Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 22 sur 32

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Tout le bleu du ciel

Chapitre 22

22

 

Cela fait maintenant une semaine qu’Émile et Joanne sont arrivés dans

le village d’Aas et qu’ils se sont installés dans le domaine d’Hippolyte.

Le domaine est une immense bâtisse en pierres, qui se rénove lentement,

au rythme des allées et venues des volontaires, beaucoup moins

nombreux l’hiver. Hippolyte a peu de moyens mais la lenteur du travail

n’a pas l’air de le contrarier. C’est un monsieur d’une soixantaine

d’années, le crâne chauve, un petit bouc blanc en forme de goutte d’eau

au bout du menton. Hippolyte est un ancien berger. De son ancien

troupeau il ne reste que trois moutons, très vieux, et son fidèle chien,

Mystic. La petite cabane de bergers dans laquelle vivait Hippolyte est

toujours intacte, à une centaine de mètres du domaine, et c’est là

qu’Hippolyte passe toutes ses nuits.

Les volontaires – ils sont quatre en ce mois de novembre enneigé –

dorment et logent dans une petite annexe du domaine, qui dispose de

quatre chambres doubles, plutôt étroites et au confort rudimentaire, mais

toutes parfaitement chaudes, grâce au feu de cheminée, et d’une cuisine

commune qui résonne de voix et de rires, le soir au dîner. La salle de

bains n’est composée que d’une cabine de douche et d’un lavabo, nichés

au fond d’un couloir. Personne ne s’en plaint. L’ambiance est conviviale.

Les plats préparés par Hippolyte sont consistants et plein de saveurs

locales. Émile a lié connaissance avec un jeune Allemand, nommé Vance,

venu parfaire son français ici, et avec le deuxième volontaire, Albain, un

père de famille divorcé, désireux de se couper du monde quelque temps.

Joanne les a entendus discuter, dans la cuisine, plusieurs fois. C’est

comme ça qu’elle a retenu leurs prénoms, et la raison de leur présence ici. Elle, elle n’a pas quitté la chambre une seule fois, depuis qu’ils sont

arrivés ici. Émile lui apporte son repas matin, midi et soir. Il vient

s’enquérir de sa santé plusieurs fois dans la journée. Elle a encore

beaucoup de fièvre, surtout la nuit, et elle passe ses journées à grelotter.

L’autre jour, ils ont parlé d’elle, pendant le dîner. L’Allemand demandait,

avec son accent prononcé :

« Ton amie ne sort jamais de son chambre ? »

Et Émile a expliqué qu’elle était malade, qu’il s’occupait de la guérir,

que bientôt elle serait remise sur pied. Elle passe ses journées enroulée

dans son châle, à regarder par la fenêtre les pâturages envahis par la

neige. C’est beau. Si elle ne se sentait pas si faible, elle irait marcher dans

la neige.

Elle surprend des éclats de voix, des claquements de portes, des

indices qui lui donnent une idée de l’heure qu’il est, de la vie qui

continue au-dehors…

 

Ce matin, elle a sorti une toile vierge et sa palette de peinture. Elle a

posé un pinceau derrière son oreille et elle s’est assise sur le rebord de la

fenêtre de leur minuscule chambre. Elle est concentrée sur le paysage.

Elle veut dessiner les alpages recouverts de neige, les moutons, la petite

clôture en bois qui court tout autour du domaine. Elle veut dessiner Pok,

qu’on voit de temps en temps traverser une parcelle de pâturage, laissant

de petites empreintes dans la neige.

« Oh ! Tu peins ! » s’exclame Émile quand il entre dans sa chambre,

un plateau-repas à la main, à l’heure du déjeuner.

Ça a l’air de le rendre heureux. Il sourit. Il pose le déjeuner sur le lit et

il la rejoint sur le rebord de la fenêtre.

« Qu’est-ce que tu peins ? »

Il détaille son tableau avec attention.

« Il n’est pas encore terminé.

— Je reviendrai le voir plus tard alors. »

Elle hoche la tête. Elle sait qu’il n’a pas beaucoup de temps pour

déjeuner, qu’il doit maintenant se préparer son propre repas, l’avaler en

compagnie des deux autres et rejoindre le chantier. Ils travaillent un

maximum aux heures où la température n’est pas négative, puis ils

s’arrêtent vers quinze-seize heures. Ils n’ont pas vraiment d’horaires

imposés mais c’est ainsi qu’ils fonctionnent.

« Je file. Prends bien ta tisane à la camomille… pour la fièvre. »

Il se relève, écarte quelques mèches de cheveux collées sur son front

humide et y dépose un baiser. Il le fait naturellement, sans y penser. Elle

le regarde partir, traverser la chambre et refermer la porte derrière lui.

« À tout à l’heure. »

Mais il ne peut pas l’entendre, il a déjà disparu.

