Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 13 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 13

13

 

Émile git, épuisé, sur le canapé d’angle blanc. Ils n’avaient pas

beaucoup d’affaires à porter jusqu’à l’appartement, mais gravir les ruelles

escarpées sous un soleil de plomb a suffi à l’éreinter. Joanne est allée

faire les photocopies ce matin, dans une des boutiques d’Eus, pendant

qu’Émile empaquetait tout ce dont ils auraient besoin pour emménager

au 6, Carrero Del Massador. Puis, à midi, ils ont pris la route de leur futur

chez-eux, les mains pleines de cartons. Annie les a aidés à faire un trajet

et Jean s’est même joint à eux pour porter les sacs les plus légers.

L’emménagement n’a pas pris plus d’une heure. Annie leur a proposé une

limonade fraîche dans la cour intérieure et les a interrogés sur la présence

du camping-car.

« Vous faites un pré-voyage de noces ? »

C’est Émile qui a répondu car il a bien vu que Joanne fuyait la

conversation.

« Oui c’est ça. On a voulu entamer un voyage tous les deux et se

marier en chemin. »

Annie a semblé excitée par l’idée.

« Comme c’est romantique ! »

Sauf qu’elle s’est montrée tellement excitée par le sujet qu’elle a tenu

à leur poser des milliards de questions.

« Vous aviez déjà décidé du lieu où vous alliez vous marier, au

moment de partir ?

— Non. Ni du lieu ni de la date.

— Vous vouliez improviser en fonction du voyage ?

— Oui, c’est ça… On a eu un coup de cœur pour votre village.

— Et après ? Vous repartirez ?

— Peut-être. On n’a pas encore décidé.

— Vous vous installerez définitivement quelque part ?

— C’est possible. »

Il avait fallu détailler à Annie chacun des endroits où ils s’étaient

arrêtés avant Eus et lui conter l’histoire de leur rencontre. Il s’était

montré assez bref. Une histoire d’amis communs dans leur jeunesse.

Joanne s’était enfuie avec le chaton et Émile avait dû improviser seul.

 

26 juillet,

 

Marjorie,

 

À ton tour de recevoir une lettre de ma part. Je me trouve actuellement dans un endroit que

tu aurais adoré. Je m’installe temporairement. Une étape sur mon chemin. Le village est splendide. L’appartement dans lequel je viens d’emménager te ferait trembler de jalousie. Des murs en pierres apparentes comme tu les aimes tellement. Une douche italienne (tu ne jures que par ça). Un canapé d’angle qui irait à merveille dans ton salon. Un style moderne et épuré, très lumineux.

J’emménage avec une fille. Eh oui ! Je vois d’ici ta tête étonnée. Nous avons même adopté

un petit chaton roux et blanc. Le prénom n’a pas été choisi mais je te tiendrai informée quand Joanne se sera décidée. (Oui, elle s’appelle Joanne.)

Tu vois, tout va bien pour moi. Je sais que tu t’es fait beaucoup de soucis quand Laura est

partie mais tu avais tort. On se remet toujours de tout et on rebondit. Je suis parfaitement heureux. Dis-le bien à maman. Arrêtez de vous faire du souci pour moi. J’ai décidé de vivre cent vies avant de partir. Mais je ne vous oublie pas. Je pense à vous très fort. Tous les jours.

Embrasse papa, maman, Bastien et les jumeaux.

Émile

 

Celle-là, il la postera. Il la fera partir d’un village lointain, pour

s’assurer que personne ne puisse venir le chercher à Eus. Il prendra le

camping-car et il roulera toute une journée jusqu’à rencontrer une poste.

Il précisera au bas du papier, après son prénom : Je me suis arrangé pour

poster cette lettre d’un endroit totalement éloigné du lieu où je vis. Ne

perdez pas votre temps à venir me trouver. Vivez votre vie en gardant bien

à l’esprit que je vais bien.

Il est décidé à leur montrer qu’il est heureux. Il s’arrange quelque peu

avec la vérité, certes, mais il n’a pas menti. Il est heureux.

