A la vie

Léo Lévy · Chapitre 4 sur 36

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A la vie

Premier Exil

 

Moi, Juif, né semble-t-il de manière contingente dans un pays, l’Égypte, qui ne

pouvait être le mien1.

 

En tout il fut déterminé. Pour venir au monde, aussi.

Après quelques années de vaches grasses, l’argent vient à manquer chez les

Lévy, la faillite s’annonce. Angoisse de Sophie Lévy : dans cette situation,

pense-t-elle, trois enfants (deux garçons, une fille) suffisent. Pourtant, envers et

contre tout, le 28 août 1945, naît un quatrième enfant, un garçon, nommé

Benny à la mode américaine, Benyamin en hébreu, Ben-oni, fils de ma douleur,

selon Rachi.

Pas d’argent, pas de bonne ; la maman s’occupe seule de son petit dernier.

Seules les sonorités de la langue française, parlée par ses parents, enveloppent le

tout-petit. La maison natale, sombre, est située rue Soliman-Pacha, une rue

bourgeoise loin du quartier des Juifs pauvres, entouré de quartiers où vivent

des Arabes tout aussi pauvres, et où se trouvent les lieux d’étude et de prière.

Un proche parent y donne des leçons auxquelles assistent également des

dignitaires musulmans et chrétiens. « Ces humbles oratoires qui dès l’aube

jusqu’à une heure avancée de la nuit réunissaient tous ceux qui partageaient

leur vie entre une activité professionnelle de survie et l’étude passionnée des

textes sous la direction d’exégètes éblouissants […] comme Abraham Choueka,

maître de l’école talmudique “Amour et paternité”, [dont les commentaires] attiraient d’éminents universitaires ou ecclésiastiques coptes ou musulmans

fascinés par la finesse de ses gloses, l’ampleur de son verbe et le maniement tout

à la fois subtil et savant de la langue arabe2. »

C’est dans les rues étroites de ce quartier que Maïmonide, le Rambam,

déambulait. De sa maison d’étude et de prière ne reste qu’une petite chambre

souterraine où son corps reposa avant d’être transporté à Tibériade. L’endroit

est considéré comme propice aux guérisons. Le roi Fouad, dit-on, y a passé une

nuit et en est sorti guéri.

Les parents s’absentent souvent, le père pour ses affaires, la mère pour

l’accompagner. Quand, en 1948, les violences se déclenchent au Caire, les

alertes se multiplient. Pour les enfants, c’est l’angoisse et l’insécurité. Sans la

présence rassurante des parents, on ne se sent pas à l’abri.

Lorsque, à bout de ressources, les Lévy émigrent chez les grands-parents

maternels, c’est un soulagement pour les plus grands, Eddy et Fleur. Mais pour

le petit, c’est un arrachement. Sa mère ne lui appartient plus. Elle parle avec ses

parents une langue étrange, l’arabe syrien, dont ses frères et sœur, qui l’ont

appris auprès des nourrices, retrouvent l’usage sans problème.

Très vite, Fleur et ses deux cousines – « les trois grâces » –, Tony et ses

cousins, forment des groupes étroitement liés. Ils suivent les mêmes cours, vont

aux mêmes séances de cinéma en plein air, passent leurs vacances ensemble sur

les plages d’Alexandrie – toujours en l’absence des parents.

Dans la nouvelle demeure, même si une seule chambre est attribuée à toute

la famille – Tony et Benny, début d’un long compagnonnage, dorment dans le

même lit –, les trois grands apprécient de trouver une atmosphère stable,

équilibrée. La grand-mère est une fine cuisinière : pigeons farcis, riz aux

pignons, pâtisseries délicates aux pistaches, aux amandes et à la fleur d’oranger.

Elle est aidée par des bonnes mais a l’œil sur tout : à Pessa’h, le riz est trié trois

fois : deux fois par les bonnes et la troisième par la maîtresse de maison. À

chabat et aux jours de fête, la table somptueusement dressée rassemble la famille et quelques proches. Tout cela, Benny l’a effacé pour ne retenir que la

frustration quand la grand-mère dissimule derrière les meubles du grand salon

les fruits et les friandises réservés à ses invitées de l’après-midi ; ou quand ses

cousins, sur la plage d’Alexandrie, dégustent sous son nez des gaufrettes

glacées.

Ses nostalgies gustatives seront les mangues, les figues de Barbarie, le foul (les

fèves), vendus au coin des rues par les marchands ambulants.

Le grand-père, patriarche bienveillant et généreux, veille au bien-être de

chacun autour de lui ; il prend sous sa protection des neveux de sa femme, et

ses propres neveux ; il se soucie de doter de jeunes parentes. Mais c’est à sa

femme qu’il se dévoue avant tout.