 

Léon est debout au milieu des fondations de la véranda, dans un bleu

de travail troué et maculé de ciment. Il regarde autour de lui avec une

fierté immense. Joanne a bien vu comme ses yeux brillaient depuis qu’il

s’était installé avec eux. Il chantonne le matin, dans la salle de bains, il

sourit tout le temps et il l’embrasse sans cesse, même quand son père est

là.

« On est tellement bien ici. Je suis tellement content d’être là », répète-

t-il en permanence, en clignant des yeux, comme pour se persuader de la

réalité de ce qu’il vit.

Le printemps arrive. Ils ont démarré les travaux pour agrandir la

chambre de Joanne un peu tardivement. L’hiver a été rude, et puis le père

de Joanne a fait un petit malaise cardiaque. Le médecin a dit qu’il avait

besoin de repos et Joanne a préféré s’occuper de lui et veiller à ce qu’il se

mette au repos, plutôt que commencer les travaux. Léon est venu

emménager à la fin du mois de décembre, pour le réveillon du Nouvel

An. Joanne sait que ses parents lui en veulent énormément. Ils ne se

voient plus d’ailleurs. Ils n’ont pas supporté ce qu’ils ont considéré être

une trahison.

Joanne a croisé Madame André un jour, dans le centre du village, alors

qu’elle passait acheter quelques œufs, et cette dernière lui a lancé un

regard glacial sans lui rendre son bonjour.

« Regarde ! lance Léon, toujours debout, au milieu des fondations.

Regarde ce qu’on a fait ! »

Il paraît incrédule.

« Tous les deux, sans l’aide de personne ! »

Elle sourit et vient le rejoindre, au centre de la future véranda. Elle

porte une salopette en jean toute tachée, elle aussi, et ses cheveux sont

retenus au sommet de son crâne par un tournevis qu’elle a trouvé dans

une boîte à outils. Léon la prend dans ses bras et commence à

l’embrasser derrière l’oreille. Elle se débat en riant et elle essaie de se

dégager.

« Où est-ce que tu as appris à faire tout ça ? demande Léon qui

l’embrasse toujours.

— Mon père. »

Il se recule brutalement et la jauge, de haut en bas.

« Quoi ? demande-t-elle mal à l’aise.

— Est-ce qu’il y a un seul truc que tu ne sais pas faire ? »

Elle fait mine de réfléchir puis esquisse une moue.

« Je ne connais rien à la plomberie et je ne te parle même pas de tout

ce qui est électrique. »

Cela fait rire Léon.

« Ça va… Je crois qu’on s’en accommodera.

— Papa a quelques bases en plomberie.

— Mais Joseph a interdiction de faire le moindre effort physique.

Rappelle-toi… »

Ça lui fait tout drôle d’entendre Léon appeler son père par son prénom.

Pour elle, ça n’a toujours été que « papa ». Et dans l’école, tout le monde

l’appelle « Monsieur Tronier ».

« Bon, fait-elle en lissant sa salopette. On range tout et on va dîner ?

— D’accord. »

Elle commence à s’agenouiller et à ramasser les truelles, la taloche.

Mais elle relève la tête car Léon n’a pas bougé. Il est resté au centre de la

pièce. Il a le regard perdu, un regard qui balaie les fondations, le petit

potager. Il semble réfléchir.

« Tu penses à quoi ? » demande Joanne, toujours à genoux au milieu

des outils.

Léon semble émerger brusquement de ses pensées. Il sursaute presque.

« C’est idiot, mais… »

Elle se relève doucement et l’encourage du regard.

« Je me disais… On pourrait transformer cette véranda plus tard. »

Les yeux de Joanne s’arrondissent.

« La transformer ?

— En faire une chambre.

— Papa a déjà sa chambre. Elle lui convient. La nôtre vient d’être

agrandie. »

Léon secoue la tête.

« Non. Pas pour nous, Jo !

— Tu sais, papa et moi, on ne reçoit jamais personne. Je ne vois pas

l’intérêt de faire une chambre d’amis. Sauf si tu penses recevoir tes amis

de Nantes à l’occasion… »

Mais de nouveau il secoue la tête.

« Regarde cette vue sur le potager. Au printemps tout sera coloré. Ça

ferait une excellente chambre de bébé. »

Elle marque un temps de surprise. Léon la sonde. Elle répète :

« De bébé ? »

Léon acquiesce. Son sourire pétillant est revenu.

« Oui. J’aimerais bien faire un bébé avec toi. Et j’aimerais bien

l’élever dans cette maison. »

Elle est incapable de prononcer un mot ni même d’esquisser un geste.

Elle reste la bouche entrouverte, dans sa salopette trop grande.

« On transformerait la véranda en chambre d’enfant. Elle serait

lumineuse. Et puis on serait juste à côté. On pourrait toujours garder un œil sur lui. »

Elle est toujours abasourdie mais elle commence tout doucement à

sourire.

« Il pourrait même regarder Joseph jardiner. »

Elle secoue la tête en souriant :

« Papa n’aura plus le droit de jardiner.

— Et tu crois qu’il écoutera les médecins ? »

Ils rient tous les deux car ils savent bien que non.