 

Ils sont silencieux pendant le dîner, ce soir-là. Myrtille a déjà mangé,

devant son feuilleton. Joanne a voulu lui faire réchauffer son plat et lui

installer sur la table, devant son fauteuil mais la vieille dame lui a assuré

qu’elle pouvait s’en charger ; que certes, cela lui prenait un temps infini

avec ses satanées jambes mais qu’au moins, tant qu’elle pouvait encore

se faire chauffer son repas, elle ne se sentait pas totalement diminuée.

Ils ont voulu prendre leur repas en haut, dans leur studio mais Myrtille

leur a répété dix fois qu’ils pouvaient s’installer dans la cour, qu’ils

auraient tort de se priver de la douceur de la fin de juillet. Ils ont donc

descendu assiettes, couverts et salade composée, ce qui a provoqué un

nouveau grognement de Myrtille :

« Ne faites pas tant d’histoires la prochaine fois ! Cuisinez donc chez

moi ! Ma fille me fait livrer des plats tout préparés, je n’utilise même

plus mes plaques de cuisson ! »

Elle s’est endormie peu de temps après, devant son feuilleton.

Émile et Joanne dînent donc en silence, sous le platane. Émile songe

qu’il aurait très bien pu finir comme Myrtille, assisté par ses proches,

étouffé et handicapé d’attentions. Une fois de plus il se félicite d’être

parti. Il songe que c’est Annie et son comportement qui rendent Myrtille

plus vieille qu’elle ne l’est. Et que ses parents et sa sœur auraient fait la

même chose avec lui. Ils l’auraient rendu plus malade et fragile qu’il ne

l’est. Avec Joanne il n’est pas malade et sénile. Il est encore un jeune

homme qui sillonne les routes en camping-car, qui prend des décisions,

qui s’installe avec une fille et la houspille car elle mange avec un bébé

chat sur les genoux.

Il la regarde saucer son assiette avec un morceau de pain. Elle a laissé

le petit chaton tranquille, par terre, et sa maman, Canaille, est en train de

lui faire sa toilette, à côté des pots de tulipes.

« Tu lui as trouvé un prénom ? » interroge-t-il en se renversant contre

le dossier de la chaise.

Joanne lève son regard enfantin vers lui. Depuis qu’elle a trouvé ce

chat, elle est redevenue une petite fille. Le voyage avait déjà commencé à

la transformer, mais ce chat est en train d’achever la métamorphose. Elle

sourit, elle frissonne quand il lui frôle la jambe du bout de sa queue, elle

l’appelle sans cesse, le guette, son visage s’anime quand il apparaît.

« J’hésite encore.

— Tu veux que je t’aide à choisir ?

— Pourquoi pas. »

Elle termine de saucer son assiette.

« J’ai choisi deux mots bretons qui sont assez courts et qu’il pourrait

retenir facilement. Pok, qui signifie bisou, et Spi, l’espoir. »

Il la trouve touchante avec son petit air sérieux et préoccupé, comme si

elle décidait du nom de son nouveau-né.

« Tu as une préférence ? Tu as ton mot à dire, bien sûr… »

Cela le fait sourire encore plus largement.

« Quoi ? dit-elle en le voyant sourire.

— Rien… »

Il n’ose pas lui dire qu’il la trouve touchante. À la place, il dit :

« On peut l’appeler Pok et considérer Spi comme son second

prénom… Qu’est-ce que tu en dis ? »

Joanne acquiesce avec enthousiasme.

« On peut faire comme ça. »

Puis elle ajoute avec un large sourire :

« Ce sera le premier chat sur Terre à avoir un deuxième prénom ! »

Cela semble la rendre infiniment heureuse.

 

C’est la première fois qu’ils ont si peu de choses à faire dans la soirée.

