Tout le bleu du ciel
Chapitre 5
5
« J’ai prévu une gourde pour deux.
— OK. »
Ils ont terminé le repas en silence. Émile n’a cessé de lui jeter des
coups d’œil discrets pour surprendre un autre sourire sur son visage mais
il n’y en a pas eu d’autres. Il n’a pas compris comment il a fait naître le
premier sourire mais ça a sacrément illuminé sa journée. La migraine a
disparu.
Il a proposé, pendant qu’ils débarrassaient la table :
« On va faire un tour du village ? Après on pourra aller aux cascades. »
Et elle a opiné avec son visage impassible. Il est prêt, ses chaussures
de randonnée aux pieds, son sac sur le dos. Il a pris une gourde et des
pommes… si jamais ils ont faim. Il regarde Joanne nouer ses sandales
dorées.
« Il faut vraiment qu’on te trouve quelque chose à te mettre aux
pieds. »
Elle acquiesce. Elle ne dit jamais non. Elle est d’une facilité
déconcertante.
Dans le village, ils déambulent lentement, en prenant leur temps.
Émile est devant, il montre les sommets, il cherche leurs noms dans le
guide. Il essaie de se repérer.
« Attends, c’est le sud ici ? Ils disent… »
Il plisse les yeux en déchiffrant son guide. Il essaie de repérer les
sommets : le pic de Sauvegarde, le pic de Céciré, celui de Lézat… Il les
indique à voix haute tout en marchant. Joanne profite juste du paysage en silence. Ils traversent les ruelles, s’arrêtent devant une vieille bicoque en
pierre où un chat a élu domicile. Il est allongé de tout son long sur le
paillasson de l’entrée et il bâille en les regardant.
Ils reviennent maintenant sur leurs pas, en direction du parking. Le
village est minuscule. Ils en ont déjà fait le tour. Pas un commerce, un
calme absolu.
« C’est joli hein ? lance Émile en épousant encore d’un regard le
paysage.
— C’est superbe. »
D’abord un sourire. Maintenant un c’est superbe. Il a l’impression que
Joanne se réveille doucement.
Arrivés au parking, ils rejoignent directement le ruisseau et le chemin
de randonnée, en direction des cascades.
« Ça va, tes pieds ? »
Joanne ne se plaint pas mais il voit bien que les lanières de ses
sandales lui ont causé quelques ampoules.
« Ça va.
— Si tu as mal…
— Je n’ai pas mal. »
Le chemin est ombragé et parfaitement calme. Ils longent le ruisseau.
De temps en temps ils croisent des randonneurs et échangent des
« bonjour », puis le silence retombe. D’autres fois ils s’arrêtent pour
boire un peu ou tremper leurs mains dans l’eau et se rafraîchir la nuque.
« Comment c’est, Saint-Malo ? »
Il s’est arrêté sur le sentier le temps que Joanne se cache derrière des
buissons pour se soulager. Elle est en train de revenir vers lui, de son
allure tranquille.
« Oh c’est… »
Elle arrive à sa hauteur et replace son chapeau.
« C’est venteux. Et beaucoup trop fréquenté l’été.
— C’est tout ?
— Oui. C’est tout. Ça n’a pas le charme du silence.
— À cause de la fréquentation ?
— Oui. Ça a perdu de son côté sauvage.
— Tu n’as jamais décidé de partir ?
— Non. Moi, je vivais dans un petit village nommé Saint-Suliac, à
quelques kilomètres de Saint-Malo. La vie était belle là-bas.
— C’était plus sauvage ?
— Oui. C’était calme. »
Ils reprennent leur chemin doucement.
« Tu as toujours vécu là-bas ?
— Oui.
— C’est aussi là-bas que tu es née ?
— Oui. Je suis née dans l’école.
— L’école où tu as travaillé ?
— Oui. »
Émile sourit avec étonnement.
« C’est vrai ?
— Oui.
— Ce n’est pas commun.
— Mon père était le gardien de l’école.
— Non ?
— Si. »
Elle n’a pas son sourire de ce matin, elle a un petit air sérieux. Il trouve
ça dommage qu’elle ne sourit pas.