« Il jardinera et il l’emmènera dans la baie de Saint-Suliac pour lui

apprendre à faire des ricochets. »

Elle fait une grimace.

« Pourquoi tu dis il ? Ce sera peut-être une fille. »

Léon semble réfléchir et hausse les épaules.

« Ça me rendrait tout aussi heureux. Pourquoi ? Tu veux une fille,

toi ? »

Elle secoue la tête d’un mouvement catégorique.

« Non.

— Non ?

— Non, répète-t-elle, les bras croisés sur la poitrine. Ce sera un

garçon.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est ce que je veux. Un mini toi. »

Ils se regardent avec une tendresse infinie, au milieu des fondations.

Léon a envie de l’embrasser mais il ne bouge pas. Il sait que ce qu’ils

échangent, tous les deux, du fond de leurs yeux, est encore plus fort que

n’importe quel baiser.

 

« Joanne ! Joanne, tu dors ? »

Elle met quelques secondes à se remémorer où elle se trouve et ce

qu’elle y fait. La journée entière a passé. Émile est revenu du chantier et

ils ont partagé une partie de Scrabble dans la chambre. Pok était là, lui

aussi. Le dîner est passé également mais elle n’a rien mangé et elle est allée se coucher. Elle avait froid, tellement froid. Elle avait le corps entier

en sueur. Le plateau du dîner est toujours posé sur le rebord de la fenêtre.

Elle s’est endormie en entendant les rires dans la cuisine. Émile jouait

aux cartes avec les deux autres. Ils avaient ouvert une bouteille de vin.

« Joanne », répète Émile à son oreille.

Elle n’a aucune idée de l’heure qu’il est mais l’annexe semble vide.

Les deux autres doivent dormir. Il est peut-être minuit. Ou une heure.

Elle se redresse difficilement. Elle est encore trempée de sueur. Elle a

mouillé tous les draps. Émile dit que ça n’est pas normal, cette fièvre qui

ne passe pas. Cela fait presque dix jours. Elle, elle sait qu’il ne s’agit pas

d’une fièvre ordinaire, que tout ça n’a rien de physique.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? »

Elle entend sa propre voix et elle la trouve faiblarde, comme si elle

était à bout de souffle.

« Rien de grave, chuchote Émile. Viens, viens voir. »

Il passe une main dans son dos et sous son bras pour la soutenir et il

l’aide à sortir du lit.

« Où on va ? demande-t-elle en se laissant aller contre lui.

— Nulle part Joanne. On va juste à la fenêtre. »

Elle a la sensation d’être redevenue une petite fille. Il l’a soulevée dans

ses bras. Elle voit ses pieds qui pendent, dans de grosses chaussettes en

laine et elle sent sa tête qui ballotte contre l’épaule d’Émile. Elle se

revoit, à huit ans. Un soir d’hiver. Elle était malade. Elle s’était endormie

devant la cheminée et son père l’avait portée, exactement de la même

façon jusqu’à sa chambre. Plus de vingt ans ont passé mais elle retrouve

les mêmes sensations qu’alors. Ce sentiment de sécurité et cette douceur.

« Regarde… »

Il la dépose devant la fenêtre et elle se cramponne au rebord pour ne

pas vaciller. Émile est juste derrière elle.

« Regarde, répète-t-il encore. Regarde comme c’est beau. Tu pourrais

en faire un tableau. »

Elle laisse ses yeux se poser doucement sur le paysage, à l’extérieur de

leur chambre, sur le blanc infini, les vallons, sur la pleine lune, ce rond

parfait qui éclaire l’ensemble d’une lueur fluorescente et presque irréelle.

Les étoiles, minuscules et infinies, se découpent sur le noir du ciel, se

font discrètes, laissent l’éclat de la lune dominer. Joanne pose une main

contre la vitre avec des gestes lents.

C’est beau, ce calme total au dehors. Cette neige qui étouffe le

moindre bruit. Cette lune qui veille sur le paysage, tranquillement. Ce

contact frais de la vitre contre sa paume brûlante. Elle reste de longues

secondes, subjuguée par le spectacle. Elle pourrait le peindre, c’est vrai…

Mais comment trouverait-elle la justesse pour donner à son tableau cette

lumière si particulière ? Son souffle produit une fine buée contre la vitre

et elle l’essuie, y colle son nez. Elle sent presque le parfum de la neige.

Son contact si particulier.

« Le ciel s’est découvert au moment où j’allais me coucher. » La voix

d’Émile la fait sursauter. Elle avait presque oublié qu’il était là, juste

derrière elle.

« Tu veux sortir ? »

Elle se retourne et le fixe avec son regard totalement perdu.

« Tu veux aller dans la neige ? »

Elle est là, muette et impuissante comme une petite fille qui rêverait

d’aller courir dans la neige mais qui ne sait plus tout à coup. Il ajoute

avec douceur :

« Tout le monde dort. Même Hippolyte. Il n’y a que nous. Juste toi et

moi. »

Alors elle acquiesce, d’un tout petit mouvement de tête, comme une

enfant. Et Émile dégage une nouvelle fois une mèche de cheveux collée

sur son front.