Les petits, pour aller au cinéma, doivent resquiller. Quant à Eddy, l’aîné, il

est adoré par sa grand-mère, qui le gâte et lui procure avec libéralité argent de

poche et pâtisseries. Révolté de tant d’injustice, Benny a beau proclamer

qu’« aux âmes bien nées la valeur n’attend pas le nombre des années », il ne

récolte que des moqueries. Il lui arrive de piquer des crises de rage. Alors il

bouscule les meubles, les escalade et, du haut de cette pyramide, insulte le

monde entier et sa mère qui se dérobe.

Tout cela, pourtant, sans tristesse. Dans le couple Tony-Benny, qu’on avait

surnommés Jean qui pleure et Jean qui rit, il était Jean qui rit.

 

Ce petit garçon en surnombre, arraché à sa première demeure, où donc le

hasard – la Providence – l’avait-il laissé choir ?

Dans ce pays appelé par nos Sages « mère de tous les exils » (em ha-galouyot),

l’Égypte.

« La mère » : dans son ventre, « creuset de fer3 », il y a des milliers d’années,

les Hébreux ont grandi, d’abord pas même une centaine, puis des myriades –

 des centaines de milliers, bergers puis esclaves. Seuls les Lévy ne se sont pas

laissé séduire par les douces paroles du pharaon, ils n’ont pas abandonné

l’étude.

Pour que les Juifs adviennent comme peuple, il a fallu qu’une main

puissante les arrache de ces entrailles. De cette puissance, Moïse fut

l’instrument.

« De tous les exils » : chaque exil du peuple juif garde le goût de l’exil

premier, chaque pays d’exil conserve et renouvelle ce que fut l’Égypte, jadis,

pour les Hébreux.

Pourtant, des Juifs sont revenus vers la fertile Égypte. Bien que faisant partie

de l’Empire ottoman, elle jouit en fait d’une large autonomie. Après le passage

de Napoléon, les structures de l’État sont réorganisées. Avec le percement du

canal de Suez, une législation favorable aux compagnies de commerce

étrangères est adoptée. Pendant près d’un siècle, elle devient à la fois asile pour

les Juifs fuyant les pogroms et pour les Juifs du bassin méditerranéen persécutés

par les autorités ottomanes.

 

Les Matalon, venus d’Espagne où un village aurait porté ce nom, sont

arrivés à Alep au début du seizième siècle, au moment de la grande expulsion,

en passant par Salonique. Les familles espagnoles, comme dans toutes les villes

du bassin méditerranéen, viennent renforcer les communautés déjà en place. À

Alep, la distinction entre Juifs autochtones et Séfarades n’engendrait pas de

conflits comme dans d’autres villes ; chez les Juifs d’Espagne, cependant, la vie

religieuse et intellectuelle était plus intense, les connaissances plus étendues.

Quelques générations plus tard, après de nombreux mariages

intercommunautaires, les deux groupes fusionnent.

Abraham Matalon et Nazli Harari – que son père aimait appeler Mazali

(« mon étoile » en hébreu) – sont cousins. Ce genre de mariage était fréquent à

Alep. Abraham Matalon descend d’une lignée de grands commerçants et de

fabricants. Il dirige une affaire de tissus. Mazali Harari, elle, venait d’une lignée

de talmidei ‘hakhamim (savants). Elle avait gardé un profond souci des mitsvot.

Peu d’instruction – elle ne sait ni lire ni écrire – et de la bravoure : âgée de plus

de quatre-vingt-dix ans, obligée de séjourner en exil à Paris, sans se laisser intimider par les moqueries de ses gendres, elle avait soigneusement marqué ses

couverts pour éviter les confusions sacrilèges. Pour le jeune Benny, tout cela

n’était que superstition.

Des six filles Matalon, Sophie est la plus « pieuse » et la plus sérieuse. Elle ne

se plie pas à l’atmosphère de flirt léger entre garçons et filles, ne danse pas aux

soirées. Comme beaucoup de jeunes filles de la bourgeoisie aisée de cette

époque, juives ou non, elle a fréquenté une école tenue par une congrégation

chrétienne – dans son cas, des sœurs italiennes. On est à la fin des années

vingt, début des années trente. Elle fait chaque soir son « examen de

conscience », et apprend des chants fascistes. Le chabat, à la synagogue, elle

écoute les prières sans rien y comprendre.

Alertés par le nombre de conversions, les rabbins se décident à intervenir et

demandent aux familles juives de ne plus envoyer leurs enfants dans les écoles

chrétiennes.