« Tu as en quelque sorte repris son poste alors ?
— Oui. Quand il est parti à la retraite.
— Tu avais quel âge ?
— Je venais d’avoir vingt ans.
— Tu étais toute jeune ! C’était une sacrée responsabilité ! »
Elle hausse les épaules.
« Je connaissais l’école par cœur. J’y avais toujours vécu. C’était
comme ma maison.
— Ça t’a presque semblé logique alors…
— Oui. C’est ça. »
Il sourit. Il songe qu’il a eu une vie bien différente de la sienne. À
vingt ans, il n’était qu’un imbécile qui s’alcoolisait avec ses amis
étudiants, alors que Joanne, au même âge, gérait une école.
« Et ta mère, elle faisait quoi ? »
Il espère qu’il n’a pas mis les pieds dans le plat car elle ne répond pas
tout de suite.
« Je ne l’ai pas connue. »
Il grimace en réalisant que si, il vient de mettre les pieds dans le plat.
Pourtant Joanne conserve un visage impassible et calme. Elle ne paraît
pas troublée.
« Mon père m’a eue tard. Il avait quarante ans. »
Il hoche la tête car il ne voit pas que répondre.
« C’était un vieux garçon. Un peu le vieux garçon du village, tu vois ?
— Oui.
— Il y a des rumeurs qui disaient… qui disaient des tas de choses. On
disait qu’il avait couché avec une prostituée et qu’elle était tombée
enceinte, qu’elle voulait avorter mais qu’il l’avait suppliée de garder le
bébé, il lui avait promis de l’argent, beaucoup d’argent pour qu’elle le
garde et pour qu’il puisse l’élever. »
Elle dit ça comme ça, sans émotion particulière, avec un timbre calme
et doux.
« Tu as su si… si c’était vrai ?
— C’est probablement vrai. »
Elle a un haussement d’épaules comme si peu lui importait. Il
l’observe avec une incrédulité mêlée d’admiration.
« Il te disait quoi, lui ?
— Quelque chose de plus joli. Il avait rencontré une femme très douce
et très belle qui était tombée enceinte de lui. Elle ne pouvait pas rester malheureusement. Elle menait une existence qui était incompatible avec
une vie de famille alors elle m’avait confiée à lui. »
Émile ne sait quoi répondre. Il est un peu bouleversé par cette histoire.
Il ne sait pas s’il la trouve juste affreuse ou triste et douce à la fois.
Joanne n’a pas l’air de la trouver affreuse.
« Ça doit être… c’est… j’imagine que ce n’est pas évident à… à
vivre ? »
Elle hausse les épaules.
« Non. Au contraire. »
Il fronce les sourcils, pas sûr de vraiment comprendre.
« J’étais ce qu’il pensait ne jamais avoir. Il a été heureux et
reconnaissant chaque jour de sa vie.
— Et toi, tu… »
Il ne sait pas comment formuler sa question.
« Tu n’as jamais eu besoin de plus ?
— C’est-à-dire ?
— D’en savoir plus… De connaître ta mère… »
Elle secoue la tête avec fermeté.
« Il m’a tout appris. Il était doux. Je l’aimais. J’ai été heureuse. »
Il ne voit pas son visage, dans l’ombre de son chapeau. Peut-être
qu’elle sourit, comme ce matin ? Peut-être que son père lui a appris à
reconnaître un plant de romarin sauvage ?
Ils continuent leur chemin en silence.
« Il est… il est toujours de ce monde ? »
Il n’a pas pu s’empêcher de demander.
« Non. Il est parti dans son sommeil il y a trois ans. »
Elle lève la tête pour attraper un rayon de soleil. Son visage est serein,
apaisé. Émile a du mal à la lâcher du regard.
« Il a eu une vie heureuse », ajoute-t-elle.