« C’est bien, dit-il. Allez viens… On va te couvrir. »

 

Elle a enfilé un pantalon et un pull avec des gestes lents, sans se

préoccuper de la présence d’Émile. C’était la première fois qu’il la voyait en sous-vêtements. C’était la première fois qu’il voyait son corps. Son

ventre. Son dos. Ses reins. Ses cuisses. La naissance de sa poitrine. Il a

détaillé sa peau qui paraissait si blanche à la lueur des rayons de lune. Il a

vu le tatouage. Cet arbre de vie, très fin, qui grimpe tout au long de sa

colonne vertébrale et se termine dans son cou. Il ne l’avait jamais

soupçonné. Il n’avait pas non plus soupçonné qu’un corps comme celui-

ci se cachait sous des vêtements amples. Elle lui avait toujours semblé si

frêle et si maigre. Il la croyait chétive. Mais il a découvert cette nuit un

corps mince, solide et vigoureux, un corps souple mais inébranlable. Et il

a trouvé ça extraordinairement émouvant. Il a songé qu’il représentait

bien la personne qu’elle était. Alors il n’a pas tourné le regard et il a

continué de l’observer, même quand elle a levé les yeux vers lui. Ils n’ont

pas dit un mot, ils se sont contentés de se regarder. Le silence s’est

prolongé puis elle a recommencé à s’habiller en silence.

Ils sont sortis dehors, tout doucement. Joanne s’est accrochée au bras

d’Émile. Elle ne tremble plus. Ses yeux parcourent le paysage avec

émerveillement. Il avait raison. Ils ne sont que tous les deux dans le

silence total de la montagne, tous les deux au milieu de l’immensité

blanche.

Ils marchent avec une lenteur infinie. Leurs pas laissent des empreintes

dans la neige fraîche. Ils avancent, avec l’impression de n’être pas plus

réels que le paysage, de n’être que deux mirages.

 

Ils ont regagné leur chambre silencieuse et la chaleur. Depuis la

fenêtre, Émile voit encore les deux anges blancs, dans la neige. Ce sont

les traces qu’ils ont faites tout à l’heure, quand ils se sont laissé tomber

sur le sol. Joanne est assise sur le lit et ses tremblements ont repris. Elle

grelotte, enroulée dans son châle noir. Émile quitte le rebord de la fenêtre

et vient s’agenouiller devant elle.

« Ça va ? »

Sa petite tête est agitée de soubresauts. Ses dents claquent.

Il prend ses mains, l’oblige à relever la tête.

« Joanne… »

Il sent son souffle chaud quand elle murmure, entre deux claquements

de dents :

« J’ai froid. J’ai tellement froid. »

Elle n’a pas quitté ses vêtements d’extérieur. Elle a toujours son

écharpe autour du cou, et son châle qui l’enserre. Ses lèvres sont glacées.

Il ne peut pas quitter des yeux ses lèvres devenues

violettes. Il surprend son regard, qui surprend le sien. A-t-elle deviné

qu’il voulait l’embrasser ?

« Ça fait tellement longtemps. »

Elle a murmuré si bas qu’il n’est pas sûr d’avoir compris.

« Quoi ? »

Elle le dévisage de son petit visage agité de tremblements.

« Ça fait une éternité qu’on ne m’a pas touchée… »

Il sent son cœur manquer un battement. Il essaie de masquer

l’affolement dans sa poitrine. Elle a encore cette satanée fièvre. Elle a

sans doute une hallucination. Il passe une main doucement sur son front

et murmure.

« Ça va aller Joanne. Tu as un peu de fièvre. Je vais remettre du bois

dans la cheminée d’accord ? »

Ses lèvres se cognent l’une contre l’autre. Bon sang pourquoi

a-t-elle aussi froid ? La voix faible de Joanne s’élève à nouveau,

parcourue de tremblements :

« Ça fait presque deux ans… »

Il serre ses mains plus fort dans les siennes et les frictionne.

Sa petite voix grelottante poursuit, dans un souffle à peine audible :

« J’ai froid… J’ai si froid…

— Je sais Joanne. »

Une larme coule sur sa joue et il est presque surpris qu’elle ne se

transforme pas immédiatement en glace.

« Je ne sais même plus si je me souviens… »

Il passe une main sur son front brûlant, essuie la larme.

« De quoi Joanne ?

— Comment c’est…

— Comment c’est ?

— De faire l’amour. »

Il ne sait plus quoi dire. Il continue de frictionner ses mains.

Il aimerait l’envelopper toute entière dans ses bras mais il ne sait pas

s’il est autorisé à le faire.

« Bien sûr que si, Joanne. Ça ne s’oublie pas. »

Une nouvelle larme coule sur sa joue. Il l’essuie et pose son front

contre celui, brûlant, de Joanne, pour l’apaiser.

