Tout le bleu du ciel
Chapitre 7
7
« Deux cent quatre-vingts euros, s’il vous plaît. »
Ils tendent leurs cartes bleues en même temps. Émile repousse celle de
Joanne.
« Je paie pour ça. »
Ils ont roulé toute la matinée pour trouver un magasin spécialisé dans
le sport et les équipements de randonnée. Quand ils ont enfin pu se garer,
le soleil tapait déjà fort. Un vendeur les a guidés à travers les rayons,
avec sérieux et enthousiasme. Il a répété plusieurs fois que leur
expédition allait être « sensass’ ». Maintenant ils sont à la caisse et ils en
ont pour une petite fortune de matériel.
« J’ai pas mal d’argent, tu sais, dit Joanne alors qu’ils sortent de la
boutique, les bras chargés de sacs.
— Ne t’en fais pas.
— J’avais ce logement de fonction… Et j’ai des économies.
— Eh bien moi, je dois vider mon compte en banque et mon livret A
avant de mourir alors… »
Il ne s’attend pas à la voir sourire, pourtant c’est ce qu’elle fait. Elle
déclare même :
« D’accord. Mais laisse-moi payer la prochaine fois. »
Ils se dirigent vers le camping-car. Joanne s’arrête soudain :
« Tu peux m’attendre ? J’en ai pour dix minutes, pas plus. »
Elle lui désigne le centre commercial qui jouxte le magasin de sport.
« Tu as des courses à faire ? » demande-t-il, surpris.
Ils ont acheté de la nourriture déshydratée dans le magasin de sport,
ainsi que des barres protéinées. Ils ne devraient manquer de rien.
« Oui, une ou deux bricoles. Je reviens vite. »
Il songe qu’il s’agit sans doute de trucs de filles. Il a presque oublié
comment c’était, le quotidien avec une fille.
« Il y a une boîte aux lettres dans l’entrée. Tu veux que je poste ta
lettre ? »
Il hoche la tête. L’enveloppe est prête. Il a noté l’adresse ce matin et
collé un timbre. Il cherche le courrier dans son sac à dos et le lui tend.
« À tout de suite. »
Il grimpe dans le camping-car et ouvre la grande carte des Pyrénées.
Ils vont prendre le chemin des Muletiers, comme Chloé l’a conseillé. Il
part d’Artigues. Ils stationneront de nouveau le camping-car sur le
parking près du ruisseau. C’est un endroit assez tranquille. Il ne devrait
pas y avoir de problèmes de vol… Du bout des doigts, il suit le sentier
qu’ils emprunteront à pied. Il devrait le surligner au feutre. Si jamais il a
un trou de mémoire… Il songe qu’il devrait systématiquement informer
Joanne des itinéraires qu’il compte emprunter désormais… Ça lui ferait
une seconde sécurité si sa mémoire déraille.
Il a replié la carte et attaché sa ceinture de sécurité quand Joanne
revient. Elle porte un petit sac transparent dans lequel il croit apercevoir
un livre. Il n’ose pas la questionner sur ce qu’elle a acheté mais elle voit
bien qu’il jette des regards intrigués à son sac alors elle en extirpe le
contenu.
« Qu’est-ce que c’est… ? »
Mais il comprend avant même qu’elle ne réponde. Il s’agit de deux
petits carnets à la reliure noire.
« Moi aussi je vais en écrire un », dit-elle.
Elle sort deux beaux stylos du sac. Des stylos à bille en résine noire et
à la pointe argentée.
« Oh. »
Il ne sait que dire d’autre. Joanne remet les carnets et les stylos dans le
sachet plastique qu’elle dépose à ses pieds puis elle boucle sa ceinture.
« On va se charger avec ça en randonnée ? »
Elle a un haussement d’épaules. Il se racle la gorge et ajoute d’un ton
plus aimable :
« Merci pour… le carnet. »
Mais elle a déjà le nez collé contre la vitre et le regard au loin.
Ils marchent depuis près de deux heures. Il a perdu la notion du temps.
Il se demande si sa mémoire n’a pas déraillé un court instant car il se
rappelle le retour en camping-car au parking, près du ruisseau, la
préparation des sacs de randonnée (cela pesait sacrément lourd, il s’est
demandé comment Joanne allait porter le sien) puis le repas rapidement
avalé : un plat de pâtes. Après ça ils se sont rendus à pied jusqu’au virage
indiqué sur le guide de randonnée, virage qui constitue le départ de la
randonnée. Un panneau jaune indiquait « pic du Midi par le sentier des
Muletiers, 2 872 m, 4 h 30 ». Ils ont pris le sentier qui montait le long de
la cascade d’Arizes. Un quart d’heure plus tard, ils étaient aux cabanes de
Tramezaîgues, de vieilles bicoques en pierre. De là on apercevait déjà le
pic du Midi de Bigorre. Joanne s’est émerveillée. Après ça il ne sait plus
ce qui s’est passé. Ils ont suivi le sentier et les panneaux. Lui marchait
devant, se protégeant du soleil qui tapait, en mettant sa main en visière.
Elle restait à l’arrière. Il lui a demandé si c’était parce que son sac était
lourd mais elle a répondu que non, qu’elle aimait bien marcher seule.
Elle avait son chapeau noir et ses bâtons de randonnée que le vendeur
avait réussi à lui vendre. Émile n’en avait pas voulu.