Le chant des oiseaux et la course du ruisseau remplissent de nouveau
tout l’espace. Émile ferme les yeux, brièvement, pour mieux saisir ce
moment suspendu, hors du temps. C’est un doux après-midi. Il est
heureux d’avoir eu cette discussion avec Joanne. Maintenant il peut
l’imaginer plus jeune, dans la cour de l’école. Il peut la dessiner avec
quelques centimètres en moins, une salopette en jean et des cheveux
noués en natte. Il peut la voir prendre vie, se mettre à marcher derrière un
grand bonhomme. Il parie que le grand bonhomme méditait dans un
champ, le visage tourné vers les étoiles. Et il est certain qu’il portait un
chapeau… Un chapeau noir à large bord.
Il y a un mot sur la table quand ils reviennent des cascades. Le jour
décline. Ils se sont arrêtés longuement au bord de l’eau, perchés sur un
rocher. Ils ont regardé les familles se baigner, ils ont mangé leurs
pommes. Ils ont trempé leurs pieds dans le ruisseau. Émile a attrapé des
têtards pour essayer de faire sourire Joanne mais elle a dit :
« Oh non ! Tu les effraies… »
Alors il les a relâchés. Ensuite ils ont repris le chemin inverse. Le
parking est désert hormis leur camping-car. Ils ont laissé la table et les
chaises sorties et Émile songe que c’est idiot, ils auraient pu se les faire
voler. Mais elles sont toujours là et il y a un mot sur la table.
Salut l’écrivain,
Tu ne m’en veux pas, j’ai utilisé ta feuille qui traînait sur la table. Elle est toujours
désespérément blanche !
Je venais te prévenir : on fait une veillée à l’auberge ce soir, pour fêter notre départ. Les
filles m’ont interdit de la rater. Tu m’y rejoins ? On discutera de ton expédition.
À ce soir !
Chloé
Il récupère le morceau de papier avant que Joanne ne le lise.
« On est invités à une veillée… par Chloé… la fille d’hier soir… La
veillée a lieu à l’auberge devant laquelle on est passés en faisant le tour
du village. »
Ça n’est pas vraiment la vérité, Joanne n’est pas réellement invitée
mais elle n’est pas censée le savoir.
« Oh… »
Elle ne semble pas enchantée.
« Tu viens avec moi ?
— Je ne sais pas…
— Elle doit nous conseiller pour notre expédition… Tu te rappelles ? »
Joanne a un léger froncement de nez. Est-ce que c’est la tête qu’elle
fait quand elle n’est pas emballée ? Il ne la connaît pas encore assez pour
en être sûr.
« Je crois que j’ai pris une insolation. »
Elle désigne ses tempes.
« Ça cogne. Je vais m’allonger un peu. »
Il comprend qu’elle n’a pas envie de venir, de se retrouver en sa
compagnie et celle de Chloé. Il ne veut pas la forcer.
« Bon. Alors repose-toi. Je prendrai les informations pour toi.
— D’accord.
— Tu veux un thé ? On mange quelque chose avant que je parte ? »
Elle secoue la tête.
« Non. Je vais juste m’allonger. »
Elle grimpe à l’échelle en corde. Émile tourne quelques secondes en
rond dans le camping-car. Il sort une bouteille d’eau du frigo, se sert un
verre, pioche dans un paquet de chips entamé. Il ferait mieux d’y aller. La
veillée doit être commencée. C’est qu’il est inquiet de laisser Joanne là,
toute seule.
« Je laisse la porte ouverte ou je t’enferme ?
— Tu peux fermer.
— Tu es sûre que ça va aller ?
— Certaine.
— Bon… »
Il tourne encore quelques secondes en rond, range la bouteille d’eau au
frais.
« À plus tard alors.
— À plus tard. »
L’auberge est une bicoque de pierre avec une avancée de toit en bois,
un coin d’herbe devant et une table de pique-nique extérieure. À
l’intérieur, une salle commune avec une longue table en chêne. La pièce
est remplie. Il doit y avoir une dizaine de personnes. Des couples pour la
plupart. Certains ont cinquante ans, d’autres à peine plus de trente. Émile
a reconnu le couple d’amis de Chloé, qui l’avait attendue derrière les
arbres quand elle est venue lui parler, la veille. Chloé déboule tout à
coup, alors qu’il se tient timidement à l’entrée, sa bouteille de vin blanc à
la main.