Pas de guide des Pyrénées à consulter, pas d’itinéraire à préparer, pas de

campement à gérer… Ils ont un mois devant eux pour flâner et préparer

sans se presser un mariage. Un mois pour réfléchir à la suite des aventures. La sédentarité a du bon. Ils se trouvent tout de même un peu

démunis, sous leur platane. C’est Joanne qui propose de sortir le jeu de

Scrabble et Émile accepte, sans grand enthousiasme.

Ils installent donc le jeu de Scrabble sur la petite table et Émile allume

les bougies que Joanne a également descendues du studio. Ils jouent en

silence, perdus l’un et l’autre dans leurs pensées respectives. Joanne a

récupéré le petit Pok sous la table et elle l’a assis sur ses genoux. Émile

se demande quelle tête Laura aurait fait s’il lui avait proposé une partie

de Scrabble… Sans doute se serait-elle moquée. Il se dit que c’est idiot,

que ça n’est pas désagréable, une partie de Scrabble.

 

Plus tard, ils repassent par le salon de Myrtille et Joanne la réveille

doucement.

« Je vais vous accompagner dans votre lit… »

C’est Émile qui conduit la vieille dame dans sa chambre. Il a eu peur

que Joanne se brise la colonne sous le poids de Myrtille. Alors il lui dit :

« Va te coucher, je m’en occupe. »

Il accompagne Myrtille jusqu’à son lit puis il ferme ses volets. La

fenêtre de sa chambre donne sur la rue, parfaitement déserte à cette

heure-ci. C’est cette fenêtre qui est ornée de rideaux en dentelle et

décorée de géraniums.

« Faites-moi penser que je dois les arroser demain… » dit la vieille

dame.

Il hoche la tête et la regarde se brosser les cheveux, assise bien droite

dans son lit. Elle a de longs cheveux blanc argenté. Elle a dû être très

belle, quand elle était jeune.

« Votre fiancée est charmante », murmure la vieille dame.

Elle le regarde de ses yeux bleus perçants et il se sent mis à nu.

« Oui…

— Je suis contente de vous avoir comme hôtes. »

Il lui adresse un sourire en détournant le regard. Il ne sait pas si la

vieille dame a compris pour Joanne et lui. Si elle a soupçonné qu’ils n’étaient pas réellement fiancés. Elle l’a peut-être senti à leur attitude,

leurs regards, leurs gestes. Ils conservent une certaine distance.

N’importe qui pourrait le voir.

« Nous aussi », se contente-t-il de répondre.

 

Myrtille est couchée. Joanne a vérifié les plaies d’Émile, au coude et à

la tête. Elle a déclaré que les fils commençaient à tomber tout seuls, qu’il

avait de la chance, qu’elle n’aurait pas besoin de les lui retirer. Elle les a

désinfectés et il en a rajouté un peu en grimaçant. Puis ils ont éteint la

lumière. Ils se sont allongés dans l’obscurité, dans le canapé d’angle

déplié. Mais Émile ne parvient pas à dormir car il entend des bruits

depuis quelques minutes. Comme des grattements sur la moquette.

Quelque chose de léger.

« Joanne ? »

La forme endormie de Joanne ne bouge pas. Il répète :

« Joanne ? Joanne… Tu entends ce bruit ? »

La seconde d’après il sent un petit poids tout chaud lui sauter sur les

pieds et il bondit au bas du lit.

« Non ! Non, Joanne ! C’est hors de question ! Pok reste dormir en

bas, dans sa panière ! »

La petite voix de Joanne, qui ne dormait pas du tout, s’élève tout près

de lui :

« Mais il a peur tout seul… »

Il ne décolère pas :

« Non mais tu plaisantes ! Il a sa maman chat en bas ! Je suis sûr

qu’elle le cherche d’ailleurs !

— Elle chasse…

— C’est non ! »

Elle allume la lumière et il la regarde traverser la pièce à regret, avec le

petit Pok dans les bras, dans son short noir trop grand et son débardeur

assorti. Il songe que ça ressemble à une première querelle de couple. Il ne

peut s’empêcher de sourire et elle le voit.

« Émile…

— Non !