Il a perdu le fil après les cabanes de Tramezaîgues. Tout ce qu’il sait,
c’est qu’ils marchent depuis deux heures, qu’il fait une chaleur de dingue
et qu’il y a des vaches autour d’eux qui se reposent dans l’herbe.
Il s’asseoit sur un rocher pour attendre Joanne.
« On fait une pause ?
— Je meurs de soif. »
Ils sortent les gourdes. Joanne a le front trempé de sueur. Elle porte
encore un bermuda noir et un de ses éternels débardeurs noirs. Il a failli lui dire, tout à l’heure, que ça n’était pas une bonne idée, le noir, mais il
s’est ravisé. Elle a ses chaussures de randonnée toutes neuves aux pieds.
Ils boivent longuement, par petites gorgées, s’épongent le front. Ils
reprennent leur souffle tout doucement.
« C’est quoi là-bas ? » demande Joanne.
Elle désigne une cabane en pierre dont il ne reste que des ruines. Émile
hausse les épaules. Rien n’est écrit à ce propos dans son guide.
« C’est joli », déclare-t-elle.
Ils ont encore plus de deux heures de marche et il est déjà dix-sept
heures. Il songe qu’ils ne sont pas partis suffisamment tôt. Joanne est
bavarde aujourd’hui. Elle pose une nouvelle question, en faisant rouler
des cailloux du bout de sa chaussure :
« Pourquoi on appelle ça le chemin des Muletiers ? »
Il range sa gourde dans son sac à dos avant de répondre.
« Il y a un observatoire astronomique tout là-haut, sur le pic du Midi.
Au moment de sa construction, les fondateurs faisaient acheminer les
vivres et les matériaux de construction par ce sentier, celui qu’on prend
aujourd’hui. Les hommes qui portaient étaient payés au poids. Ils avaient
jusqu’à quarante kilos sur le dos. »
Le visage de Joanne ne laisse transparaître qu’un soupçon
d’étonnement, un faible soubresaut au niveau de son sourcil gauche.
« Ils faisaient le chemin dans la neige, en plein hiver. Le trajet pouvait
durer jusqu’à douze heures. Pas mal sont morts dans les avalanches. »
Il se relève avec des mouvements lents et une grimace de douleur. Il
commence à avoir des ampoules aux pieds.
« On y retourne ?
— Oui. »
Il a l’impression qu’ils croisent des gens sur leur ascension mais il
n’en est pas sûr car il est plongé dans ses pensées. Il croit comprendre ce
que veut dire Joanne quand elle déclare qu’elle préfère marcher seule, et
même quand elle s’isole pour méditer dans un champ. On se retrouve plongé en soi, on n’est plus vraiment conscient de ce qui se passe autour.
L’effort physique permet au mental de totalement lâcher prise. Les
pensées se succèdent en tourbillon, mais un tourbillon calme et serein.
À certains moments on est à peine conscients qu’on pense. Il y a des
souvenirs qui remontent tout doucement, qui s’imposent sans provoquer
d’émotions douloureuses. On les regarde avec une certaine distance et
avec bienveillance.
Il y a ce coup de téléphone qui revient. Cet appel nocturne qu’il avait
passé à Laura, alors qu’elle venait juste de rentrer chez sa mère, alors
qu’elle n’avait pas encore déménagé ses affaires de leur appartement. Il
était deux heures du matin quand il l’avait appelée. Elle semblait irritée
mais elle faisait des efforts pour rester polie.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Elle avait eu la gentillesse de ne pas ajouter « encore ».
Pourquoi il l’appelait ? Pourquoi il ne lui fichait pas la paix ? Il voulait
des explications. Et puis il ne voulait pas de ses explications. Elles ne lui
convenaient jamais. Il l’avait traitée de menteuse, de sale menteuse
même, à cause de la pilule. Elle avait fini par exploser :
« Le bébé, le bébé, mais tu remets toujours tout sur le bébé ! Oui j’en
voulais et toi non. Oui on s’est loupés dans le timing. Mais ce n’est pas
juste ça, Émile ! »
Il lui avait sauté à la gorge.
« Ah ! Ce n’est pas juste ça ? Il y avait une autre raison, on y vient ! Il
y avait quelqu’un d’autre ! Il y a quelqu’un d’autre, j’en suis sûr ! »
Un long blanc avait suivi, puis elle avait parlé d’une voix parfaitement
claire et détachée, comme si plus rien de tout cela ne la touchait plus :
« Ce n’est pas juste le projet bébé qui a merdé. C’est toi tout entier.
— Ah, c’est le moment où tu vas être désagréable ?
— Non mais tu t’es vu, Émile ? Tu es là, tu es toujours là. Tu
n’avances pas. Tu es le même qu’à la fac, à tout prendre à la légère. Tu
n’as pas bougé d’un millimètre. Tu attends que les choses arrivent. Tu n’as pas envie de grandir, d’évoluer. Tu te contentes d’un rien. Ta petite
existence, Renaud, tes potes… »
Il avait beuglé dans le combiné :
« Et toi, tu vaux mieux ? Tes soirées minables avec tes copines
idiotes ! »
Elle ne l’avait même pas entendu. Elle avait poursuivi :
« Si je ne t’avais pas trouvé ce travail chez mon ami, tu serais encore là
à attendre qu’un poste te tombe du ciel !
— Quelle riche idée hein ! Un job de merde dans une start-up de
merde !
— Oui ! C’est exactement ça ! Un job de merde dans une start-up de
merde ! Pour un mec de merde qui reste dans sa vie de merde ! »
Il avait cru s’étrangler et il avait hurlé de toutes ses forces :
« Va te faire voir !
