Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 29 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 29

29

 

 

Le mois de mai s’est installé sur l’éco-hameau de Lescun. Un avant-

goût d’été flotte déjà dans l’air. Les températures sont élevées. Le soleil

est là, chaque jour, au rendez-vous. Le terrain destiné à la permaculture

voit éclore ses premières salades, un lot de radis, quelques concombres,

une dizaine d’aubergines et une rangée entière de framboises. La spirale à

aromates est resplendissante de feuillages. Joanne prête un coup de main

à l’équipe de permaculture trois à quatre heures par semaine. Le reste du

temps, elle se repose, elle prend du temps pour elle et pour Émile. Leur

petit potager à aromates, à l’arrière du camping-car, fait des envieux.

Émile aime s’en occuper. Elle lui apprend à cueillir les feuilles de menthe

et à faire des infusions glacées tout seul. Il en raffole, comme Tom. Les

jours où il est en forme, quand il ressemble encore à un semblant

d’adulte, Marico l’emmène avec lui faire quelques travaux

d’électroménager. Joanne ne parvient pas à l’en empêcher. Elle est bien

trop heureuse de le voir retrouver une vie d’adulte pour lui rappeler que

son cœur a besoin de repos total. Les jours où il se retrouve trop

profondément ancré dans le passé, elle ne peut pas le laisser sans

surveillance. Il ne sait plus rien faire seul, pas même préparer un thé sans

faire déborder l’eau de la bouilloire tellement il est distrait et incapable

de se concentrer sur une tâche. Même les parties de Monopoly sont

impossibles. Il ne tient pas en place. Il oublie les consignes et ne fait que

répéter en boucle les mêmes questions : « Pourquoi on est là ? », « Tu es

qui ? », « On rentre quand à Roanne ? ». C’est épuisant mais elle tient

bon. Les bons jours, ils passent des moments agréables ensemble. Ils

cuisinent des desserts, jouent au Scrabble, se promènent dans le village aux heures les plus fraîches, d’un pas tranquille et en veillant à rester à

l’ombre. Émile écrit quelques mots dans son carnet, des lettres à ses

parents, la plupart du temps, où il raconte ses journées et promet d’être de

retour pour la rentrée des classes. Il semble heureux. La seule chose que

Joanne ne peut pas lui offrir est cette escapade à pied, dans la montagne,

avec sac à dos et tente. Il ne cesse d’en parler et elle fait la sourde oreille,

reportant la question au lendemain. Elle a de la chance qu’il soit patient

et arrangeant. Il n’a pas refait de malaise mais Joanne a noté des pertes

d’équilibre, de plus en plus nombreuses. Sans doute un autre symptôme.

Les séances de méditation en plein air se sont répétées à la demande

générale, suite au succès de la première séance. Isadora, qui gère les

activités du hameau d’une main de fer, a fait passer à tout le monde un

programme. Les séances ont lieu un samedi matin sur deux. Émile a

assisté à la deuxième et il a déclaré que c’était agréable. Joanne croit

qu’il n’a pas trop aimé mais n’a pas osé le dire. Il a du mal à rester centré

sur une activité trop longtemps alors méditer en silence…

Pok a bien grandi. Il ne dort plus avec eux. Il passe de plus en plus de

temps dehors, à chasser. Joanne l’a aperçu à plusieurs reprises avec une

chatte tigrée. Sans doute un chat de gouttière. Elle est persuadée qu’il

s’agit de sa compagne. Il a grandi bien vite, décidément. Elle se console à

l’idée qu’il lui ramènera peut-être bientôt un régiment de chatons tigrés

roux. Elle ne sait pas vraiment ce qu’elle en ferait mais ce serait vraiment

mignon d’avoir tous ces petits chatons en quête de tendresse.

 

Cet après-midi est particulièrement chaud. Joanne est attablée en

terrasse, au Café Dolomite. Elle écrit une carte postale à Sébastian. Une

jolie carte représentant le cirque et ses falaises majestueuses.

Cher Sébastian,

Nous voilà arrivés dans un véritable paradis sur Terre. Lescun et son cirque. Je crois que

tu aimerais vivre dans ce village même s’il n’a pas la mer et ses bateaux de pêcheurs. Le paysage est grandiose – des falaises imposantes de calcaire se dressent tout autour – et pourtant intimiste car nous nous trouvons au cœur de ce cirque, dans la vallée, comme

entourés et protégés par ces falaises. Un véritable cocon. Je ne t’en dis pas plus. Je ne veux pas te gâcher la surprise au cas où tu viendrais un jour, avec ton camping-car et Lucky…

Je suppose que l’été s’installe doucement à Peyriac-de-Mer et que les touristes reviennent.

