Tout le bleu du ciel
Chapitre 30
30
« Tu peux garder un œil sur Pok et sa petite amie ? Je t’ai laissé le sac
de croquettes et la gamelle d’eau devant le camping-car. Normalement il
revient manger au petit matin. Il te suffit de remplir la gamelle avant
d’aller te coucher. »
Isadora hoche la tête. Elle est accoudée contre un grand râteau, au beau
milieu du potager.
« C’est noté.
— La chatte risque de mettre bas bientôt. Je ne sais pas vraiment
quand. Si jamais les petits pointent le bout de leur nez…
— Tu ne vas pas t’absenter si longtemps, non ? réplique Isadora,
amusée.
— Je ne crois pas mais…
— Ne t’en fais pas. J’en prendrai soin.
— Bien. »
Isadora regarde Joanne, chargée comme une mule avec son sac à dos
rouge plein à craquer, ses chaussures de randonnée aux pieds. À l’arrière-
plan, Émile agenouillé auprès de Pok, attend patiemment le départ.
« Les clés du camping-car sont là. Je te les laisse. »
Elle dépose les petites clés entre les mains d’Isadora, rugueuses et
salies par la terre.
« Tu as un téléphone portable ? interroge Isadora. Au cas où… »
Elle évoque l’état de santé d’Émile et les risques encourus à partir en
montagne avec lui.
« Oui. J’ai mon téléphone. La batterie est pleine. Je le laisserai éteint
en permanence pour ne pas l’utiliser. »
Isadora acquiesce. Elle essaie de chasser le début d’inquiétude de son
visage. Elle se demande si elle reverra Émile vivant. Mais elle ne peut
laisser cette pensée s’imprimer dans son esprit. Elle leur adresse un large
sourire.
« Prenez soin de vous. Amusez-vous bien ! »
Ils s’adressent de grands signes de mains. Elle les regarde s’éloigner
dans la chaleur encore diffuse de cette matinée de juin. Pok les suit sur
quelques mètres avant de s’asseoir et de les regarder disparaître.
Aujourd’hui, Émile et sa mère partent en vacances tous les deux à la
montagne. Émile n’a pas vraiment compris les circonstances de ce
voyage improvisé. Ce qu’il sait, c’est que son père reste sur le hameau et
que Marjorie n’est pas là, mais que sa mère et lui s’en vont à l’aventure.
Il ne se souvient plus très bien mais il a le souvenir d’une conversation
où Marjorie lui expliquait comme une vraie adulte :
« Je vais jouer chez ma copine Maria. Sa maman a dit que je pouvais
rester dormir. Je serai là demain, d’accord ? »
Il avait acquiescé. Elle avait ajouté :
« Il faudra que tu sois sage cette nuit, Mimi, même si je ne suis pas
avec toi. Tu n’auras pas peur de dormir tout seul, hein ? Tu es un grand
garçon. »
Bien sûr qu’il n’a pas peur. Il songe que Marjorie doit être chez sa
copine Maria aujourd’hui et sa mère l’emmène dans la montagne. Il
paraît qu’ils vont dormir sous la tente. Elle a même promis qu’il y aurait
des aigles.
Le sentier débute par un petit pont qui enjambe un ruisseau, puis ils
entrent dans un sous-bois qui sent bon la terre fraîche et le lichen. Il
regarde le sac à dos rouge qui ballotte devant lui, au rythme des pas de sa
mère. Il songe que ça doit être lourd pour elle. Lui il ne porte rien. Elle
n’a pas voulu. C’est qu’elle est forte, sa mère. Il se souvient l’autre jour,
son père s’était cassé le pied et il marchait avec des béquilles. Marjo et
lui avaient eu le droit de faire des dessins sur le plâtre. Marjo avait dessiné un soleil rose et lui une voiture. Sa mère avait dû réaménager tout
le bas de la maison car son père ne pouvait plus monter les escaliers.
Marjorie et lui s’étaient perchés sur les rambardes d’escaliers et ils
l’avaient regardée descendre matelas, sommier, poste de télévision, toute
seule. Son père disait :
« Chérie arrête, c’est une folie, tu vas te faire un tour de reins. Je vais
appeler un collègue ou deux. Ils feront ça en deux minutes. »
Sa mère répondait :
« J’ai presque fini. »
Ensuite elle avait déplacé tous les meubles du salon pour installer leur
chambre à coucher en bas, le temps de la convalescence de son mari.
Marjorie et Émile avaient voulu l’aider à déplacer les canapés, leur père
aussi, mais elle leur avait répliqué :
« Allez jouer dehors, ouste ! »
Ils font une pause en plein milieu d’un pâturage. Il y a de grandes
montagnes pointues et blanches devant eux, et des vaches qui font la
sieste à l’ombre, un peu partout. Sa mère sort deux sandwiches du sac à
dos rouge. Elle dit :
« Il n’y en a qu’un chacun. Si tu as faim dans l’après-midi, on mangera
des snacks.
— Des snacks ?
