Tout le bleu du ciel

Mélissa Da Costa · Chapitre 25 sur 32

Pages du PDF

Tout le bleu du ciel

Chapitre 25

25

 

La neige n’en finit plus de tomber. Mystic a tellement froid dehors

qu’Émile et Joanne le font entrer dans l’annexe, malgré les consignes

d’Hippolyte.

« C’est un chien de berger, il doit endurer le froid », leur avait-il dit.

Le pauvre chien est bien trop heureux de se rouler en boule devant la

cheminée. Le vent siffle entre les pins et s’engouffre par la porte d’entrée

dès qu’Émile sort pour chercher quelques bûches de bois.

Au fil des jours qui suivent, la cuisine se remplit d’odeurs de petits

sablés, de vapeurs d’infusions à l’orange et à la cannelle et de lueurs des

bougies que Joanne a tenté de faire fabriquer à Émile. Ces quelques jours

sont comme une parenthèse hors du temps. Une parenthèse de douceur au

milieu de l’hiver et de la neige, qui n’en finit plus de les ensevelir. Le

matin ils défont, inlassablement, le puzzle de cinq cents pièces et ils

s’amusent à le reconstituer. Puis ils s’essaient à des séances de méditation

de toute sorte : méditation devant un feu de cheminée, méditation devant

les flocons de neige, exercices de respiration… Émile fait des efforts

surhumains pour progresser. Il aime bien ces moments. Pas seulement à

cause du calme qui le gagne chaque jour un peu plus, surtout parce que

Joanne s’applique à être un bon professeur et qu’il aime bien la voir si

sérieuse et concentrée.

Ils mangent à peine, à midi. Rien de très consistant. Une papillote par

ci, une orange par là. L’après-midi, Joanne peint, Émile tente de s’essayer

à la cuisine. Un jour il fait des sablés, un autre, du pain d’épices. Ils

prennent leur goûter en buvant du thé. Ils font des soupes. Ils bricolent

une nouvelle décoration de Noël. Bientôt il ne restera plus assez de place sur le rebord de la cheminée et sur celui de la petite fenêtre pour

accueillir leurs bougies maison, leurs boules de papier mâché et leurs

sapins miniatures, fabriqués avec des brindilles de bois. Le sommeil les

surprend souvent au milieu d’un de leurs chefs-d’œuvre ou au cours

d’une partie de Monopoly.

Les pertes de mémoire d’Émile se multiplient, souvent le matin. Elles

ne durent pas longtemps. Il interroge Joanne sur le lieu où ils se trouvent,

sur la façon dont ils sont arrivés ici. Joanne ne sait jamais vraiment s’il la

reconnaît car il a tendance à la prendre pour Marjorie. Elle aussi avait les

cheveux châtains, bien que plus foncés, et des yeux marron. Mais la

ressemblance s’arrête là, d’après les photographies que Joanne a pu voir.

Il est plutôt gentil avec elle, dans ces moments-là. Il demande où est

Bastien, si elle a laissé les jumeaux avec lui. Joanne ne sait pas qui est

Bastien. Elle suppose qu’il s’agit du mari de Marjorie. Elle répond

toujours très vaguement :

« Il va revenir. Il n’est pas loin. »

Parfois, il plonge plus loin dans le passé et il parle encore du bac qu’il

doit réviser, de Renaud qui doit passer le chercher pour aller jouer au

foot. Il doit beaucoup aimer Marjorie car il est doux, dans ces moments-

là, pas comme avec Laura.

Joanne s’y habitue tout doucement. C’est moins difficile que la

première fois. Elle s’efforce de ne pas le contredire, de rester vague. Il

revient bien vite à lui. Et ensuite, il semble n’avoir aucun souvenir de ce

qui vient de se passer. Il suffit de ne rien laisser paraître et les choses

reprennent leur cours.

 

Un matin, pourtant, quelque chose de plus grave survient. Alors que

Joanne lave la vaisselle en regardant distraitement par la petite fenêtre,

elle finit par distinguer une forme brune, sur la neige. Il lui faut quelques

secondes avant de réaliser qu’il s’agit de vêtements… et plus précisément

d’un corps, dans des vêtements. Un corps allongé sur le sol. Les tasses

tombent au fond de l’évier avec vacarme, faisant sursauter Pok, près de la cheminée. La porte d’entrée claque. La seconde d’après, Joanne est

dehors, dans ses grosses chaussettes vertes.

« Émile ! »

Elle court, autant qu’elle le peut, dans l’épaisseur de la neige. Mystic

vient à sa rencontre, secouant la queue.

« Émile ! »

Elle le trouve couché face contre terre, comme s’il avait chuté en

avant. Elle a l’impression qu’il pèse des tonnes. Elle crie :

« Émile ! Émile ! Réveille-toi ! »

Mais il ne bronche pas. Il est inconscient. Elle saisit ses épaules, les

secoue, essaie de le retourner. Elle se maudit d’avoir si peu de forces.

Mystic court, tout autour d’elle, en aboyant, comme s’il cherchait à

prévenir quelqu’un. Un voisin, n’importe qui.

« Émile ! »

Elle réfléchit très vite, elle essaie de ne pas céder à la panique. Elle

repart vers l’annexe en courant, revient quelques secondes plus tard avec

un drap. Elle s’acharne, à genoux dans la neige, à faire rouler le corps

inerte d’Émile sur ce drap blanc. Lorsqu’elle y parvient, elle s’aperçoit

que son visage est rouge-violacé, gonflé par endroits. Elle ignore

combien de temps il est resté inconscient, le visage dans la neige. Elle

n’est que trop soulagée de constater qu’un souffle tiède sort encore de

son nez. Elle se remet debout, repousse Mystic qui jappe à tout va dans

ses jambes, et elle s’efforce de traîner le drap dans la neige, avec le corps

d’Émile au-dessus. C’est lourd mais elle s’acharne cinq bonnes minutes.

Ensuite elle s’écroule dans l’entrée, contre la porte, à bout de forces.

Elle se laisse quelques secondes pour se remettre du choc, de l’effort

qu’elle vient de fournir. Elle laisse la chaleur de l’annexe l’envahir

doucement. Émile respire. Il est là, allongé sur son drap blanc, sur le sol

de l’entrée et elle a une vision furtive, une vision glaçante, de ce même

corps, allongé sur un même linceul blanc, dans peu de temps. Sauf qu’il

ne respirera plus.

Elle est obligée de fermer les yeux pour chasser cette image, pour

éloigner toutes celles qui pourraient surgir. Mais c’est trop tard. L’image

est là. Une forêt en plein été. Un lac sauvage, d’un bleu-noir profond et

inquiétant. Un lac entouré de ronces et d’herbes hautes. L’eau est

immobile. La surface est parfaitement lisse. Il y flotte des branches, des

plaques de vase, et quelques feuilles. Il y flotte un corps, un tout petit

corps, au milieu de ce lac. On n’en voit que la tête, blonde, et un tee-shirt

blanc. Quelqu’un la retient, sur le rivage. Quelqu’un qui crie, à son

oreille : « Calme-toi Joanne ! » en l’enserrant de plus en plus fort.

Elle ne s’entend pas hurler, pourtant. Elle sent juste une tempête, à

l’intérieur de sa poitrine, quelque chose qui ravage tout, qui détruit son

monde. Des hommes sont dans l’eau, des hommes attrapent son petit.

Elle hurle, à pleins poumons :

« Laissez-le ! Laissez mon petit tranquille ! »

La voix à son oreille dit des choses, elle ne comprend pas tout.

« Ils nous le ramènent. Ils vont te le ramener. Calme-toi Joanne. »

On l’empêche de bouger. Un des hommes porte Tom dans ses bras.

Tom est tout mouillé. Il a les yeux fermés comme s’il dormait. Elle

s’effondre à demi sur le sol mais elle ne sent pas ses genoux se briser

contre les grosses pierres. Elle sait juste qu’elle tend les bras en avant,

qu’on lui dépose Tom, sur le sol, devant elle. Mais les hommes sont tout

autour. Ils l’empêchent de prendre Tom dans ses bras et de repartir avec

lui, loin, très loin d’ici, loin de ce fichu lac et de Léon. La peau de Tom

est glacée. Son nez est tout dur. Elle griffe, elle donne des coups à tous

ces hommes, autour d’elle, tous ceux qui l’empêchent de reprendre son

petit, de l’emmener loin d’ici.

« Ils l’ont sorti de l’eau. Essaie de te calmer, Joanne. »

Elle meurt, tout doucement, sur la rive. Elle meurt en regardant les

hommes en noir repartir, emmener son petit avec eux, l’enfermer dans ce

camion. Elle meurt, face contre terre, criblée de douleur, en espérant ne

plus jamais se réveiller.

Elle sent qu’on l’enserre encore, qu’on l’appelle encore, qu’on répète

encore :

« Joanne, Joanne calme-toi. »

Elle n’est plus dans la forêt. Le sol est froid et dur. Elle est dans le

couloir de l’annexe. C’est Émile qui la prend dans ses bras. C’est lui qui

parle. Elle, elle est recroquevillée contre la porte, les mains sur les

oreilles. Les larmes ont inondé son visage. Elle se balance d’avant en

arrière. Elle respire difficilement.

« Arrête Joanne. Ça va aller. »

Il essaie d’écarter ses mains de ses oreilles et elle comprend pourquoi.

Elle s’est griffée les joues. Elle s’est lacéré la peau. Émile supplie :

« Joanne, arrête. Je suis là. S’il te plaît. »

Elle se laisse enserrer. Elle essaie de reprendre son souffle.

« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »

Elle répond par petites saccades :

« Ils ont emmené Tom. »

Ils restent assis dans l’entrée froide de l’annexe. Ni l’un ni l’autre n’a

la force de se mettre debout, de marcher jusqu’à la chambre. Émile

recouvre le corps de Joanne du drap blanc sur lequel il s’est réveillé, car

elle tremble de tous ses membres, comme ce soir-là, quand il l’a

retrouvée sur la plage.

« Parle-moi de Tom. »

Elle relève la tête vers lui, des yeux effarés. Ses joues sont

barbouillées. Ses lèvres s’entrouvrent pour demander :

« Quoi ? »

Il n’a aucune idée de ce qu’il fait. Tout ce qu’il veut, c’est qu’elle

arrête de trembler et de suffoquer. Alors il répète :

« Parle-moi de Tom. »

Puis il ajoute, en s’efforçant de sourire, un sourire vacillant :

« Tu as dit que c’était un petit garçon surprenant… le plus intelligent

que tu aies connu. »

Il guette son visage, avec anxiété. Elle a cessé de se balancer, d’avant

en arrière. Elle semble hésiter. Puis elle finit par murmurer :

« D’accord. »

C’est ainsi qu’il se retrouve transporté à Saint-Suliac, dans la

maisonnette de pierre entourée d’un potager, par un beau soir de début

d’été.

 

Joanne est allongée dans le canapé, son gros ventre rond pointant vers

le plafond, et un vent de panique souffle dans le petit salon. Léon

s’active, ramasse un vêtement au sol, un trousseau de clés sur la table,

fourre le tout dans un grand sac de voyage. Joseph fait irruption depuis

l’extérieur, un béret vissé sur le crâne :

« Ça y est, le moteur est en route. Tu peux la faire monter. »

Joanne est pâle, son visage est couvert de sueur et son front se crispe,

par moments. Les premières contractions sont là, de plus en plus

régulières. C’est le moment de partir à l’hôpital.

 

Émile est surpris qu’elle ait choisi de lui raconter l’histoire de Tom

Blue depuis leur première rencontre, dans la salle d’accouchement. Mais

il la laisse parler, car elle est plus calme maintenant, elle respire mieux.

 

Léon a abandonné le volant car il était trop nerveux pour conduire.

C’est Joseph qui a pris le relais. Il est calme, comme Joanne. Il sourit

avec sérénité. Il sifflote en conduisant.

« C’est une belle journée pour accueillir le petit Tom », déclare-t-il en

regardant Joanne, dans le rétroviseur.

Ils ont déjà choisi son prénom. En réalité, c’est Joanne qui l’a choisi.

Tom, à cause de Tom Pouce. Un de ses contes pour enfants préférés.

C’est l’histoire d’un couple âgé qui n’a pas pu avoir d’enfants et qui en

vient à souhaiter avoir un enfant quelle que soit sa taille, même s’il ne

doit être « pas plus grand qu’un pouce ». Tom naît miraculeusement et

reçoit le nom de « Tom Pouce » car il est aussi grand que ce dernier. Malgré sa petite taille, il réalise toute sorte d’exploits, le plus

spectaculaire étant de réchapper à la mort après avoir été avalé par une

vache.

 

L’histoire fait un bond en avant. On retrouve Joanne, Léon et Tom

dans la véranda qui donne sur le potager coloré. Tom est un bébé

extrêmement calme, qui ne pleure presque pas. Léon est mort

d’inquiétude et se demande si c’est bien normal. Joanne est sereine. Elle

réplique qu’elle est certaine que Tom Pouce ne pleurait pas, lui non plus.

Ils ont installé un petit berceau dans la véranda mais Tom n’y dort

jamais. Joanne tient à l’avoir auprès d’elle, les premiers jours. C’est un

bébé calme, au duvet blond sur le crâne, aux yeux bleu foncé qui tirent

déjà sur le marron. Il est enroulé en permanence dans le pagne orange vif

que Joanne a porté pendant sa grossesse. Léon est maladroit avec lui mais

Joanne est patiente. Elle lui apprend à le tenir dans ses bras, à lui changer

sa couche, à le bercer. Joseph se tient en retrait. Il sait qu’ils ont besoin

de prendre leurs marques tous les trois.

 

Ils sont toujours dans la véranda et des coups sont frappés à la porte,

un peu durement. Léon blêmit. Il explique rapidement à Joanne, dans un

murmure étouffé :

« Ça doit être ma mère. Elle a demandé à voir Tom trois fois déjà…

J’ai fait le mort… »

Joanne ne dit rien. Pourtant elle se souvient de la réaction de Madame

André quand elle a découvert sa grossesse. Il n’a pas pu nous faire ça.

Maintenant que Tom est là, Madame André exige de recevoir son dû : un

droit de visite à sa descendance.

Monsieur et Madame André arrivent dans la véranda, encadrés d’un

Joseph au visage dur et réfractaire. Léon est blanc comme un linge, il

danse d’un pied sur l’autre.

« Bonjour Joanne », lance Madame André avec sa froideur habituelle.

Joanne resserre ses bras autour du petit Tom, elle recule

imperceptiblement.

« Nous venons voir notre petit-fils. »

Le silence est lourd dans la véranda. Joseph ne bouge pas, il est

immobile sur le seuil de la pièce. Léon reste près de Joanne et du petit,

comme pour faire barrage entre ses parents et eux.

« Je peux ? » demande Madame André en tendant une main vers le

bébé.

Joanne acquiesce mais elle garde Tom dans ses bras, bien serrés.

Monsieur et Madame André se penchent au-dessus du bébé, prennent ses

mains minuscules entre leurs gros doigts, caressent sa joue. Leurs visages

d’ordinaire si durs et si mesquins s’animent d’une joie qui n’est pas

feinte.

« C’est le portrait de Léon, non ?

— Parfaitement.

— J’ai l’impression que c’est lui bébé. »

Ils ignorent superbement Joanne, qui refuse de lâcher Tom.

« Il a ses yeux.

— Et son nez aussi, non ? »

Léon ne dit pas un mot, il est nerveux.

« Cet enfant est bien silencieux. Il ne pleure jamais ? »

Ils s’adressent à leur fils qui hausse les épaules.

« Pas beaucoup non… »

Joanne reste impassible.

« Quel est ce tissu sale ? interroge Madame André en fronçant le nez

avec dégoût. Il va attraper des microbes. Il faudrait le passer en machine.

— C’est un pagne, répond Léon maladroitement.

— Un quoi ?

— Joanne pense que ça rassure le petit, d’avoir son odeur. »

Personne ne fait de commentaire. Joseph démontre son irritation en

produisant un claquement avec sa langue. Joanne recule d’un pas,

affirme :

« Il a besoin de dormir. »

Le malaise grandit encore dans la véranda. Madame André remonte

son sac à main sur son épaule avec un geste agacé.

« Très bien, nous y allons. »

Joanne les regarde partir avec un soulagement indicible. Joseph reste

dans la véranda. Léon les raccompagne à la porte, plus mal à l’aise que

jamais. Ils ne font aucun effort pour parler tout bas quand ils déclarent

sur le perron :

« C’est notre petit-fils. Elle ne nous empêchera pas de le voir. »

Léon ne trouve rien d’autre à répondre que :

« À la prochaine. »

 

Émile fronce les sourcils, sans comprendre.

« Qu’est-ce qu’il s’est passé avec les André pour que vos relations

soient si tendues ? »

Joanne demande, avec une voix faible, s’ils peuvent s’installer à la

cuisine, s’il peut lui faire un thé. Ensuite elle lui racontera.

 

L’eau bout en formant de grosses bulles dans la casserole en fonte

rouillée de la petite cuisine. Joanne est installée sur une chaise en bois.

Émile est allé lui chercher un de ses pulls, qu’il lui a passé. Lui aussi

s’est emmitouflé dans une veste. Il a froid. Quand il s’est réveillé, tout à

l’heure, sur ce drap blanc, il mourait de froid. Il n’a pas demandé à

Joanne ce qui s’est passé mais il a deviné. Il était parti chercher du bois

dehors. Il a dû faire un malaise.

Il apporte la casserole brûlante sur la table, avec des gestes lents, puis

il verse l’eau dans les tasses. Quand il prend place, en face de Joanne,

elle recommence à parler. Elle évoque le bureau de tabac, les

chuchotements sur leur passage que Joseph feignait d’ignorer, elle

raconte le premier repas chez les André et les interrogations mesquines,

puis la scène digne d’un mélodrame, sur le marché, devant le stand de la

fleuriste.

« Et après ça ? interroge Émile doucement, en lui tendant sa tasse. Les

André sont revenus à la charge ? »

 

Ils se retrouvent propulsés à Saint-Suliac, au début du mois de

septembre. Joanne et Léon sont dans la véranda. Ils affichent tous les

deux un air buté et légèrement irrité. Joanne est assise sur un fauteuil à

bascule en osier, Tom dans les bras. Léon est debout. Il se tient de façon

raide.

« Ne fais pas ta mauvaise tête… répète-t-il encore.

— Ils n’ont jamais voulu m’inviter chez eux.

— Les choses ont changé…

— Ils ont traité Tom comme une véritable catastrophe pendant toute

ma grossesse.

— Les choses ont changé, répète encore Léon.

— Maintenant ils ont décidé qu’ils voulaient bien d’un petit-fils alors

ils daignent m’inviter à dîner ? »

Joanne est calme. Elle parle d’une voix posée mais ferme, tout en

continuant de bercer le bébé entre ses bras.

« C’est moi qui te le demande.

— C’est non. »

Léon retient un soupir d’exaspération. Il change de position, croise

puis décroise ses bras avant de déclarer enfin :

« Alors j’emmène Tom à ce dîner. »

Joanne le dévisage comme s’il venait de proférer une injure.

