il est disponible en ligne.
Pour le reste, nous nous reverrons là-haut… Je prendrai soin de Tom. Nous t’enverrons de
temps en temps les plus beaux cieux d’été, juste pour que tu puisses le contempler d’ici-bas, assise au milieu d’un champ.
Merci pour ta promesse. Merci pour tout.
Ton mari.
Émile
PS : Je ne te l’ai jamais dit. Tu étais éblouissante ce 31 août, dans les ruelles pavées
d’Eus.
Elle laisse les larmes rouler sur ses joues. Le soleil se lève totalement
maintenant, illuminant les falaises d’une lumière éblouissante. Rien ne
laisse imaginer la tempête qui s’est déroulée cette nuit.
Joanne sort le téléphone portable de sa poche et se met à pianoter sur
le moteur de recherche. Une liste de résultats s’affiche et elle essuie ses
joues distraitement, en appuyant sur le bouton d’appel du premier
résultat.
Une voix féminine lui répond. La voix d’une femme qui vient à peine
de se réveiller ou qu’elle tire peut-être même du sommeil. Joanne prend
une profonde inspiration pour se donner un élan de courage.
« Allô bonjour. Je… Je m’appelle Joanne. »
À l’autre bout du téléphone, un sanglot étranglé lui répond. Elle entend
une voix, à l’arrière, une voix masculine qui demande :
« Qu’est-ce qu’il se passe ? »
La voix de la femme, tremblante, à bout de souffle, murmure à
l’homme :
« C’est elle. »
Elle perçoit un bruit sourd dans le combiné, comme si quelqu’un avait
fait tomber un objet. La femme réussit à demander, au milieu des larmes :
« Ça y est… Il est… C’est fini ? »
Joanne a besoin de deux secondes pour pleinement réaliser ce qu’elle
est en train de faire. Elle veut le faire en pleine conscience.
« Non. »
Deux exclamations étranglées lui répondent, au bout du fil. Un
bégaiement incertain. Un espoir incrédule auquel on n’ose pas croire.
« Pardon ? Il… Il n’est pas… Il est encore vivant ? »
Joanne ne lâche pas les aiguilles d’Ansabère du regard. Pas une
seconde. Elle puise ses dernières forces dans leur contemplation.
« Il a passé la nuit. Je… Je crois qu’il n’en a plus pour longtemps. Un
jour ou deux, tout au plus. Je… »
Elle essuie de nouvelles larmes qui ruissellent encore le long de ses
joues.
« Vous avez de quoi noter ? Je vais vous donner sa localisation. On…
On se trouve dans un cabanon en montagne… Tout près de Lescun, dans
les Pyrénées.
— Attendez, attendez, mon mari va chercher une feuille et un
crayon. »
Elle entend de l’agitation, des chuchotements fébriles. Enfin la voix de
l’homme annonce :
« C’est bon, j’ai de quoi noter.
— Les coordonnées GPS sont pour la latitude 42.898568, pour la
longitude –0.716594.
— Attendez… Attendez, vous pouvez répéter… pour être sûrs.
— Bien sûr. 42.898568 latitude, –0.716594 longitude. »
L’émotion est palpable, de l’autre côté du fil. Joanne les entend
chuchoter avec précipitation. Elle ajoute pourtant :
« Il aurait voulu mourir dans un endroit comme ça. C’était son souhait
le plus cher. J’ai rompu le pacte que nous avions fait en vous appelant…
S’il vous plaît, promettez-moi que vous ne l’emmènerez pas à l’hôpital. »
La mère d’Émile se met à sangloter dans le combiné. Joanne imagine
son visage ravagé par les larmes et l’émotion. Pourtant, la voix lui
répond :
« C’est promis. »
Joanne laisse passer le flot d’émotions de l’autre côté du fil. Elle attend
que les sanglots s’atténuent, que le silence revienne.
« Dernière chose, murmure-t-elle, le regard fixé sur les aiguilles
maudites.
— Oui…
— Je veux que vous sachiez, Madame Verger, que vous étiez avec lui
pendant cette dernière escapade. Vous… »
Elle est obligée de s’interrompre pour bloquer le flux de larmes qui
menacent de se déverser.
« Vous étiez auprès de lui à chaque seconde de cette dernière escapade.