— Non mais tu as raison ! C’est tout toi, ça ! Ce job t’emmerde et
pourtant tu restes… Tu ne fais rien pour faire changer les choses. Tu te
contentes de ta petite existence sans voir plus loin que le bout de ton
nez ! »
Il lui avait raccroché au nez pour ne pas l’insulter. Après ça, elle avait
déclaré qu’il n’y avait plus lieu de s’expliquer. Il y avait eu suffisamment
d’explications. Il l’avait revue une seule fois, le jour du déménagement,
avant qu’elle ne file chez le coiffeur. Elle avait semblé soulagée de le
laisser derrière.
« C’est l’observatoire ?
— Hein ? »
La petite voix essoufflée de Joanne répète :
« C’est l’observatoire ? »
Elle pointe du doigt les infrastructures en ferraille, qu’on aperçoit, là-
haut.
« Oui. Ça doit être ça. »
Il la laisse le rattraper. Elle est essoufflée mais elle tient bon, avec son
énorme sac sur le dos.
« Tu as raison, c’est sympa de marcher seul, confie-t-il lorsqu’elle le
rejoint.
— Oui.
— C’est… Ça fait remonter plein de choses. »
Il se demande si c’est pareil pour elle, si elle entend la voix de Léon
quand elle marche. Il la voit hocher la tête et lever son visage vers lui.
Elle prononce cette phrase étrange d’une voix étrange :
« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de
nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. »
Il fronce les sourcils, se sentant un peu idiot.
« Pardon ? »
Elle relève son chapeau, qui lui tombe sur le front.
« C’est de Proust. »
Il se sent bête. Elle doit lire beaucoup plus que lui.
« Tu veux que je te la répète ? »
Elle a comme un demi-sourire sur les lèvres. Il hoche la tête.
« Oui… Vas-y…
— Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de
nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux.
— Ce qu’il veut dire, c’est que… ? »
Il hésite. Il a peur de passer encore pour un idiot.
« Ce qui veut dire que ce voyage qu’on fait, toi et moi, c’est avant tout
un voyage intérieur… Une introspection. »
Elle marche d’un pas vif maintenant, elle regarde droit devant elle.
« Oui », lâche-t-il.
Il a la bouche un peu sèche.
« Pour voir les choses avec un nouveau regard ? »
Il cherche son approbation. Mais elle conserve un visage inexpressif
quand elle parle :
« Comme tu l’as dit, il y a toutes ces choses qui remontent mais là, on
les voit différemment, avec de nouveaux yeux. »
Elle vient de lui faire une confidence. Elle sait pourquoi il marche et
elle marche pour la même raison. Elle vient chercher des réponses, des
explications. Sans doute par rapport à Léon. Elle espère revenir auprès de
lui avec un regard neuf. C’est ce qu’elle vient de lui confier à demi-
mot… Enfin il croit…
Elle se tourne de nouveau vers lui. Elle a la respiration saccadée, à
cause de l’effort. Son chapeau est retombé sur son front. Il n’aperçoit que
le bas de son visage.
« Il y en a une autre que j’aime beaucoup. »
Il hoche la tête pour l’encourager à continuer.
« Le plus grand voyageur est celui qui a su faire une fois le tour de lui-
même. C’est de Confucius. »
Il voit sa bouche esquisser un sourire. Bon Dieu, ça doit être le
troisième en trois jours ! Pour la première fois il croit comprendre ce qui
a pu rendre Léon totalement dingue de cette drôle de fille. Il croit le
discerner, le toucher du bout des doigts, mais c’est encore fragile et
volatil. C’est assez flou. Elle redresse son chapeau et ajoute, avec ce qu’il
perçoit comme de la malice :
« Cela pourrait être la première phrase de ton carnet. »
Il ne peut s’empêcher de lui sourire avec une pointe de tendresse.
« Tu as raison. Ça ferait une belle première phrase. »
Les panoramas sont à couper le souffle. Ils sont bien forcés de sortir de
leurs méditations respectives. Le guide à la main, Émile désigne à Joanne
le pic de Néouvielle qu’on aperçoit au loin, le col de Sencours, qu’ils ont
passé quelques minutes plus tôt, le lac de l’Oncet, plus bas, d’un beau
bleu sombre. Ils arrivent bientôt à une vieille et grande bicoque de pierre,
aux volets rouge marronâtre et au toit étrange, en arrondi. Un panneau
indique « L’hôtellerie des Laquets ». Un couple s’est arrêté non loin
d’eux, et l’homme explique à sa compagne :
« Ça, tu vois, c’était un refuge pour les travailleurs qui faisaient les
allers et retours avec les matériaux, pour installer l’observatoire.
— Mais il est abandonné, non ?
— Oui. Depuis les années 2000. Le téléphérique a été construit et ce
chemin a été abandonné. Le refuge a fermé. Mais il y a un projet de
réhabilitation en cours. Ils veulent le restaurer.
— Oh ! »
Le couple repart tranquillement, au rythme des bâtons de randonnée
qui martèlent le sol. Joanne a les yeux plissés.
« On y retourne ? demande Émile. Le sommet est à quatre cents mètres
maintenant. On y sera vite. »
Mais Joanne ne bouge pas. Elle fait quelques pas en direction du
bâtiment abandonné.
« On dirait que la porte est ouverte. »
Elle a piqué sa curiosité. Il la suit, plissant les yeux à son tour.