— Pok va…

— Non ! »

Elle disparaît dans les escaliers avec un air dramatique. Il tente de faire

disparaître son sourire mais il n’y parvient pas. Il est bien trop amusé. Ça

lui avait presque manqué les querelles de couple…

 

Les premiers jours à Eus passent sans qu’aucun des trois ne s’en

aperçoive vraiment. Ce sont des jours calmes et doux, des jours pour

prendre leurs marques tous ensemble, pour établir une petite routine.

Le premier matin, au réveil, Émile trouve le studio vide. En allant se

pencher à la petite lucarne au-dessus des plaques de cuisson, il aperçoit

Joanne sur la terrasse, en train de nourrir Canaille. La chatte, réputée

pour être méfiante, a déjà adopté Joanne. Ça n’étonne pas Émile. Joanne

est discrète, calme et silencieuse. Elle doit inspirer confiance.

Joanne ne lui en veut pas pour la veille au soir, pour avoir chassé Pok

de leur studio. Laura aurait boudé pendant des heures mais Joanne non.

Ce premier matin, ils prennent le petit déjeuner dans la cour intérieure, en

regardant les chats faire leur toilette. Ensuite Émile s’occupe d’arroser les

fleurs de Myrtille pendant que Joanne part faire quelques courses dans le

village. L’après-midi ils commencent à regrouper les papiers nécessaires

pour le mariage, pendant que Myrtille fait sa sieste dans son fauteuil.

« Mince… »

Joanne esquisse une moue embarrassée.

« Quoi ?

— Je n’ai pas d’acte de naissance avec moi.

— Ah… »

Émile a pris l’intégralité des papiers qui traînaient chez lui, en partant.

Il y a tout. De l’acte de naissance à son brevet de sécurité routière obtenu

dix ans auparavant. Il s’en félicite.

« Je ne pensais pas en avoir besoin…

— Essaie d’appeler la mairie où tu es née… Il y a peut-être une

possibilité de te le faire envoyer par courrier… »

C’est ce que Joanne fait. Quand elle raccroche, ils ont la confirmation

qu’une bonne étoile veille sur eux.

« Ma ville fait partie des rares communes pour lesquelles on peut faire

une demande d’acte de naissance en ligne. »

 

Le lendemain matin, Joanne part à la recherche d’un cybercafé ou d’un

quelconque commerce qui pourrait lui offrir un accès internet afin de

faire sa demande d’acte de naissance. Émile propose à la vieille dame de

l’installer dans la cour intérieure. C’est une journée plus fraîche. Le ciel

est gris. Il menace de pleuvoir mais le platane les protégera. À sa

surprise, Myrtille accepte.

« Vous voulez un thé ? propose-t-il. J’ai l’habitude de boire des thés à

longueur de journée…

— Ma foi… Je veux bien. »

Ils se mettent d’accord pour installer les boîtes à thé en bas, dans le

salon de la vieille dame, pour des raisons de commodité. Sous le platane,

Émile installe les tasses fumantes. Il ouvre son carnet noir tandis que

Myrtille étend ses jambes devant elle et que Canaille saute pour s’y

installer.

« C’est quoi, votre carnet ?

— Oh… Un genre de journal de bord… »

La vieille dame le fixe de ses yeux étonnamment bleus.

« Ma fille dit que vous allez vous marier ici.

— Oui. C’est vrai.

— Quand ?

— Quand on aura réuni tous les papiers. »

Myrtille a un hochement de tête imperceptible, comme si elle

comprenait quelque chose.

« Ça n’était pas vraiment prévu, hein ?

— Pardon ?

— Ce mariage… »

Il préfère être honnête avec elle, au moins en partie.

« Non, c’est vrai. »

Myrtille a un demi-sourire qu’il ne comprend pas tout de suite. C’est

quand il la voit poser sa main sur son ventre qu’il comprend.

« Oh non ! Non, non ! Ça n’est pas ça ! »

Mais Myrtille lève les yeux au ciel, l’air de dire qu’elle n’est pas dupe.

