A la vie
Enseigner
recours à une source extérieure juive quelconque […]. Tout ce que j’ai appris
plus tard était là, déjà14. »
Enseigner
Une passion, pas un métier. La surabondance de l’épanchement, semer et
encore semer – ce qu’il vivait chez son maître – et le patient travail de
l’accouchement, comme celui de Socrate. Faire surgir des limbes de la
confusion un sentiment clair, un projet, même si, a priori, il est étranger aux
préoccupations premières. C’est ce dont témoigne Catherine S., enseignante en
physique :
« Benny, pour trois moments au moins, je te suis reconnaissante.
Premier moment, en 1996, à l’école doctorale, je voulais ton avis sur un
éventuel sujet de thèse : science et marxisme. Tu m’as jeté un regard amusé et
étonné d’entendre à Jérusalem quelque chose d’aussi démodé, qui devait te
rappeler les palabres d’antan. Mais avec la générosité qui te caractérisait, tu n’as
pas essayé de me dissuader, au contraire, tu étais prêt à m’aider.
Deuxième moment : en 1998, je t’ai exposé les thèses d’un mémoire sur
Pascal. Selon la note obtenue, je pouvais ou non entamer un doctorat. Ton
appréciation concise et percutante m’a rassurée sur la qualité de mon travail.
Troisième moment : en 2001, à l’Institut d’études lévinassiennes, je m’étais
engagée à donner une conférence sur “Le temps chez Einstein, Bergson et
Lévinas”. Je devais travailler Bergson pour ma thèse de doctorat (j’avais laissé
tomber le marxisme et la science). J’ai bossé au-delà du possible. Tu m’as reçue
dans le petit bureau de la rue Ramban. Ton opiniâtreté à me faire accoucher de
ce qu’il y avait de plus profond et de plus original dans mon travail était telle
que j’en suis sortie rouge comme une tomate, le cerveau en feu, me disant qu’il
fallait être un peu maso pour rechercher une telle épreuve à mon âge ! Tes compliments à la fin de la conférence valaient toutes les souffrances endurées à
la préparer… Chaque fois que j’intervenais […] tu étais à l’écoute de mes
intuitions si maladroitement exprimées et tu arrivais à me les faire
comprendre ; quand tu les articulais, elles m’apparaissaient pertinentes et cela
me donnait un sentiment de fierté, d’un peu plus d’intelligence15. »
Quelles que soient les circonstances – au cours d’un repas, en voyage, en
famille –, Benny savait, d’un mot, bousculer une idée fausse, indiquer une
sortie d’impasse. Mot qui n’était pas toujours volontiers entendu.
Il y eut deux lieux où, successivement, cette passion d’enseigner s’est exercée
de manière systématique : l’Institut de philosophie et de littérature à Jérusalem
(école doctorale de Paris-VII), créé à la rentrée universitaire 1996, et l’Institut
d’études lévinassiennes, fondé au printemps 2000, « la possibilité d’une liberté
de pensée totale16 ».
« Je suis à Jérusalem pour dire ce que je pense, librement17. […] Je ne
demande à personne ni de me suivre, ni de m’aimer. On va tout remettre en
question18. »
À Paris-VII existait déjà une école doctorale, dirigée par Julia Kristeva.
Restait à concevoir une école doctorale extra muros, en dehors de l’Hexagone.
Jean-Claude Milner, qui venait de quitter Paris-VII pour diriger le Collège
international de philosophie mais avait gardé une bonne connaissance des
arcanes administratifs universitaires, aide à élaborer le projet : créer une
antenne universitaire de troisième cycle, qui permettrait à des francophones de
Jérusalem de préparer des mémoires et des thèses validés par des professeurs de
Paris-VII. Pierre Chartier, vice-président chargé des questions internationales,
veille à sa réalisation.
Toujours combatif, Benny veut ouvrir une brèche dans un paysage culturel
dominé par le modèle anglo-saxon, « frayer une voie française de la pensée ». Il
inaugure donc la série de ses séminaires par un cycle sur Lévinas, qui vient de
mourir. Il avait même envisagé un instant de donner son nom à ce nouvel institut universitaire, histoire de faire un pied de nez à l’Université israélienne.