« Je suis sûre que tu faisais ça extraordinairement bien,

murmure-t-il. Et je… Je suis certain que tu n’as pas oublié. »

Les dents claquent. Le souffle chaud de Joanne se mélange avec le

sien. Une de ses larmes tombe sur le poignet d’Émile

« Émile, chuchote-t-elle.

— Oui…

— Je veux que tu le fasses. »

Il n’est pas sûr de comprendre. Quelque chose s’affole dans sa

poitrine. Il ne veut pas bouger. Il préfère rester comme ça, son front

contre celui de Joanne. Il ne veut pas qu’ils se regardent. Pas tout de

suite.

« Que je le fasse ? » répète-t-il.

Le souffle de Joanne vient mourir sur ses lèvres.

« Oui. Me faire l’amour. »

Il reste immobile quelques secondes, son front toujours contre le sien.

« J’ai… »

Il a du mal à trouver ses mots. Joanne ne bronche pas. Elle ne bouge

pas. Elle attend.

« Je… »

Il revoit le corps souple et solide de tout à l’heure. Le tatouage de

l’arbre de vie. La peau d’une jolie lueur blanchâtre. Le regard qu’elle lui

a lancé. Elle savait qu’il la détaillait. Elle a senti ses yeux sur sa peau. Peut-être a-t-elle compris qu’il trouvait son corps beau et émouvant.

Peut-être a-t-elle compris qu’elle était désirable…

Il relève la tête vers elle. Ses joues barbouillées de larmes. Les

tremblements qui agitent ses lèvres. S’il le pouvait, il lui dirait encore j’ai

fini par t’aimer mais il ne le peut pas. Tout est bloqué dans sa gorge. Tout

sauf ce son guttural qui en jaillit :

« D’accord. »

Il l’allonge tout doucement sur le lit. Il lui retire son châle, qu’il

dépose à côté d’eux. Il se couche tout contre elle, en essayant

d’envelopper son corps, pour que cessent les tremblements. La tête de

Joanne bascule lentement vers la sienne. Ses lèvres sont brûlantes quand

elles viennent se poser sur les siennes. Leurs souffles sont fébriles,

fiévreux. Il tremble lui aussi, à son tour. Il tremble d’impatience,

d’émotion, d’urgence de vivre. Elle murmure, ses lèvres collées aux

siennes :

« J’ai si froid. »

Et il l’agrippe encore plus fort, il l’enveloppe davantage. Il essuie ses

larmes en l’embrassant, il essaie de contenir ses tremblements entre ses

mains qu’il aimerait plus larges.

« Tu m’as regardée tout à l’heure, chuchote-t-elle entre deux baisers.

— Oui. »

Ils continuent de s’embrasser, comme s’ils voulaient se respirer l’un et

l’autre. Émile songe que c’est dingue que ça ne se soit pas produit avant.

Qu’ils aient attendu aussi longtemps.

« Qu’est-ce que tu t’es dit ? murmure-t-elle.

— Quoi…

— En me voyant. »

Il roule au-dessus d’elle. Il n’a pas peur de l’écraser. Plus maintenant.

« Je me suis dit que tu avais l’air inébranlable. »

De nouvelles larmes coulent des yeux de Joanne mais il ne les laisse

pas mourir sur ses joues. Il les essuie.

« Viens, murmure Joanne.

— Quoi ?

— Viens en moi.

— Oui… J’arrive, Joanne.

— Non… Tout de suite. »

Son regard se fait grave.

« Tout de suite, répète-t-elle avec dureté. J’ai tellement froid. »

 

« Il se passe tout ça quand on mange ? »

Elle hoche la tête. Il croit deviner un sourire aussi sur son visage.

« Oui. Il se passe tout ça quand on mange. Mais aussi quand on

respire, quand on marche, quand on fait l’amour… Il suffit d’y prendre

garde. »

« Montre-moi, d’accord ? » a-t-il murmuré tout à l’heure, quand il était

en elle.

Elle ne tremblait plus. Ses lèvres étaient redevenues roses et

légèrement gonflées. Ses joues étaient rouges. Elle a demandé :

« Quoi ?

— Montre-moi comment faire l’amour vraiment. Comme pour le

gâteau. Comme pour le gâteau à Eus. »

Alors elle a posé ses mains sur sa poitrine. Il était au-dessus d’elle. Et

elle lui a dit :

« Arrête-toi. »

Il s’est immobilisé, au-dessus d’elle, de son visage rose, de ses épaules

fines, et elle a dit :

« Sens ce qui se passe. Sens ce qui se passe quand on est reliés comme

ça. »

Elle a fermé les yeux et il l’a imitée. Il a songé qu’il n’avait jamais fait

ça, une pause au milieu de l’amour. Il n’avait jamais pris le temps de

prendre conscience de son corps, du corps de l’autre, de l’acte intime

qu’ils partageaient. Il n’avait jamais pris le temps de ressentir la

symbiose entre les corps, la circulation des énergies, la complémentarité

des sexes, le langage quasi universel qu’ils se jouaient.