— Des fruits secs, des choses comme ça. »
Hier il l’a regardée faire une tartelette aux fraises. Ils étaient dans la
cuisine et la fenêtre était ouverte. Son père tondait la pelouse dans le
jardin. Marjorie aidait sa mère. Elle rinçait les fraises dans l’évier. Sa
mère avait étalé la pâte à tarte à l’aide d’un rouleau à pâtisserie.
« Je peux faire ? » avait demandé Émile.
Elle battait quelque chose très rapidement dans une casserole sur le
feu. Il regardait, ébahi, ses mains qui allaient si vite qu’elles paraissaient
disparaître. Elle avait réfléchi sans arrêter de remuer.
« Tu peux enlever les feuilles des fraises », avait-elle dit.
Marjorie avait posé le petit saladier avec les fraises rincées devant lui.
Elle lui avait montré les feuilles.
« Ce sont les bouts verts, Mimi. »
Elle avait avancé sa chaise car il était trop loin de la table.
« Tu devrais faire une sieste, Émile. »
Il se retourne, l’injustice se lisant sur ses traits.
« Quoi… mais non… »
Sa mère, dans la clairière, n’a plus de casserole ni de fouet dans les
mains. Elle est assise sur un gros rocher.
« On a marché presque une heure. Tu devrais te reposer un moment.
Moi aussi je vais me reposer. »
Il cherche des yeux la table, le saladier de fraises, la chaise, Marjo. Il
bredouille :
« Mais… Et les fraises ? »
Elle pose son chapeau noir sur le sol et s’allonge dans l’herbe.
« On s’en occupera après la sieste. »
Il obtempère, un peu troublé. Il ne comprend plus vraiment où ils sont.
Ils faisaient une tartelette aux fraises dans la cuisine.
« Où est Marjo ? »
Il voit bien qu’elle fait semblant de dormir pour ne pas répondre. Il
regarde autour de lui et s’amuse de voir une vache faire pipi, à quelques
pas de là. Il se met à rire tout seul.
Joanne l’observe entre ses paupières à demi fermées. Elle est soulagée
de constater que les vaches lui ont servi de diversion pour un temps.
Le soleil descend lentement sur les pâturages clairsemés de rochers
blancs. Les roches de calcaire s’illuminent de reflets dorés. Émile a
dormi tout l’après-midi. Ils ont à peine parcouru deux kilomètres depuis
ce matin mais peu importe. Ils ont tout leur temps pour cette ultime
escapade. Chacun de ces instants est précieux, même ceux où ils ne font
rien. Émile dort toujours et Joanne en a profité pour partir en éclaireur,
dans les sous-bois, afin de repérer d’éventuelles fraises des bois ou mûres sauvages. La récolte est maigre mais cela fera l’affaire pour accompagner
leur repas du soir. Elle n’a pas voulu amener le réchaud à gaz. Son sac
était déjà plein à craquer. Elle a donc sélectionné, parmi les sachets
lyophilisés qui restaient de leur escapade de l’été dernier, des sachets de
nourriture se réhydratant à l’eau froide.
Le bruit du petit récipient en fer, utilisé par Joanne, réveille Émile. Il
semble surpris de se trouver au milieu d’un pâturage de montagne. Elle
voit dans son regard qu’il s’apprête à poser des tonnes de questions mais
elle le prend de court :
« Tu as déjà cuisiné quelque chose comme ça, toi ? »
Il est perplexe mais sa curiosité le pousse à jeter un regard au fond du
récipient, où flotte au milieu de l’eau, une bouillie indéfinissable.
« C’est quoi ?
— Notre repas du soir. »
Son visage s’illumine.
« On va faire un feu de camp ? »
Elle craint de lui saper son excitation mais heureusement, elle a une
autre arme dans son sac.
« Non mais on a mieux… Une tente pour passer la nuit. Tu veux
commencer à la monter ? »
Il se met debout d’un seul bond.
« Je peux ?
— Bien sûr. Tu m’appelles si tu as besoin d’aide ? »
Il est déjà en train de fouiller dans le sac rouge.
Il lui faut une heure pour démonter le tas informe de piquets et de toile
construit fièrement par Émile. Il s’amuse de la voir crier lorsqu’un piquet
s’écroule au sol et que la toile se referme sur elle, l’emprisonnant
totalement.
« Attends maman, je vais t’aider. »
Elle reste figée, ensevelie par la toile de tente, incapable de faire le
moindre geste pour s’en sortir.
Ils mangent enfin, alors que le ciel se recouvre d’un voile sombre et
que les premières étoiles s’illuminent. Le ragoût à base de riz et de curry
est plutôt bon, ce qui surprend Joanne. Et, tandis qu’ils avalent les
quelques fraises des bois, pas tout à fait mûres, Émile déclare :
« Marjorie m’a raconté une histoire qui fait peur.
— Ah oui ?
— Il faut la raconter que si on est dans le noir.
— Eh bien, je crois que c’est le moment, non ?
— Non, attends… Dans la tente.
— Il faut être dans la tente ?
— Oui. Ça fera moins peur. »
Plus tard, enroulée dans un sac de couchage, elle l’écoute déblatérer,
les yeux brillants d’excitation et de peur, sur la légende du loup-garou qui
errerait dans les sous-bois en quête d’enfants à grignoter. Elle se termine
sur ses mots :
« Et le loup-garou prendrait la forme du dernier enfant qu’il a
grignoté… Qui sait, il se cache peut-être parmi nous ? »
Elle fait semblant de trembler quand il se tourne vers elle, satisfait.
