A la vie
L’entrée en théorie
ces tensions, l’urgence de rendre le monde habitable pour une société
fraternelle, sentiment qui générait de l’angoisse, j’avais peu de pouvoir ;
seulement celui d’en apaiser les effets. J’avais l’intuition de la blessure – me
hantait cet unique vers d’Aragon : « Je te porte dans moi comme un oiseau
blessé. » Créer les conditions favorables au travail était relativement plus
simple : des repas partagés plus souvent à la maison dans le calme et non plus
dans les cohues sympathiques mais en dehors du « nous ». Le « nous » : Benny,
moi, et le monde à venir. Le sentiment d’urgence, le souci de la perfection chez
Benny gouvernaient chaque instant, y compris le quotidien. Je ne les partageais
pas en tout et toujours. Enseigner dans un modeste collège de banlieue perdue
m’était égal : j’aimais bien mes petits sixièmes et passais du bon temps avec
eux. J’aimais faire les courses en flânant dans les marchés populaires plutôt que
subir le marathon des grandes surfaces. Bref, le temps révolutionnaire avait
quelquefois des éclipses. J’étais encore très petite-bourgeoise.
Quand je ne comprenais pas un comportement ou que j’étais blessée par
une explosion verbale, que pouvais-je faire ? Sur le terrain de l’argumentation,
je savais que je n’aurais pas le dessus. J’opposais donc un silence total, jusqu’à
ce que Benny se trouve aussi désemparé que je l’avais été devant sa fureur.
Devenus égaux, nous pouvions discuter.
Avec le temps et les épreuves traversées ensemble, j’ai appris contre qui, en
vérité, étaient dirigées ces manifestations colériques.
Elles se sont espacées jusqu’à disparaître.
L’entrée en théorie
Et là, à l’ENS, sur quoi je tombe ? Je tombe, car il s’agit bien d’une chute, dans la
théorie6.
Benny était attendu. Dans une cellule, celle des étudiants communistes de
l’ENS, réunis autour de Louis Althusser.
Althusser était entré à l’ENS comme directeur d’études en 1961-1962. Il
avait pour compagne une ancienne déléguée du Komintern, juive
accessoirement. Du Komintern partaient les directives aux partis communistes
du monde entier ; le PCF y obéissait aveuglément.
Althusser animait un séminaire hebdomadaire, destiné principalement aux
agrégatifs de philosophie, mais où étaient admis aussi des non-agrégatifs et des
non-philosophes : matheux, historiens ou scientifiques. Il appartenait au PCF,
qui, pensait-il, pouvait et devait être modifié de l’intérieur, en renouvelant la
lecture des textes fondateurs, ceux de Marx et de Lénine. Il considérait que
tout le mal venait de l’ignorance, de la méconnaissance des textes. Cette tâche
de rénovation revenait naturellement aux intellectuels du PCF.
Il fallait donc initier une lecture scientifique des textes que seul un travail
d’élaboration théorique rendrait possible. Dans ce but, il avait acclimaté des
notions venues du structuralisme, à l’œuvre en linguistique et en psychanalyse.
Autour d’Althusser, il y avait des normaliens philosophes en fin de parcours :
Rancière, Balibar, Macherey, Establet. S’y ajouteront un peu plus tard Robert
Linhart, Jacques-Alain Miller, et Jean-Claude Milner qui était en dernière
année d’école. Quoique non philosophe, il était admis à apporter ses lumières
comme linguiste et lacanien, la lecture renouvelée des textes marxistes-
léninistes requérant des notions tirées de ces deux disciplines.
En accord avec la direction de l’École, Althusser avait fort courtoisement
proposé une salle à Jacques Lacan, chassé de Sainte-Anne, pour y tenir son
séminaire hebdomadaire. S’y pressait un public nombreux et plutôt huppé.