(« Il y a dix-huit ans, au cours d’une conversation avec l’un des responsables du
département de philosophie d’une université israélienne, je lui ai demandé ce
qu’il pensait de Lévinas. Il m’a répondu : “C’est une plaisanterie19 !” »)
Succès immédiat du séminaire hebdomadaire de Benny – « ces cours, c’était
comme la première pluie de printemps20 » – et des séminaires donnés par des
intervenants invités venus de France : Jacques Derrida, Alain Finkielkraut,
Jean-Claude Milner, Monique Dixsaut, Pierre Chartier, qui font salle comble.
La vivacité et la pertinence des questions du public surprennent les
intervenants. Il avait été envisagé de jumeler les séminaires avec l’université de
Jérusalem-Est, l’université de Bir Zeit. Ce volet du projet a été très vite
abandonné, sur les recommandations des autorités culturelles françaises elles-
mêmes.
Pour répondre aux critères académiques déterminant l’obtention de DEA et
de doctorats, des cours hebdomadaires de littérature et d’initiation à la
philosophie sont proposés ; ils sont donnés par deux normaliens de l’Institut
biblique pontifical, un universitaire israélien spécialiste de Valéry, et Michaël
Sebban. Pour financer ces cours, deux associations de soutien sont créées, l’une
en France, l’autre à Jérusalem. Benny rencontre Marie-Claude Messager,
directrice de l’Alliance française. L’accord se conclut : la maison de l’Alliance
française abritera le nouvel institut universitaire.
Aux séminaires réguliers assistent des étudiants, des médecins, architectes,
enseignants, fonctionnaires, retraités ; des gens dits de gauche, des gens dits de
la droite nationaliste, d’anciens élèves de Manitou. Ils sont d’origine italienne,
allemande, marocaine, algérienne… et française. Ils ne sont pas tous juifs.
Le succès est indéniable, mais nous sommes à Jérusalem et reliés à une
université française. On aurait pu croire ce lieu d’étude, lieu de science, à l’abri
des tourmentes politiques qui assaillent la ville : quel rapport entre une lecture
des textes de Lévinas ou les avatars de la notion de contingence dans La Nausée et L’Être et le Néant et le conflit israélo-palestinien ? Aucun. Et pourtant, des
préoccupations étrangères au domaine du savoir vont interférer. L’Institut, puis
le séminaire de Benny, vont être pris au piège d’intérêts politiques et financiers
et, plus trivialement, de basses jalousies, qui leur sont au départ étrangers. Et
Benny ne cache pas son appartenance au monde de la Torah ; cela dérange.
« Il y a une vocation, dans ce que tu es et ce que tu fais, à révéler la coalition
des menteurs et des faibles. Mais elle se redouble d’une effrayante épreuve dont
ils ne se font pas faute de te faire subir les effets21. »
Première étape : destruction de l’Institut de philosophie et de littérature,
école doctorale de Paris-VII. « Pratique effective de boycott à petite échelle de
ce qui se fait en Eretz Israël et en particulier à Jérusalem22. » La personnalité
influente à Paris-VII est Monique Chemillier-Gendreau, proche de Leila
Shahid, ambassadrice de l’autorité palestinienne en France, qui s’était pourtant
d’abord déclarée favorable au projet. En mai 1997, le conseil d’administration
vote, à l’unanimité moins une voix, celle des représentants étudiants, la
fermeture de l’Institut. Son succès même est cause de sa chute. Il est
impensable de faire ce cadeau à la Jérusalem juive. « Il faut détruire cette école
doctorale dans la Jérusalem de Netanyahou23. »
Benny est autorisé cependant à continuer d’enseigner et à suivre les travaux
de ses étudiants. Son statut administratif change : il est détaché auprès de
l’Alliance française.
On a réparé les dégâts à Paris ; c’est à Jérusalem que la catastrophe menace.
Deuxième étape : destruction de l’Alliance française.
Il serait fastidieux de suivre en détail les manœuvres, les coups bas, les
pressions diverses visant à fermer l’Alliance française. Annoncée en
septembre 1999, elle est effective en janvier 2000. C’est l’année du séminaire
« Théologie et politique », qui deviendra un livre : Le Meurtre du Pasteur.
Benny dispose de très peu de temps pour trouver une solution de remplacement. On explore du côté des Arts et Métiers (département ressources