Ici la chaleur est intense même si les nuits sont extrêmement fraîches. Nous prenons part à l’activité d’un éco-hameau, dans lequel nous nous sommes installés. Le groupe s’essaie à la permaculture, c’est vraiment intéressant. Je suis sûre que tu aimerais beaucoup. D’autant que le travail porte ses fruits.

Pok vit sa première histoire d’amour avec une chatte tigrée un peu sauvage. Il ne me l’a

pas encore présentée… Comment va Lucky ?

Je dois maintenant te laisser, me voilà à la fin de la carte. Je ne pense pas que tu en

recevras de nouvelles. Nous risquons de ne plus voyager. L’état d’Émile s’aggrave. Le quotidien devient de plus en plus difficile pour lui. Il a presque tout oublié de sa vie, hormis ses premières années. Il ne sait plus qui je suis et son cœur s’épuise. Nous resterons à Lescun.

Je t’embrasse et te souhaite un bel été (nous y serons très vite). PS 1 : tu trouveras au dos de l’enveloppe l’adresse du éco-hameau, au cas où tu voudrais

nous faire parvenir une lettre.

PS 2 : Caresse Lucky pour moi.

Joanne

 

La chaleur lui fait voir quelques étoiles quand elle se lève pour quitter

le café. Elle longe l’ombre, au ras des murs, jusqu’à trouver la boîte aux

lettres jaune qui annonce une relevée du courrier le lendemain matin

avant dix heures. Elle y glisse l’enveloppe et reprend le chemin du

hameau sans se presser. Elle a le temps. Émile est sous bonne

surveillance, avec Lucia, l’herboriste à la retraite, qui participe

activement à la permaculture. Elle devait nourrir les poules et elle a

proposé à Émile de l’accompagner.

« Ensuite on ira arroser les plants de tomates », a-t-elle ajouté en

faisant signe à Joanne de déguerpir.

Ils sont nombreux à faire ça, à s’occuper d’Émile pour que Joanne

puisse avoir du temps libre ou se consacrer à la permaculture. Il y a

toujours quelqu’un pour garder un œil sur lui. Elle n’aurait pu rêver

mieux.

En arrivant sur le hameau, sous son grand chapeau noir, elle perçoit

immédiatement une agitation. Un groupe de six personnes s’est regroupé

et parle avec animation. Deux autres semblent chercher quelqu’un, en

parcourant l’allée principale du hameau et en criant quelque chose. Son mauvais pressentiment se transforme en véritable terreur quand elle voit

Isadora courir vers elle et toutes les têtes se tourner dans sa direction.

Elle s’efforce de rester aussi calme que possible. Isadora arrive devant

elle et reprend son souffle.

« On te cherchait ! »

Joanne va droit au but.

« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »

Car elle est persuadée qu’il s’agit d’Émile, que quelque chose lui est

arrivé. Le visage blême d’Isadora lui donne raison.

« On a dû appeler une ambulance… Il est parti pour l’hôpital.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? répète-t-elle d’un ton qu’elle n’a pas

voulu aussi dur.

— Il est tombé par terre. Il était inconscient. Elle dit que… »

Elle hésite, jette un regard au groupe d’habitants qui les observent à

quelques mètres. Parmi eux se trouve Lucia.

« Lucia dit qu’il ne respirait plus. »

Joanne voit de nouveau quelques étoiles danser devant ses yeux mais

elle s’oblige à fixer ceux d’un noir profond d’Isadora pour ne pas valser.

« Marico peut m’amener à l’hôpital ? demande-t-elle, le souffle court.

— Il est en tournée… »

Joanne s’apprête à parler de nouveau, à déclarer qu’elle appellera un

taxi, quand Isadora l’interrompt :

« Mon père va te conduire. »

 

Pierre-Alain a la délicatesse de ne pas chercher à tout prix à parler sur

le trajet de l’hôpital. Il respecte son mutisme et coupe la radio afin de ne

pas la troubler. Les minuscules routes de montagnes défilent et Joanne

n’a qu’une idée en tête. Une question obsédante. Est-ce un autre malaise

ou est-ce la fin ? Elle espère de tout son cœur que ça n’est pas la fin. Pas

encore. Ça n’est pas comme ça que ça devait se terminer…

Émile est dans une bulle de coton blanc. Ça n’est pas vraiment la

réalité mais c’est l’impression qu’il en a. Il est dans un endroit blanc,

entouré de taches blanches. Il fait chaud mais pas trop. Les voix sont

douces, féminines. C’est Marjorie et sa mère. Il est probablement dans

son petit lit à barreaux. Marjorie et lui dorment dans la même chambre.