Lacan, un des rares théoriciens de la psychanalyse avec lequel Benny estimait
intéressant de débattre, était aussi un homme de courage. Sous l’Occupation,
sa compagne, l’actrice Sylvia Bataille, ayant été fichée comme juive, il se rend
au commissariat pour exiger qu’on lui remette son dossier. Devant le refus du fonctionnaire, Lacan le lui arrache des mains et le déchire. Il n’a pas été
inquiété.
Lacan et Althusser représentaient les deux pôles de la vie intellectuelle de
l’École. La masse se partageait entre les besogneux et les ambitieux, les
carriéristes, objets de notre mépris. Quelques hurluberlus, dont un, chez qui la
méthode universitaire avait tourné à la manie, mettait les filles en fiches.
Jacques-Alain Miller et Jean-Claude Milner participaient aux deux cercles,
lacanien et althussérien. Bientôt, à la cellule des étudiants communistes, le
débat d’idées dégénère en affrontements.
L’objet du débat était la question suivante : la réflexion devait-elle aboutir à
plus de science ou bien diriger la pratique, la pratique par excellence étant la
pratique politique ?
Quand Benny arrive, ils sont deux contre deux, Jean-Claude Milner et
Jacques-Alain Miller d’un côté, tenants de la science pour la science, et du côté
des politiques, Robert Linhart et son bras droit Jacques Broyelle. Ce qui
frappait chez Robert Linhart, c’était le contraste entre l’arrondi des joues, la
bouche charnue, presque féminine, et le regard clair et froid derrière les petites
lunettes à monture dorée. Son modèle, Lénine, habitait son verbe souvent
caustique, lui prêtait son ironie et son génie de la tactique politicienne.
La crise éclate à propos du huitième numéro des Cahiers marxistes-léninistes,
revue publiée par le cercle de l’UEC. Ce numéro, préparé par Jean-Claude
Milner, Jacques-Alain Miller et François Regnault, portait sur la littérature :
Borges, Barthes. L’ensemble avait en exergue un court texte de François
Regnault de facture mallarméenne, comble de l’hérésie.
Quand la cellule se réunit, le débat de fond a lieu entre Jean-Claude Milner
et Benny ; par ailleurs, des manœuvres « à la soviétique » isolent les deux
rédacteurs de la revue, mis en minorité. Ce numéro des Cahiers est finalement
fabriqué, mais ne sera pas diffusé. Jean-Claude Milner et Jacques-Alain Miller
décident alors de créer leur propre revue, les Cahiers pour l’analyse.
L’autre grande affaire qui secouait le petit monde de Normale sup, c’était le
vol d’un concept. On avait volé à Jacques-Alain Miller le concept de « causalité
métonymique », ce qu’on pourrait traduire par : quand le chat n’est pas là, les
souris dansent. Je ne me rappelle plus qui était le voleur, mais le vol était avéré.
Pour nous qui rêvions d’un monde où seraient mis en commun les moyens de
production et la production, quelle rigolade !
Nous aurions été bien étonnés si l’on nous avait fait remarquer que Jacques-
Alain Miller, selon la conception de certains des commentateurs de la tradition,
était plus près des temps messianiques que nous, puisqu’une des conditions de
la guéoula (rédemption), c’est la capacité de rapporter une idée à son auteur.
Benny arrive donc en renfort des politiques, ceux pour qui la toute-
puissance de la théorie se traduit en pratique politique, même si elle nécessite
un moment propre d’élaboration.
Des commissions théoriques sont créées qui se réunissent à Ulm. S’y
retrouvent des élèves d’autres grandes écoles. Des cellules sont mises en place
dans les lycées, certaines universités.
Benny s’attelle à la tâche et s’y consacre à fond, sans distraction. Avec une
patience et une attention toutes talmudiques, il met en fiches les trente-six
tomes de Lénine, sans omettre un seul télégramme, ainsi que Le Capital.