Ils ont recommencé à faire l’amour, sans même en prendre conscience,

sans même le vouloir, comme si leurs corps avaient repris le contrôle.

Comme si quelque chose de plus fort, de plus grand les animait

maintenant. Ils se sont laissés embarquer dans cette danse charnelle en

s’arrêtant régulièrement, pour écouter leurs souffles qui se répondaient, et

sentir leurs veines qui crépitaient. Ils se sont arrêtés et c’est dans

l’immobilisme le plus parfait qu’Émile a vu Joanne capituler, rendre les

armes, et se laisser aller à une extase qui lui a semblé toute-puissante, qui

l’a presque effrayé. Il a tenté de garder les yeux ouverts pour mémoriser

chaque détail de son visage, de sa bouche qui s’entrouvrait, de ses

paupières qui battaient comme deux ailes de papillon. Il a tenté de rester

rivé à son visage mais l’extase l’a emporté lui aussi, comme une

immense vague, comme une force supérieure. Il s’est effondré au-dessus

d’elle. Il a su qu’elle l’avait fait. Qu’elle lui avait montré. Il a su qu’elle

l’avait guidé, comme pour le gâteau. Comme pour tout le reste.

Il est resté de longues secondes, ainsi, allongé sur elle, incapable de

parler. C’est elle qui a murmuré en premier, dans un souffle à peine

perceptible.

« Je n’ai plus froid. »

 

Elle s’est endormie maintenant et Émile n’a pas sommeil. Assis contre

les oreillers, il regarde la neige tomber, au-dehors, et le tableau de

Joanne, posé sur le rebord de la fenêtre. Il regarde l’ombre de Pok, roulé

en boule sur la moquette. Il essaie de bouger le moins possible, en

attrapant le petit carnet noir posé sur sa table de nuit.

La pleine lune éclaire suffisamment la pièce pour qu’il puisse

griffonner quelques lignes. Il n’a aucune idée de la date du jour, ni de

l’heure. Mais il s’en moque.

 

Une nuit de novembre, dans les montagnes, sous les flocons de neige. Pleine lune.

 

« Il faut marcher dans l’obscurité pour apercevoir la lumière. » (Denis Lapointe)

Pour Joanne, endormie tout contre moi. Celle qui m’aura finalement montré la lumière.

 

« Où tu vas ? »

Il ouvre juste les yeux. La lumière du jour l’éblouit et il doit cligner

plusieurs fois des paupières pour stabiliser l’image. Mais il n’a pas rêvé.

Joanne est debout, habillée de pied en cap, une écharpe autour du cou.

« Oh, fait-elle se retournant vers lui. J’ai pensé… Je veux aller aider

sur le chantier ce matin. »

Il a du mal à réaliser ce qu’il s’est passé entre eux cette nuit. Il a

encore cette drôle de chaleur au creux de la poitrine.

« Tu es sûre ? »

Elle hoche la tête. Elle a son regard déterminé et son visage

impassible.

« Je n’ai plus de fièvre.

— Fais voir. »

Elle hausse les yeux au ciel en approchant du lit. Il pose une main sur

son front.

« Bon… d’accord. »

Il doit s’avouer vaincu. Elle n’a plus de fièvre. Elle a meilleure mine

aussi. Il est soulagé de la voir comme ça.

« Tu prépares le petit déjeuner ? Je prends une douche et j’arrive.

— D’accord. »

 

C’est étrange de voir Joanne dans la cuisine, au milieu d’Albain et de

Vance. Ils la regardent, intrigués, personne ne dit un mot.

« Je vois que vous avez rencontré Joanne », fait Émile en entrant dans

leur petite cuisine en se séchant les cheveux dans une serviette.

Les deux gars acquiescent. Ils ont l’air perturbés d’avoir une fille au

milieu d’eux.

« Elle vient travailler avec nous aujourd’hui. »

Elle est silencieuse, enveloppée dans son écharpe. Elle attend, devant

les bols qu’elle a préparés. Émile prend place à côté d’elle. Elle lui désigne le café chaud, le pain frais et le beurre, déposés tous les matins

par Hippolyte, à l’aube.

« Tu as déjà fait des petits travaux ? » lui demande Émile en croquant

dans son pain.

Elle a un sourire énigmatique. Puis elle finit par acquiescer :

« Oui. »

 

Elle a des douleurs aux genoux à force de passer ses journées à carreler

cette satanée véranda. Léon aussi paraît éreinté. L’été s’est installé à

Saint-Suliac et le soleil tape lourdement contre les vitres de la véranda.

Ils sont en sueur.

« Une infusion glacée ? » demande Joseph en passant la tête par la baie

vitrée entrouverte.

Il est dehors au milieu de ses plants de tomates.

« Papa ! soupire Joanne en se relevant avec une grimace. Tu ne devrais

pas être dehors avec une chaleur pareille.