Elle est scotchée de constater qu’il connaît cette histoire par cœur. Que
cette partie-là de sa mémoire est restée intacte, à l’abri de sa terrible
maladie.
Le jour suivant est doux. Une brise d’air frais fait danser les feuilles
dans le sous-bois. Ils grignotent des noisettes et des raisins secs avant de
se remettre en route, sous un soleil timide. La pluie les surprend une
demi-heure plus tard, aussi brutale qu’inattendue, puisque le ciel est bleu.
Ils se mettent à l’abri des arbres et Émile repère alors un petit hérisson
tombé dans un trou, entre deux grosses racines. Elle le regarde récupérer
deux bouts de bois pour extraire le malheureux de son trou. Il déclare :
« Hier, j’ai sauvé Marjorie d’une abeille.
— Ah bon ?
— Oui. Elle allait lui manger son goûter. »
Il s’applique avec des gestes lents et précis à ramener le hérisson au
milieu de l’herbe.
« Les hérissons peuvent se faire attaquer ? demande-t-il en se tournant
vers Joanne.
— Oui. Ils ont des prédateurs.
— Qui ça ?
— La chouette hulotte, le sanglier… »
Il semble réfléchir à quelque chose, le nez en l’air, dans les feuillages.
« On pourrait lui construire un abri ? »
Ils sont bloqués par la pluie de toute façon, ils ont tout le temps pour
construire un abri au petit hérisson. Émile ramasse des brindilles tout
autour d’eux. Joanne les empile en se servant des plus grandes branches
pour former les structures de leur cabane.
Quelques randonneurs qui passent par là s’arrêtent, amusés, pour
contempler leur minuscule chantier. Le hérisson a été déposé
soigneusement dans le récipient en fer qui leur sert à cuisiner, en
attendant de pouvoir rejoindre son abri.
La pluie s’est arrêtée depuis quelque temps déjà, quand ils reprennent
la route, satisfaits de laisser le petit animal dans son nouveau chez-lui.
À l’école primaire il y a un garçon timide et toujours dans son coin. Il
est un peu gros et il fait de drôles de crises dès qu’il se met à courir
derrière un ballon. Les autres garçons et Émile se demandent pourquoi il
passe ses récréations sur un banc, au lieu de jouer au « loup glacé ».
Même les filles jouent. Et puis un jour, Émile voit le garçon accroupi
dans la terre, tout seul comme à son habitude. Il rassemble des brindilles
et des feuilles, avec application. Émile abandonne le « loup glacé » pour
s’approcher tout doucement. Le garçon rond a formé une sorte de route,
délimitée par des brindilles. Émile ne comprend pas pourquoi. Dans un
coin, il a disposé des feuilles de platane, en creux, qui semblent servir de minuscule abreuvoir à on ne sait quel animal. Quelques gouttes d’eau se
trouvent dans le creux ainsi qu’un trèfle.
« Tu fais quoi ? » demande Émile.
Le garçon rond relève la tête et le jauge avec méfiance.
« Tu vas les écraser ! réplique-t-il durement. Pars ! »
Émile ne comprend pas de quoi il parle. Il ne voit rien. Il reste sur
place.
« Tu as entendu ce que j’ai dit ? » insiste l’autre.
Émile s’accroupit pour regarder de plus près cette petite piste creusée
dans la terre.
« C’est un village pour animaux ? »
Sa question pleine de curiosité semble adoucir les traits du petit garçon
rondouillard.
« Ce sont des fourmis. Tu ne les vois pas ? Tu vas les écraser ! »
Émile constate alors qu’une centaine de petits points noirs acheminent
des brindilles, des miettes, au milieu de la terre. Ses yeux s’écarquillent
d’excitation.
« Tu leur fais un village ? »
Le petit garçon rond secoue la tête.
« J’ai construit des installations pour les aider à travailler. Mon père dit
que les fourmis sont les êtres vivants les plus travailleurs. Elles ne font
que ça toute la journée. Toute leur vie même.
— Ça doit être sacrément lourd à porter ces trucs-là, constate Émile en
voyant les brindilles qui font dix fois la taille des fourmis.
— Oui. C’est pour ça… Je les aide en traçant des routes. »
Il désigne les feuilles de platane remplies d’eau et le trèfle.
« Ici elles peuvent faire une pause pour boire et manger. »
Émile se laisse tomber au sol et s’assied en tailleur.
« Et elles n’ont rien pour dormir ? »
Le petit garçon semble être pris de court. Quelques secondes lui
suffisent à retrouver sa répartie.
« Je ne crois pas qu’elles dorment.
— Non ?
— Non. »
Émile réfléchit intensément à son tour. Ses yeux parcourent la terre
autour d’eux, les petits cailloux qui y sont enfouis, ce vieil élastique
décoloré, ce papier de chewing-gum laissé là par un des enfants, cette
coquille d’escargot.