Il ne reste rien de ces fiches, excepté celles sur trois articles de Lénine. Et le
produit de ce travail, un numéro spécial des Cahiers marxistes-léninistes intitulé
« Vive le léninisme ». Je me souviens du temps fort de son élaboration. Nous
étions partis pour nous reposer quelques jours, au printemps. Un ami,
Dominique L., en route pour l’Italie, nous avait déposés à Lausanne devant un
petit hôtel d’aspect modeste découvert par hasard au bord du lac. C’est au
moment du repas que nous nous sommes aperçu qu’il s’agissait en fait d’une
pension de famille pour retraités. Nous avons été nourris pendant trois jours de
potage clairet, de purée et de bouillies diverses. Benny passait une partie de ses
journées à élaborer le numéro, l’autre à m’en exposer le contenu. Perdu au milieu de l’immense pente verdoyante qui domine le lac, assis dans l’herbe,
genoux repliés sur la poitrine, il parle. J’écoute ou plutôt, je le regarde parler.
Le point de rayonnement, ce n’est pas le soleil, c’est son front, son regard, la
voix ardente malgré l’aridité du propos.
Du travail sur les textes de Marx, Benny a gardé des préparations d’exposés,
sur les Manuscrits de 1844, œuvre de jeunesse de Marx ; L’Idéologie allemande,
œuvre charnière, et, bien sûr, Le Capital, œuvre de la maturité.
Dans la courte étude sur les Manuscrits de 1844, les commentaires
s’emboîtent en plusieurs niveaux de critique. Marx fait une lecture critique de
Feuerbach lisant Hegel. Benny, rendant compte de cette lecture, adresse
quelques remarques à Marx qui « commet » un « malentendu » à propos de la
conscience de soi. Benny n’a pas osé, à l’époque, parler de « contresens », qu’on
aurait plutôt attendu après « commettre ».
Dans les notes sur L’Idéologie allemande, œuvre de la « coupure » selon les
termes d’Althusser, l’écrit n’est pas pris en bloc mais Benny, usant d’une
méthode qu’il affinera après la période de politique absolue, dégage le travail
opéré par la pensée neuve pour se détacher de l’ancienne dont elle s’est nourrie.
Il appelle ce moment-là « mutation ».
« À propos de L’Idéologie allemande :
Si L’Idéologie est prise dans la problématique feuerbachienne, en quoi : lien
de nouveauté ?
Décalage entre corps des concepts nouveaux de la science de l’histoire, corps
de la philosophie ancienne.
Ou discours explicite de la théorie générale de l’histoire.
Discours implicite de la philosophie (se déniant à l’existence) enfouie dans
les concepts de Feuerbach. Il faudra une mutation pour accéder au
matérialisme dialectique7. »
Ces notes esquissent une réflexion sur le passage de l’individu à l’homme,
avec cette remarque faite en passant : « Chez Marx, l’homme n’a pas de nom. »
Pour Le Capital, les fiches de Benny proposent un plan.
À partir de la définition du concept d’articulation, il déploie avec un
enchaînement logique rigoureux le champ où se livre la bataille entre la science
vraie, la théorie et l’idéologie. « Hiérarchie théorique », « ensemble théorique »,
« fonction théorique » écrasent les illusions et balaient les évidences.
La nécessité d’élaborer « une autre théorie entre la science noble et la
philosophie qu’elle requiert et qui la soutient8 », la nécessité de la mutation
pour accéder au matérialisme dialectique sont posées.
La question de la liberté à peine évoquée ne dérange pas un seul instant la
superbe ordonnance des idées.
Benny devient fort savant, si bien qu’un jour Althusser le convoque et lui
demande un exposé sur la question de la rente foncière. Benny se retrouve
alors, étrangement, en position d’enseignant de son maître.