Le lit de Marjorie est plus grand et à étage. Le sien est encore à barreaux

mais ses parents ont promis qu’ils lui enlèveront et lui donneront un vrai

lit. Il a quatre ans maintenant. Il reconnaît la voix de Marjorie et de sa

mère. Il est certain qu’elles parlent de lui. La veille, Marjorie a voulu

l’amener faire un tour de vélo. Il faisait beau. L’été était arrivé et l’école

était terminée depuis une semaine. Elle a demandé l’autorisation à leur

mère.

« J’ai huit ans maintenant maman, a-t-elle déclaré fièrement, debout au

milieu de la cuisine, dans sa robe à carreaux bleus et blancs. Je peux le

surveiller. On n’ira pas loin. »

Leur mère s’est retournée avec un drôle de sourire, comme si elle était

amusée ou juste contente. Lui, il restait en arrière, dans le dos de

Marjorie. C’est elle qui lui avait ordonné. « C’est moi qui parle. Toi, tu es

trop petit. »

Il n’a pas bronché. Elle est grande, Marjorie, elle sait toujours

comment faire. Leur mère a dit « oui » mais elle a donné des conditions.

Il fallait rester dans le lotissement et dans le petit chemin de terre à

l’arrière de la maison. Hors de question de passer sur la nationale.

Marjorie a acquiescé puis elle a déclaré :

« Viens ! »

Elle l’a emmené dans leur chambre. Elle lui a vissé une casquette sur

la tête et lui a déversé le tube de crème solaire sur le visage. Il a voulu

reculer, échapper à ses mains barbouilleuses, mais Marjorie l’a houspillé

gentiment.

« Mimi, il ne faut pas que tu attrapes des coups de soleil sinon maman

ne nous laissera plus sortir tous les deux. »

Elle l’appelait toujours Mimi. Et elle prenait son rôle de petite maman

très à cœur. Elle avait ensuite préparé un sac à dos avec une bouteille

d’eau et quelques pains au lait.

« On prendra le goûter dans l’herbe. Tu es d’accord, Mimi ? »

Il avait acquiescé. Il acquiesce toujours car il sait que Marjo est

comme une maman, elle n’oublie rien, elle pense à tout. Après ça ils sont

partis tous les deux. Lui sur son tricycle, elle sur son grand vélo jaune.

Elle pédale drôlement vite, Marjo…

Ils ont roulé dans le petit chemin car Marjo a dit que c’était plus

marrant. Elle lui a demandé : « Tu en penses quoi, Mimi, tu veux aller

dans le lotissement ou dans le chemin de terre ? »

Il a dit :

« Comme toi.

— Ça ne veut rien dire “comme toi”. Moi je trouve que le chemin de

terre, c’est plus marrant. Il y a des bosses et des trous. On peut jouer aux

obstacles. Toi, tu penses quoi ?

— Oui.

— Quoi ? Oui ? »

Elle l’a regardé avec des yeux qui riaient et lui a ébouriffé les cheveux.

« Fais pas le timide, Mimi. Dis-moi ce que tu préfères. »

Il a essayé d’avoir l’air d’un grand et a bombé le torse.

« Le chemin de terre, c’est plus marrant… Je trouve aussi. »

Elle lui a souri et a encore ébouriffé ses cheveux.

« Super. On y va. »

Au bout d’un moment, alors qu’ils roulaient toujours, Marjo a trouvé

un arbre très joli. C’est vrai qu’il était joli, il avait de belles fleurs

blanches partout. Elle a dit que c’était un cerisier, sûrement. Elle a

demandé s’il voulait goûter ici, au pied du cerisier. Il a acquiescé et ils se

sont assis. Marjo a sorti les pains au lait et la bouteille d’eau. Elle lui a

tenu la bouteille pendant qu’il buvait, comme s’il était un bébé mais il

n’a rien osé dire. Et puis une abeille est arrivée et s’est posée sur le pain

au lait de Marjo, ce qui lui a fait très peur. Elle s’est mise à crier, à courir partout. Son pain au lait était dans la terre. Et lui, il ne comprenait pas

pourquoi elle hurlait comme ça. Il a pris l’abeille entre ses doigts, tout

doucement, en la tenant par une aile.