« Je vous promets. Ça n’a vraiment rien à voir… »

Plus il insiste, plus le sourire de Myrtille s’élargit.

« Joanne n’attend pas de… C’est idiot ! »

Il se demande s’il ne vaut pas mieux laisser tomber. De toute façon,

dans un mois ils auront disparu d’ici alors… Myrtille fait claquer sa

langue contre son palais.

« On ne me la fait pas, à moi ! Il suffit de voir son comportement avec

le chaton…

— Pardon ?

— Elle n’attend que ça, de pouponner ! »

Il secoue encore la tête, pour faire comprendre à la vieille dame que ça

n’est vraiment pas le cas.

« Allez, je vous laisse écrire dans votre journal de bord.

— Myrtille, vous vous méprenez…

— Tsss ! Écrivez donc. Ne vous occupez plus de moi.

— Vous faites vraiment fausse route…

— Écrivez donc ! »

Il préfère abandonner devant l’entêtement de Myrtille. Joanne et lui

attendant un bébé… Si Myrtille savait…

Il se met à pleuvoir tout doucement. Sous le platane, ils sont

parfaitement protégés. Émile écrit par petites touches, décrivant Eus et

ses ruelles, suçotant son stylo, buvant une gorgée de thé. Il n’a finalement

écrit que trois lignes lorsque la porte d’entrée claque et que Joanne

apparaît, en haut des petites marches, trempée des pieds à la tête.

« Alors ? demande Émile sans autre forme d’introduction. Tu as

trouvé ?

— Oui. Il y a un petit café avec une connexion internet en face de

l’église.

— Tu as pu faire une demande ?

— Oui. L’acte de naissance me sera envoyé par mail. Il faudra que

j’aille vérifier de temps en temps. »

Myrtille claque sa langue contre son palais, comme tout à l’heure.

« On dirait bien que ça ne peut pas attendre, ce mariage ! »

Joanne ne comprend pas. Elle lance un regard interrogateur à Émile

qui lui fait signe qu’il lui expliquera plus tard.

« Où est Pok ? interroge-t-elle en ébouriffant ses cheveux mouillés.

— Pok ? demande Myrtille.

— Le chaton, explique Émile. Elle l’a nommé Pok.

— Oh ! »

Elle a de nouveau ce regard qui semble en dire long.

« Où il est ? » insiste Joanne.

Myrtille lui répond, avec son large sourire.

« Dans son panier ma belle, dans son panier. »

 

Ce soir-là, Myrtille leur parle de sa vie à Eus, de son mari, qui était

coutelier et qui s’appelait Eugène. Ils sont nés tous les deux ici. Myrtille

a élevé quatre filles. Annie est la seule de ses enfants à ne pas avoir quitté

Eus et sa mère. Ses trois sœurs vivent aux quatre coins de la France. Elle

a passé sa vie à gérer son foyer. Puis elle a aidé son mari à la boutique de

couteaux quand ses filles ont quitté la maison, jusqu’à la mort d’Eugène.

Émile et Joanne sont attentifs, ils lui posent des questions, la relancent

sur tel ou tel détail mais à peine… Myrtille n’a pas besoin d’eux. Elle

semble éprouver le besoin de fouiller sa mémoire et de raconter, encore et

encore. Au temps où les filles étaient enfants, Eugène et Myrtille

partaient en balade autour d’Eus tous les week-ends. Ils emportaient le

panier de pique-nique et se trouvaient un petit coin de verdure près d’un point d’eau. Les filles jouaient à la corde ou à la poupée. Elles

barbotaient dans un ruisseau. Eugène reposait ses mains blessées par les

lames qu’il maniait toute la journée. Myrtille veillait sur son petit monde

avec sérénité. L’école se faisait à la maison. Myrtille a un regard apaisé

sur sa vie. Elle semble l’avoir menée exactement comme elle le voulait.

« Je n’ai pas choisi Eugène pour mari. C’était une union arrangée. Nos

parents étaient parmi les plus anciens du village. »

Lorsque Joanne lui demande si elle en a été malheureuse, elle secoue

la tête et ses yeux bleus brillent encore plus fort.