« Alors on pourrait leur faire une aire de jeux ! » déclare-t-il,
enthousiaste.
Le petit rondouillard hésite. Il est tenté de répliquer que les fourmis
n’ont pas le temps pour jouer, elles ont trop de travail mais c’est la
première fois qu’il a un copain de jeu alors il ne veut pas rater cette
occasion.
« Mmh, fait-il. D’accord. »
Ils se mettent à gratter la terre avec application, la mine enjouée et
concentrée. Au bout d’un moment, Émile relève la tête vers le garçon et
lui demande :
« Comment tu t’appelles, au fait ? »
Ils ne sont pas dans la même classe. Les CE1 sont trop nombreux. Une
partie d’entre eux – dont Émile – est intégrée à la classe des CE2. Le
rondouillard est dans l’autre moitié.
« Renaud. Et toi ?
— Émile. »
« Émile ! Émile ? »
Elle le cherche. La nuit est en train de tomber. Il s’est installé derrière
la tente pour scruter la terre.
« J’ai cru que tu t’étais perdu. Pourras-tu répondre, la prochaine fois
que je t’appelle ? »
Il acquiesce. Elle s’agenouille auprès de lui.
« Tu fais quoi ? »
Il lève un regard tout enfantin vers elle et déclare fièrement :
« Renaud et moi, on fabrique une route pour les fourmis. »
L’ascension du lendemain se déroule en majeure partie dans les sous-
bois. Le sentier monte en pente douce mais en contrepartie, ils
bénéficient de la fraîcheur des lieux. À plusieurs reprises, ils rencontrent
des petits ruisseaux et vers midi, ils en profitent pour faire un brin de
toilette. Joanne commence quelque peu à perdre la notion du temps. Elle
a l’impression qu’ils sont partis depuis deux semaines déjà. Ils croisent
peu de randonneurs.
La sieste dans la mousse fraîche et verte des bois s’éternise. Émile a la
respiration sifflante et Joanne préfère ne pas s’éloigner. Elle reste assise à
côté de lui, guettant les mouvements entre les arbres. Elle aperçoit un
geai vert très brièvement et elle doit résister très fort à la tentation de
réveiller Émile pour le lui montrer.
Après leur repas réhydraté du soir, un étrange risotto à la tomate et au
basilic qui a un arrière-goût de champignons, Joanne est contrainte de
constater qu’ils n’auront pas l’espace suffisant, dans ce sous-bois fourni,
pour monter leur tente. Elle soumet à Émile l’idée de dormir à la belle
étoile et elle est soulagée de voir qu’il en est ravi. Ils s’installent dans un
étroit espace dégagé, d’où ils peuvent apercevoir une portion de ciel.
« Tu connais les étoiles ? demande Émile à Joanne.
— Oui. Quelques-unes.
— Fais-moi deviner, d’accord ?
— D’accord. »
Il ne parvient à trouver que l’étoile du berger et il déclare que la
casserole a plutôt une forme de poêle à frire, ce qui les fait rire tous les
deux. Ils s’endorment, bercés par le son du vent dans le feuillage. C’est
une douce nuit. L’étoile du berger brille particulièrement fort.
« C’est ma dernière toile, d’accord ? »
Émile acquiesce. Sa mère a installé dans l’herbe, sur un gros rocher
plat, une toile blanche, une palette de peintures contenant quatre couleurs
– blanc, bleu, vert et rouge – et un pinceau fin.
« Je te propose qu’on la peigne à deux. Tu es d’accord ? »
Il acquiesce. Ils sont dans une jolie clairière. Elle a dit qu’ils étaient
bientôt arrivés aux cabanes d’Ansabère. Ils y seront dans deux ou trois
jours.
« Mais on va devoir s’appliquer.
— Je m’applique toujours. »
Elle lui sourit.
« C’est parfait alors. Qu’est-ce que tu aimerais représenter sur cette
toile ? »
Il hausse les épaules. Elle lui désigne la clairière, les montagnes
blanches, le ciel d’un beau bleu.
« Regarde autour de toi. Il y a bien quelque chose que tu aimerais
peindre, non ? »
Il tend un doigt droit vers elle, vers sa poitrine.
« Moi ? » demande-t-elle, surprise.
Il acquiesce avec un sourire rieur.
« Alors tu t’occupes de me peindre et moi j’ajouterai le paysage
ensuite ?
— D’accord. »
Il lui désigne un gros rocher. C’est là qu’elle doit poser. Elle le regarde
se saisir du pinceau et réfléchir intensément à la façon de procéder. Enfin
il trempe le pinceau dans une première couleur. De là où elle se trouve,
elle ne voit pas de laquelle il s’agit. En revanche elle entend sa
respiration saccadée, difficile. C’est de plus en plus marqué chaque jour.
« C’est bon ? »
Cela doit bien faire une heure qu’il est penché sur son tableau et
Joanne sent ses épaules chauffer. Elle est en train d’attraper un coup de
soleil.
« Presque », dit-il.