« Non. »

Ils s’affrontent tous les deux. Le regard de Joanne se fait de plus en

plus dur.

« Ils ont le droit de le voir », insiste Léon.

Joanne se lève, le bébé toujours dans les bras.

« Ils ne le verront pas sans moi.

— Où tu vas ?

— Loin de toi.

— Joanne ! »

Il la poursuit dans la chambre, où elle dépose Tom sur le lit pour le

changer. Léon la regarde faire. Elle a des gestes précis et calmes. Elle est

appliquée. Elle a su faire dès le premier instant avec Tom. Tout le

contraire de lui. Il faut dire que ce bébé est spécial. Il ne pleure jamais.

On peut le laisser des heures dans son landau. Il ne babille pas. Il ne

grogne pas. Il bouge à peine. Léon a bien essayé de capter son regard, de

le faire sourire, d’éveiller un semblant d’intérêt chez l’enfant mais c’est

peine perdue. Il reste toujours impassible, le regard un peu vague. Joanne

est parfois comme ça. Est-ce que Tom lui ressemble déjà ? En attendant,

ça le perturbe, lui, ce manque d’interaction avec son bébé.

« Il va bien falloir que tu leur laisses le droit de voir Tom… »

Joanne referme la couche du bébé et se laisse tomber sur le lit avec un

soupir. Elle ferme les paupières, comme si elle devait mobiliser toutes ses

forces pour faire face. Quand elle les rouvre, elle a une infinie tristesse au

fond des yeux.

« Je sais », murmure-t-elle.

Un silence s’installe dans la chambre. Bébé Tom fixe le plafond en

silence. Léon se décide à parler :

« Comment on va faire, alors ? »

Elle se remet en mouvement tout doucement. Elle referme le body du

bébé, lui enfile de nouveau son petit pantalon gris.

« Alors je viendrai. »

 

Joanne reste en retrait, silencieuse, dans un coin du salon des André.

Le lustre en cristal éclaire faiblement la pièce. La table n’est pas

débarrassée. Les verres sont encore remplis de vin rouge. Les trois André

sont penchés au-dessus du petit Tom, dans son landau. Madame André

l’en extrait avec un affreux gloussement de bonheur.

« Viens là, mon petit bonhomme. Viens chez mamie. »

Elle l’installe sur ses genoux et observe son mari et son fils, avec

ravissement.

« Regardez comme il est content d’être dans mes bras. »

Le mari et le fils acquiescent. Ils prennent place à côté de Madame

André, ne lâchant pas le bébé du regard. Au début, ils recommencent leur

manège, à propos des ressemblances entre Léon et son fils.

« C’est son nez !

— Ses yeux surtout…

— Oui, bien sûr, ses yeux… »

Puis ils l’appellent.

« Tom ?

— Tommy ?

— Fais-nous un sourire. Montre-nous ton beau sourire. »

Ils s’acharnent à appeler le bébé qui reste inexpressif, les yeux fixés

vers le lustre, au plafond. Madame André s’adresse à Léon, faisant

comme si Joanne n’était pas là :

« Il fait déjà des sourires ? »

Léon hausse les épaules.

« Je… Pas vraiment… »

Il se tourne, mal à l’aise, vers Joanne.

« Est-ce qu’il sourit ? »

Lui ne l’a jamais vu sourire. Joanne confirme en secouant la tête.

« Non. Pas encore. »

Madame André choisit de l’ignorer, une fois de plus, en insistant

auprès de Léon :

« Il ne sourit même pas aux anges ? »

Léon a encore l’air d’un idiot.

« Aux anges… comment ça ? »

Madame André fait claquer sa langue en le couvant d’un regard

attendrissant.

« Voyons chéri, c’est ce que font tous les bébés. Des sourires réflexes.

Dans leur sommeil ou dans le vide. On appelle ça sourire aux anges. »

Léon rougit un peu. Il hausse les épaules.

« Non je… Je ne l’ai jamais vu faire. »

Madame André se tourne enfin vers Joanne. Visiblement, la présence

de sa belle-fille se révèle utile tout à coup.

« Et vous, Joanne ? Vous l’avez déjà vu sourire aux anges ? »

Elle secoue la tête. Elle ajoute sur la défensive :

« Mais il aime fixer le ciel. Il peut se montrer très concentré dans ces

moments-là. »

Madame André ne retient pas son air inquiet.

« Il a trois mois maintenant. Il devrait sourire. »

Joanne garde les yeux rivés sur ses mains. Elle meurt d’envie de

reprendre son petit, de l’arracher des mains de cette sorcière qui prétend

qu’il est un attardé et de le ramener à la maison. Au lieu de ça, elle reste

assise, sagement murée dans un silence poli.

 

Lorsque le petit Tom a six mois, Joanne doit reprendre son travail de

gardienne. C’est Joseph qui le garde la journée. Son état de santé s’est

encore dégradé. Il est de plus en plus essoufflé lorsqu’il se promène dans

son potager et il a des difficultés à rester debout devant le plan de travail,

lorsqu’il veut cuisiner. Joanne est inquiète.

« N’en fais pas trop, papa. Si c’est trop compliqué avec Tom, je peux

m’arranger pour faire un mi-temps. »

Il promet qu’il va se ménager. Pourtant, lorsque Joanne rentre, Joseph

est toujours au milieu du salon, entouré de cubes en bois qu’il a taillés

lui-même pour le petit Tom, ou de dizaines d’oiseaux en origami qu’il a

pliés pour essayer de l’émerveiller. Il les lance à travers la pièce, espérant

susciter la fascination du petit Tom. Mais cela ne fonctionne pas. Tom

reste assis, stoïque. En revanche, il semble prendre plaisir à écouter les

histoires que Joseph lui lit, à longueur de journée.

 

Un soir, une nouvelle dispute éclate entre Léon et Joanne, dans

l’obscurité de leur chambre à coucher.

« On devrait le ramener voir un médecin. »

Le soupir excédé de Joanne démontre bien que ça n’est pas la première

fois qu’ils ont cette conversation.

« Laisse-le en paix. Il évolue à son propre rythme.

— Il n’émet aucun son. Les autres bébés de son âge produisent au

moins des babillages.

— Tu devrais cesser d’écouter ta mère.

— Ça n’est pas seulement ma mère.

— Ah non ? »

Joanne est tendue, ses deux mains à plat sur sa couverture.

« J’en ai parlé à mes collègues instituteurs. Ils trouvent ça surprenant,

qu’il n’émette aucun gazouillis… »

Aucune réponse ne vient. Joanne reste butée, murée dans son silence.

« Il ne me regarde pas, Joanne. Cet enfant ne me regarde jamais. Est-

ce que tu trouves ça normal ? »

Léon n’a pas voulu avoir l’air aussi irrité.

« Il… Il regarde des choses.

— Il regarde des choses mais pas nous ! »

Elle refuse d’entendre les paroles de Léon. Pourtant elle sait qu’il a

raison : Tom a un regard étrange, un peu flou, un peu ailleurs. Elle non

plus ne parvient pas à capter son regard, ou pas longtemps. Mais ça n’a

aucune importance. Tom est son petit. Il est peut-être différent des autres

bébés de son âge mais ça n’est pas une raison pour lui imposer une série

de visites médicales.

« Jo, insiste Léon. Tu n’y as jamais pensé ? »

Elle frémit, dans les draps, à côté de lui.

« Pensé à quoi ?

— Et s’il était différent ? Et s’il avait un… handicap ? »

Léon a l’air horrifié. Joanne non. Joanne reste calme et obstinée.

« Il est différent. Mais je n’ai jamais considéré qu’être différent était

un handicap.

— Tu sais bien ce que je veux dire… »

Joanne pousse un soupir douloureux.

« J’aurais dû m’en douter. »

Léon se raidit dans le lit.

« Tu aurais dû te douter de quoi ?

— Que mon fils ne serait jamais à la hauteur des André. »

Il proteste avec véhémence :

« C’est mesquin ça, Joanne ! »

Elle ne répond plus rien. Léon cherche sa main, à tâtons, dans le noir,

et lorsqu’il la trouve, elle ne se défile pas.

« Jo… »

Le silence lui répond.

« Je ne pense qu’à son bien. Tu le sais. »

La petite voix étouffée de Joanne s’élève enfin :

« Alors laisse-le vivre. Laisse-le s’épanouir à son rythme. Laisse-le

devenir le petit garçon qu’il a envie d’être. »

Léon capitule, hochant la tête dans l’obscurité.

« D’accord. »

 

Alors que Joseph est alité, cet été-là, sur ordre du médecin et sous la

grande surveillance de Joanne, le petit Tom apprend à marcher. Joanne

avait raison, il se développe à son rythme. Il gambade, entre les plants de

tomates et les melons, il se laisse tomber sur un tas de terre et il observe

le ciel, ou peut-être le vol des oiseaux, personne ne sait vraiment ce que

sondent ses mystérieux yeux noisette. Il arrache les fleurs, ce qui fait

gronder gentiment Joseph.

« Chenapan ! » crie-t-il en se levant de son fauteuil à bascule, dans la

véranda.

Joanne accourt en souriant, elle prend Tom par la main et elle l’éloigne

en expliquant :

« Joseph tient beaucoup à ces fleurs, Petit Tom. Nous ne voulons pas

lui faire de peine, n’est-ce pas ? »

Elle est la seule à pouvoir faire cela. Tom a développé un réflexe

étrange, dès que quelqu’un s’approche trop près de lui ou tente de le toucher : il fait un mouvement brusque de son bras, pour dissuader les

bras rapaces de l’atteindre. C’est comme une petite tape dans le vide. Et

il fronce les sourcils très fort. Il n’aime pas qu’on le touche. Joseph s’en

accommode. Il ne cherche plus à l’approcher. Il lui parle à un bon mètre

de distance, en se mettant à genoux, pour être à sa hauteur. Léon, en

revanche, en souffre énormément. Joanne le sait.