Par vocation, Sophie apprend la haute couture mais n’en fera jamais un

métier. C’est une jeune fille menue et élégante, au beau visage fin et émouvant.

Elle se sent isolée au milieu de la fratrie. Sa sœur aînée se marie très jeune, elle

en est séparée de toute façon par le frère puîné. Même si le lien est fort, il n’y a

pas de complicité. Sur le clan des quatre filles plus jeunes, c’est elle qui, la

parole acerbe et la main leste, fait régner la loi. Elle mène la vie aisée et sans

trop de soucis des jeunes filles de bonne famille en cette époque de prospérité :

sport, sorties, baignades.

Un ami de la famille lui a présenté un jeune homme. C’est le coup de foudre

réciproque. Malgré les renseignements recueillis – ce jeune homme a beaucoup

de succès auprès des femmes – et l’opposition de son père, Sophie tient bon :

ce sera lui ou personne. Des années plus tard, il confiera à son fils Tony : « Si

cela n’avait été ta mère, je ne me serais jamais marié. »

Union passionnée et traversée d’orages. Le berger a épousé la princesse. Par

goût et pour offrir des splendeurs à son épouse, il se lance dans des spéculations souvent hasardeuses, parfois géniales, toujours avec un bel

aplomb. Mais l’argent, entre ses mains, « devenait poussière4 ».

Au début du mariage, Sophie s’efforce de garder des règles de vie transmises

par sa mère. Mais sous la double pression de son mari et de la belle-famille,

près de laquelle ils vivent au début du mariage, elle cède et les abandonne

progressivement.

La famille Lévy vit un judaïsme exsangue. Pourtant, cinq générations

auparavant, Yehuda bar Menahem Halévy, venu de Sarajevo au début du dix-

neuvième siècle, était devenu le chef spirituel de la communauté de Jaffa, en

Palestine. On peut y voir sa tombe, dans le vieux cimetière. Son petits-fils

quitte la Palestine ottomane pour l’Égypte. C’est Mayer Lévy, le grand-père

paternel de Benny ; il est représentant de commerce − version moderne du

colporteur, métier traditionnel des Juifs −, il va de ville en village proposer ses

échantillons de tissu. Il en rapporte des gains suffisants pour une vie décente. Il

meurt en 1948. Quant aux fils, cette médiocrité ne leur va pas : l’aîné, Joseph,

le père de Benny, visera l’extension des échanges à la planète et se lancera dans

l’import-export, avec plus d’échecs que de succès ; le deuxième deviendra chef

d’entreprise à Bruxelles ; le troisième, cadre dans une banque, meurt très jeune

d’une crise cardiaque.

 

Pour le petit bonhomme en trop, la promesse d’une réparation lui vient d’un

nom soufflé par ceux qu’il aime.

Un jour, dans la chambre commune, le frère aîné, surnommé Bouli à cause

de son visage tout rond lorsqu’il était bébé, tente de convaincre sa mère de la

justesse de son engagement. Penché vers elle qui l’écoute, paupières baissées,

attentive, il lui parle à voix basse pour ne pas déranger les plus jeunes. Un mot,

chuchoté avec ferveur, arrive jusqu’à Benny : « communisme ».

Privilège de l’aîné d’être ainsi écouté, puissance de ce mot capable de capter

tout entière l’attention de la mère ! Son grand frère et sa mère dans un rapprochement tendre et secret, scellé de ce mot qui sera longtemps pour

Benny la clé du monde.

 

Les anciens élèves du lycée français du Caire se regroupaient dans une

association qui organisait des activités culturelles et des soirées de discussion,

des conférences. Deux thèmes revenaient fréquemment : la nécessité de créer

un État juif et le communisme. Quelques rares Égyptiens musulmans, fils de

notables, s’étaient joints à eux. Tous les groupes communistes, en Égypte, ont

été créés par des intellectuels juifs, venus parfois de Russie ou d’Allemagne. Le

plus connu était le groupe dirigé par Henri Curiel (en 1967, en pleine période

théoricienne, celui-ci nous avait stupéfaits par sa conception de l’homme

révolutionnaire : « Tant que tu ne sauras pas égorger un cochon, tu ne pourras

pas être un vrai révolutionnaire ! » Il est mort assassiné à Paris en 1976). Ces

intellectuels, juifs comme musulmans, n’avaient que peu de liens avec les

ouvriers et les paysans.

Avec la création de l’État d’Israël et la guerre déclenchée par les pays arabes,

les sionistes sont considérés comme une cinquième colonne. Le roi Farouk

décide de se débarrasser de tous les gêneurs en même temps, les sionistes et les

communistes. Comme ils ne songeaient pas à se cacher, ils furent très faciles à

trouver. C’est la première vague de procès et d’arrestations.