« Non. Je n’aurais voulu avoir personne d’autre pour mari. »

 

Au matin du troisième jour, Émile part poster sa lettre à Marjorie.

Joanne est censée se rendre au bureau de poste du village, car ils

disposent d’une petite imprimante et qu’elle a promis à Annie et Myrtille

d’imprimer des affiches pour trouver une famille d’adoption à Pok. Émile

l’a laissée sans l’ombre d’un doute : elle ne le fera pas. Elle s’arrangera

pour ne pas le faire.

Il redescend le village à pied, salue Jean, qui surveille l’arrivée des

touristes du jour, traverse le passage dans les murailles et retrouve le

camping-car sur le parking. Il a dit à Joanne et Myrtille qu’il serait de

retour pour le dîner ce soir. Il n’a aucune idée de l’endroit où il va se

rendre. Il compte prendre l’autoroute et suivre une direction au hasard.

Il roule toute la matinée. À midi, il s’arrête sur une aire de repos et se

fait chauffer une conserve de petits pois qu’il mange avec un reste de

compote à la banane. Il fait une sieste, sur la banquette du bas puis

reprend la route. Lorsqu’il prend une sortie au hasard, vers quinze heures,

il se rend compte qu’il est déjà tard et qu’il a beaucoup roulé. Il ne se

souvient plus vraiment où il va, pourquoi il a pris la route. Il essaie de

dissiper le doute en lisant les panneaux sur la route mais aucun nom de

ville ne lui parle et il est incapable de se rappeler pourquoi il est là. Il se

souvient d’être parti de chez Myrtille ce matin… avoir laissé Joanne dans

le studio à l’étage… La mémoire lui revient quelques secondes plus tard. Rien de grave, il en a connu des centaines, de petits trous de mémoire de

la sorte, ces derniers mois. Celui-ci était plutôt anodin et il est conscient

qu’il a eu de la chance. Ça aurait pu être pire.

Il trouve la poste en suivant les panneaux qui indiquent l’église. La

poste lui fait face. Le guichet est encore ouvert et il rachète un carnet

entier de timbres, pour les prochaines lettres. Quand il remonte dans le

camping-car, il se sent harassé et il a la désagréable impression d’avoir

perdu une journée. Il a hâte de rentrer et de retrouver Joanne. Il est

certain que Pok sera sur ses genoux.

 

Les kilomètres défilent. Il fait un effort surhumain pour rester

concentré mais il se sent épuisé par toute cette route. Le soleil décline. Il

s’arrête sur une aire d’autoroute pour prendre un café et refaire le plein

d’essence. Le tableau de bord indique vingt heures et il comprend qu’il

ne sera jamais rentré pour le dîner. Il se demande si Myrtille et Joanne

mangeront dans la cour intérieure, ensemble. Il espère qu’elles ne

s’inquiéteront pas.

Il est vingt-deux heures quand il entre sur le parking, au pied des

murailles d’Eus. Il a passé sa journée sur la route. Il a du mal à se

souvenir comment il a occupé son esprit toutes ces heures durant.

La maison est plongée dans l’obscurité. Myrtille doit déjà être au lit.

Dans le studio, il trouve Joanne assise dans le canapé d’angle, un livre de

Myrtille entre les mains. Pok et Canaille sont lovés à côté d’elle. Canaille

fait la toilette de son petit. Émile est heureux de retrouver Joanne. La

journée a été longue et il s’aperçoit que la présence de Joanne lui a

manqué. Elle lève la tête de son livre dès qu’elle entend ses pas étouffés

sur la moquette.

« Salut ! Tu es rentré… »

Elle a un petit air anxieux sur le visage. Est-ce qu’elle s’est fait du

souci ?

« Oui… J’ai roulé un peu trop loin… Je m’en suis aperçu trop tard. »

Elle pose le livre à côté d’elle et se redresse. Canaille vient le renifler.