Effectivement, la porte est entrouverte, laissant passer à l’intérieur des
brindilles portées par le vent.
« Tu crois qu’on… »
Il n’a pas le temps de terminer sa phrase, Joanne pousse déjà la porte
qui s’ouvre sans difficultés. Elle passe sa tête par l’entrebâillement. Elle
s’y engouffre et Émile la suit. Ce qu’il perçoit d’abord, c’est la fraîcheur
du lieu et l’odeur légère de renfermé et de poussière. Ensuite il distingue
ce qui l’entoure, dans la semi-obscurité. Face à eux se dresse un comptoir
sur lequel traîne encore un tarif de glaces. Les murs sont décrépis, le sol
est jonché de gravats. Cependant, le lieu doit encore être occupé de temps
en temps par des randonneurs car des traces de pas mènent aux autres
pièces.
« On va voir ? » demande Joanne dans un murmure.
Il acquiesce. Il a toujours rêvé de se retrouver dans une bâtisse
abandonnée. Il pourrait presque sentir l’excitation mêlée d’appréhension,
au creux de son estomac, comme quand il était enfant. Les gravats crissent sous leurs pas. Joanne pose un pied sur l’escalier de bois, au bout
de l’ancienne réception.
« On commence par visiter le haut ? »
Elle monte une marche, puis une deuxième. Le bois grince mais le
bruit n’est pas trop menaçant.
« Ce doit être les chambres. »
Il la suit dans les escaliers. Ils se retrouvent dans un long couloir
sombre un peu inquiétant. Des portes fermées s’alignent de part et
d’autre du corridor. Joanne en pousse une. Ici aussi ça sent le renfermé et
l’humidité. C’est un ancien dortoir. Les armatures en fer des lits sont
toujours là, un peu rouillées. Sur l’une d’elles trône encore un matelas
jauni. Sur le rebord d’une fenêtre, un oreiller a été abandonné, ainsi
qu’une bouteille de vin rouge.
« Je crois que des gens viennent encore ici de temps en temps…
— Oui.
— On pourrait y passer la nuit. »
Joanne n’a pas l’air vraiment emballée par l’idée.
« Mmh, fait-elle. Je ne sais pas. »
Ils parcourent les autres pièces. Ce sont tous des dortoirs décrépis.
Dans l’un d’eux traîne encore une vieille chaussure de randonnée. Les
rares matelas restant puent l’humidité. Ils redescendent. En bas, dans
l’ancienne cuisine, une gazinière survit au temps, la porte du four béante.
Un réchaud à gaz a été abandonné sur les plaques. Une table bancale
accueille encore une vieille casserole et des fourchettes. Ils se retrouvent
bientôt dans le hall, à côté du comptoir. Joanne a un froncement de nez.
« Je préfère dormir à l’air libre, sous la tente. »
Ça doit définitivement être son truc, quand elle n’est pas emballée, ce
froncement de nez.
« Pas de souci. »
Dehors ils se retrouvent agressés par le soleil et la chaleur.
« Allez, on y est presque. »
Ils reprennent leur chemin. Le sommet est proche et pourtant, il semble
ne jamais arriver. Le col de Laquet leur offre une magnifique vue sur la
plaine et la ville de Tarbes. La piste s’arrête ici. Ils doivent continuer
dans la pierraille. De ce côté-ci, on ne voit même plus l’observatoire, ou
seulement par moments. Ils croisent les rails du monte-charge de
l’époque. Ils doivent parfois les enjamber. La pente est drue. Joanne est
obligée de s’arrêter plusieurs fois pour reprendre son souffle mais elle ne
se plaint pas, elle ne dit rien.
Enfin ils posent un pied sur l’esplanade en béton. L’observatoire est là
devant eux, avec ses coupoles. Ils ne sont pas seuls. Loin de là. Ça
grouille. Des centaines de randonneurs sont là, assis aux terrasses des
restaurants ou debout, autour des tables d’orientation, contre les
rambardes, photographiant les sommets. D’autres arrivent encore en
masse, descendant des télécabines. Des panneaux indiquent
l’observatoire astronomique, les coupoles, le musée, l’hôtel, la station de
radiodiffusion. Émile se sent un peu étourdi par tout ce mouvement, toute
cette foule.
« Tu veux visiter ces trucs ? » demande-t-il à Joanne.
Il est soulagé de la voir secouer la tête.
« Non. On peut juste profiter de la vue. »
Ils s’approchent des rambardes. Émile sort son guide pour pouvoir
reconnaître les différents sommets qui s’étendent devant eux. Des bouts
de phrase leur parviennent, de ça, de là :
« … l’observatoire le plus haut d’Europe. »
« On est à 2 877 mètres… »
« Là-bas… le mont Perdu. »
Ils se perdent dans leur contemplation. Ils font le tour de l’observatoire
pour s’imprégner de chaque parcelle de ce panorama. Ils sont épuisés. Ils
finissent par s’asseoir à même le sol sur la terrasse de Baillaud, face au
pic de Néouvielle.
« Il faudra redescendre… On ne peut pas passer la nuit ici… Ils vont
fermer la terrasse. »
Ça fait presque une heure qu’ils sont là-haut. Le soleil décline. Les cris
des touristes se font de plus en plus diffus. Il va falloir sérieusement
qu’ils installent leur campement pour la nuit. Cependant, aucun des deux
ne trouve la force de se lever.