« Lâche ça, Mimi ! Elle va te piquer ! » a crié Marjorie.

Il l’a lâchée et elle s’est envolée plus loin, au milieu d’un champ.

Marjo est revenue auprès de son pain au lait qu’elle a épousseté avant de

le reporter à sa bouche. Elle l’a mangé très vite, comme si elle craignait

que l’abeille ne revienne et ne lui pique de nouveau. Puis elle a soulevé

Émile dans ses bras et elle a déclaré :

« Tu lui as fait peur, Mimi ! Elle a déguerpi ! »

Elle riait et elle s’est amusée à le faire tourner. Il avait ses longues

boucles brunes dans les yeux et dans la bouche mais il riait trop, lui aussi,

pour s’en formaliser. Puis elle l’a reposé au sol.

« Il ne faudra pas le refaire. Promets-le-moi, Mimi. C’est trop

dangereux. »

Il a acquiescé. Elle a dit :

« C’est bien. »

Sur le retour, ils ont roulé à toute vitesse dans les bosses et les trous, et

ils criaient, chacun à tour de rôle :

« Mimi le dresseur d’abeilles ! Mimi à la rescousse ! »

Il ne savait pas ce que ça voulait dire « à la rescousse » mais c’était

vraiment marrant.

 

Émile distingue un peu mieux les taches blanches autour de lui. Ce

sont les rayons du soleil qui filtrent à travers les fenêtres. Il a encore un

sourire léger sur le visage. Le souvenir de cette balade à vélo. C’était

vachement chouette. Il faudra qu’il demande à Marjorie s’ils peuvent y

retourner demain. L’école ne reprend pas tout de suite. Ils ont le temps.

« Émile ? Émile… Émile ? «

Elles sont là, tout près. Marjorie et sa mère. Il fait un effort pour sortir

de sa rêverie. Il cligne les yeux. Ses paupières se soulèvent. Elles sont

debout à côté du lit. Une forme noire et une forme blanche. La forme blanche se penche au-dessus de lui. C’est elle qui l’appelle depuis tout à

l’heure. Elle demande avec douceur :

« Vous êtes réveillé, Émile ? »

C’est Marjorie. Elle a des taches de rousseur. Il acquiesce. Elle pose

quelque chose au-dessus de sa tête. Il est certain qu’elle lui ébouriffe les

cheveux, encore. Il se tourne vers l’autre forme. Il décide qu’il est assez

grand pour demander tout seul. Après tout, il a bien chassé une abeille

tout seul, hier !

« Maman… »

La femme en noir tressaille. Il prend cela pour un hochement de tête.

« On pourra retourner faire du vélo demain ? »

De l’autre côté du lit, Joanne reste muette, interdite. L’infirmière se

tourne vers elle et lui chuchote avec douceur :

« J’ai été en gériatrie pendant longtemps. J’ai vu beaucoup

d’Alzheimer… N’ayez pas peur d’entrer dans son jeu. »

Émile attend, immobile dans son lit. Un léger sourire flotte encore sur

ses lèvres. Joanne déglutit difficilement. Elle n’a jamais craint d’entrer

dans la réalité d’Émile et prétendre être celle qu’il croyait qu’elle était.

Ça n’est pas ça qui la fige au sol, qui glace ses entrailles, qui fait brûler

sa poitrine. C’est le maman. Elle s’agrippe aux barreaux gris du lit. Elle

se dit que si elle attend suffisamment longtemps, il le dira encore.

Maman… L’infirmière lui donne un léger coup de coude pour l’inciter à

répondre alors elle parle d’une voix rauque :

« On verra… »

Elle ne sait que dire. Émile demande :

« On verra quoi ?

— On… On verra le temps et… Peut-être que… Peut-être qu’on

partira avec les sacs à dos et la tente. Ça pourrait être amusant, non ? »

Sa voix monte dans les aigus et sonne faux. Émile ne semble pas s’en

apercevoir.

« Avec Marjo ?