« Ce petit ne m’aime pas. »

Joanne dément.

« Il refuse que je le touche. Ce n’est pas normal, non ?

— Il a besoin de son espace de liberté.

— Et il a toujours ce truc avec les yeux aussi.

— Quel truc ?

— Le regard fuyant. »

Joanne lui promet que Tom l’aime énormément. À sa manière.

« C’est un petit garçon particulier, avec son caractère. »

Elle essaie d’échapper aux dîners chez les André. C’est de pire en pire.

En plus d’être critiques, ils se montrent alarmistes.

« Ça n’est pas normal qu’il ne réagisse pas quand on l’appelle par son

prénom ! »

Elle est presque heureuse que le petit Tom reste sourd aux appels aigus

de Madame André. C’est sa revanche à elle.

 

Cet après-midi de juillet, Joseph est installé dans la véranda, au frais et

à l’ombre, dans le fauteuil à bascule, à côté du lit à barreaux de Tom.

Joanne est dans le potager, sur les pas de son petit qui gambade

allègrement. Il ignore superbement le joli ballon offert par Joseph, ainsi

que le chariot pousseur flambant neuf acheté par Léon. Tout ce qui

l’intéresse, c’est ce petit seau vert, qu’il traîne partout avec lui et qu’il

remplit de terre, de temps en temps. Léon est dans le potager, lui aussi. Il

suit Tom et Joanne du regard, la main en visière. Joanne sait qu’il pense à

son atelier poésie qu’il souhaite remettre en place à la rentrée des classes,

en septembre. Il s’implique énormément auprès de ses élèves.

Ils sont tous les quatre interrompus par le grincement de la grille de

l’école, et des pas qui claquent sur les pavés. Joanne a laissé la grille

ouverte, tout à l’heure, pour que Léon puisse décharger la voiture plus

facilement. Il a acheté un gros parasol et une nouvelle table de jardin. Le

cœur de Joanne se resserre quand elle découvre les André, dans leurs

tenues d’été, aux abords du potager. Monsieur André porte une affreuse

chemise fleurie et Madame André un large chapeau rose.

« Bonjour, lance Monsieur André.

— On passait par là », ajoute sa femme.

Joanne sait pertinemment pourquoi ils sont là : cela fait un mois

qu’elle s’arrange pour échapper aux dîners du lundi soir. Les André

veulent voir leur petit-fils et ils ne se gênent pas pour le faire savoir. Dans

son fauteuil, Joseph se raidit et se lève à demi.

Les André poussent le petit portillon et entrent dans le potager. Ils

embrassent Léon puis saluent poliment Joanne et Joseph.

« Où est Tom ? » demande Madame André en le cherchant du regard,

dans le jardin.

Le petit garçon est accroupi au milieu des plants de tomates. Il prend la

terre à pleines mains, impassible, indifférent aux bruits, à l’arrivée de

visiteurs.

« Tom ! » appelle Madame André.

Joanne essaie de la prévenir, quand elle la voit se précipiter, à grandes

enjambées pressées, vers le petit garçon :

« Attention, il… »

Mais c’est trop tard, Madame André est déjà en train de soulever Tom

de terre, de l’enserrer dans ses bras.

« Comment va mon petit T… »

Elle ne peut pas terminer sa phrase, une nuée de coups s’abattent sur

son visage. Tom se débat, gigote, tape tout ce qu’il peut taper, pour

échapper à ce contact physique qu’il hait tant. Madame André pousse un

cri d’effroi et le lâche brutalement. Le petit Tom retombe lourdement sur

les fesses. Il ne crie pas. Il ne crie jamais. Aucun son n’est jamais sorti de sa petite bouche en cœur. Joanne accourt. Madame André, prise de

fureur, se met à houspiller Tom.

« Quel vilain garçon ! Qui t’a appris à taper ? C’est malpoli, Tom ! »

Elle attrape son bras pour l’obliger à se relever et à la regarder dans les

yeux, ce qui ne fait qu’amplifier la folie du petit garçon, qui se débat de

plus belle, distribuant les coups.

« Laissez-le ! » crie Joanne.

Elle arrive à la hauteur de Tom et de Madame André qui la fusille du

regard.

« Vous devriez donner une correction à votre fils. »

Joanne s’agenouille et le petit garçon vient se nicher sous son bras.

« Il n’aime pas qu’on le touche, répond-elle calmement.

— Ah oui ? Je ne l’avais jamais remarqué auparavant. »

Les yeux de Madame André la sondent, avec méfiance.

« Depuis quand exactement ?

— Cela fait quelques semaines. Depuis qu’il marche… »

Depuis qu’il peut se sauver loin des bras envahisseurs, en réalité.

Madame André pince les lèvres et se redresse de toute sa hauteur.

« Eh bien vous ne devriez pas lui laisser le choix. Il n’a qu’un an. Si

vous le laissez déjà décider de tout, vous… »

Elle s’interrompt car Léon approche, comme pour se poser en bouclier,

entre elles.

« Moi non plus je ne peux pas l’approcher », murmure-t-il.

Cela semble rassurer un peu Madame André. Léon ajoute :

« C’est sans doute passager. »

Mais Madame André conserve son air offusqué.

« Je compte sur toi pour éduquer cet enfant, lui apprendre qu’on ne

peut pas frapper un adulte, qui plus est sa grand-mère. »

Léon acquiesce, se balançant maladroitement d’un pied sur l’autre.

Tom reste bloqué sous le bras de Joanne, immobile. Madame André le

sonde.

« Et pourquoi a-t-il les ongles aussi noirs ? »

Léon se fait tout petit. C’est Joanne qui répond :

« Il jouait dans la terre…

— En voilà un petit garçon… Malpoli et tout souillé. »

La grosse voix de Joseph s’élève, faisant sursauter tout le monde.

Personne ne l’a vu approcher.

« Êtes-vous venus chez moi dans le seul but de juger la façon dont ma

fille éduque son enfant ? »

La stupéfaction laisse Madame André sans voix.

« Si tel est le cas, je vous demanderais de bien vouloir partir. »

Le silence glacial qui s’ensuit n’est rompu que par l’arrivée de

Monsieur André, décidé à apaiser les tensions.

« Non, bien sûr que non. Ça n’est pas ce que ma femme voulait dire. »

Pourtant Madame André ne fait rien pour confirmer. Elle continue de

fixer le petit Tom avec réprobation.

« Chérie, ajoute Monsieur André, peut-être que nous devrions revenir

plus tard… »

Sa femme acquiesce à contrecœur, non sans pincer encore davantage

ses lèvres, qui ne ressemblent qu’à une mince ligne.

« Très bien, déclare-t-elle avec froideur. Mais je veux embrasser mon

petit-fils. »

Joanne a un mouvement de recul imperceptible. Tom est toujours niché

au creux de son bras. Léon se racle la gorge, mal à l’aise.

« Maman, tu sais qu’il… »

Mais Madame André n’écoute personne. Elle saisit le bras du petit

garçon avec brusquerie, l’obligeant à se retourner, à lui faire face.

« Tom ! Regarde-moi ! » ordonne-t-elle.

Le petit garçon ouvre la bouche, les yeux écarquillés d’effroi. C’est

comme s’il voulait hurler de toutes ses forces, pourtant, aucun son ne

franchit ses lèvres. Le cri d’horreur reste bloqué dans sa gorge. Il essaie

de se libérer des serres de rapaces de Madame André, il tape du pied, son

bras libre fouette l’air.

« Tom ! insiste Madame André encore plus fort. Tu m’écoutes ? Tu ne

peux pas faire de caprices de la sorte ! »

Joanne prend sur elle, elle sent les larmes lui monter aux yeux. Elle

aimerait arracher son petit des griffes de cette affreuse sorcière. Pourtant

elle essaie de se raisonner, de rester calme. Elle tente timidement de

protester :

« Laissez-lui du temps… Il est effrayé… »

Madame André immobilise maintenant le visage de Tom, de force, afin

de l’obliger à la regarder dans les yeux. Elle fulmine.

« Tom ! As-tu compris ce que je t’ai dit ? Fais-moi un baiser. »

Elle ne voit pas le coup partir. Elle ne voit pas la petite main de Tom

racler le sol, saisir une poignée de terre. Elle ne voit pas le projectile lui

arriver dans les yeux. C’est tout ce que Tom a trouvé pour se défendre.

Jeter de la terre dans les yeux de la sorcière.

Elle hurle. Son mari se précipite pour la soutenir. Joanne en profite

pour saisir Tom et l’entraîner plus loin, à l’abri de ses bras.

« Léon ! hurle Madame André. LÉON ! »

Léon est mortifié. Il ne bouge plus. Madame André crache de la terre,

s’essuie les yeux, de grosses larmes coulant le long de ses joues.

« Léon, tu as intérêt à corriger cet enfant !

— Maman… »

La fureur grandit encore, sur le visage de sa mère.

« Amène-le-moi ! hurle-t-elle. Amène-le-moi et laisse-moi le corriger !

Je vais vous montrer, moi… »

Mais la voix de Joseph fait taire toute tentative de correction.

« QUITTEZ MA MAISON ! »

Monsieur André tente de dire quelque chose mais Joseph ne lui en

laisse pas le temps.