— Je n’ai déjà pas le droit de vous aider. Je devrais rester seul,

enfermé dans le noir ? »

Il a l’air irrité. Il supporte très mal cette mise au repos imposée par le

médecin. Mais Joanne ne faiblit pas. Le mois dernier, il a refait un

malaise cardiaque.

« Va te mettre à l’ombre quelques minutes, papa. C’est moi qui vais

t’apporter une infusion glacée. »

Joseph bougonne un peu mais finit par se lever, et épousseter ses

mains pleines de terre. Son second malaise cardiaque était bien plus

sérieux que le premier. Il s’est écroulé au milieu du potager. C’est Joanne

qui l’a retrouvé. Les médecins lui ont fait faire des examens plus poussés

et le diagnostic est tombé. Insuffisance cardiaque. Les médecins lui ont

prescrit trois ou quatre pilules différentes, qu’il doit prendre à chaque

repas. Ils lui ont conseillé d’éviter le soleil, de marcher chaque jour mais

sans aller jusqu’à l’essoufflement. Joanne veille à surélever ses oreillers, chaque soir quand il va se coucher. Les médecins ont dit que cela

facilitait la respiration.

« Tu as besoin d’aide ? demande Léon tandis qu’elle regagne la

cuisine.

— Non, ça va. »

Elle récupère dans le réfrigérateur le breuvage que son père a fait

infuser toute la nuit. Menthe fraîche du potager avec une pointe de miel.

Puis elle le rejoint, assis dans la fraîcheur du salon.

« Et voici. »

Il a encore l’air tendu quand il avale goulûment l’infusion. Ils sont

surpris tous les deux par la sonnerie du téléphone dans l’entrée.

« J’y vais ! » indique Joanne.

Elle est étonnée de la voix qui résonne dans le téléphone. Une voix

féminine et hautaine, légèrement cassante.

« Bonjour, ici Madame André. Pourrais-je parler à mon fils, s’il vous

plaît ? »

Joanne reste quelques secondes sans voix. Cela fait sept mois que

Léon a emménagé ici et qu’il n’a plus aucun contact avec ses parents.

« Allô ? fait Madame André avec impatience.

— Oui, je… Je vais vous le chercher.

— J’attends. »

Joanne a l’impression de se déplacer avec un poids très lourd dans la

poitrine. Que se passe-t-il ? Elle espère que cet appel n’annonce pas de

mauvaise nouvelle…

Léon est penché au-dessus du carrelage, il éponge son front en

soufflant, lorsqu’elle entre dans la véranda. Elle lui désigne le combiné

qu’elle tient dans sa main et murmure :

« Ta mère. »

Il semble aussi surpris qu’elle. Elle lui laisse le combiné et file en

silence.

Il rejoint Joanne et Joseph au salon, quelques instants plus tard. Ils sont

tous les deux assis, devant leurs verres d’infusion glacée et ils le dévisagent avec inquiétude.

« Tout va bien ? Rien de grave ? »

Léon semble perplexe et encore un peu secoué.

« Non. Rien de grave… Je crois qu’ils veulent juste renouer le

contact. »

Joanne lui sourit avec soulagement et attrape une de ses mains dans les

siennes.

« C’est une bonne chose. Non ? »

Il acquiesce, sans se débarrasser de sa mine tourmentée.

« Ils m’invitent à dîner demain soir. »

Joseph demande, l’air de rien :

« Seul ? »

Ce qui provoque une certaine agitation sur le visage de Léon.

« Oui », dit-il, gêné.

— C’est bien, déclare Joanne. C’est une bonne chose. »

Il émet un faible sourire.

« Oui, dit-il enfin. Je crois. »

 

Le soir, dans le lit, Joanne vient se coller contre lui. Elle le sent encore

perturbé. Elle murmure à son oreille :

« Tu sais, tu pourrais leur proposer de venir dîner à la maison, un

soir… »

Il se tourne brutalement vers elle, stupéfait.

« Tu es sérieuse ?

— Il serait temps d’enterrer la hache de guerre, non ? »

La surprise est trop forte pour que Léon puisse parler.

« Si papa et moi ne faisons pas un pas vers eux, ils ne le feront jamais,

non ? »

Elle sent les bras de Léon qui l’enserrent et sa bouche qui vient se

coller tout contre son oreille. Il murmure :

« Je t’aime, tu sais.

— Oui.

— Je leur dirai. Promis. »

Ils font l’amour ce soir-là, avec encore plus de passion que d’ordinaire.

Ils ne se doutent pas que Léon rentrera déconfit, le lundi soir, annonçant

d’une voix presque inaudible :

« Ils ont rejeté l’invitation. »

Ils ne se doutent pas non plus qu’il continuera d’aller dîner chez ses

parents chaque semaine, malgré le refus, laissant Joanne de plus en plus

amère dans la maisonnette familiale.

 

« On a terminé la charpente la semaine dernière, indique Albain à

Joanne, alors qu’ils arrivent sur le chantier, de la neige jusqu’aux genoux.