Il donne un dernier coup de pinceau par-ci, un autre par-là et l’invite à
le rejoindre. Elle sourit discrètement en découvrant les traits grossiers et irréguliers du dessin, mais très vite, son amusement est balayé par autre
chose. Par la surprise. Car la femme du tableau, assise sur le rocher, bien
qu’un peu biscornue, semble être quelqu’un d’autre. Elle a les cheveux
bruns, beaucoup plus foncés que les siens, et coupés court, au ras des
épaules. Mais ça n’est pas tout. Elle porte une robe d’été blanche à pois
rouges et un chapeau blanc.
Émile attend sa réaction, un sourire aux lèvres. Joanne fronce les
sourcils.
« C’est moi ? demande-t-elle le plus naturellement possible.
— Ben oui ! »
Il ne semble pas percevoir le problème. Elle constate :
« J’ai une jolie robe… »
Mais il se contente de se relever et de lui dire :
« À ton tour. Tu dois ajouter le paysage. »
Dans l’herbe, assis en tailleur, adossé contre un arbre, Émile a dix ans.
Il assiste au mariage de sa tante. C’est l’été et il se trouve à Aix-en-
Provence. Le clocher de l’église sonne. Les talons de la mariée résonnent
sur les pavés de la ruelle. Les invités suivent le couple de jeunes mariés
jusqu’à la voiture. Marjorie est en retrait. Elle vient d’avoir quatorze ans.
Ils ne se parlent plus beaucoup tous les deux. Il en avait assez qu’elle le
colle. Et puis elle est devenue bizarre. Elle a des boutons sur le visage et
un appareil dentaire. Elle colle des posters ridicules dans sa chambre et
ses copines gloussent comme des poules au lieu de rire normalement.
Aujourd’hui, elle a déclaré qu’elle n’assisterait pas au mariage car sa
robe la boudinait. Les parents ont insisté et elle a fini par les suivre en
grognant. Elle reste en retrait des invités, les bras croisés. Émile la
rejoint, alors que les mariés montent en voiture sous les
applaudissements. Ils ne disent pas un mot. Ils regardent la foule qui
s’éparpille, qui discute par petits groupes. Au bout d’un moment, il
entend Marjorie renifler et il se tourne vers elle.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien.
— Dis-moi…
— Rien, je te dis ! »
Il hausse les épaules, mimant l’indifférence. C’est ce qu’il suffisait
pour que Marjorie lâche enfin ce qui la tracasse.
« Je n’serai jamais aussi belle qu’elle », déclare-t-elle avec lourdeur.
Émile a un air stupéfait.
« Elle n’est pas si belle pour une mariée. Elle a déjà quarante ans et
elle a un nez crochu. »
Marjorie se met à rire entre ses larmes.
« Non, je ne parlais pas d’elle.
— Tu ne parlais pas de Tati Hélène ? »
Marjorie secoue la tête.
« Non… Je parlais de maman. »
Émile suit son regard. Elle observe leur mère, en pleine discussion
avec d’autres convives, quelques mètres plus loin. Il n’y a jamais
vraiment fait attention. Est-ce que sa mère est belle ? Elles le sont toutes
forcément quand on est petit. Il ne s’est jamais interrogé là-dessus. Mais
aujourd’hui, au milieu du groupe qui discute sur le parvis de l’église,
c’est vrai qu’elle resplendit. On ne remarque qu’elle, au milieu de tous
ces invités. C’est peut-être à cause de son large chapeau blanc… Mais
pas seulement. Elle a une façon douce et calme de se tenir debout. Et puis
elle porte une jolie robe d’été. Émile s’en aperçoit seulement. Une robe
blanche à pois rouges. Elle a l’air d’une petite fille comme ça, ou bien
d’une princesse de dessin animé. Elle est distinguée et coquette.
Il la regarde longuement, debout au milieu des convives, dans sa robe
blanche à pois rouges. Il veut graver cette image de sa mère dans sa
mémoire.
À côté de lui, Marjorie marmonne en reniflant : « Tu peux le dire que
je suis moche à côté d’elle ! » mais il ne l’entend pas.
Joanne attend que la peinture sèche pour remettre la toile dans son sac
à dos. Elle attend le lendemain matin. Elle l’enroule soigneusement dans
un vêtement avant de la glisser dans son sac. Elle ne voudrait pas qu’elle
s’abîme… Derrière la dame au chapeau blanc et à la robe blanche à pois
rouges, elle a peint la clairière dans laquelle ils se trouvent. L’herbe verte.
Les rochers. Le chemin caillouteux au loin. Les mélèzes. Les dents
d’Ansabère qui se découpent sur le ciel bleu chargé de petits nuages
ronds. Cela donne une peinture étrange et un peu décalée. On se demande
ce que fait la dame dans cette tenue de ballerine, perdue au milieu de la
montagne.
Ils mettent trois jours de plus pour atteindre les cabanes d’Ansabère.
La fatigue d’Émile et sa respiration de plus en plus difficile les obligent à
s’arrêter une journée entière. Elle le laisse dormir dans la tente et en
profite pour nettoyer leurs vêtements dans un petit ruisseau et les faire
sécher au soleil.