« QUITTEZ MA MAISON SUR-LE-CHAMP ! »

Les André ont l’air effrayés maintenant. Ils se mettent en mouvement

précipitamment, comme si Joseph était fou à lier, comme s’il risquait de

les attaquer. Joanne les voit quitter le potager sans demander leur reste. Elle serre très fort le petit Tom contre son cœur. Elle ne comprend pas

tout de suite pourquoi Joseph s’effondre, au milieu des plants de tomates,

pourquoi son corps s’affaisse sur lui-même, comme une poupée de

chiffon. Elle ouvre la bouche, le temps semble se figer. La tête de Joseph

tombe lourdement sur la terre sèche. La seconde d’après, un cri d’effroi

franchit ses lèvres :

« PAPAAAAAA ! »

 

« Malaise cardiaque », annonce gravement le médecin.

Joanne est encore blême, tremblante. Tom est toujours dans ses bras. Il

n’a pas voulu les quitter, même pour aller dans ceux de Léon. Il garde

son visage enfoui sous son bras, sans doute traumatisé par la violence de

l’altercation avec sa grand-mère. Mais pour l’heure, Joanne a une

préoccupation encore plus grande : le nouveau malaise cardiaque de

Joseph. Elle raccompagne le médecin à la porte de la maison. Léon

attend dans l’entrée, raide et maladroit, l’air coupable.

« Qu’est-ce que je dois faire pour papa ? demande Joanne au vieux

médecin.

— Forcez-le à se reposer. Du repos à tout prix. Lui éviter toute source

de stress ou d’énervement. Vu l’état de son cœur, le prochain malaise

pourrait lui être fatal. »

Joanne baisse les yeux avec gravité.

« Je peux continuer à lui faire des infusions d’aubépine et de

mélisse ? »

Le vieux docteur acquiesce.

« Ça ne peut que lui faire du bien. »

Il lui tend la main et la serre avec douceur, comme pour lui témoigner

une sincère compassion.

« Comment va cet enfant ? demande-t-il en désignant le petit Tom dont

ne dépassent que les cheveux blonds, sous le bras de Joanne.

— Un peu perturbé…

— Cela se comprend, au vu des événements… Est-il toujours aussi

silencieux ? »

Joanne acquiesce. Le vieux médecin connaît bien Tom, maintenant,

mais il n’est pas alarmiste, pas comme Madame André.

« Bon… Veillez bien sur lui… Sur eux deux.

— Merci docteur. »

 

Émile resserre une tasse de thé à Joanne. Elle a bu la sienne par petites

gorgées, sans cesser de parler. Il repousse la tasse pleine vers elle, sans un

mot. Il la laisse poursuivre.

 

Joseph est allongé sur son lit, le teint blême. Joanne est assise au bout,

à côté de ses pieds. Son état ne s’est pas amélioré. Elle sent qu’il lutte

pour s’en sortir, pour surmonter la fatigue qui l’étreint.

« Papa… »

Elle prend sa main dans la sienne. Elle est glaciale.

« Bois ton infusion. »

Joseph obéit docilement. Puis il se redresse, adossé contre les oreillers.

Il la regarde avec tendresse.

« Joanne, je ne veux pas devenir un poids pour toi.

— Ne dis pas de bêtises, papa.

— Tu as ta famille à gérer. Le petit Tom a besoin de toi. »

Elle baisse les yeux. Elle n’ose pas lui répéter ce que Léon lui a

chuchoté, dans la chambre, la veille au soir. Un mot terrible. Un mot

qu’elle n’arrive pas à prononcer.

« Il va falloir que tu le protèges, Joanne… Je ne serai pas là

éternellement. »

Elle garde les yeux baissés. Elle sait qu’il a raison.

« Tu ne dois plus les laisser faire. Tu ne dois plus les laisser maltraiter

Tom. »

Elle déglutit avec difficulté :

« Je sais.

— Léon ne le fera pas.

— Je sais. »

Le silence retombe. Joanne n’ose toujours pas relever les yeux vers le

visage de son père.

« À quoi tu penses ? » demande-t-il.

Elle hésite encore un instant, un très court instant.

« Est-ce que tu crois qu’il a… qu’il est… »

Elle le regarde droit dans les yeux :

« Léon a parlé d’autisme. »

Le mot est sorti, il lui fait l’effet d’une lame de couteau dans la gorge.

« Est-ce que tu crois que… tu penses qu’il l’est… ? »

Joseph reste impassible, droit contre ses oreillers.

« Je crois que Tom vit dans un monde qui lui est propre. Un monde

parallèle au nôtre. Il a des difficultés à entrer dans notre réalité. »

Joanne déglutit et l’écoute attentivement, retenant sa respiration.

« Les adultes autour de lui attendent désespérément qu’il entre dans

notre monde. Mais ça n’est pas possible pour lui. Il essaie de le faire

comprendre à sa manière. En frappant, en s’enfuyant. »

Il la regarde avec plus d’intensité, ses yeux brillent d’une lueur

paisible.

« Tu sais pourquoi il te laisse l’approcher, Joanne ? Pourquoi moi, il ne

me frappe jamais ? »

Elle hausse les épaules. Elle pressent la réponse mais elle n’en est pas

vraiment sûre.

« Nous n’essayons pas de le traîner de force dans notre réalité. Nous

faisons l’effort d’entrer dans la sienne, autant que cela nous est permis.

Nous ne sommes pas parfaits mais nous essayons. Je crois que Tom l’a

senti. »

Joanne acquiesce, une boule dans la gorge.

« Il va te falloir du courage Joanne, pour leur tenir tête. Je suis désolé.

— Pourquoi papa ? Pourquoi tu es désolé ?

— Parce que je ne pourrai pas rester pour t’épauler. Je suis épuisé. Je

le sens.

— Mais je ne t’en veux pas, papa. Je… »

Elle chasse les larmes qui obstruent sa gorge.

« Je suis assez forte pour faire face. Je protégerai Tom. »

Joseph lui sourit avec une infinie tendresse.

« Je sais, Joanne. Tom n’aurait pu rêver une meilleure mère que toi. »

Il s’ensuit un silence plus léger que les précédents.

« Je suis désolé pour autre chose, ajoute Joseph.

— Pour quoi ?

— À propos de Léon…

— Léon ?

— Il n’est pas un compagnon de voyage idéal. J’aurais dû m’en

apercevoir plus tôt. Mais qu’importe… Tu l’aimes. N’est-ce pas ? »

Joanne fronce les sourcils.

« Un compagnon de voyage ? »

Joseph sourit faiblement et acquiesce.

« Pour ce grand voyage qu’est la vie. »

Elle reste muette. Le silence se prolonge. Ils restent immobiles, Joanne

au bout du lit, aux pieds de son père, Joseph adossé contre ses oreillers.

« Si je peux faire quoi que ce soit, de là-haut… »

Son sourire s’élargit, se fait plus malicieux.

« … s’il existe un là-haut, bien sûr… »

Mais Joanne ne peut pas lui rendre son sourire. Elle sent les larmes,

prêtes à déferler.

« Si je peux faire quelque chose, alors, je te le promets Joanne… Je

m’arrangerai pour t’envoyer un signe. Le jour où ta vie deviendra trop

lourde à porter, je tâcherai de t’envoyer un autre compagnon de voyage.

— Papa ! »

Elle n’aime pas qu’il parle ainsi de Léon. Elle sait qu’il n’est pas

parfait mais il est le père de son enfant.

« Un compagnon de voyage qui saura te protéger et te rendre

heureuse. »

La discussion s’était arrêtée là, ce jour-là, dans la semi-obscurité de la

chambre de Joseph, car Joanne s’était mise à pleurer. Les larmes

tombaient en petites gouttes sur ses mains glaciales.

 

Dans la petite cuisine de l’annexe, au milieu de la montagne enneigée,

Émile n’ose pas parler. Il fronce les sourcils, tend une main vers celles de

Joanne et les effleure doucement. La neige a cessé de tomber au dehors.

Le jour se couche lentement, dans des lueurs orangées.

« C’est pour ça ? »

Elle a le regard perdu, au fond de sa tasse de thé noir. Elle frémit. À

peine.

« C’est pour ça que tu as répondu à cette annonce ? »

Elle répond dans un souffle :

« Compagnon de voyage pour ultime escapade… »

Elle relève la tête.

« C’est de moi que tu parlais, non ? »

Il sourit comme il ne lui a jamais souri jusqu’à présent. Avec un

mélange de tendresse infinie et de tristesse.

« Oui. C’est de toi que je parlais. »

 

Papa,

 

Une nouvelle lettre dans mon carnet. Pour toi. La prochaine sera pour Tom. Il faut que je

lui raconte la neige qui tombe, le ciel gris nacré, les flammes si belles dans la cheminée.

Papa, j’ai enfin parlé à Émile de ce que tu as fait. Je crois qu’il ignorait que c’était toi qui

l’envoyais auprès de moi. Peut-être ne me croit-il pas tout à fait ? Peu importe, moi je sais qu’il s’agit de ton œuvre. Certains signes ne trompent pas. Par exemple, il a su comprendre Tom dès le début. C’est lui qui m’a soufflé, pour l’immensité, pour les peintures. C’est lui qui m’a proposé de veiller sur lui, quand il sera là-haut.

Il est comme Tom, tu sais. Il a une drôle de maladie qui le fait partir dans une autre réalité,

de temps en temps. Dans un autre espace-temps. Dans le sien, il y a des personnages de son passé.