« Hééé Émile ! »
Elle arrive comme un ouragan, pose une main sur son épaule, lui
claque une bise enjouée.
« C’est cool de te voir ! »
Elle lui prend la bouteille de vin des mains, agrippe son poignet.
« Viens, je vais te présenter aux autres. »
Il regarde ses longues jambes foncer au milieu de la pièce. Elle porte
un petit short vert kaki et un débardeur noir. Elle a noué ses cheveux en
chignon, au sommet de son crâne. Elle a les joues roses, les yeux
brillants.
« Salut tout le monde ! Voici Émile ! »
Des yeux se tournent vers lui. Il y a des salut, des sourires. On lui tend
des mains, des joues. Des prénoms fusent. Martha… Kevin… Romaric…
Hervé et Roseline… Chloé lui tient toujours la main, l’amène d’une
personne à une autre.
« Il passe la veillée avec nous. Viens Émile, je vais te servir. »
Il la suit à l’écart du groupe, en direction d’une pièce qui doit être la
cuisine du gîte. À gauche, une porte entrouverte lui révèle un dortoir
composé de quatre lits jumeaux. Des sacs à dos traînent au sol. Ils entrent
dans la pièce du fond, qui se révèle effectivement être la cuisine. Chloé se hisse sur la pointe des pieds, sort un verre de vin d’un placard. Elle
s’active avec son tire-bouchon pour ouvrir la bouteille qu’il a amenée.
Elle fait des petites grimaces amusantes et Émile ne se presse pas pour
l’aider.
« On est allés au pic de l’Oussouet aujourd’hui, dit-elle lorsqu’elle
parvient enfin à ouvrir la bouteille.
— C’était long ?
— Une quinzaine de kilomètres. »
Elle remplit leurs deux verres, s’adosse contre le plan de travail.
« Et toi ? Ta journée ? »
Émile prend le verre qu’elle lui tend et avale une gorgée.
« On a fait le tour du village et on est allés aux cascades. »
Chloé lui adresse un sourire moqueur.
« Avec la folle ?
— Avec Joanne, oui. »
Elle trempe les lèvres dans son verre, continue de le regarder avec ce
même sourire mesquin.
« Tu sais que tu pourrais changer tes plans, hein ? »
Émile fronce les sourcils, sans comprendre. Il ne sait pas vraiment de
quoi elle veut parler. Ils sont interrompus par une voix qui interpelle
Chloé depuis la pièce commune. Elle soupire et crie :
« On arrive ! Commencez à allumer le feu ! »
Elle se tourne de nouveau vers lui.
« On en parle tout à l’heure.
— De… ? »
Il danse d’un pied sur l’autre, son verre à la main.
« De ton plan. Du mien.
— Pour… »
Il sait qu’il a l’air idiot mais il aimerait bien savoir ce qu’elle a dans la
tête.
« Rien. Mais tu pourrais repartir avec nous et oublier la folle. »
À ce moment-là elle lui tourne le dos pour regagner la salle commune
et il est heureux qu’elle ne voie pas sa tête hébétée.
« Tu viens ? »
Il se laisse guider par Chloé. Les gens ont tous pris place dehors, à la
table de pique-nique en bois. L’un des hommes a pris en main le feu de
camp et est en train de souffler sur les braises. Une femme installe des
salades composées sur la table, ce qui fait crier Chloé :
« Arrête de faire la bonne, Célia ! Demande à Franck de t’aider un
peu ! »
La dénommée Célia lève les yeux au ciel.
« Et si tu m’aidais toi ? »
L’ambiance est conviviale. Le feu crépite. Les gens questionnent
Émile. Tous veulent apporter leur conseil pour son expédition, leur avis
sur tel ou tel itinéraire. Ils ont rempli les assiettes en carton de salades.