« Tu veux que je te prenne ton sac ? »
Joanne secoue la tête. Émile prend son courage à deux mains et se
relève avec des gestes lents et une grimace de douleur. Tout son corps
hurle.
« On va redescendre un peu pour dormir ? demande Joanne en le
regardant se mettre debout.
— Oui… On trouvera un endroit plat pour planter la tente. »
Il lui tend la main pour l’aider à se relever. Elle soupire et obtempère.
« Il y avait ces ruines d’une cabane en pierre… tu te rappelles ?
— Oui. Quand on s’est arrêtés pour boire ? »
Elle acquiesce.
« On serait bien pour dormir. Pour planter la tente.
— Au milieu des ruines ?
— Oui… C’était à l’abri du vent… »
Il réfléchit, essaie de se souvenir la distance qu’ils ont parcourue
depuis ces ruines.
« C’était à plus d’une heure d’ici. Presque deux.
— Ah.
— On peut le tenter si tu as encore quelques forces… »
Elle hésite. C’est vrai qu’elles étaient belles, ces ruines perdues au
milieu de la montagne…
« Tu sais quoi ? dit-il avec un sursaut d’énergie. On va le faire. On va
s’arrêter remplir nos gourdes à l’hôtellerie abandonnée. On mangera
quelques abricots secs. Ça nous redonnera de l’énergie pour aller
jusqu’aux ruines. »
Elle a l’air heureuse, même si elle ne sourit pas. Ça se voit à la façon
dont elle hoche la tête et dont elle accélère le pas.
Ils sont rapidement à l’hôtellerie du Laquet. Par chance, le réseau
d’eau est encore fonctionnel et ils peuvent remplir leurs gourdes. Ils
mangent leurs abricots secs sur le perron du refuge, sans s’asseoir, de
peur de ne plus pouvoir se relever.
Au fur et à mesure que le jour décline, ils pressent davantage le pas. Ils
ne croisent plus grand-monde. L’heure est tardive même pour des
randonneurs aguerris. Les membres se font lourds. Les esprits s’évadent.
« Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? »
Renaud avait un visage inquiet. Émile l’avait appelé en pleine journée,
pendant le travail, pour lui asséner :
« Laura me quitte. »
Il avait abandonné son cabinet d’orthophoniste le plus tôt qu’il avait
pu. Il avait couru chez Émile et Laura. Émile avait ouvert, les yeux
rougis, l’air hagard. Renaud avait demandé :
« Elle est là ? »
Émile avait secoué la tête.
« Non, elle est partie chez sa mère. »
Ce que Renaud ne savait pas, c’était que Laura était déjà partie depuis
une semaine mais qu’Émile n’avait pas eu le courage de le dire à
quiconque. Il s’était contenté de faire le mort, attendant que quelque
chose ne se produise.
« Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? » avait répété Renaud, plusieurs fois, avant
qu’Émile ne puisse répondre.
Ils s’étaient tous les deux installés dans le canapé du salon. Émile
n’avait pas pu répondre tout de suite car il ne voulait pas évoquer cette
histoire de bébé. Il ne voulait pas avouer à Renaud qu’il avait pris ça à la
légère, qu’il avait tout fait foirer en ignorant Laura et ses demandes, qu’il s’était réveillé quand il était trop tard, quand il avait senti qu’il la perdait.
Il ne voulait pas avouer qu’il avait été le pire des goujats.
« Je ne comprends pas… Vous étiez bien tous les deux… »
Renaud essayait d’avoir des mots gentils. Émile essayait de formuler
une phrase.
« Elle a dit que… qu’on n’était plus en phase. »
Renaud avait froncé les sourcils.
« Plus en phase… ?
— Oui.
— Elle s’est sentie en décalage ?
— Je crois. Elle a dit quelque chose à propos du fait que je n’avais pas
évolué pendant toutes ces années. »
Le silence était retombé. Renaud avait un air peiné. Il semblait
réfléchir, il cherchait ses mots. Il avait parlé lentement, comme s’il
s’adressait à un tout petit enfant.
« C’est… C’est terrible mais… Ça arrive, tu sais… Vous vous êtes
connus jeunes. Vous n’étiez que deux étudiants…
— Comme Laëtitia et toi… »
Renaud avait ignoré sa dernière phrase.
« C’est fréquent qu’on évolue différemment dans un couple, quand on
se connaît si jeunes. »
Émile avait insisté :
« Laëtitia et toi aussi, vous vous êtes connus jeunes… et pourtant elle
est toujours là. Vous êtes heureux. »
Renaud avait dit avec tristesse :
« Ce n’est pas pareil… »
Émile s’était un peu énervé :
« En quoi ce n’est pas pareil ?
— C’est… »
Renaud avait mis des plombes à formuler sa phrase :
« Laëtitia est… comment dire… plus facile à contenter… dans le sens
où… elle n’a pas besoin de mille trucs pour être heureuse. La stabilité et la simplicité la comblent. »
Émile avait froncé les sourcils.
« Je ne comprends pas.
— Elle a toujours été comme ça, Laura. Elle a toujours eu un
tempérament de feu. Elle ne tient pas en place, elle a ce côté impulsif. Il
lui faut toujours plus, toujours du changement, de la nouveauté.
— Et… ?
— Et elle ne se serait pas contentée d’une relation calme et équilibrée
comme Laëtitia le fait. »
La discussion était douloureuse. Émile faisait son possible pour
repousser toute marque d’émotion, de faiblesse. Renaud semblait aussi
effondré que lui.