Puisque la tâche de l’heure est à l’apprentissage théorique, en brave petit
soldat de la révolution, je me mets moi-même à l’étude du Capital. Je m’entête
jusqu’à ce que la production de la plus-value n’ait plus de mystère pour moi,
mais m’en tiens là. Je préfère étudier les courants socialistes du dix-neuvième
siècle et les textes dits historiques de Marx, sur le coup d’État de Louis
Napoléon Bonaparte et la Commune de Paris. Sur ce sujet, justement, une
commission théorique s’est mise en place, animée par Dominique Lecourt. J’y
fais un passage remarquablement lamentable. Je ne reconnais pas « ma »
Commune dans les exposés faits par les brillantes normaliennes de Sèvres-
Fontenay. Le mien tombe à plat. Quand je fais part de ma perplexité à Benny,
sa seule parole de réconfort est : « Pourquoi donc être allée te fourrer là-
dedans ? »
De retour dans ma cellule de base – quelques étudiants de Sorbonne lettres
et un sympathique ulmard plein de bonne volonté –, nous préparons pour
l’anniversaire de la Commune une belle exposition dans la cour de la
Sorbonne. Son succès ne surprend pas Benny.
Le déclenchement de la Révolution culturelle et le développement de la
guerre au Vietnam viennent tout bouleverser.
Les commissions de formation théorique ouvertes à tous draguent un public
de plus en plus nombreux d’étudiants et de jeunes intellectuels qui cherchent à
s’orienter dans le fouillis des tendances qui s’opposent à l’UEC et qui veulent
revenir aux textes fondateurs. Si bien qu’un véritable courant se forme au sein
de l’UEC. Il n’y aura plus, le moment venu, qu’à lui offrir une structure
appropriée.
Au mois d’août 1966, nous sommes paisiblement installés à Trégunc, près de
Concarneau, dans une ancienne ferme aménagée, située entre des champs de
haricots verts et d’artichauts. Un chemin creux à double ornière mène à une
plage de sable blanc satiné, toute proche. Un petit groupe d’amis y séjourne en
permanence, d’autres y viennent en passant pour quelques jours ou plus
longtemps. Avec mes vingt-trois ans, je suis la doyenne.
C’est là que nous recevons le numéro 33 de Pékin information qui publie la
« Décision en seize points » du Comité central du Parti communiste chinois
sur la Grande Révolution culturelle prolétarienne, adoptée le 8 août 1966.
La pertinence d’une telle grandiloquence n’est pas immédiatement
perceptible. La culture n’est pas ici un simple vernis, elle est ce qui différencie
l’homme de la bête sauvage, en fait un animal politique et social. Le premier
point frappe en plein cœur celui qui lit, Benny, et ceux qui écoutent :
« La Grande Révolution culturelle prolétarienne en cours est une grande
révolution qui touche l’homme en ce qu’il a de plus profond. »
On ne peut pas comprendre l’aveuglement sur le déroulement effectif de la
Révolution culturelle si on ne comprend pas l’éblouissement produit par ce
premier point.
« Ce maoïsme imaginaire, c’est le maoïsme de la « Décision en seize points »,
décision qui a déclenché la lutte contre le Quartier général, qui est le début de
la Révolution culturelle. Cette décision est un texte saisissant, parce que Mao Tsé-toung nous disait : il y a une possibilité de s’attaquer non seulement à la
culture mais au concept de moi […]. Cette manière de casser la culture
environnante pour essayer de faire apparaître le plus profond de l’homme, c’est
quelque chose de tout à fait étourdissant […]. Quelque part cette radicalité a
dû, intellectuellement – je ne parle pas du fond de mon être mais des
formulations intellectuelles – m’aider à m’approcher de la figure vraie du
casseur d’idoles, j’ai nommé Abraham9. »
Ce qu’il y a « de plus profond » en l’homme : ses racines. Benny croit
pouvoir, au bout du chemin révolutionnaire, retrouver des frères en exil :… et
nos enfants riront / De la légende noire où pleure un solitaire.
Après cela, c’est à peine si l’on écoute les autres points.