— Oui… Si… Si elle veut… »

Elle sent un mouvement au fond de la pièce. Le médecin, le même que

la dernière fois, est là, un sourire triste aux lèvres. Il fait un discret signe

de tête à Joanne pour lui proposer de sortir discuter. Elle s’adresse à

Émile dans un chuchotement :

« Je reviens. J’en ai pour quelques minutes, d’accord ? »

Elle attend avec fébrilité sa réponse mais elle ne reçoit qu’un

hochement de tête. Pas d’autre maman. Tom avait inventé un langage des

yeux et des mains. Ils communiquaient ainsi. Elle n’a jamais entendu ce

mot de sa vie. Elle ne l’a jamais prononcé. Maman.

 

Le médecin referme la porte derrière eux. Elle reprend place sur le

fauteuil en mousse bleue. Il se laisse tomber avec lourdeur dans son

fauteuil en cuir.

« Bien. Nous revoilà au point de départ. »

Elle acquiesce. Elle retrouve le pot à crayons jaune aux gommettes

vertes, un autre signe familier. Le médecin attend qu’elle lève son visage

vers lui pour commencer à parler :

« Votre mari a été victime d’une crise cardiaque. Quelque chose de

plus sérieux que sa précédente hospitalisation. La circulation sanguine

vers une partie du muscle cardiaque s’est brutalement interrompue. À

force d’épuisement sans doute. Sans le massage cardiaque pratiqué par

cette dame sur le hameau, il aurait eu peu de chances de s’en remettre. »

Joanne écarquille les yeux. Le médecin précise :

« Mes urgentistes ont noté dans leur rapport qu’une dame pratiquait un

massage cardiaque sur votre mari. Son cerveau a pu rester oxygéné

pendant toute la durée qu’ont mis les secours à arriver. »

Elle a à peine conscience de pousser un soupir de soulagement. Elle ne

sait pas qui a fait ça. Lucia. Peut-être Isadora. Qui que ce soit, elle lui en

est totalement reconnaissante.

« Il va se remettre ? demande-t-elle anxieusement.

— Il s’en remettra mais son état se sera encore dégradé. Je vous

recommande encore plus que jamais de lui éviter toute activité physique. »

Elle laisse passer quelques secondes, hésitant à poser la question qui

lui brûle les lèvres.

« D’après son état actuel, est-ce que vous pouvez disons… me donner

un pronostic ? »

Le médecin écarte les mains pour démontrer toute son impuissance.

« Cette crise cardiaque aurait pu être mortelle. Ça aurait pu être la

dernière. Je ne peux pas vous donner un pronostic du temps qu’il lui reste

à vivre… L’échocardiogramme démontre un cœur irrégulier et essoufflé.

Il risque de s’interrompre de nouveau. Sa tension artérielle est également

en dents-de-scie. Il peut s’écouler quelques semaines avant qu’il ne

refasse une crise cardiaque. Ou quelques jours s’il ne se ménage pas… »

Elle accuse le coup sans broncher. Il lui faut quelques secondes pour

retrouver l’usage de la parole.

« Il lui reste tout au plus quelques semaines ? »

Le médecin a l’air profondément navré. Elle voit toute la compassion

dont il fait preuve au fond de ses prunelles vertes.

« Tout au plus, Madame Verger. »

Elle n’ajoute rien. Elle vient de prendre sa décision. Elle entend le

médecin parler mais c’est comme si un voile les séparait. Elle n’est déjà

plus là.

« Je vais le garder ici cinq jours, pour être sûr que le cœur reparte.

Ensuite je vous ferai signer le petit papier de sortie. »

Elle se force à acquiescer.

« Avez-vous d’autres questions ? »

Elle secoue la tête et se relève. Elle n’a plus rien à faire ici. Elle veut

quitter ce bureau au plus vite.

« Aucune. »

Le médecin se propose de la raccompagner, de lui offrir un verre d’eau

car elle est pâle, mais elle refuse poliment.

« Bien… Dans ce cas, nous nous reverrons dans cinq jours, Madame

Verger.

— Au revoir. »

Elle a déjà disparu.

 

Le hameau résonne d’éclats de rire et de cris d’enfants. Le petit garçon

roux, aperçu par Joanne pendant sa séance de méditation, fête

aujourd’hui ses cinq ans. Cinq autres garçons sont là cet après-midi, pour

un goûter d’anniversaire digne de ce nom. D’après le cri des gamins, il

semblerait que le goûter se soit transformé en bataille d’eau.