Lorsqu’ils arrivent enfin, Émile semble ébloui par la vue. Il a du mal à
reprendre son souffle et à tout embrasser du regard en même temps. Ils se
trouvent sur un plateau verdoyant, entouré et gardé par les plus beaux
sommets des Pyrénées : les altières aiguilles d’Ansabère, le pic de
Pétragème, le pic d’Ansabère… Au milieu de ce vallon paisible, se
trouvent trois authentiques cabanes de bergers en vieilles pierres, dont le
toit en tôles semble avoir été rafistolé maintes fois au cours du temps.
Différentes couches se superposent sur la charpente. Chacune des
cabanes est protégée par de gros blocs de rochers. Le calme qui règne ici
est total. Même les vols des vautours, dans le ciel, se font silencieux,
comme pour respecter l’intimité du lieu. Joanne fait quelques pas et
dépose son sac au pied d’un gros rocher.
« Un berger vit encore dans la plus petite des cabanes. Les deux autres
sont destinées aux randonneurs mais elles ne sont pas gardées. D’après ce
que j’ai lu, c’est plutôt sommaire. Il y a juste des murs, un sol et le toit. »
Émile l’a à peine écoutée. Il tourne sur lui-même pour embrasser le
panorama qui s’offre à eux. Un vallon désert, verdoyant et lisse, au
milieu des montagnes, un écrin de calme gardé par les géantes de
calcaire.
« C’est beau… » s’extasie Émile en se laissant tomber à côté d’elle.
Il refuse la gourde qu’elle lui tend. Il répète encore :
« C’est vraiment beau. C’est comme le paradis sur Terre. »
Joanne sourit.
« Si le paradis était là, ça m’irait, moi. Pas toi ? »
Il acquiesce. Joanne fouille dans son sac et en extirpe un livre jauni.
« Tu fais quoi ? demande Émile.
— J’essaie de retrouver une citation.
— Une citation ?
— Oui. Sur la beauté. Sur ce que tu as dit… par rapport au paysage. »
Il la regarde, sans vraiment comprendre, tourner les pages de son livre
jauni et s’arrêter de temps en temps pour lire une ligne avant de reprendre
sa recherche. Enfin elle dépose le livre au sol et déclare :
« Je l’ai. »
Elle lève le regard droit devant elle, face au paysage pour réciter :
« La beauté n’est pas dans l’objet regardé, mais dans nos yeux . 1 »
Émile laisse passer quelques secondes pour demander :
« Ça veut dire quoi ?
— Selon toi ? »
Elle lui pose une colle. Il réfléchit, les yeux en l’air, se mordillant la
lèvre.
« Je ne sais pas, finit-il par avouer, vaincu.
— Il n’existe pas de réponse exacte, tu sais. Chacun comprend les
choses à sa manière. C’est pour ça qu’une citation peut parler à
quelqu’un et pas à un autre.
— Ah…
— Je crois qu’elle dit que tout le monde n’est pas capable de voir la
beauté autour de soi. Il faut… Il faut avoir une âme suffisamment belle pour la percevoir. »
Émile reste la bouche entrouverte. Elle lui suggérera de recopier la
citation dans son carnet ce soir… S’il en a envie.
La porte de la plus petite cabane s’ouvre, les faisant sursauter tous les
deux. L’homme qui en sort est jeune, ce qui les surprend. Ils ont eu
l’habitude d’avoir pour modèle de bergers des hommes bien plus âgés.
Hippolyte. Pierre-Alain. Mais l’homme qui leur fait face a la quarantaine,
des cheveux bruns en épis. Il porte un pantalon beige et une chemise
blanche salie par leur temps et ses conditions de vie plutôt rustres.
« Vous êtes les derniers à repartir », lance-t-il en venant à leur
rencontre.
Joanne se relève, Émile l’imite.
« Pardon ? demande-t-elle.
— Les autres randonneurs sont tous repartis en début de matinée. Je ne
savais pas que vous étiez encore là. »
Joanne comprend la méprise.
« Oh non, nous… Nous venons juste d’arriver. »
Le berger la regarde avec incrédulité.
« Vous voulez passer la nuit ici ? »
Elle acquiesce sans comprendre la raison de sa surprise. Il leur désigne
le ciel bleu où des nuages tout ronds et cotonneux semblent faire la
course.
« Le plus gros orage de chaleur de la saison est annoncé pour ce soir.
Vous n’écoutez jamais les informations ? »
Il comprend à la mine déconfite de Joanne et celle perdue d’Émile, que
non.
« La plupart des randonneurs le font. C’est pourquoi ils sont tous
redescendus en début de matinée. Vous n’aurez plus le temps de le faire
maintenant…
— On peut quand même dormir ici, non ? » interroge Joanne.
Le berger semble réfléchir et se tourne vers les cabanes.
« Celle-ci a le toit totalement poreux. Vous serez trempés en à peine
une heure. »
Il dirige son regard vers l’autre cabane, plus loin.
« Vous pouvez vous installer dans l’autre. Elle devrait vous abriter de
la pluie. Mais ça risque de tonner. Et s’il y a trop de vent, je ne donne pas
cher de la porte d’entrée. Le loquet tient mal. »
Joanne hausse les épaules. De toute façon ils n’ont pas le choix.