Modifier l’homme en ce qu’il a de plus profond, s’attaquer à son moi
pétrifié, fut traduit par le simple mot d’ordre moral « lutter contre l’égoïsme »,
égoïsme de l’individu, égoïsme d’une caste. Il s’agissait de bouleverser des
modes de pensée, d’existence. Pour de jeunes intellectuels, c’était le rapport au
savoir, à la vérité qui se trouvait chamboulé : les « idées justes » – la vérité –, il
ne faut pas les chercher dans les livres, mais dans les masses ; les masses, magma
d’individus qui ont pour point commun d’avoir un rapport à la matière, à la
nature. Cet affrontement à la résistance de la chose produit du vrai, comme le
frottement de deux silex produit une étincelle. À cette différence près que ce
vrai, il faut savoir le trouver et le décrypter. D’où les mots d’ordre :
« enquêter », « aller aux masses », « s’établir en leur sein » ; selon le délicieux
dicton chinois : « Pour cueillir une f leur, il faut descendre de son cheval. »
Le mouvement d’établissement est lancé.
Les fils aînés de la France, au sens où ils représentaient la continuité
culturelle et scientifique, allaient abandonner leur statut privilégié pour aller
travailler en usine, souvent dans les ateliers les plus pénibles. Cela n’avait plus
de sens, alors, de suivre la direction de Louis Althusser et de servir de caution
théorique au parti communiste. La scission, soigneusement préparée, s’accomplit : en décembre 1966, l’UJCML, Union des jeunesses communistes
marxistes-léninistes, est créée.
C’est une organisation structurée et hiérarchisée : Robert Linhart à la tête et
ses seconds, Benny Lévy et Jacques Broyelle : Benny Lévy pour donner les
armes théoriques, Jacques Broyelle pour assurer le bon fonctionnement de
l’ensemble. Des camarades, pas des compagnons : je ne me souviens pas avoir
rompu le pain avec aucun d’eux. Parfois un café, au Beach, avec Jacques quand
il venait transmettre directives et informations avec bonhomie. Un bureau
politique et des commissions : commission établissement, commission
enquêtes, pour répondre au rôle nouveau dévolu aux étudiants et aux lycéens ;
des cellules, toujours, et des groupes aux portes des usines.
Cet outil devait « servir dans l’abnégation », comme le signifiait si bien le
titre de son journal : Servir le peuple.
Au printemps 67, Tsahal met en déroute les armées arabes coalisées, en six
jours. Les simples Juifs sont heureux et partagent une même fierté.
Mais nous avions oublié d’être simples et le Juif, en nous, devait s’effacer.
La guerre qui se déroulait au Vietnam permettait, elle, de se sentir à
l’unisson des jeunes de tous les pays.
Hô Chi Minh, offensive du Têt, Vietcong… Des consonances exotiques
nouvelles recouvrent de plus anciennes, moins orientales : Boudienny,
Potemkine, Stalingrad.
« Brandissant le fusil, le guérillero d’Indochine prit, dans l’imagination
révolutionnaire des années soixante, la place du bolchevik épuisé par les
conspirations et les appareils. Grâce à cette figure, nous pouvions réinventer
l’opposition du faible et du fort ; insaisissable et mobile, le petit finissait par
affoler le tout-puissant. Des lignes de fuite échappaient au cercle impérial.