« Qu’est-ce que tu veux dire ? Que je n’aurais jamais pu la combler ?
— Non… Ce n’est pas toi, vieux. Je suis sûr que tu as été parfait. Je
crois que… toi ou quelqu’un d’autre… c’est une fille qui s’ennuie vite,
qui ne supporte pas la stabilité… »
Il y avait eu un temps de silence lourd. Émile avait parlé avec des
tremblements dans la voix, que Renaud avait feint d’ignorer :
« Pendant un temps elle aimait bien le calme, notre petite vie à
l’appartement. Ça lui convenait.
— Oui… pendant un temps. »
Ils s’étaient mis à fixer les images de la télévision, en sourdine. Une
publicité pour du jambon.
« Tu crois que c’était inévitable ? Qu’elle aurait de toute façon fini par
péter un câble et partir ?
— Je ne sais pas trop… »
Renaud s’était tourné vers lui avec cet élan de sincérité et d’admiration
dans le regard.
« Je n’aurais jamais pu sortir avec ce genre de fille. Laëtitia, elle… Je
me sens rassuré avec elle. Mais les filles comme Laura, elles font bien
trop peur. Je ne me serais jamais senti à la hauteur. »
Émile avait dégluti.
« Oui… »
Il n’avait rien su répondre d’autre.
Les ruines sont en vue. Joanne court presque. Elle fait tomber son sac à
dos devant les pierres et se penche en avant, les mains sur les genoux
pour reprendre son souffle.
Il a bien cru qu’ils n’y arriveraient jamais. Devant eux, le soleil se
couche tout doucement. Il ne fera pas nuit avant une heure mais le ciel
s’auréole déjà de notes orangées et roses. Les vieilles pierres de
l’ancienne cabane prennent des teintes dorées. C’est beau. C’est même à
couper le souffle. Au loin, les vaches se sont regroupées pour la nuit.
Elles sont couchées presque les unes sur les autres, en petits tas sur
l’herbe.
Joanne fait le tour des ruines, entre dans ce qui reste de cabane. Il n’y a
plus de toit. Les murs tiennent bon mais par endroit, ils se sont totalement
écroulés. La porte et les fenêtres ne sont plus que des trous béants. Le sol
bétonné et bien plat sera parfait pour poser leur tente.
Ils se rejoignent tous les deux au centre de cette vieille cabane à ciel
ouvert, au milieu des gravats. Ils ont le même visage empli de
ravissement.
« On est bien là, non ? »
Joanne approuve. Quelques secondes passent. Ils ne se lassent pas de
regarder tout autour d’eux, avec un silence émerveillé.
« Il faudrait sortir le réchaud…
— Oui. Je vais m’occuper du feu. »
Émile se sent épuisé et sale, il meurt de faim. Pourtant il n’a jamais
ressenti ce sentiment de plénitude. Le silence est total. Il ramasse des
brindilles, des petits galets pour le feu de camp. Plus loin, il voit Joanne
s’activer au-dessus du réchaud, leur casserole toute neuve en équilibre
précaire. Elle a retiré son chapeau. Ses cheveux châtains se colorent des
derniers rayons de soleil. Elle paraît presque rousse d’ici. Un roux rosé.
Il empile les galets et les brindilles dans son tee-shirt qu’il relève, puis
il rejoint les ruines avec des pas lents pour ne rien renverser.
Le feu est plus facile à prendre que l’autre soir, au bord du ruisseau,
avec Chloé.
« Qu’est-ce que tu nous prépares ? demande-t-il à Joanne.
— Des pâtes. »
Il dispose deux grosses pierres plates à côté du feu, pour leur faire des
fauteuils. Joanne s’y asseoit. Elle pose le pain sur ses genoux et se met à
le découper. Il s’occupe du fromage.
Ils commencent à manger le pain et le fromage sans attendre que les
pâtes soient cuites. Ils mangent lentement, le regard perdu dans le
paysage. Ils ne parlent pas. Émile sursaute presque en entendant le cling
de la casserole sur le sol.
« Les pâtes sont prêtes. »
Ils mangent dans leurs gamelles en plastique. Le soleil se couche
totalement. Les étoiles s’illuminent dans le ciel. Joanne abandonne son
assiette. Elle se lève, va chercher son duvet, et s’installe par terre. Elle a
pris son carnet avec elle et un des stylos. Elle est assise en tailleur et lui
tourne le dos. Elle préfère faire face à la montagne. Elle semble perdue
dans ses pensées mais, de temps en temps, elle se penche en avant pour
noter quelques mots dans son carnet.
Émile se lève à son tour pour prendre son duvet dans son gros sac à
dos.
« On… on ne monte pas la tente ? »
Joanne se retourne et hausse les épaules.
« On peut dormir à la belle étoile. Le ciel est découvert.
— Oui. »
Il s’allonge sur son duvet, les bras croisés derrière la tête, le regard rivé
sur les étoiles. Le feu crépite. Il se sent somnolent. Il repense à cette
journée qui semble avoir débuté il y a des milliers d’années. Le magasin
de sport, les carnets, la préparation des sacs, l’ascension, l’ancien refuge,
les coupoles de l’observatoire.
Il repense aux souvenirs qui sont remontés aujourd’hui, aux citations
de Joanne. Il repense au dernier souvenir qui est remonté. La discussion
avec Renaud, dans le canapé, avec la télévision en sourdine. Il ne sait pas
pourquoi ça lui est revenu. C’est une image assez banale. Le meilleur ami
qui essaie de réconforter son pote largué. Les mots gentils qu’on se
répète tous, dans ces moments-là. Les ça arrive, tu sais… Les ce n’est
pas toi, vieux. Je suis sûr que tu as été parfait.