Une baguette et un camembert circulent autour de la table. Les bouteilles
de vin se succèdent. Chloé a sorti un petit calepin dans lequel elle tente
de faire une liste du matériel indispensable qu’Émile doit amener en
randonnée. Elle a fait des colonnes : une pour les vêtements, une pour les
affaires d’hygiène et de santé, une pour la « literie » et une autre dédiée
aux ustensiles de cuisine (réchaud, casserole, couvercle…). De temps en
temps, elle lit à voix haute ce qu’elle a noté et les gens autour de la table
complètent. Ça crée parfois des débats.
« Deux tenues sont suffisantes ! On lave la tenue de la journée le soir
et elle a toute la journée du lendemain pour sécher.
— Trois tenues au moins !
— Il faut alléger ! Une c’est bien !
— Franck, n’exagère pas, ça n’est pas ce qui pèse le plus lourd… »
Tous les gens autour de la table sont en étape sur le GR10. Ce sont des
randonneurs aguerris. Ils comparent les valeurs caloriques des barres de
céréales qu’ils emportent avec eux, vérifient la composition de leur duvet
et débattent d’un rien. Émile se demande s’il a bien réfléchi avant de proposer une expédition de la sorte à Joanne… Elle n’a même pas de
chaussures de marche…
« Niveau hygiène je te conseille le savon d’Alep. Avec ça tu te laves le
corps, les cheveux, les dents, les vêtements et tu désinfectes les plaies. »
Le conseil vient de la femme cinquantenaire. Elle a des bras musclés et
les traits marqués.
« La serviette de toilette, en microfibres, absolument ! Pour gagner de
la place ! La nourriture… c’est assez simple et assez logique.
Minimaliste. Pain, riz, pâtes, des barres de céréales, du fromage et du
saucisson pour les protéines. »
Après la liste du nécessaire à randonnée, la discussion s’oriente
doucement vers les métiers de chacun, le contexte de leur voyage. Chloé
a laissé tomber son calepin. La sixième bouteille de vin vient d’être
terminée. Elle a posé une main sur la cuisse d’Émile et elle chuchote à
son oreille de temps en temps.
« C’est sympa hein ? Je crois que c’est ce que je préfère. Les
rencontres, les veillées… »
Émile approuve. Il a l’esprit un peu embrouillé par le vin mais il se
sent extrêmement détendu. Chloé a raison. C’est sympa. C’est convivial.
Il aimerait que son aventure ressemble à ça tous les jours mais il doute
que ça soit le cas.
« Vous repartez tôt demain matin ? demande-t-il en se penchant vers
elle.
— Cinq heures.
— Cinq heures ? Pourquoi si tôt ? »
Elle a un rire amusé.
« C’est le matin qu’on marche le plus… Avant qu’il ne fasse trop
chaud. »
Elle a un geste affectueux pour lui pincer le nez.
« Tu es un vrai novice, toi, hein ? »
Il lui prend la main pour l’empêcher de triturer son nez.
« Un peu oui… »
Son sourire s’élargit encore.
« Ne t’inquiète pas. Avec tout ce qu’on vient de te donner comme
infos, tu es paré ! »
Elle se rapproche de son visage, pose ses lèvres à côté de son oreille.
« À moins que tu ne te décides à nous suivre. »
Elle a un sourire malicieux et guette sa réaction. Une fois de plus, il
joue les idiots.
« Comment ça ?
— Bah, tu as envie de découvrir les Pyrénées. Tu peux te joindre à
nous. On a notre itinéraire, notre matériel… J’ai une tente que je veux
bien partager… »
Il sent sa main sur sa cuisse, qui se fait lourde comme si elle cherchait
à lui mettre la pression. Elle le surveille, tout sourire.
« Tu laisserais ton camping-car ici. En gardiennage.
— Je… Je ne sais pas trop.
— Il te suffirait de faire demi-tour et de revenir ici dès que tu en auras
assez vu. Eh hop, ciao ! »
Il essaie de lui rendre son sourire. Il pense à Joanne qui l’attend au
camping-car.
« Je ne peux pas. Il y a Joanne. »
Chloé a du mal à masquer sa déception.