« L’intérieur est en terre battue… J’espère au moins que vous avez des
tapis de sol confortables… »
À leur mine déconfite, il comprend que non. Il lève au ciel des yeux
désespérés.
« Je vais vous prêter des bougies et quelques allumettes. Je parie que
vous n’avez pas de lampe torche non plus. »
Ils n’ont même pas besoin de répondre, le jeune berger fait déjà demi-
tour pour aller leur récupérer tout cela dans sa cabane.
La cabane est rustique. Le sol en terre battue est sale, irrégulier. Les
fenêtres sont encrassées. Cependant, ils ont la surprise d’y trouver une
table en bois, un long banc et une cheminée a priori condamnée. Joanne y
abandonne son sac, les bougies et les allumettes avant de rejoindre Émile
dehors. Même maintenant qu’ils savent qu’un orage va arriver, ils sont
bien en peine de croire aux prévisions du berger. Les nuages courent vite,
dans le ciel, mais celui-ci reste parfaitement bleu et paisible. Ils
s’allongent au cœur du vallon pour profiter des derniers rayons du soleil
avant la tempête.
La tempête se prépare. Le ciel s’obscurcit. Les nuages qui déferlent
sont de plus en plus noirs. Un vent froid s’est levé. Joanne a bloqué leur
porte d’entrée branlante avec la table en bois. Ils mangent tous les deux,
assis sur le banc, la gamelle de fer sur les genoux. Enfin, Joanne mange.
Émile non. Il n’a pas touché au semblant de spaghettis bolognaise
réhydratés.
« Je n’ai pas faim.
— Fais un effort. On a marché toute la journée.
— J’ai envie de vomir. Je suis fatigué. »
Elle se redresse, inquiète :
« Tu as envie de vomir ?
— Oui… Et je vois trouble. »
Elle s’interrompt, la fourchette à quelques centimètres de la bouche.
« Tu vois trouble ?
— Je veux juste dormir maman. »
Elle abandonne le récipient de fer et la fourchette et elle se lève.
« D’accord. Je vais t’installer ton duvet dans ce coin-là… La terre est
plus meuble. »
Elle le regarde tituber en avançant. Elle a un étrange pressentiment. La
tempête se prépare. Un premier coup de tonnerre déchire le ciel et une
bourrasque s’infiltre par l’interstice d’une des fenêtres. La bougie s’éteint
et la pièce se retrouve plongée dans une semi-obscurité.
« La bougie », murmure Émile.
Elle l’aide à parcourir les derniers mètres jusqu’à son duvet.
« Ce n’est rien. Je vais la rallumer. »
Il s’allonge. Elle lui apporte l’emballage plastique de leur repas du
soir, n’ayant rien de mieux sous la main.
« Tiens, si tu as envie de vomir… »
Elle s’installe à côté de lui et attend qu’il ferme les yeux. Sa
respiration est saccadée ce soir encore. Elle essaie d’ignorer ce second
coup de tonnerre qui déchire le silence du vallon. Elle essaie de taire la
peur qui naît en elle à l’idée de cet orage à venir.
Crac. L’allumette fait naître une flamme. Elle rallume la grosse bougie
sur le rebord d’une des fenêtres et en dispose d’autres, cette fois, au cas
où celle-ci viendrait à mourir de nouveau. Elle en dispose tout autour de
la pièce. Puis elle prend place sur le banc et s’efforce de finir son repas.
Le ciel gronde lourdement. Un autre coup de tonnerre se prépare. Elle fixe la bougie sur la fenêtre. Elle y concentre toute son attention pour ne
pas trembler.
Elle le sent frémir dans son duvet, dans le coin sombre de la pièce. Elle
essaie de lire depuis quelques minutes à la lueur de la bougie. Le ciel
s’est calmé. Pour un temps seulement, présage-t-elle.
« Ça va ? » demande-t-elle en se tournant vers lui.
La voix qui lui répond est faible et étouffée.
« J’ai mal à la tête. »
Elle se lève et se déplace avec sa bougie auprès de lui. Elle s’assied sur
la terre battue.
« Tu as toujours envie de vomir ? »
Il secoue la tête.
« Et ta vision ? Comment tu vois, Émile ?
— C’est tout noir des fois.
— Comment ça ? »
Sa voix est étranglée.
« Des fois je ne vois plus rien. C’est tout noir.
— Et après ? Et après ça revient ?
— Oui. Des fois. »
Elle puise au plus profond d’elle-même pour s’efforcer d’avoir l’air
sereine.
« Ce n’est rien, trésor. Quand tu auras dormi un peu, ça ira mieux. »
Son instinct de mère refait surface. Face à la tempête, c’est tout ce
qu’elle a trouvé pour rester à flots. Elle passe une main sur son front,
comme si elle s’attendait à y trouver de la fièvre. Mais il n’en a pas.
Évidemment. Il n’a pas attrapé de virus. C’est le tronc cérébral. Tout
déraille de l’intérieur.
« Tu veux que je te raconte une histoire pour t’aider à t’endormir ? »
Elle le voit acquiescer.
« D’accord. Alors… Tu connais l’histoire de Tom Pouce ?
— Non.