Il a écouté Renaud ce soir-là, mais d’une demi-oreille, sans vraiment
comprendre tout ce que ses paroles recouvraient. Elle a toujours été
comme ça, Laura. Elle a toujours eu un tempérament de feu. Elle ne tient
pas en place. Il a juste pris ça pour des paroles gentilles, une tentative de
Renaud de le dédouaner d’une partie de la rupture, de l’alléger d’un peu
de sa souffrance. Laëtitia est… comment dire… plus facile à contenter…
dans le sens où… elle n’a pas besoin de mille trucs pour être heureuse.
Renaud avait raison, bien sûr. Laura était impulsive. Elle s’ennuyait
très vite et de tout. Elle avait toujours été un tourbillon. Pendant ses
études elle sortait beaucoup, elle s’inventait des escapades. Après les
études, elle s’était jetée corps et âme dans son boulot. Ça l’avait
passionnée quelques mois, pas plus. Après elle s’était mise en tête qu’ils
devaient s’installer ensemble. Elle s’était jetée la tête la première dans la
recherche d’appartement, le choix de la décoration, l’aménagement.
Alors, il y avait eu cette phase où elle avait arrêté de sortir, elle avait
abandonné sa vie sociale pour se consacrer tout entière à leur vie de
couple. C’était à cette période qu’il l’avait crue acquise. Elle s’inquiétait
quand il rentrait tard, elle boudait quand il sortait avec ses amis, elle
réclamait toujours à faire l’amour. Puis… Puis c’était un peu retombé.
Ses deux copines étaient tombées enceintes et elle avait commencé à lui
parler de bébé. Il lui faut toujours plus, toujours du changement, de la
nouveauté.
Est-ce que Renaud avait eu raison bien au-delà de ce qu’il imaginait ?
Il ignorait tout pour le bébé, cette idée fixe et soudaine qui avait pris
Laura corps et âme. Émile avait cru que c’était un caprice puis elle était partie et il s’était fustigé. Il s’était accusé de la mort de leur histoire…
mais il n’avait pas compris que Laura était comme ça, comme Renaud le
disait. Impulsive. Avec un besoin éternel de changement. Et s’il s’était
trompé ? Et s’il avait vu juste au début ? Si le bébé n’avait réellement été
qu’un caprice ? Une lubie de Laura pour amener du changement dans sa
vie. Toi ou quelqu’un d’autre… c’est une fille qui s’ennuie vite, qui ne
supporte pas la stabilité… Elle avait amené le sujet un beau jour, un soir
de tapas, et il l’avait esquivé, il avait été idiot et immature, il n’avait pas
été prêt tout de suite à en parler sérieusement mais elle avait eu tort, elle
aussi. Il ne se contentait pas d’un rien. Il n’avait pas l’impression que
c’était un rien, son existence, leur cocon, leurs moments à deux, ses
amis… C’était elle qui considérait que ça n’était rien.
Il est toujours allongé sur son duvet, le visage tourné vers les étoiles et
il a l’impression que quelque chose s’est débloqué en lui, que ses épaules
sont moins lourdes, que son cœur bat plus vite, comme s’il venait de se
décharger de quelque chose qui l’enserrait depuis un an.
Joanne avait raison tout à l’heure. Il y a toutes ces choses qui
remontent mais là, on les voit différemment, avec de nouveaux yeux.
Il n’est pas responsable de tous les maux. Il n’a pas causé à lui seul la
rupture, en repoussant de quelques mois cette envie de bébé. Il a fait ce
qu’il a pu. Il a essayé de la combler. Ça a fonctionné un temps. Mais pas
éternellement. Laura était insatiable. Il ne sait pas ce qu’elle cherche, si
elle l’a trouvé dans les bras de quelqu’un d’autre, aujourd’hui, ou au fond
d’elle-même. Il pense que c’est au fond d’elle-même qu’elle devrait
chercher.
Il prend de grandes inspirations. Sa poitrine se soulève et s’abaisse à
un rythme régulier. Il reprend de l’air avec empressement, comme s’il en
avait été privé depuis trop longtemps. Bon Dieu que c’est bon de respirer
enfin.
Il a eu de la chance finalement. Laura a pris une sage décision en
continuant à prendre la pilule, en comprenant qu’elle devait partir, le
quitter, plutôt que d’attendre de lui quoi que ce soit qu’elle aurait dû attendre d’elle-même. Ils ont eu de la chance. Il a de la chance d’être là
ce soir, au milieu des ruines d’une cabane en pierres. Il a de la chance de
faire ce voyage. Quelque part, il a de la chance de savoir qu’il va mourir
très bientôt. Sans ça il n’aurait jamais pris le temps de partir, de voyager
au cœur de lui-même, de voir les choses avec de nouveaux yeux.
Il n’a jamais ressenti ça, ce sentiment de plénitude et de gratitude
envers l’Univers. Oui il va mourir mais il est là ce soir, il a compris
énormément de choses. Il n’en est pas vraiment sûr mais il a l’impression
qu’il vient de se pardonner.
« Joanne… »
Il chuchote. Sa voix porte à peine plus fort que le crépitement du feu.
Il a peur de la faire sursauter. Elle a l’air tellement concentrée au-dessus
de son carnet. Elle ne l’a même pas entendue se lever et aller jusqu’à son
sac à dos.