À l’intérieur du camping-car, Joanne a fermé les rideaux jaunes et

oranges pour se protéger de la chaleur. Avec une application toute

particulière et un air étrangement grave, elle empile soigneusement des

affaires dans son grand sac à dos rouge. Deux carnets noirs. Son

téléphone portable. Son portefeuille ainsi que celui d’Émile avec leurs

papiers d’identité. Sa toute dernière toile vierge, qui prend la moitié du

sac. Une palette, un pinceau et quatre tubes de couleurs. Un livre jauni

aux pages cornées. Un nécessaire à pharmacie. Une serviette, un bloc de

savon. Une tenue de rechange pour elle. Une pour Émile. Une dizaine de

sachets de nourriture déshydratée. Des graines et des fruits secs. Une

gourde. Les pastilles pour purifier l’eau.

Elle se relève et essuie une goutte de sueur qui perle sur son front. La

chaleur est intense. Le mois de juin s’est installé tandis qu’Émile

regagnait le hameau. Les cinq jours d’hospitalisation se sont transformés

en deux semaines suite à une hypertension aiguë, puis à une hypotension

tout aussi brutale. Le tronc cérébral, a indiqué le docteur Margueron.

Pendant l’absence d’Émile, elle a passé de nombreuses heures dans le

potager en permaculture. Les premiers melons sont sortis de terre. Elle a

été la première à les déguster, en compagnie de Lucia, la sauveuse

d’Émile. Elle a finalement eu le fin mot de l’histoire. C’est Lucia qui a

pratiqué le massage cardiaque et sauvé la vie d’Émile pour quelques

semaines de plus.

Pendant son absence, un nouveau couple est arrivé sur le hameau. Ils

ont vingt-cinq ans et ils ont pris un an de congé sabbatique. Ils dorment dans une tente en attendant que leur orris soit rénovée. Ils s’y attellent

toute la journée sous un soleil de plomb.

Pendant son absence, enfin, Joanne s’est replongée dans le guide des

Pyrénées. Elle a acheté une nouvelle carte plus précise, qui se concentre

sur les Pyrénées-Atlantiques.

Pok a regagné le camping-car une nuit, en compagnie de la chatte

tigrée et Joanne a souri au petit matin, en constatant que la compagne de

Pok avait les tétons gonflés et roses.

Émile est rentré il y a quatre jours et depuis, il passe la majeure partie

de ses après-midi à dormir. Elle lui prépare des infusions de menthe

glacée et lui propose des parties de Monopoly quand il est suffisamment

en forme. Le médecin a dit qu’il aurait besoin de quelques jours pour se

remettre pleinement. Elle fixe le sac rouge, plein à ras bord, sur la

banquette du camping-car. Il est prêt. Ils vont pouvoir partir bientôt.

Elle se dirige vers le plan de travail et se sert un grand verre d’eau. À

côté de l’évier, se tient une enveloppe blanche portant l’adresse Léon

André, chez M. et Mme André, 12 rue du Bourg, 35430 Saint-Suliac. À

l’intérieur se trouve une grosse clé marron recouverte de rouille. La clé

d’une maisonnette en pierres, entourée d’un potager laissé à l’abandon.

Les plants de tomates sont morts depuis longtemps. La petite allée

menant à la porte d’entrée doit être envahie de mauvaises herbes. Cela

fait presque un an que Joanne l’a abandonnée. Léon n’y a jamais remis

les pieds après la disparition de Tom. Joanne était dans ce centre de repos

et lui est retourné vivre chez ses parents. Cette maison était sans doute

remplie de souvenirs trop douloureux pour lui. Elle sentait l’humidité et

le renfermé lorsque Joanne y a fait un bref passage, à la sortie du centre

de repos, avant de repartir pour Roanne où l’attendait un certain Emile26.

Elle a soigneusement fermé tous ses volets en partant, et elle a glissé la

grosse clé marron dans son sac à dos rouge. Aujourd’hui la clé est dans

cette enveloppe blanche, à destination de Léon. Dans l’enveloppe, elle a

glissé autre chose. Une phrase couchée sur un joli papier cartonné.

Quand on ne peut revenir en arrière, on ne doit se préoccuper que de la meilleure façon

d’aller de l’avant.

À Léon.

En guise d’adieux.

Joanne.

 

Au dos du carton, une seconde citation. Paulo Coelho, toujours.

L’Alchimiste. Un des premiers livres que Joseph lui a lus. Quelques mots

qui sonnent comme un encouragement pour cet homme qu’elle a aimé

puis qu’elle a haï du plus profond de son être. Malgré tout.

 

« Il y a toujours dans le monde une personne qui en attend une autre. »

Paulo Coelho, L’Alchimiste

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