« Elle s’en fichera, non ? Elle n’aura qu’à trouver un autre véhicule
dans lequel sauter. Toi ou quelqu’un d’autre, ça ne changera pas sa vie ! »
Elle balaie la question d’un geste de la main comme si le cas de Joanne
ne valait pas la peine de s’y attarder davantage.
« Arrête… Je ne vais pas l’abandonner… »
Chloé retire sa main de sa cuisse. Elle a de plus en plus de mal à
masquer son irritation.
« Oh tu n’es pas marié avec, non ?
— Non…
— Alors…
— Alors ce n’est pas une raison. »
Elle a un tic agacé, se ressert un verre de vin.
« C’est comme tu voudras. Mais regarde… »
Elle lui désigne la table, les discussions, les rires, les bouteilles qui
tournent.
« C’est à ça que ressemble l’expédition avec nous. C’est ça, notre
façon de voyager. »
Il hausse les épaules. Bien sûr que ça lui donne envie. Bien sûr qu’il
aimerait partager des repas comme ça tous les soirs, rencontrer de
nouvelles personnes, pouvoir se blottir dans les bras de Chloé de temps
en temps. Mais il y a Joanne. Il a réussi à la faire sourire aujourd’hui…
Elle n’est pas juste une fille perdue qui est montée dans son camping-car.
Elle est la seule personne qui a répondu à son annonce, qui s’est proposée
de l’accompagner dans ce dernier périple vers la mort. Ils sont liés, en
quelque sorte.
« Tu en dis quoi ?
— J’adorerais… vraiment… Mais… »
Elle ne le laisse pas finir.
« Allez c’est bon, j’ai compris. »
Elle lui adresse un sourire forcé.
« Mais ne compte pas sur moi pour te faire jouir ce soir ! »
Il est incapable de répondre quoi que ce soit, pas même Je n’en avais
pas l’intention. Il la regarde se lever et partir vers la cuisine. Cette fille
est butée et têtue. Elle ne supporte pas qu’on lui tienne tête. Jamais il
n’aurait voulu voyager avec elle. Il s’en rend compte maintenant. Il
regarde l’heure. Il est déjà minuit. Il va finir son verre et rentrer au
camping-car au plus vite. Il va juste attendre qu’elle revienne, lui
annoncer qu’il s’en va et déguerpir.
Il se glisse en silence dans le camping-car. Chloé n’a pas fait de
commentaire quand il a dit qu’il rentrait se coucher. Elle lui a tendu la petite feuille de son calepin, là où elle avait noté les itinéraires et le
matériel de randonnée puis elle lui a claqué une bise rapide.
« Bonne continuation pour la suite.
— Toi aussi. »
Il a été soulagé de s’éloigner. Elle avait l’air déçue et triste mais il n’en
a que faire.
Joanne a l’air de dormir d’un sommeil agité. Il l’entend remuer sur son
matelas, là-haut, pendant qu’il se lave les dents. Peut-être a-t-elle
réellement une insolation ? Il a pris ça pour une excuse inventée afin
d’éviter la veillée mais peut-être n’est-ce pas le cas ? Peut-être a-t-elle de
la fièvre ?
Quelques minutes plus tard, il rejoint la couchette. Il fait sombre mais
il distingue son visage. Il est luisant. Elle a de la fièvre, c’est certain
maintenant. Elle s’agite sur le matelas et elle pousse des petits soupirs
saccadés.
« Joanne ? »
Il chuchote, pour ne pas la réveiller trop brusquement. Elle ne semble
pas l’avoir entendu. Il se penche au-dessus de son visage, et répète :
« Joanne ? »
Elle cesse de bouger. Pourtant elle n’est toujours pas réveillée. Il voit
ses yeux bouger très rapidement, derrière ses paupières closes.
« Joanne, ça va ? »
Elle pousse un soupir, se tourne lentement vers lui pour lui faire face.
Elle dort toujours. Ses yeux sont clos, sa respiration saccadée. Elle tend
un bras vers lui, le passe derrière son cou. Elle se rapproche, se colle
contre lui pour l’enlacer. Émile n’ose plus bouger. Elle est là, brûlante de
fièvre, elle se serre contre lui, elle enfouit sa tête dans son cou. Il devrait
la réveiller, la repousser doucement et répéter « Joanne ! » mais elle se
met à chuchoter dans son sommeil tout à coup, d’une voix faible et
pâteuse.