— Je vais te la raconter. Mais ferme les yeux. Tu pourras te laisser
bercer. »
Il obtempère.
Il s’est endormi. La tempête a repris, au dehors. Le vent souffle. La
porte d’entrée frémit dans ses gonds. Les vitres des fenêtres tremblent.
De temps en temps, un coup de vent particulièrement violent réussit à
s’infiltrer dans la pièce, soufflant la moitié des bougies. Les éclairs
zèbrent le ciel, illuminant la pièce d’une lueur inquiétante. Puis la foudre
s’abat dans la montagne. Ça fait un vacarme assourdissant. Pourtant
Émile dort. Joanne va s’en assurer régulièrement, avec de plus en plus de
fébrilité. La pluie tombe dru sur le toit en tôle. Elle a froid. Elle finit par
se rouler dans son duvet elle aussi, aux côtés d’Émile.
Pourtant elle ne peut pas dormir.
« Maman. »
La pluie, le vent et le tonnerre font un vacarme tel qu’elle met
plusieurs secondes à entendre la voix d’Émile, pourtant à côté d’elle.
« Maman…
— Oui. Qu’est-ce qu’il y a ?
— J’ai… Je… Je n’arrive plus à respirer. »
Il parle de façon saccadée. Avec tout ce vacarme au dehors, elle n’a
pas entendu son souffle qui devenait difficile. Elle puise encore dans ses
ressources pour rester calme.
« Il faut que tu te détendes Émile. Ça ira mieux quand tu seras calme.
— Je n’arrive plus… à respirer… »
Elle sent la main d’Émile qui agrippe la sienne, qui la broie. Il
commence à paniquer. Elle hausse le ton pour essayer d’étouffer son
angoisse.
« Émile, écoute-moi. Il faut que tu te calmes. Concentre-toi sur… »
Elle cherche quelque chose dans l’obscurité de la pièce au moment où
un éclair zèbre le ciel.
« Regarde les éclairs dans le ciel. Regarde cet orage sur la montagne.
C’est un superbe spectacle. »
La foudre tombe quelque part, au milieu des falaises de calcaire.
Nouvel éclair.
« Regarde, Émile, c’est un spectacle qui fait peur mais qui est beau
aussi. »
L’éclair illumine la pièce. Elle voit son visage défiguré par la panique
et ses yeux marron qui essaient de s’accrocher à la fenêtre, au ciel, aux
éclairs.
« C’est bien, trésor. Continue de regarder ce spectacle. »
La main d’Émile broie la sienne. Sa bouche s’ouvre frénétiquement
pour essayer de happer l’air. Un râle rauque en sort. L’air ne passe pas.
Ou difficilement. Le pressentiment était bon. La tempête se préparait.
Dehors et à l’intérieur. C’était pour cette nuit.
Joanne sent les larmes qui coulent sur ses joues. Pourtant elle ne quitte
pas son ton calme et rassurant. Elle lui parle encore et encore.
« Tu peux compter les secondes entre l’éclair et le tonnerre pour
estimer à combien de kilomètres est tombée la foudre. Je jouais à faire ça
quand j’étais petite. Quand j’avais peur du tonnerre. »
La bouche s’ouvre et se referme avec des mouvements brusques. La
nuque est raide, elle est soulevée par des sursauts brusques pour essayer
de faciliter le passage de l’air dans la trachée.
« Mon père disait… Mon père disait qu’une seconde équivalait à un
kilomètre. Tu veux compter avec moi ? »
C’est la fin cette fois. Les yeux d’Émile se révulsent. Elle prie pour
que le calvaire prenne fin, pour qu’il n’endure pas plus longtemps cette
terreur. Cette lente asphyxie.
Ce sont ses derniers souffles. Avec le peu d’air qu’il lui reste, Émile
appelle sa mère. Il agrippe sa main. Il a besoin d’elle, plus que jamais.
Pourtant c’est Joanne qui est là. Pas sa mère.
Un souvenir remonte brutalement à sa mémoire avec la force d’une
bourrasque.
Une forêt en plein été. Un lac sauvage, d’un bleu-noir profond et
inquiétant. Un lac entouré de ronces et d’herbes hautes. Une étendue
d’eau immobile. Des branches, des plaques de vase, et quelques feuilles
qui flottent en surface. Et un petit corps. Une tête blonde. Un tee-shirt
blanc. Une tempête, à l’intérieur de sa poitrine, quelque chose qui ravage
tout, qui détruit son monde. Des hommes dans l’eau, des hommes qui
attrapent son petit. Ses mains qui griffent, qui battent l’air pour prendre
son petit, pour le serrer contre elle une dernière fois, pour le ramener à la
maison. Des hommes en noir qui la retiennent, qui emportent Tom loin
d’ici.
Elle a fait une terrible erreur. Elle n’aurait pas dû. Elle n’est pas
seulement un compagnon de voyage pour une ultime escapade. Elle n’est
pas seulement la femme d’Émile.
Elle est une mère. Ce soir, plus que jamais, elle est une mère et elle
comprend qu’elle s’est fourvoyée. Elle a empêché une mère de serrer son
petit dans ses bras. Une dernière fois.
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