« Tu as posté ta lettre ?

— Oui. »

Il vient s’asseoir sur le canapé, à côté d’elle, et retire ses chaussures.

« Et toi ? Qu’est-ce que tu as fait ?

— J’ai aidé Myrtille à réorganiser son salon.

— Ah oui ? »

Elle hoche la tête avec un sourire satisfait sur le visage.

« Oui. On lui a aménagé un coin pour la sieste plus près de la porte-

fenêtre, pour qu’elle puisse profiter de la brise sans sortir.

— Je suis désolé, vous avez dû m’attendre pour dîner.

— Myrtille était fatiguée ce soir. Je l’ai emmenée se coucher avant le

dîner.

— Tu m’étonnes… Tu lui as fait déménager tout son salon ! Pauvre

vieille !

— Elle m’a seulement donné les instructions. »

Il manque encore quelques semaines pour que Joanne comprenne

l’humour. Ça viendra…

« Et Pok ?

— Quoi Pok ?

— Tu as imprimé des affiches pour lui trouver une famille ? »

Le regard de Joanne se fait fuyant. Elle tente de répondre en prenant

un air détaché mais elle ment très mal.

« Je n’ai pas vraiment eu le temps avec le réaménagement du

salon… »

Il essaie de masquer le sourire qui est en train de naître sur son visage.

Il ne veut pas que Joanne le voie. Il aime bien s’amuser à la voir gênée.

Elle se lève, sans doute pour faire diversion et clore la conversation.

« Je ramène Canaille et Pok en bas… pour la nuit.

— D’accord. Je déplie le canapé. »

 

Il est allongé dans l’obscurité lorsque Joanne regagne l’étage. Elle se

glisse sous la couverture, à l’autre bout du lit.

« Je pensais… murmure-t-elle dans le noir.

— Oui ?

— Demain… On pourrait visiter le village de Cômes… Tu sais, le

village de ruines… Myrtille m’en a parlé aujourd’hui.

— Ah oui ?

— Oui. Eugène et elle aimaient s’y promener, quand ils n’avaient pas

encore les filles. Elle dit que c’est beau et dramatique à la fois. »

Il se moque un peu, pour la forme :

« Beau et dramatique à la fois ?

— C’est ce qu’elle a dit.

— Elle dit beaucoup de bêtises.

— Émile !

— C’est vrai ! Elle croit que tu es enceinte.

— Quoi ? »

Il la sent se relever sur un coude.

« Tu plaisantes ?

— Non. Elle pense que c’est pour ça qu’on se marie précipitamment.

— Et tu ne lui as pas dit que c’était faux ?

— Si. Mais elle est têtue. Elle ne veut rien savoir. »

Le silence retombe un instant dans la pièce. Il distingue l’ombre de

Joanne qui attend, toujours appuyée sur un coude.

« C’est pour ça qu’elle voulait que je t’attende pour déplacer sa grosse

armoire !

— Tu as déplacé sa grosse armoire ?

— Ce n’était pas sorcier… Mais elle n’arrêtait pas de me dire que ça

n’était pas prudent.

— Ça ne l’était pas.

— Je ne suis pas en sucre.

— Tu pèses à peine cinquante kilos…

— Et alors ?

— Alors tu aurais pu te faire mal.

— Et toi, tu aurais pu faire un nouveau malaise et ne jamais rentrer à

Eus. »

Il se trouve pris au dépourvu. Il est parti sans même y songer. Mais elle

a raison bien sûr. Ça n’était pas prudent. Ça aurait très bien pu arriver.

Prendre autant de risques pour une lettre… Il a été idiot. D’autant qu’elle

n’a aucun moyen de le joindre. Elle a dû se faire du souci aujourd’hui.

« Pourtant tu l’as fait quand même.

— C’est vrai. »

Elle ne souhaite pas s’appesantir davantage là-dessus et il en est

soulagé. Elle demande :

« Bon… Alors on va à Cômes demain ?