Maintenant on attaque le percement des ouvertures. Ça te parle ? »

Albain est bavard visiblement. Alors qu’Émile et Vance se mettent au

travail en silence, Albain commence à raconter sa vie à Joanne.

« Je suis menuisier de métier, tu sais ? J’ai fait ça pendant quinze ans.

J’ai longtemps vécu dans les Pyrénées. C’est un coin que j’aime

beaucoup. Puis on a dû déménager quand ma femme a été mutée. On

s’est installés à Toulouse. Revenir ici, c’est comme renouer avec le passé,

tu comprends ? »

Joanne ne l’écoute pas vraiment. Elle se contente de tenir

l’échafaudage sur lequel Albain est perché, et de le maintenir en place

lorsqu’il perce dans le mur à l’aide d’une disqueuse. Lorsque le bruit

assourdissant de la disqueuse se tait, la voix d’Albain reprend le dessus :

« Après ça, quand on aura fini de percer les ouvertures, on s’occupera

des jambages. C’est ce que font Émile et Vance, là-bas… »

 

La pause déjeuner arrive plus vite qu’elle ne s’y attendait. L’après-

midi, Émile la sauve en l’emmenant pour finaliser les jambages dont il

s’est occupé ce matin. C’est Vance qui supporte les jacasseries d’Albain

et Joanne n’en est pas mécontente.

« Alors cette première journée ? interroge Émile alors qu’elle sort

d’une douche brûlante, en fin d’après-midi.

— Ça fait du bien de se remettre en mouvement. »

Il lui sourit.

« Je ne crois pas te l’avoir dit… C’était le dernier jour de Vance

aujourd’hui. Il repart en Allemagne préparer la Saint-Nicolas dans sa

famille. Ils ont une espèce de tradition ici, au domaine. Chaque fois

qu’un volontaire repart, ils font un petit dîner de fête avec Hippolyte.

C’est ce soir. »

Elle acquiesce.

« Si tu es trop fatiguée bien sûr…

— Non. Ça va. Je viendrai.

— Ah, et dernière chose…

— Oui ?

— Ils aiment beaucoup jouer aux cartes… et boire du vin. J’ai bien

peur que ça dure un peu. »

Il a un air désolé mais elle sourit à nouveau.

« D’accord. Ça peut être agréable. »

 

La température avoisine les vingt-six degrés dans la petite cuisine. La

cheminée a été bourrée de bois. L’alcool qui circule a considérablement

réchauffé les visages. Une épaisse buée s’est déposée sur les fenêtres.

Hippolyte s’est fait livrer de la charcuterie, des fromages locaux, du pain

frais et de nombreuses bouteilles de vin rouge.

« Les supermarchés, j’aime pas ça, confie Hippolyte à Joanne. On a,

ici, ce qu’on appelle la Tut Tut.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Une camionnette qui nous livre les produits frais de la région. Je ne

me fournis qu’à la Tut Tut. Tiens, goûte donc celui-là. C’est un vin du

Béarn. Un cabernet. »

Il ne lui laisse pas le choix. Il remplit son verre d’office. Il est difficile

de ne pas se laisser aller à la légèreté et à la chaleur du moment. Les

joues sont rouges, les voix de plus en fortes. Vance fait rire tout le monde

en essayant de prononcer « champagne » avec son accent allemand. Et puis Hippolyte leur raconte l’histoire d’Aas et tous sont scotchés à ses

lèvres. Il leur apprend qu’Aas est nommé le « pays des siffleurs » car les

habitants ont une particularité : dans le temps, avant les nouveaux

moyens de communication, ils avaient l’habitude de communiquer en

sifflant d’un flanc de la vallée à un autre.

« Vous comprenez, la vallée forme une espèce de guide d’onde. On

pouvait donc siffler pour communiquer entre les pâturages et le village.

— Vraiment ? demande Albain, sceptique.

— Les bergers arrivaient à se faire comprendre jusqu’à une distance de

2,5 kilomètres ! Ils avaient développé tout un langage, un langage sifflé

assez complexe qui se transmettait de génération en génération ! »

Tout le monde est ébahi autour de la table.

« Mais ce langage a disparu avec l’arrivée des technologies de la

communication. »

Vance demande, avec son accent haché :

« Vous le parlez ?

— Bien sûr. Mon grand-père me l’a enseigné quand je n’étais qu’un

marmot. »

C’est ainsi qu’ils se retrouvent, tous passablement ivres autour de la

table, deux doigts placés sous la langue, à essayer de siffler. Les verres

passant, ils reproduisent de moins en moins fidèlement les notes sifflées

par Hippolyte, à chaque tentative mais le vieux berger ne désespère pas.

« Il faut maîtriser l’occitan pour pouvoir apprendre le langage sifflé »,

indique-t-il.

Il tente de leur faire répéter à voix haute « apèra lo medecin » qui

signifie « appelle le médecin » puis il le siffle, entre ses doigts. La

cacophonie qui suit se transforme en fou rire général et Vance déclare,

entre deux hoquets :

« Et on dit que la langue allemande est complexe ! Mon ail oui ! »

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