« Léon, tu as dit que tu arrêtais d’appeler. »
Elle pousse un soupir de lassitude, lui passe une main dans les cheveux
dans un geste tendre, murmure dans un souffle :
« Pourquoi tu l’as laissé y aller… Tu savais comme il était… Arrête de
pleurer, s’il te plaît… »
La fièvre la fait halluciner. Elle le prend pour l’homme qui l’appelle au
téléphone, celui à qui elle répète inlassablement : « Non. Arrête. Arrête
de pleurer. » Un certain Léon apparemment. Émile décolle quelques
cheveux qui se sont collés sur son front humide de fièvre et chuchote :
« Joanne ? »
Elle cesse de gigoter, pousse un grognement.
« Joanne ! »
Il a parlé plus fort. Cette fois elle ouvre les yeux. Elle met un court
instant à comprendre ce qui se passe. Elle voit Émile, figé et raide sur le
matelas, n’osant faire un mouvement, elle voit ses bras qu’elle a passés
autour de lui, la tête qu’elle a enfouie dans son cou. Un air horrifié se
dessine sur son visage. Il tente de dire quelque chose pour rendre la
situation moins gênante.
« Tu as de la fièvre… »
Mais cela ne la calme pas. Elle plaque une main sur sa bouche.
« Oh ! Je… Je suis désolée !
— Ce n’est rien. Tu as de la fièvre… Je… Je devrais te donner un
médicament. »
Elle secoue la tête, passe en position assise. Elle n’a pas l’air
totalement là, comme si elle était encore à demi dans les bras de Léon, à
Saint-Malo.
« Tu fais quoi ? » chuchote Émile.
Il la voit attraper son oreiller, son duvet.
« Je vais descendre dormir en bas.
— Non ! »
Il tente de la retenir en lui agrippant le bras.
« Ce n’est rien Joanne, je t’assure. Ça arrive… »
Elle se dégage de son poignet. Elle parle très vite, sans le regarder dans
les yeux.
« Je dormirai en bas maintenant. »
Il répète sans comprendre :
« Maintenant… ?
— À partir de maintenant.
— Tout le temps ?
— Oui, tout le temps.
— Joanne, c’est ridicule ! »
Mais elle est déjà en train de descendre l’échelle en corde, son oreiller
et son duvet sous le bras. Elle a l’air pressée. Elle répond dans un
murmure précipité :
« Ça ne me dérange pas. La banquette du bas est bien assez grande. On
aura chacun sa chambre.
— Alors reste en haut. Je prendrai la banquette, moi. »
Il l’entend répondre depuis le bas du véhicule :
« Ne t’inquiète pas. Je suis bien ici. Il fait moins chaud.
— Tu es sûre ?
— Oui.
— Prends un médicament. Il y en a au milieu de mes affaires… Sous
la banquette.
— Pour quoi faire ?
— Pour ta fièvre.
— C’est un processus naturel. C’est idiot de vouloir l’empêcher. »
Il ne peut se retenir de sourire. Joanne et ses réponses…
« Alors tu fais quoi ? Tu attends que ça passe ?
— Oui. Sauf si tu as de la camomille. »
D’abord l’étreinte, les hallucinations, puis le réveil brutal et le
déménagement nocturne. Maintenant cette discussion sans queue ni tête.
« Non. Pourquoi j’aurais de la camomille ?
— Tu pourrais avoir une infusion de camomille.
— Ça fait tomber la fièvre ?
— Oui.
— Je n’en ai pas, désolé. »
Le silence emplit de nouveau le véhicule. Il entend Joanne s’activer en
bas. Elle doit être en train de s’installer sur la banquette.
« Joanne, tu peux revenir ici, tu sais… C’est idiot… »
Mais la petite voix lui répond, sans appel :
« Je suis plus à l’aise ici. Bonne nuit. »
Il sourit encore quand il répond :
« OK… Alors… Bonne nuit. »
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