« Joanne. »
Il a parlé plus fort. Elle se retourne tout doucement.
« Oui ? »
Le feu danse sur son visage, dans ses cheveux. Ça lui donne une allure
un peu folle.
« Je vais démarrer mon carnet moi aussi. »
Elle prend le temps de le regarder, assis en tailleur avec le carnet posé
sur ses genoux. L’ombre d’un sourire passe sur son visage. Elle est
différente sans son chapeau qui la dissimule dans l’ombre. Elle est plus
lumineuse.
« Oh… Bonne nouvelle. »
Il se racle la gorge. Il a l’impression de parler comme un gamin quand
il ouvre la bouche :
« Je ne me rappelle plus de ta citation… à propos du voyage… du fait
de voir avec des yeux nouveaux.
— Tu veux l’inscrire au début de ton carnet ? »
Elle a un petit air incrédule qui la fait ressembler à une petite fille, elle
aussi.
« Sur la couverture. En guise de titre. »
Elle hoche la tête.
« Bonne idée. »
Elle se lève avec des mouvements lents, referme son carnet et vient
s’asseoir plus près de lui.
« Laquelle tu voulais inscrire ?
— Tu peux me les redire… toutes les deux ?
— Bien sûr. »
Il ne se rappelle plus laquelle il a préférée cet après-midi, mais ce soir,
au coin du feu, au pied des ruines, c’est la deuxième qui lui parle le plus.
Joanne la répète lentement pour qu’il puisse la noter en entier. Il essaie de
s’appliquer à tracer de belles lettres.
Le plus grand voyageur est celui qui a su faire une fois le tour de lui-
même.
Il relève son stylo et Joanne s’éloigne.
« Merci. »
Elle retourne s’asseoir à l’écart. Elle n’écrit plus cette fois. Elle lève le
visage vers le ciel et elle reste silencieuse. Il se demande ce qu’elle fait,
pourquoi elle regarde si longtemps le ciel. Est-ce qu’elle essaie de repérer
les étoiles ? Est-ce qu’elle leur parle ?
12 juillet, 22h
Sur le sentier des Muletiers (pic du Midi), au pied des ruines d’une cabane en pierre. Nuit dégagée, ciel étoilé.
Me voici à la première page de ce carnet (une idée de Joanne…). Je ne suis pas forcément
très emballé par le concept mais je vais tenter de l’écrire tout de même, même si ça me semble être une lubie de filles. Pourquoi elles ont toujours tendance à vouloir écrire des journaux intimes ?
Bon, je dois reconnaître que dans mon cas, c’est plutôt ingénieux. Un aide-mémoire qui me
servira également de carnet de lettres. C’est vrai que là où on sera, on n’aura pas toujours la possibilité de poster des courriers. Alors je me lance.
Aujourd’hui cela fait cinq jours que je suis parti. À peine une semaine. Pourtant j’ai
l’impression que cela fait déjà une éternité. Les quatre jours précédents me semblent avoir
été bien vides. Comme un temps de flottement en attendant le vrai début du voyage. Mais aujourd’hui on y est. On a garé le camping-car, on a pris le sac à dos et on est partis. On a démarré pour de bon.
Aujourd’hui a été une journée éprouvante. Pas seulement parce qu’on a beaucoup marché.
Surtout parce j’ai beaucoup pensé. Ce soir, il m’est arrivé un truc dingue, un truc qui ne m’était jamais arrivé : je me suis accordé mon pardon. Par rapport à Laura. C’était comme une petite délivrance. Je me suis rendu compte que c’était rare qu’on se montre indulgent envers soi-même. Moi j’avais perdu l’habitude de le faire. En fait je crois que j’avais oublié que je pouvais m’aimer. Ça m’a fait penser à la liste des raisons que j’ai énumérées dans la lettre à mes proches, concernant mon départ. Il y en avait trois qui justifiaient ce voyage. Je peux aujourd’hui en rajouter une quatrième, dont je n’étais pas forcément conscient mais qui est pourtant une raison à part entière. Faire le point. Faire le point sur ma vie pour mieux me préparer à partir.
On dit parfois qu’à l’heure du grand départ, les mourants voient leur vie défiler devant
leurs yeux, qu’ils revivent les moments les plus forts. Je ne sais pas si c’est vrai mais je crois qu’on a tous besoin de faire ces retours sur image avant de s’en aller, de revoir les événements avec de nouveaux yeux, plus sages, avec le recul des années, de Comprendre (avec un grand C), de pardonner, de se pardonner. Je ne suis qu’au début du chemin. La route est encore longue. J’espère que j’y arriverai, que je trouverai la conclusion de ma vie et que je partirai en paix.
Tiens, je suis sûr que Joanne adorerait cette expression « trouver la conclusion de sa vie ».
Elle est très branchée citation. D’ailleurs c’est d’elle la citation sur la couverture du carnet.
Cinquième jour donc, cinquième jour seulement et déjà je me sens changé, déjà je vois les
choses différemment. J’expérimente de nouvelles sensations : la plénitude, la gratitude, une certaine paix intérieure. Peut-être que la présence de Joanne me tape sur le système. Peut-être qu’elle m’aide juste à changer. Peut-être que c’est moi tout seul qui fais ce chemin. Quoi qu’il en soit je suis heureux ce soir. Le ciel est d’un beau bleu noir, les étoiles brillent, le feu crépite et je me sens parfaitement bien.
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