Aussi loin que la puissance voulait aller, au-delà d’elle, s’ouvrait un espace inviolable : jungle, forêt, montagne, un peuple secret et irréductible. De cet
abysse resurgissait notre idée de la révolution10. »
Après les accords de Genève, en 1954, le Vietnam est coupé en deux : le
Nord, communiste, avec pour dirigeants Hô Chi Minh, « l’oncle Hô », au fin
visage ascétique, et le général Giap ; le Sud, l’empereur Bao Dai, bientôt
remplacé par Diêm. Très vite, impulsé et soutenu par le Nord, un Front
national de libération rassemble une partie de la population et initie une
nouvelle guerre. Actions de guérilla contre l’armée du Sud puis contre l’armée
américaine venue à la rescousse, de plus en plus importante. La faible petite
nation contre la grande puissance, le pauvre contre le riche : voilà une situation
qui éveille toujours les bons sentiments. D’autres guérillas se déroulaient de par
le monde, mais une direction unie qui n’apparaissait pas ravagée
périodiquement par des purges et des excommunications, un front
rassembleur, le soutien à la fois de la Chine et de l’URSS – qui s’opposaient
partout ailleurs –, l’affrontement direct et le plus souvent victorieux avec
l’armée américaine, tous ces traits faisaient de cette guerre une lutte exemplaire.
Certains pouvaient et devaient être universalisés : ne pas craindre un ennemi
plus fort, poursuivre ses objectifs jusqu’au bout avec toute la violence
nécessaire.
En France, le PCF appelle à la paix ; le Comité national Vietnam, qui
regroupe des personnalités autour de Laurent Schwartz, mathématicien
d’obédience trotskiste, appelle à de grands rassemblements à la Mutualité
contre l’impérialisme américain. Il n’y avait à envoyer ni argent, ni armement,
ni volontaires, dont les révolutionnaires vietnamiens n’avaient que faire. Pour
les Comités Vietnam de base – les CVB –, il s’agissait, en vantant les exploits
des révolutionnaires vietnamiens, d’acclimater l’idée que seule une lutte
violente et radicale pouvait vaincre un ennemi en apparence de force très
supérieure. Cette idée-là, Benny l’avait parfaitement assimilée : quel que fût
l’obstacle rencontré, il se lançait à l’assaut.
Par leurs mots d’ordre et leurs modes d’action, les CVB différaient fort des
deux autres organisations.
Le mot d’ordre « Paix au Vietnam » était descendu en flammes, jugé confus,
porteur d’illusions, démobilisateur. Les mots d’ordre tout à fait clairs et
réalistes étaient « Victoire pour le Vietnam » et « FNL vaincra ». Le travail se
faisait par groupes informels. Il n’y avait pas d’« adhésion », d’appartenance à
un groupe constitué ; qui le souhaitait rejoignait les autres au point de
diffusion – marché, sortie d’usines, de métro, de lycées. L’information était
celle donnée par les bulletins du FNL, toute autre source étant suspecte. Il était
jugé indécent par ailleurs d’oser donner des conseils à ceux qui se trouvaient en
première ligne.
Qui soutenions-nous, au juste ?
Le peuple vietnamien, c’est-à-dire le Nord communiste et son allié du Sud,
le FNL. Tous les autres Vietnamiens étaient des « fantoches » qui n’existaient
pas comme Vietnamiens ; ils n’étaient que les marionnettes des Américains.
Donc on n’imaginait même pas qu’ils puissent souffrir et leur mort n’importait
que comme résultat d’une victoire.
Le travail de propagande ne se passait pas toujours dans la bonne humeur.
Les gros bras d’Occident, les baroudeurs, des étudiants d’extrême droite de la
fac de droit d’Assas, s’étaient promis d’interdire la rue aux communistes, y
compris par la liquidation physique. Sous le terme de communistes, ils
englobaient, à côté des communistes patentés, les « gauchos » et évidemment
les Juifs, sans trop les nommer puisque de toute façon ils étaient massivement
représentés dans la nébuleuse gauchiste.
Pour contrer leurs attaques, les CVB et l’UJCML se dotent de protecteurs
musclés, les GPA, Groupes pour l’autodéfense. Autodéfense qui se transforme
au moins une fois en attaque offensive de représailles : « les fachos » organisent
une exposition dans un local rue de Rennes à la gloire du régime sudiste ; les GPA passent à l’action, saccagent les locaux, détruisent le matériel de