Six mois en arrière, il m’a emmenée sans poser aucune question. Il m’a juste emmenée et

alors, il m’a montré des choses que je n’avais jamais vues. Des montagnes tellement hautes

qu’elles semblaient crever le ciel et créer un pont entre l’au-delà et l’ici-bas. Des plaines tellement vertes, tellement vallonnées et tellement lisses qu’on voudrait s’y allonger et y rester pour l’éternité. Des lacs à l’eau si pure qu’elle vous nettoie l’âme. Des couchers de soleil sur des neiges éternelles qui font briller les yeux plus fort que n’importe quelle larme. Il m’a montré tout ça, comme un dernier cadeau qu’il souhaitait offrir au monde avant de le quitter.

Je crois qu’il s’entendra avec Tom là-haut, et avec toi aussi. Il est curieux. Il aime

découvrir l’univers des autres. Moi, il m’a demandé de m’emmener dans le mien. Il dit que tout y est beau et poétique. Je crois qu’il se plaira, avec vous. Je l’ai initié à la méditation et il connaît les différentes variétés de courges, maintenant. Il commence à noter des citations partout et l’autre jour, je l’ai entendu fredonner « My baby just cares for me » (tu as toujours eu un faible pour Nina Simone). Je suis sûre que vous l’aimerez.

Papa, je dois te laisser. Ce soir c’est le réveillon de Noël. Émile et moi allons cuisiner un

semblant de repas de fête. Nous serons seulement tous les deux ici, avec les animaux (Pok et Mystic auront droit à quelques boulettes de viande qu’Émile ne peut s’empêcher d’avaler encore… chacun ses petits défauts !)

Je t’embrasse. Embrasse Tom pour moi. Dis-lui que je pense à lui chaque seconde ici. Avec tout mon amour,

Joanne

 

Ils ont refait l’amour cet après-midi, en ce jour du réveillon de Noël.

Alors que Joanne peignait Émile sur sa toile, alors qu’elle l’observait

noter sur son carnet, allongé sur le lit, alors qu’elle le scrutait avec

attention, afin de reproduire le plus fidèlement possible chacun de ses

traits, chacune de ses expressions, elle a fini par lâcher sa toile. Elle l’a

posée sur le rebord de la fenêtre et elle l’a rejoint sur le lit. Elle a posé ses

deux mains glaciales sur ses joues, avec douceur, et il a lâché son carnet

noir. C’est lui qui l’a embrassée. Avec une douceur infinie. On ne l’avait

jamais embrassée comme ça. Ensuite il l’a déshabillée et il s’est allongé

sur elle. Ils ont fait l’amour, en plein après-midi, alors que la neige

tombait en lourds flocons dehors, alors que le feu mourait dans la

cheminée. Après ça, ils sont restés allongés des heures, dans la moiteur

des draps, sans rien dire.

 

Dans la petite cuisine embuée de l’annexe, les bougies tremblotent

faiblement. Les restes du repas de fête trônent sur la table branlante.

Joanne n’a pas terminé son risotto de champignons. Émile a laissé ses boulettes et Pok est en train de les avaler goulûment, debout au milieu de

l’assiette. La bouteille de vin rouge est à demi vide. Émile termine son

verre d’une traite. Joanne ouvre avec lenteur une papillote qu’elle

enfourne dans sa bouche avec un soupir d’aise. Cela fait longtemps qu’ils

n’ont pas cuisiné avec autant d’application. Ils sont repus. Ils se sont

offert un vrai repas de fête. Émile se renverse dans son fauteuil avec un

léger grognement. Il regarde Joanne sortir le puzzle cinq cents pièces du

petit tiroir en bois de la table. Ils l’ont déjà fait et refait une dizaine de

fois mais ils prennent toujours autant de plaisir à le reconstituer, à

s’enfermer dans un silence doux, à laisser leur esprit s’évader. Il la laisse

démarrer. Elle trie les pièces. Elle commence par former le coin droit

supérieur du tableau. Un colibri dans un arbre de la forêt. Il se racle la

gorge. Elle se tourne vers lui, le regard interrogateur.

« Il s’est passé quoi, après ? »

Elle ne comprend pas sa question. Elle le lui montre en fronçant son

nez.

« Ton père est mort peu de temps après ? »

Il fait référence à leur dernier voyage dans les méandres du passé de

Joanne. Il aimerait qu’ils y retournent, tous les deux. Joanne recommence

à chercher parmi les minuscules pièces du puzzle. Il lui faut quelques

secondes pour répondre.

« Il est décédé une semaine après. Dans son sommeil, tout

doucement. »

 

Le décor se remet en place autour d’eux, faisant disparaître

progressivement la petite cuisine de l’annexe, la fenêtre crasseuse, la

neige dehors… Ils se retrouvent dans la maisonnette de pierres, sous le

soleil d’été de Saint-Suliac.

« Joseph est parti. »

C’est Léon qui prononce ces mots, abasourdi. Joanne sait déjà. Elle est

allée dans sa chambre directement en se levant, et elle l’a trouvé rigide

mais paisiblement endormi. Un sourire diffus flottait encore sur son visage de cire. Elle a expliqué au petit Tom, qui attendait près d’elle,

tirant sur la couverture du lit.

« Joseph a entamé son dernier long voyage. Il est parti dans un endroit

où toutes les âmes trouvent le repos. »

Elle a embrassé ses cheveux blonds qui sentent le miel et la terre.

Ils pleurent dans le potager, aucun ne parvenant à se décider à appeler

le vieux médecin. Ils pleurent assis au milieu des plants de tomates que

Joseph a arrosés avec tant d’amour pour nourrir sa famille. Joanne a le

visage dissimulé derrière son grand chapeau noir. Tom fixe le ciel. Léon a

la tête entre les mains. Il est le premier des trois à se lever.

« Je vais appeler Docteur Aumond. »

Le soir, Joanne sort son plus beau feutre, celui avec la mine la plus

épaisse et elle écrit sur les murs du salon, avec de jolies lettres

appliquées : Je voulais parler de la mort, mais la vie a fait irruption,

comme d’habitude.

Elle la contemple avec satisfaction, un léger sourire au coin des lèvres.

Elle ne voulait pas d’une phrase triste. Elle voulait d’une phrase que Tom

puisse lire, plus tard, en comprenant que la mort n’est pas un drame,

qu’elle fait partie de la vie, qu’on doit l’accepter. Elle voulait recopier

quelques mots qui fassent sourire, qui fassent songer que la vie est

toujours là, partout, comme ce soir, dans ce salon : dans la course

soudaine et effrénée de Tom à travers la pièce, dans ses mains qui battent

l’air avec frénésie, dans ses pupilles qui s’émerveillent.

 

Ils parcourent les derniers mètres pour atteindre le haut de la petite

falaise, à bout de souffle. Le soleil est lourd. Ils sont trempés de sueur.

Joanne porte Tom sur son dos – Léon ne peut toujours pas le toucher sans

s’attirer les foudres du petit garçon – et Léon porte l’urne argentée. Ils

s’arrêtent tous les trois aux pieds de l’oratoire. La Vierge Marie est là,

tranquille et inébranlable, sous le soleil de plomb, d’une blancheur

éclatante. Les herbes grimpantes, grillées par la chaleur, s’enroulent autour des vieilles pierres du socle. En contrebas, le bleu éclatant de la

mer et la beauté de l’anse de Saint-Suliac.

Léon recule. Il laisse Joanne se saisir de l’urne argentée. Il la regarde

s’approcher du bord de la falaise avec des pas lents. C’étaient les

instructions de Joseph. S’envoler au-dessus de la mer. Léon reste en

retrait, avec Tom qui fixe le ciel, immobile. Joanne reste quelques

secondes figée au-dessus du vide, comme si elle adressait quelques

paroles à son père. Puis elle dévisse l’urne et elle jette les cendres, dans

un mouvement ample. Le nuage gris s’envole, comme une nuée de

papillons, dans le ciel éclatant de Saint-Suliac.

Tom applaudit. C’est la première fois qu’il applaudit et Léon, en se

retournant vers lui, découvre qu’il ne regarde plus le ciel. Tom vient de

découvrir la deuxième merveille de son univers : la mer. Et ses yeux

expriment un ravissement sans nom, une extase au-delà de toute limite.

 

Joanne a retrouvé le dessin qu’elle cherchait. Elle l’avait vu dans un

conte d’enfants, quand elle n’avait que huit ans. Joseph le lui avait lu.

C’est un arbre noir, au tronc solide, aux branches qui s’élancent vers le

ciel comme des jolies virgules. Les racines creusent de profonds sillons

dans la terre. Le conte dit que cet arbre s’appelle l’arbre de vie. Il unit les

deux mondes : celui du ciel et de la terre, grâce à ses branches, qui

montent en extension vers le ciel, et à ses racines qui s’enfoncent

profondément dans la terre. Le conte précise que l’arbre perd ses feuilles

en hiver mais les retrouve au printemps, représentant « l’expansion de la

vie et sa constante victoire sur la mort ». Joanne n’avait pas tout compris

à l’époque et Joseph avait précisé :

« Il représente le cycle de la vie et de la mort. »

Elle avait froncé le nez.

« C’est un symbole d’immortalité, Joanne. Ce dessin représente le fait

que la vie l’emporte toujours sur la mort. »

Elle fourre le livre dans son sac en toile beige. Léon et Tom l’attendent

dehors, dans le potager. Ils vont se rendre en ville, tous les trois. Elle veut ancrer ce symbole d’immortalité dans sa chair. Elle l’a décidé cette nuit.

C’est le symbole de Joseph. C’est le symbole de celui qui l’a aidée à se

construire, à s’élever. Elle le gravera dans son dos, le long de sa colonne

vertébrale. Elle n’a pas trouvé de meilleur symbolique.