Il… Il y a un tableau dans la cabane où se trouve Émile… Vous le
verrez… Je vous le laisserai en évidence. Et vous comprendrez. Vous
étiez auprès de lui à chacun de ses pas. »
Elle ne peut plus continuer. L’émotion est trop forte. Elle est forcée de
raccrocher, sans un mot de plus.
Émile est réveillé dans la petite cabane qui sent l’humidité. Il est
toujours allongé car il est épuisé mais elle a réussi à lui faire manger
quelques fruits secs ce matin. Elle lui a laissé son duvet. Elle n’en aura
plus besoin. Lui oui. Il faut qu’il reste au chaud jusqu’à l’arrivée de ses
parents. Elle lui a expliqué plusieurs fois déjà :
« Papa va arriver. Il faut que tu te reposes avant l’arrivée de papa,
d’accord ? »
Il acquiesce. Il ne parle plus beaucoup. Chaque mot le laisse à bout de
souffle. Il est pâle. Il n’en a plus pour très longtemps. L’après-midi est
entamé. Joanne est certaine que les Verger seront là avant la nuit. Elle a
tout réglé avec le berger qui n’a pas semblé comprendre grand-chose à
son récit.
« Des gens vont arriver ?
— Oui. Les parents d’Émile vont le rejoindre. Il faudra juste les guider
à sa cabane quand ils seront là. D’accord ? »
Il n’a pas tout compris.
« Vous ne serez pas là, vous ?
— Non.
— Comment ça, non ?
— Je dois partir. »
Il n’avait pas l’air enchanté. Il était grincheux.
« Si vous pouvez aller voir de temps en temps qu’il va bien… »
Cette fois, le berger s’était montré clairement irrité.
« J’ai du travail, moi ! »
Elle n’avait pas insisté. Elle n’a pas pu se résoudre, de toute façon, à
filer, à le laisser seul. Elle est restée auprès de lui, lui faisant boire de
l’eau à petites gorgées, lui remontant le duvet sous le menton. Il semble
avoir froid. Le tableau qu’ils ont peint tous les deux est posé sur la table
en bois, en évidence. Le carnet noir d’Émile repose juste à côté. Joanne
jette un coup d’œil par la fenêtre. Le ciel est bleu. Le soleil entame
lentement sa descente. Elle songe qu’elle aurait aimé porter Émile
jusqu’à l’herbe verte et l’y allonger, pour qu’il admire le coucher du
soleil une dernière fois mais elle sait qu’elle n’en aura pas la force. Elle
se contente de lui suggérer de regarder le ciel bleu, ce joli ciel bleu, par la
fenêtre.
Elle entend un bruit de moteur au loin. Un véhicule approche. Le
berger lui a révélé, tout à l’heure, qu’une route escarpée permettait
d’arriver à quelques centaines de mètres du vallon et des cabanes, en cas
d’urgence. Elle sait que c’est eux. Personne n’emprunte jamais cette
route, a déclaré le berger. À moins d’avoir un quatre-quatre ou une
autorisation spéciale. Joanne s’est chargée d’obtenir l’autorisation du
berger. Il possède les clés du lourd portail qui en barre l’accès. Ce
chemin, c’est le sien. C’est par là que cheminent ses victuailles, une fois
par mois, et ses médicaments pour sa tension. Il a eu l’air irrité mais il a
accepté d’ouvrir le chemin. Les Verger approchent. Dans une poignée de
minutes, ils descendront de leur véhicule, une centaine de mètres plus
bas, et ils entameront l’ascension à pied, probablement en courant. C’est
l’heure pour Joanne de filer, de se faufiler entre les rochers et de
disparaître dans les sous-bois.
« Bon, murmure-t-elle, nerveuse. Je dois te laisser. Papa arrive. Je vais
le chercher, d’accord ? »
Elle voit son visage pâle acquiescer.
« On se voit tout de suite, trésor. On se voit très vite. »
Elle embrasse son front, ses cheveux humides. Elle traverse la pièce
comme au ralenti. Elle lui jette un dernier regard, sur le pas de la porte
branlante. Et puis rien d’autre. Elle disparaît avec son gros sac à dos
rouge.
« Aucune parole ne précède les vrais départs. »
Edmond Jabès, Le Livre des ressemblances
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