Jo, le frère aîné de Sophie, les deux plus jeunes sœurs, Odette et Berthe,

ainsi que leurs maris sont arrêtés et incarcérés, les femmes dans une prison

surpeuplée, les hommes dans un camp. La petite fille d’Odette est confiée aux

grands-parents Matalon ; la fillette ne reconnaît pas sa mère à sa sortie de

prison, dix-huit mois plus tard. Quant à Berthe, elle vient d’accoucher. Le

médecin de l’hôpital s’oppose à ce que la police l’emmène. Quand, pour la

deuxième fois, les policiers se présentent, Berthe saute par la fenêtre et s’enfuit

avec le bébé.

Les inculpés sont autorisés à sortir avant l’expiration de leur peine à

condition de quitter le pays et d’abandonner la nationalité égyptienne.

Odette, son mari et sa fille montent en Israël, Berthe et sa famille partent à

Paris.

Quels actes héroïques, aux yeux des enfants Lévy ! C’est autrement plus

exaltant que le retour monotone des rites juifs – dont le sens ne leur est pas

enseigné ; ils ignorent même qu’il y aurait un sens à chercher.

Quand, l’année du bac, Bouli s’éprend de sa jolie répétitrice d’arabe – depuis

l’arrivée au pouvoir des colonels, l’épreuve d’arabe est obligatoire à cet

examen –, il fait la connaissance du frère de la jeune fille et de quelques autres

fils de médecins, de notables et de la petite bourgeoisie intellectuelle, avec

lesquels il fonde un groupuscule communiste fort d’une trentaine de membres.

Les petits groupes ainsi formés seront considérés comme dangereux par Nasser

et, en 1958, leurs membres envoyés en prison ou en camp d’internement – aux

« oasis ». De là partiront vers Bruxelles des lettres clandestines écrites par Bouli

en caractères minuscules sur du papier à cigarettes, et lues avec vénération.

 

Le père, même quand il restait à la maison, n’était pas vraiment présent. Il

passait son temps à écouter la radio, se souvient Fleur. Toujours en quête

d’opérations commerciales fructueuses, il prêtait peu d’attention réelle aux

enfants. Son amour pour eux ne s’épanchait qu’à l’extérieur, en récits de leurs

exploits scolaires. La situation était difficile pour lui qui n’était toléré dans la

maison que grâce à l’obstination amoureuse de Sophie qui refusait d’écouter

tout conseil de séparation, d’où qu’il vienne. Du fait de son incapacité

prolongée à nourrir sa famille, aucune considération ne lui revenait. Il pouvait

bien énoncer les jugements les plus pénétrants sur la situation politique, sur les

problèmes familiaux, et voir ses prédictions se réaliser, cela comptait pour rien.

À l’école, comme à la maison, Benny n’a jamais été considéré à l’égal des

autres. Il devance, de très loin, ses camarades. À quatre ans, il entre au jardin

d’enfants du lycée français du Caire. Pas de rupture en ce qui concerne la

langue. Le français, il le parle avec ses parents et les proches de leur génération,

avec ses frères, sœur, cousins, cousines. Il comprend l’arabe syrien des grands-parents, apprend quelques locutions. Depuis 52, l’apprentissage de l’arabe est

obligatoire dans toutes les classes. Il s’acharne au travail. Après les cours, sa

principale distraction est de résoudre des problèmes de maths, parfois de jouer

aux échecs. Son cousin David, qui dirige aujourd’hui une yeshiva à Mexico, lui

apprend les règles du jeu. Très vite, le débutant vainc son maître. Ni contes, ni

chansons, ni bandes dessinées, ni romans d’enfants. « Je n’ai pas eu d’enfance »,

aimait-il se plaindre.

Il se taille bientôt une réputation de petit génie. Au milieu de cette gloire, il

connaît pourtant deux moments d’humiliation.

Le premier : l’unique fois où, en sciences, il fut classé dix-neuvième, à un

demi-point des dix-huit premiers. Désespoir.

Le second, où l’humiliation fut d’autant plus amèrement ressentie qu’il

n’était en rien responsable de la situation : il est convoqué à la direction.

Anxieux, il attend sur un banc, en compagnie de son frère Tony, dans un

bureau où circulent des administratifs qui chuchotent entre eux en le

regardant : « C’est lui, l’élève qui n’a pas payé sa scolarité. » Irruption de

l’impéritie familiale dans son royaume. Vertige de honte.