— Oui… On va à Cômes demain. »

La prochaine fois qu’il poste une lettre, il l’emmènera avec lui.

 

« Vous êtes bien silencieux tous les deux ce soir. »

Myrtille les regarde à tour de rôle. Ils ont pris des couleurs. Le nez de

Joanne est écarlate. Émile a la marque de ses lunettes de soleil.

« C’est Cômes qui vous a fait cet effet ?

— Oui… Je crois. »

Ils sont arrivés dans le village de ruines sous un soleil brûlant. Ils y

étaient seuls. Seuls au milieu des éboulis de pierre. Ça ressemblait à une

ville déserte, après une catastrophe, une ville brûlée par la chaleur, où

plus aucune vie ne pouvait subsister. Ils ont compris ce que Myrtille

voulait dire par beau et dramatique. L’église était là, au milieu de ce

paysage de désolation. Elle était ouverte. Joanne s’est recueillie à

l’intérieur un temps infini. Émile a songé qu’elle devait être plongée en

pleine méditation. Lui est resté à l’extérieur, à l’ombre d’un morceau de

mur écroulé. Il était subjugué par l’église. Cette belle église de pierres au

milieu des ruines. Il a songé que c’est là qu’il aurait aimé se marier s’il

avait mené une autre vie, s’il avait pu se marier d’amour avec une fille

qui aurait pu être Laura. Il a essayé d’imaginer à quoi aurait pu

ressembler la cérémonie ici. Il a imaginé une Laura plus libre que jamais, les pieds nus, les cheveux détachés, avançant dans une robe blanche style

hippie. Il a imaginé une fine couronne de fleurs blanches autour de son

crâne et une seule rose, blanche elle aussi, en guise de bouquet. Il a

imaginé sa mère, les yeux humides, dans son tailleur rose pâle. Elle aurait

certainement pleuré. Il a vu son père, dans un beau costume très sobre,

aux côtés de sa mère. Marjorie aurait porté une robe d’été fleurie et

Bastien une chemise blanche sur un jean. Ils auraient accroché des nœuds

papillons au cou des jumeaux. Renaud se serait fait houspiller par

Laëtitia à propos d’un pli sur sa chemise et Tivan en aurait profité pour se

sauver, à quatre pattes, dans les gravats. C’était une scène heureuse. Il

souriait tout seul, adossé à son mur à demi écroulé.

Quand Joanne est sortie de l’église, elle avait une mine triste. Il s’est

demandé à quoi elle avait bien pu penser. Ils ont regagné Eus en silence,

sous le soleil de plomb.

« C’est un très bel endroit. »

Ils acquiescent en silence. Myrtille n’insiste pas. Elle comprend qu’il

s’est passé quelque chose là-bas et qu’ils ont besoin de rester silencieux.

 

Joanne obtient son acte de naissance le lendemain matin, dans sa boîte

mail. Émile commence à tourner en rond dans le studio. Il demande à

Myrtille en quoi il peut se rendre utile. Elle lui parle d’une étagère dont

les boulons sont à resserrer dans sa chambre, d’un vieux vélo qui traîne

chez sa fille Annie et qu’il pourrait s’amuser à réparer. Il pourrait se

servir de ce vélo ensuite, pour se promener dans le village, ou pour se

rendre au travail, s’il compte trouver un travail ici. Il s’attelle à l’étagère

le jour même. Le soir, Annie passe voir sa mère et elles dînent toutes les

deux, dans la cour intérieure.

Joanne vérifie et désinfecte les cicatrices d’Émile et elle semble

soucieuse.

« Si tu veux réparer ce vélo demain, reste à l’ombre.

— Pourquoi ?

— Ta cicatrice sur le crâne n’a pas aimé le soleil hier, à Cômes.

— Elle suinte ?

— Non. Mais si tu continues à prendre le soleil, elle ne partira jamais.

Elle restera rouge et bien visible, à vie. »

Il ne peut s’empêcher de hausser les épaules. Qu’est-ce qu’il s’en

moque d’avoir une cicatrice à vie.

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