 

Le silence retombe dans la petite cuisine à l’atmosphère confinée. Pok

s’est allongé de tout son long sur la table, entre deux assiettes. Joanne a

terminé le coin supérieur droit du puzzle et Émile est toujours affalé

contre le dossier de sa chaise, le regard fixé sur elle. Il devine l’arbre de

vie, à travers son pull noir trop grand. Tout à l’heure encore, quand ils

faisaient l’amour dans la chambre, il a passé ses doigts au-dessus, en se

demandant ce qu’il représentait. Maintenant il sait.

Il se redresse péniblement et se rapproche de la table. Il saisit quelques

pièces de puzzle et il commence à les trier. Il commencera par le coin

inférieur gauche. Ils font toujours comme cela.

Pendant quelques minutes, aucun des deux ne bronche, puis Émile

demande :

« Et ensuite ? »

Joanne s’interrompt pour piocher dans le paquet de papillotes. Le

papier doré crisse entre ses doigts et elle enfourne le chocolat, avec des

gestes tranquilles, dans sa bouche.

« Ensuite Tom est devenu un vrai petit garçon. »

 

Alors elle parle de l’automne qui tombe sur Saint-Suliac, des arbres

qui perdent leurs feuilles dans la cour de l’école, du tapis roux qui

envahit les pavés. Elle raconte le silence des André, après cette scène

dans le potager et la mort de Joseph. Ils ne donnent plus signe de vie

pendant près de six mois. Se sentent-ils coupables d’avoir causé ce

malaise ? Joanne ne le saura jamais. Léon n’a plus de contact avec eux

pendant cette période. C’est une parenthèse heureuse.

Joanne abandonne son poste de gardienne pour s’occuper à temps

plein de Tom. Joseph n’est plus, et elle refuse de le confier à une autre femme pendant qu’elle part travailler. C’est une période heureuse. Elle

initie Tom à la peinture sur toile, avec les mains. Ils passent des heures,

les paumes dans la peinture fraîche, à remplir des surfaces vierges.

Joanne dépose ses empreintes avec soin mais Tom crée des tourbillons,

de larges traînées. Il n’utilise que la peinture bleue.

Pendant la sieste de Tom, Joanne s’allonge à côté de lui et elle observe

son visage paisible gagné par le sommeil. Ses sourcils délicats. Sa

bouche en forme de cœur. Ses lèvres douces et rebondies. Ses joues

légèrement roses. Elle enfouit son nez dans ses cheveux qui sentent le

miel et un fin parfum de terre. Elle s’endort avec lui, parfois.

Elle lui cuisine des sablés, des compotes à la cannelle et des tartes aux

poires. Ils prennent le goûter dans la véranda, qui est la fois la chambre

de Tom et leur jardin d’hiver. Des fauteuils à bascule y ont été installés.

Ils goûtent en regardant la nature et le potager, qui se couvrent d’orange,

de rouge, de jaune. Joanne boit une infusion. Tom un chocolat chaud.

Joanne lit des histoires et chante des comptines. Tom est attentif. Il est

toujours muet mais ça ne les dérange pas, ni l’un ni l’autre.

Le soir, Léon s’extasie devant leurs œuvres sur toile. Ils dînent dans le

salon, où un feu de cheminée ronronne en permanence. C’est vide sans

Joseph mais ils prennent leurs marques, tous les trois.

Le nouveau gardien d’école n’a pas eu envie de vivre dans la cour. Il a

une grande maison, en bordure de Saint-Suliac, où il vit avec ses quatre

enfants et sa femme. Alors la directrice a autorisé Joanne et Léon à

conserver la maisonnette de pierres en échange d’un tout petit loyer.

C’est une période heureuse malgré la disparition de Joseph. Tom

grandit et s’épanouit. Léon masque du mieux qu’il peut sa tristesse de ne

pouvoir communiquer avec Tom et de ne pouvoir le serrer dans ses bras.

Il semble s’y faire. En tout cas, il prend sur lui. Joanne est heureuse.

Tom grandit et devient un petit garçon casse-cou. C’est une chance que

Joanne soit à la maison pour veiller sur lui en permanence. Tom semble

n’avoir aucune conscience du danger. Il court beaucoup, de façon

désordonnée et finit souvent sa course sur le sol, la tête la première. Joanne devient experte des points de suture et des fils à couper, des

genoux écorchés et des jolies bosses bombées sur le front. Tom saute du

canapé à la table, de la table aux chaises, puis des chaises au canapé, de

nouveau, malgré les avertissements de Joanne. Un jour, il s’ouvre le

menton, manquant de peu la table. Il semble n’évaluer ni les distances, ni

les hauteurs. Il n’a peur de rien. Pas même du feu dans la cheminée. Un

soir, Joanne le trouve les mains plaquées contre la vitre, devant l’âtre. Les

cloques éclatent, la chair est à vif mais Tom ne hurle pas. Une larme

solitaire s’échappe de son œil.

« Je n’ai tourné la tête qu’une seconde », confesse Joanne au Docteur

Aumond, rouge de honte.

 

Les André refont leur apparition au mois de février, alors qu’un vent

glacial balaie Saint-Suliac. Ils se présentent à la porte d’entrée de la

maisonnette en pierre, emmitouflés dans des écharpes épaisses, bonnets

fourrés sur la tête, un bouquet de fleurs dans une main et une brioche

dans l’autre. C’est Monsieur André qui parle :

« On a pensé qu’un petit goûter vous ferait plaisir. »

Joanne ne dit rien. Léon paraît heureux. Les André ont l’air

sincèrement ravis de revoir leur petit-fils. Ils n’insistent pas quand Tom

refuse de les embrasser, ils ne font aucun commentaire quand il court se

réfugier derrière la cuisinière en frappant du pied. Ils ne tiquent pas

lorsqu’ils constatent qu’il est toujours muet et qu’il préfère se percher sur

le rebord de la fenêtre et observer le ciel plutôt que de s’intéresser aux

adultes dans la pièce.

 

Pendant quelques mois, le petit Tom connaît un répit heureux. Plus de

remarques. Plus de commentaires. Plus de jugement. Les André se

contentent de le regarder marcher, courir, rester figé le regard au ciel.

Puis le naturel revient. La principale cible de critique de Madame André

devient la chevelure de Tom.

« Il faudra te faire couper les cheveux, mon garçon. Tu ressembles à

une petite fille. »

Joanne prend sur elle pour rester impassible chaque fois que cette

remarque revient. Tom a de jolies boucles dorées qui lui tombent sur les

épaules. Elle se refuse à l’emmener chez le coiffeur. Tom paniquerait.

Personne d’autre qu’elle ne peut le toucher. Et puis, elle l’aime bien, elle,

avec ses cheveux longs. Il ne ressemble pas à une fille. Il a l’air d’un petit

garçon espiègle et plein de charme.

Elle a bien essayé de l’approcher un jour, avec des ciseaux, mais Tom

a été clair : il a renversé sa chaise et s’est enfui dans sa chambre. Il ne

veut pas qu’on touche à ses beaux cheveux.

« Vous savez, dans certaines cultures… en Mongolie, par exemple, on

attend plusieurs années avant de couper les cheveux des enfants »,

indique-t-elle un jour à une Madame André insistante.

Ce qui lui vaut un gloussement moqueur.

« Si notre petit-fils était né en Mongolie, cela se saurait ! »

C’est ce jour-là que Joanne surprend une conversation entre les André

et Léon, sur le seuil de la porte. Ils chuchotent avec anxiété et Joanne

tend l’oreille, depuis la cuisine.

« … refuse toujours de le faire consulter… ? » demande la voix de

Madame André.

Elle n’entend pas ce que Léon répond. La voix grave de Monsieur

André poursuit :

« … autisme avéré… muet comme une carpe alors que son ouïe est

bonne… très agité… lu dans un magazine de santé l’autre jour. »

Le silence retombe. Léon bredouille quelque chose comme :

« Et même si on nous confirme qu’il est autiste… cela nous mènera à

quoi ? »

La voix pleine de mépris de Madame André éclate avec une joie

malsaine :

« À rien, tu as raison. C’était avant qu’il fallait y penser…

— Pardon ?

— Tu t’attendais à quoi en donnant comme mère à ton enfant la fille

d’un simplet et d’une putain ? »

La douleur est fulgurante, clouant Joanne au sol, devant l’évier de la

cuisine. Mais la douleur la plus tranchante vient après… dans le silence

accablant de Léon… dans ce long silence qui envahit toute la

maisonnette, comme une onde glaciale.

 

Émile réalise qu’il est ému, beaucoup plus qu’il ne devrait l’être. Il

garde la tête penchée sur le puzzle pour dissimuler ses yeux

étonnamment humides à Joanne. Elle a abandonné le coin supérieur droit

du puzzle. Elle est assise bien droite sur sa chaise, les mains à plat sur la

table, le regard fixé loin devant elle. C’est comme si elle n’était pas

vraiment revenue ici. Il hésite quelques secondes. Il a peur de l’éveiller

brutalement s’il pose une main sur la sienne. Pourtant il le fait et elle ne

sursaute pas. Elle recommence à parler lentement. Elle avait besoin de

cela pour pouvoir poursuivre son récit.

 

À partir de cet épisode, les choses changent pour Joanne. Elle

commence à haïr Léon. Ça n’est pas seulement le lac, la noyade de Tom.

C’est sa lâcheté. Ses années de lâcheté écœurante.

Le printemps arrive doucement à Saint-Suliac et les choses se

transforment. La maisonnette de pierres est comme scindée en deux par

un voile invisible. Il y a Joanne et Tom d’un côté, Léon de l’autre.

Quelque chose s’est brisé. Joanne ne voit plus Léon, elle ne l’entend plus,

ou seulement à travers le voile, comme s’ils appartenaient désormais à

deux univers bien distincts qui cohabitaient pourtant. Elle dort toujours

auprès de lui. Elle s’efforce de participer aux conversations, poliment.