 

L’Égypte s’est libérée de la tutelle ottomane puis de la domination anglaise.

En 1945, la Ligue des États arabes est fondée au Caire. Le mouvement

panarabe s’y installe. En 1946, les ouvriers déclenchent des grèves.

À l’anniversaire de la déclaration Balfour, des troubles éclatent : les magasins

du centre-ville dont les propriétaires sont juifs sont pillés, la synagogue

ashkénaze est incendiée. Il y a de nombreux morts. À partir de 1948, année de

la défaite des armées arabes coalisées contre le nouvel État d’Israël, se

produisent manifestations et attentats. En janvier 1952, c’est l’incendie du

Caire. Le 23 juillet, l’armée prend le pouvoir, sous la direction du général

Néguib, puis, un an plus tard, celle du colonel Nasser. Le 27, le roi Farouk

abdique et s’exile. En 1956, Nasser nationalise le canal de Suez. L’Angleterre et la France déclenchent les hostilités. L’armée israélienne occupe le Sinaï. C’est la

crise de Suez.

En juillet 1956, les accents de Nasser à la radio appelant les masses à

défendre le canal évoquent pour Benny « les vociférations de Hitler en 38 ».

Les hurlements de la foule dans les rues, le vieux cri de haine à nouveau,

« Mort aux Juifs », le vacarme des explosions, le feulement démoniaque des

chats affamés qui se battent autour des poubelles, tous ces bruits se fondent en

une cacophonie − la voix du malheur.

Terrassé par la fièvre, Benny s’enfonce dans son lit. Dans son semi-délire,

une question le tourmente : et si c’était son cousin – pilote de chasse dans

l’armée israëlienne – qui les bombardait ?

Victoire militaire mais désastre politique pour les armées anglaise, française

et israélienne. Elles doivent se retirer sous les pressions conjuguées de l’ONU,

de l’URSS et des USA.

Les Juifs et les étrangers subissent immédiatement le contrecoup de cette

guerre : saisies, procès, séquestrations de biens, expulsions.

Loin de souder la famille, l’accumulation d’épreuves exacerbe les tensions.

La modération du grand-père n’exerce plus la même influence apaisante.

L’arrestation de trois de ses enfants, les mariages désastreux, quoique pour des

raisons différentes, de sa fille Sophie d’abord, puis de son fils – qui s’est épris

tout jeune d’une danseuse de cabaret non juive et a arraché le consentement au

mariage en menaçant de se suicider –, tous ces coups successifs ont altéré sa

santé. Lui et sa femme décident de rejoindre leurs filles, l’aînée et la plus jeune,

en Israël, où il s’éteint peu après. Ils laissent leurs biens au fils, qui reste en

Égypte jusque dans les années soixante avec sa femme. Plus tard, ils viendront

vivre et mourir à Paris.

C’est entre le père de Benny et son frère aîné que l’explosion la plus violente

se produit.

Le père n’a jamais caché son peu de sympathie pour les idées communistes,

ni son attachement à l’État d’Israël, ni son absence de considération pour les

problèmes de la nation arabe.

Pour le fils aîné, il en va tout autrement. Ses amours, ses amitiés, ses projets,

le lient aux Égyptiens. Il n’a pas vingt ans. Il ne conçoit pas son avenir ailleurs

qu’en Égypte, aux côtés du peuple égyptien. Pour lui, il n’est pas question de

partir. Il se convertit à l’islam pour épouser sa jeune répétitrice et la cause du

peuple égyptien.

Après avoir balancé entre plusieurs points de chute possibles, dont la

Nouvelle-Zélande, le père opte pour la Belgique, contre le désir de ses enfants

et de Sophie qui auraient préféré Israël ou Paris. Bruxelles est le centre des

institutions économiques européennes et, grâce à une affaire pour une fois

réussie, il y dispose de fonds. C’est là aussi que se retrouvent son frère et sa

mère.

Vient le jour du départ pour la famille – sans l’aîné. Le voyage s’effectue en

avion, au printemps 57. Il faudra beaucoup de temps à Benny pour trouver

enfin une terre où habiter.

 

1. Benny Lévy, « La Révolution et l’émancipation », conférence donnée à Toulouse à l’occasion du

bicentenaire de la Révolution française, octobre 1989, Archives Benny Lévy, Fondation Benny Lévy (désormais, les Archives Benny Lévy seront désignées par l’abréviation : ABL).

2. Jacques Hassoun (dir.), Juifs d’Égypte, éditions du Scribe, 1984, p. 245.

3. Deutéronome 4:20.

4. Témoignage de Sophie Lévy-Matalon, ABL.

 

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