Elle se plie à son devoir conjugal de temps à autre, avec de plus en plus

de difficultés. Elle ne montre rien. Pourtant, dans son univers, désormais,

il n’y a plus que Tom. Plus rien d’autre que Tom. Elle vit pour lui. Elle

veille la nuit, pour lui. Elle prépare des pique-niques pour l’emmener la

journée à la plage. Ils observent la mer, tous les deux. Elle se nourrit du bonheur dans les yeux de son fils. Elle peut passer des heures à regarder

le soleil déposer des filaments dorés dans ses jolis cheveux blonds.

Durant l’été, ils se baignent. Elle lui accroche une grosse bouée autour

du ventre et elle ne le lâche pas d’une semelle. Sur la plage, pendant

qu’ils sèchent, ils inventent un langage qu’ils sont les seuls à

comprendre. Un langage des yeux et des mains. Ils se comprennent, tous

les deux. Joanne a appris à lire dans ses prunelles noisette, à interpréter

les mouvements frénétiques de ses mains.

Ils se promènent sur les falaises mais ils finissent tôt ou tard par

s’arrêter, le regard rivé au ciel. Ils dorment à la belle étoile, enroulés dans

des duvets pour profiter de la voûte céleste.

En septembre, la directrice de l’école, qui a eu vent des difficultés de

Tom, propose à Joanne de le mêler aux autres enfants de son âge.

« Pendant les récréations. »

Joanne accepte mais elle reste non loin, pour garder un œil sur lui.

Tom reste muet et solitaire. Les autres enfants, tous ceux qui essaient de

l’approcher, repartent dépités. Il y a pourtant un groupe que Tom daigne

approcher : ceux qui réalisent de la peinture sous le préau. C’est ainsi que

naît la légende de Tom Blue. La légende du petit garçon muet qui

observait le ciel et la mer, et qui peignait l’immensité.

 

Elle s’interrompt à peine une seconde dans son récit. Juste le temps

d’esquisser un sourire ému. Ensuite elle repart à Saint-Suliac.

C’est une froide journée d’hiver et Joanne a attrapé la grippe. Elle est

alitée depuis trois jours, avec une fièvre démente. Léon s’occupe de Tom,

non sans difficultés. Ils n’ont pas encore réussi à se comprendre tous les

deux. Léon ne comprend pas le langage des mains et des yeux. Il

s’obstine à vouloir toucher Tom. Il fait tout de travers. Mais Joanne n’a

pas le choix. Elle est à bout de forces, au fond de son lit.

Elle est réveillée d’un sommeil lourd et enfiévré par du bruit et de

l’agitation dans la cuisine. Elle met un certain temps à comprendre qu’il ne s’agit pas d’une hallucination. Elle se redresse péniblement en

essayant de reconnaître les voix, quand un cri retentit :

« Mais tiens-lui la tête, chéri ! »

Joanne se lève d’un bond. C’est la voix de Madame André. Qu’est-ce

qu’ils font à mon petit Tom ? Elle pressent le pire. Elle a raison. Dans le

salon, dans son propre salon, trois adultes entourent Tom. Monsieur

André qui le maintient en place, lui enserrant les épaules, Léon qui tient

sa tête immobile car elle ballotte dans tous les sens, essayant de

s’échapper, et Madame André, une paire de ciseaux dans la main.

Joanne se cramponne au mur pour ne pas s’évanouir. La fièvre et la

fatigue sont trop fortes.

« Qu’est-ce que vous faites ? »

Elle aurait aimé gronder d’une voix forte mais la sienne est faible,

épuisée. Monsieur et Madame André se tournent vers elle mais c’est

Léon qui répond, incertain :

« On… On voulait lui couper les cheveux. »

Il sent qu’il fait une bêtise. Mais sans doute n’a-t-il pas pu contrer ses

parents. Joanne, elle, n’a d’yeux que pour son petit Tom, les yeux

écarquillés de terreur. Elle traverse la pièce à grandes enjambées. Elle ne

se contrôle plus.

« Lâchez-le ! »

Les ciseaux de Madame André se referment avec un bruit sec. Clic. Si

Tom avait pu, il aurait hurlé pour se défendre. Mais ses cris sont muets.

Personne ne les entend. Personne sauf Joanne, et ils lui paraissent

assourdissants, effroyables.

« Lâchez-le ! » répète-t-elle.

Clic. Une deuxième mèche. Joanne est devant eux. Elle tend sa main

vers Tom, répète plus durement :

« Arrêtez ! »

La voix de Madame André réplique, sifflante :

« Il ressemble à un sauvage ! Une coupe ne lui fera pas de mal ! »

Elle lève ses ciseaux, s’apprête à couper une autre mèche. Des larmes

ont coulé sur les joues de Tom. Ses mains accrochent son pantalon,

déchirent le tissu tellement il a peur, tellement il est impuissant. Joanne

essaie de repousser Monsieur André, Madame André et Léon.

« Arrêtez maintenant ! »

Elle aussi a des larmes sur les joues. Mais Monsieur André la repousse

doucement.

« Soyez raisonnable, Joanne. Retournez vous coucher. Vous êtes

blanche. Laissez-nous nous occuper de Tom. Ce n’est qu’une petite

coupe de cheveux. »

Si Joseph avait été là, ils n’auraient jamais osé. Si Joseph avait été là, il

les aurait chassés à coups de balai. Il aurait grondé de sa grosse voix.

Mais Joanne est seule. Elle tient à peine debout. Clic. Une nouvelle

mèche.

Un cri suraigu retentit, figeant soudainement le temps dans la pièce. Le

premier cri de Tom. Un cri de terreur. Les trois tortionnaires

s’interrompent, interdits. Joanne sent une rage l’envahir, une rage comme

elle n’en a jamais ressentie. Ils l’ont poussé à bout. Elle le sait. Seule une

détresse toute-puissante aurait pu arracher un son à Tom. Elle entend à

peine le hoquet stupéfait de Madame André (« Oh, il parle ! »). Elle se

rue sur elle. Elle lui arrache les ciseaux des mains, puis elle hurle à pleins

poumons :

« SORTEZ ! »

Elle tient les ciseaux à bout de bras, menaçante. Elle tremble. Elle est

livide. Elle pourrait les tuer. Elle pourrait les planter. Tous. Un par un.

« Joanne ! » crie Monsieur André.

Tom court se réfugier derrière elle. Aucun des André n’ose bouger. Ils

la regardent tous, inquiets et effrayés.

« Sortez tout de suite de ma maison ! Je ne veux plus vous voir

l’approcher ! Plus jamais ! »

Léon tente d’ouvrir la bouche mais Joanne avance ses ciseaux avec un

air menaçant.

« Toi aussi. Sors. Je ne veux plus te voir dans ma maison. »

Monsieur André intervient, avec une voix calme qui se veut

rassurante :

« Joanne, vous avez de la fièvre. Vous ne savez plus ce que vous

faites. »

Sa voix claque comme un fouet :

« Partez ! »

Nouvelle tentative, de Léon cette fois :

« Jo, ça n’était qu’une coupe de cheveux… »

Elle répète, plus calmement :

« Partez ! »

Pendant quelques secondes, plus personne ne bouge, plus personne ne

parle. Le temps s’étire douloureusement. Puis Léon se racle la gorge et

murmure, la voix tremblante :

« On devrait… On devrait écouter Joanne. »

Elle ne les regarde pas quitter la maison. Elle s’agenouille auprès de

Tom qu’elle serre dans ses bras, à l’en étouffer.

« Excuse-moi, mon petit Tom. Excuse-moi. Tu n’aurais pas dû naître

dans un monde aussi cruel. »

 

Léon ne regagne le domicile conjugal qu’en mai, le visage creusé, les

tempes dégarnies. Il a fait une dépression nerveuse. Il est retourné vivre

chez ses parents en attendant que Joanne puisse lui pardonner.

En regagnant la maisonnette de pierres, il découvre que Joanne et Tom

ne vivent pas seuls, ici. Un chaton blanc dort ici, chaque nuit, dans le lit

de Tom, et passe ses journées dans les jambes de Joanne.

« Vous avez cherché à me remplacer ? » demande-t-il à Joanne en

essayant de plaisanter.

Elle ne répond pas. Elle a accepté qu’il revienne mais elle n’a jamais

dit qu’elle lui pardonnait. Il aurait fallu du temps pour cela. Or, ils ne

l’ont pas eu. Deux mois plus tard, elle confiait le petit Tom à Léon, le temps qu’elle ferme les grilles de l’école. Elle les regardait partir à vélo,

avec le panier rempli de sandwiches. Elle leur disait :

« J’arrive tout de suite ! Commencez à installer la couverture ! »

Léon lui adressait un signe de la main. Tom se mettait à pédaler à toute

vitesse. C’était la dernière fois qu’elle voyait son fils vivant.

 

Le silence revient dans la petite cuisine. Ils pleurent tous les deux en

silence. Les larmes s’écrasent sur les petites pièces du puzzle. Joanne

pleure et Émile pleure aussi car il perçoit toute sa douleur. Son infinie

souffrance. Elle vient de la déposer en lui pour qu’ils la partagent, pour

qu’elle ne soit plus seule à souffrir. Et il accepte ce cadeau. Il l’accepte

sans retenue. Alors il pleure avec elle jusqu’à l’aube, dans la petite

cuisine de l’annexe, où s’éteignent une à une chacune des petites bougies

tremblotantes, comme autant d’étoiles dans le ciel.

 

« Souffrir, c’est donner à quelque chose une attention suprême… »

Paul Valéry, Monsieur Teste

OceanofPDF.com